Assaut sur Palerme

Les parachutistes investissent le fief d’un superparrain. A Palerme, la guerre contre la Mafia est officiellement déclarée. Mais « l’honorable société » reste bien ancrée dans la culture sicilienne.

CiacullihISTOIRE-DE-LA-MAFIA est un petit village agricole posé sur les collines de la Conca d’oro, la Conque d’or, qui dominent la baie de Palerme. C’est encore l’époque de la cueillette des mandarines, et tout était tranquille, en ce dimanche matin, quand les parachutistes sont arrivés. Ils étaient plusieurs centaines, largués d’hélicoptères, armés de fusils d’assaut, appuyés par l’armée de terre, les carabiniers et les chiens policiers.

Ils ont bouclé le village et ont pénétré dans une grande maison rose, la plus belle du coin. Ici habitaient les frères Greco. Michèle, l’aîné, surnommé « le Pape », et Salvatore, « le Sénateur ». Don Tommaso Buscetta, la première « balance » de la longue histoire de la Mafia sicilienne, avait désigné Michèle comme le superparrain de Palerme. On l’accuse d’avoir commandité, en septembre 1982, l’assassinat du général Alberto dalla Chiesa, qui venait d’être nommé préfet de Palerme pour lutter contre la Mafia. Le Pape et le Sénateur ont préféré lever le pied. Ils sont « en fuite » depuis deux ans. Mais la police est sûre qu’ils sont toujours quelque part dans l’île.

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Michele Greco était surnommé « Le Pape » pour sa propension à dire constamment des passages de la bible.

Quand ils sont entrés dans la maison rose, les parachutistes ont découvert une trappe sous le grand tapis du salon. Elle menait, à travers un dédale de galeries et de salles, à des catacombes, où traînaient encore des vivres et des armes. Mais de Greco, point.

Est-ce vraiment étonnant ? Héritiers de la grande tradition, les Greco règnent sur Ciaculli en seigneurs. Dans un champ de mandariniers, une vieille femme en noir s’active à la cueillette. Le Greco? Elle se dresse, raide et théâtrale : « Un homme de bien. » Les meurtres ? « Même si c’était vrai, mon devoir serait de l’aider de toutes mes forces. Mais que peut un ver de terre comme moi pour aider un aigle ? » Et elle termine son discours les deux mains en coupe, en un geste clair : « Et lui, au moins, il en a ! » Les autres cueilleurs, Antonio et Salvio, opinent. Le Pape a toujours été « juste et bon », et s’il a détourné quelques subventions, après tout, « c’est bien parce qu’il est plus fort que les autres ». Rien à dire.

Quelque chose quand même s’est cassé au royaume de la Mafia. Voir ainsi l’armée investir le fief des Greco est un signe. Palerme n’est plus Palerme. Plus tout à fait. Chaque jour, à la même heure, les sirènes de la police hurlent via Nortabartolo, l’une des grandes artères de la capitale. Des policiers en gilet pare-balles, pistolet-mitrailleur au poing, prennent position sur le trottoir, protégeant un petit homme barbu qui s’engouffre dans un immeuble. Le juge Giovanni Falcone, spécialement chargé de briser la Mafia sicilienne, rentre chez lui.

La vie n’est pas facile pour le magistrat, entre son bureau bunker, son escorte armée, sa voiture blindée et son appartement fortifié. Mais ces précautions s’expliquent : depuis 1979, on a ramassé 600 cadavres dans les rues de la ville, déchiquetés dans l’explosion de leur voiture piégée, exécutés au fusil de chasse à canon scié – la « lupara » — ou au fusil d’assaut kalachnikov. Sans compter ceux qui ont disparu au fond de la mer, coulés dans le béton, méthode classique dite de la « lupara bianca ».

Falcone & Borsellino
Falcone & Borsellino

Artisan de l’opération Saint-Michel (366 inculpations, l’automne dernier), le juge Falcone, qui prépare avec ses collègues une nouvelle charrette, affirme pourtant : « Arrêter, condamner ne servira à rien, si nous ne parvenons pas à éradiquer le système mafieux qui gangrène la ville. » Et ça, c’est une autre histoire.

« L’esprit mafieux, c’est comme l’air qu’on respire. C’est une culture que les étrangers ne peuvent pas comprendre », explique Angelo, Sicilien pure race, en avalant un foccace, redoutable sandwich palermitain garni de tripes de vache recouvertes de fromage. Le bistrot est situé dans la Vucceria. Comme tout le centre historique de Palerme, le quartier n’est plus qu’une splendeur en décomposition: ruelles inondées, poubelles éventrées, lambeaux d’églises baroques, chicots de palais normands qui s’effondrent dans l’indifférence générale.

« Prenez notre marchand de foccace, poursuit Angelo. Il ne lui viendrait pas à l’idée de payer des impôts. C’est une notion qui le dépasse. L’Etat, la municipalité n’ont aucune réalité pour lui. En revanche, il paie sa dîme au petit racketteur du coin pour que son échoppe ne soit pas plastiquée. Ça, c’est un rapport concret qu’il comprend et qu’il trouve honnête. »

L’ordre mafieux est la seule loi de Palerme. Le racketteur local dépend d’une organisation criminelle qui contrôle le quartier et qui met se tueurs — les  » killers  » — à la disposition des familles « respectables »: notables, entrepreneurs, industriels de l’héroïne, etc. A ces derniers d’intimider ou d’acheter le personnel politique ou administratif pour que les affaires continuent de marcher. Les honnêtes gens n’ont qu’à subir ou se ranger. C’est ainsi.

Le repenti Tommaso Buscetta
Le repenti Tommaso Buscetta

Grâce aux révélations de Buscetta on a « découvert » que l’ancien main de Palerme, Vito Ciancimino, avait caché des sommes aussi fabuleuses que frauduleuses au Canada. Que les cousins Salvo, exploitants agricoles, businessmen et fermiers généraux (l’Italie a encore des collecteurs d’impôts privés), avaient bâti leur fortune sur le détournement de l’argent public et les spéculations scandaleuses sur l’immobilier. Main basse sur la ville.

La population de Palerme a triplé dans les années 60, et les « familles » se sont entretuées pour obtenir l’adjudication des travaux de construction. « Généralement, explique l’architecte Michelangelo Salamone, cela se passe ainsi : la famille qui l’emporte triple le prix du devis, empoche une part du budget, en consacre une autre à rétribuer complices et hommes de main. » Dans ces conditions, les réalisations sont ce qu’elles sont. La banlieue populaire n’est qu’un hachis de constructions calamiteuses. L’aéroport, construit devant une colline, est un des plus dangereux du monde. Le centre historique pourrit sur pied en attendant que les « familles » se soient mises d’accord pour se partager le budget de 1500 milliards de lires voté depuis des années pour sa réhabilitation.

Trop d’argent, trop de rivalités…

Mais, depuis une dizaine d’années, la Mafia a délaissé l’immobilier pour le trafic, bien plus rentable, de l’héroïne. Avec succès. On estime que le commerce de l' »héro » déverse chaque l’année quelque 700 milliards de lires (dites narco-lires) sur la Sicile. Apport non négligeable dans l’une des régions les plus pauvres d’Italie. Palerme, qui traîne au 80e rang des villes italiennes pour le revenu par habitant, se retrouve – grâce aux narco-lires — au 6e rang pour la consommation !

« L’argent et la loi du plus fort gouvernent le monde », énonce — plein de respect – Sergio. Il est entrepreneur en électricité. Dans son appartement moderne de la via Libertà, le quartier chic de Palerme, il a convié à dîner, ce soir-là, un commerçant, un architecte et un enseignant.

Carlo Alberto Dalla Chiesa
Carlo Alberto Dalla Chiesa

Dans cette discussion de lettrés, l’architecte abrite sa résignation derrière la phrase de Lampedusa, l’auteur du « Guépard » : « En Sicile, il faut que tout change pour que tout reste semblable. » L’enseignant rappelle que les parrains ont été remis en selle en 1944 par les Américains, soucieux de contrôler l’île pendant le débarquement. Le commerçant souligne que la Démocratie-chrétienne a soutenu constamment le système pour s’assurer les suffrages des Siciliens. Et l’entrepreneur conclut, fataliste : « La Mafia est à Rome, à Milan, à New York. La drogue rapporte 70 milliards de dollars par an aux Etats-Unis. Quel pays, quel pouvoir peuvent prétendre lutter contre une telle puissance ? »

Et, pourtant… Quelque chose s’est fêlé dans ce consensus séculaire. Les amis de Sergio ne parlaient-ils pas ouvertement de la Mafia, alors qu’il y a peu personne n’osait prononcer le mot, même dans une conversation privée.

Giovanni Falcone
Giovanni Falcone

L’empire des parrains a dérapé sur les milliards de la drogue. Trop d’argent enjeu, générateur de trop de rivalités. L’ivresse des narco-lires a entraîné l’élimination sauvage des gêneurs : représentants de l’Etat et élus compris. L’assassinat de Dalla Chiesa, les révélations de Buscetta ont brisé l’équilibre mafieux. Depuis, on sent du relâchement. La Démocratie-chrétienne, puissant soutien de l’establishment sicilien, tente de prendre ses distances. L’Eglise aussi : le cardinal Salvatore Pappalardo s’est enfin décidé à tonner, en chaire, contre l’honorable société. On dit même que les obsèques des grands chefs de  » famille  » ne se font plus en grandes pompes, dans la tradition. Rien ne va plus. La municipalité, pour prouver ses bonnes intentions, a décidé d’ériger sur le port un monument « aux victimes de la Mafia ». La région a voté cette année un budget de un milliard de lires pour organiser des cours de « démafiosation » dans les écoles. A Brancaccio, le quartier le plus sanglant de Palerme (50 morts ces dernières années dans la seule via Conte Federico), 5000 gosses ont défilé entre les HLM et les champs de pommes de terre, en portant des banderoles où ils avaient écrit : « Contre la pieuvre ».

Paolo Borsellino
Paolo Borsellino

Les juges deviennent incorruptibles. Palerme vit quasi en état de siège. Entre 1982 et 1984, un. bataillon d’experts financiers a procédé à 24 000 inspections bancaires. Les biens suspects (500 milliards de lires) ont été mis sous séquestre. Tout candidat à une adjudication doit dorénavant se faire attribuer un certificat de « nonmafiosité ». Ces contraintes et la crise des narco-lires, liée à la répression du trafic de la drogue, ont freiné l’activité commerciale de la ville. On ne vend plus autant de belles voitures ni de bijoux dans les boutiques chics de la via Libéria. Pour un peu, les Palermitains se déclareraient sinistrés.

Après Buscetta, qui brise la loi du silence, les femmes, traditionnellement vouées à pleurer leurs morts en silence, s’en mêlent. Les veuves des victimes de la Mafia viennent de se liguer en association. L’une d’elles, Maria Benigno, 52 ans, va jusqu’aux assises pour tenter de confondre les tueurs de son mari. Du jamais vu.

L’affaire remonte à 1976. Trois hommes arrêtent la Fiat 500 où elle avait pris place avec son mari et son frère. Ils tirent à bout portant sur les deux hommes. Pas sur elle : en Sicile, on ne touche pas aux femmes, qui, depuis toujours, savent se taire. Pas elle. La voilà qui dénonce les tueurs. Deux procès ont déjà tourné court « faute de preuves ». Elle continue : troisième procès, cette année. Maria Benigno ne sort pas sans ses gardes du corps. Mais elle s’en méfie un peu, confesse-t-elle en triturant son mouchoir. Elle n’a pas tout à fait tort.

Paolo Giaccone, le médecin lâchement assassiné
Paolo Giaccone, le médecin lâchement assassiné par Cosa Nostra

En 1982, le médecin légiste Paolo Giaccone a été exécuté devant son hôpital. Il avait eu la mauvaise idée d’identifier les empreintes d’un Marchese, membre de l’une des familles les plus sanguinaires de Palerme. Son successeur, qui autopsie en moyenne un cadavre par jour, souhaite une mutation « dans une ville plus tranquille ». Certes.

« Nous vivons un moment historique, affirme le juge Falcone, qui, lui, ne manque pas de courage. Après l’opération Saint-Michel, nous prévoyons 600 nouvelles inculpations pour le printemps. » II a dressé, pour la seule ville de Palerme (700 000 habitants), une liste de 2000 suspects.

« Le pire qui puisse arriver à un homme est de mourir dans le cœur d’un autre », affirme un dicton. La Mafia est-elle en train de mourir dans le cœur des Siciliens ? Peut-être…

Source : Article de l’Express (1985)

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Qui a tué les juges antimafia Falcone et Borsellino?

En 1992, les magistrats Falcone et Borsellino sont assassinés à Palerme. La péninsule est en état de choc. Accusée: Cosa Nostra. Dix-huit ans après, explique le journaliste Attilio Bolzoni, de nouvelles révélations suggèrent des complicités haut placées.

Derrière les bombes qui ont ensanglanté l’Italie des années 1992-1993, broyant le juge Giovanni Falcone, pionnier de la lutte contre la Mafia, et, deux mois plus tard, son ami Paolo Borsellino, se cachait-il un mandataire d’Etat? Une mise en scène occulte a-t-elle guidé la main assassine de Cosa Nostra, la Mafia sicilienne?

Si ces massacres ont toujours été entachés de zones d’ombre, l’hypothèse est évoquée, glaçante, ces dernières semaines, en Italie, au gré de déclarations de repentis, jusqu’au procureur national antimafia, Piero Grasso, qui dit que « la Mafia n’était pas la seule à avoir un intérêt à éliminer Giovanni Falcone » ou que les attentats de 1993 ont pavé la voie à une « nouvelle entité politique ».

Attilio Bolzoni, journaliste au quotidien La Repubblica, spécialiste de Cosa Nostra depuis trente ans, vient de publier en Italie un livre, Faq Mafia (Ed. Bompiani), éclairant d’une lumière différente le premier attentat manqué contre Falcone, en 1989. Pour L’Express, il décortique le malaise.

Qui a tué les juges Falcone et Borsellino? Dix-huit ans après leur mort, voilà que le débat est relancé. Toto Riina, le boss de Cosa Nostra, a été condamné, en 2002, en tant que mandataire, pourtant…

Si Riina est bien le mandataire sicilien de ces homicides, on n’a jamais retrouvé le mandataire italien, politique, celui qui, avec Cosa Nostra, a planifié ces attentats de Palerme en 1992 puis ceux sur le continent en 1993. On nous a toujours dit que les auteurs étaient les mafieux corléonais, et seulement eux. Ils ont été capturés et condamnés.

Mais, depuis peu, affleure une nouvelle vérité: la Mafia sicilienne de Riina aurait été le bras armé d’un autre pouvoir, instrumentalisée pour faire le sale boulot. Après la mort de Falcone et de Borsellino, cette « Mafia militaire » a été anéantie par une répression sans précédent de l’Etat italien. Or, aujourd’hui, de plus en plus d’éléments font penser à un complot d’Etat. Notamment la récurrence sur les lieux des massacres de « présences étrangères » à Cosa Nostra – des agents des services secrets italiens.

On repense à la phrase lancée l’an dernier par Riina, parlant pour la première fois de sa prison, après dix-sept ans de silence…

Polizia di Stato/Handout/ReutersToto Riina, le parrain des parrains de Cosa Nostra.
Toto Riina, le parrain des parrains de Cosa Nostra.

Oui. Même lui a réalisé qu’il a été utilisé. Sur la mort de Borsellino, il a dit : « Ne me regardez pas seulement moi, mais regardez aussi en vous… » Ajoutant: « Ce sont eux qui l’ont tué. » Riina a 80 ans, il est malade. On espère qu’il parle avant de mourir…

En attendant, un repenti, interrogé depuis un an et demi par la justice, a parlé, lui.

Le repenti Gaspare Spatuzza a d’abord révélé que c’est non pas le mafieux Vincenzo Scarantino qui a volé la Fiat ayant fait sauter Borsellino mais lui. Il a surtout dit que, dans le garage de Palerme où l’on bourrait d’explosifs la voiture, il n’y avait pas seulement des mafieux, il y avait aussi un agent secret, d’une cinquantaine d’années. Spatuzza l’a identifié, il y a deux mois, dans un fichier photo que les services secrets italiens ont dû envoyer aux magistrats de Caltanissetta, à leur demande. Et cet agent – qui, en 1992, avait bien une mission en Sicile – a aussi été reconnu, juste après, par Massimo Ciancimino, le fils de l’ex-maire mafieux de Palerme, comme l’un des hommes de l’appareil d’Etat qui traitaient avec son père, Vito. En clair, il est l’un des liens entre l’Etat et Cosa Nostra. L’agent secret est désormais sous enquête et son identité n’a pas encore été dévoilée…

Il semblerait que, par ailleurs, soient identifiés d’autres agents ayant traité avec Vito Ciancimino. Par exemple le « signor Franco », l’homme qui, pendant trente ans, aurait eu des contacts étroits avec lui, lui aurait remis de faux passeports et le papello (la liste des requêtes de Toto Riina à l’Etat pour arrêter les massacres). Cet homme ne voulait pas que Vito parle, pas plus que son fils Massimo, qu’il a récemment intimidé… Ce qui émerge de tout ça, c’est qu’une partie de l’Etat traitait avec Cosa Nostra, et qu’une autre a participé matériellement aux massacres.

C’est grave, si c’est avéré… Mais qui, au sein de l’Etat? La Démocratie chrétienne [DC] était alors au pouvoir…

La DC avait des rapports avec la Mafia, mais ceux qui ont déstabilisé l’Italie à coups de bombes sont à chercher non pas dans les partis mais au sein de l’appareil d’Etat. En fait, ces bombes explosent dans un moment de vide et de recomposition politique: la DC s’écroule, balayée par l’opération anticorruption Mains propres, et un nouveau parti, celui de Berlusconi, voit le jour: Forza Italia.

Qui a tué les juges antimafia Falcone et Borsellino?
Le repenti Spatuzza s’est mis à table

Il y a un mois, une commission du ministère de l’Intérieur a pourtant refusé d’admettre Spatuzza dans le programme de protection définitif des repentis. Il n’est pas fiable?

C’est la première fois qu’un repenti, reconnu comme fiable par trois parquets (Caltanissetta, Florence et Palerme) et le procureur national antimafia, se voit débouté par cette commission gouvernementale. Motif officiel: Spatuzza s’est mis à table au-delà des six mois au cours desquels un repenti doit parler.

Repentis, mode d’emploi

Ce sont des mafieux qui ont brisé l’omerta, la loi du silence, et l’invincibilité de la Mafia. L’Etat passe un contrat avec eux, leur donnant une nouvelle identité et un travail dans un lieu protégé. Il n’est pas toujours évident, pour la justice, d’évaluer la fiabilité de leurs révélations. C’est le juge Falcone qui a fait naître la figure du « collaborateur de justice », accouchant le Palermitain Tommaso Buscetta, qui lui a donné les clefs pour comprendre Cosa Nostra et lui infliger le premier coup dur.

Il avait en particulier cité son boss disant, en 1994, que la Mafia avait « le pays dans les mains » grâce à Silvio Berlusconi et à son bras droit, le sénateur Marcello Dell’Utri… Lequel a été condamné en appel, le 29 juin, à sept ans de prison pour complicité d’association mafieuse. Une peine très importante pour un homme depuis toujours en rapport d’affaires avec Berlusconi, notre président du Conseil… Même si les juges l’ont absous pour la période de 1992 à aujourd’hui.

En tout cas, la décision de ne pas protéger Spatuzza, qui intervient alors que les enquêtes sur les massacres sont rouvertes, est un signal politique à ceux qui font émerger une vérité autre que la vérité officielle…

Le procès Borsellino sera-t-il révisé?

Borsellino à Palerme, 3 mai 1992
Borsellino à Palerme, 3 mai 1992

Oui. Il y a trop de questions. Scarantino, celui qui s’était accusé d’avoir volé la Fiat devant tuer le juge, serait donc un faux repenti, comme le pensent les magistrats? Celui qui l’a « accouché » est l’ancien superflic Arnaldo La Barbera. Or on vient juste d’apprendre que ce superflic chargé, dès la fin de 1992, de l’enquête sur ce traumatisme national qu’ont été les assassinats de Falcone et de Borsellino, a été un agent des services secrets…

C’est ahurissant! Il émargeait au titre de source sous le nom de « Catullo » en 1986-1987, puis il est devenu le chef de la squadra mobile(brigade de police judiciaire) de Palerme en 1989. Mais qui entre dans ce monde des services n’en sort pas… La surprise a été totale. Pourquoi un haut policier aurait-il aussi été un 007? A qui devait-il en référer? Il est mort en 2002.

Au sein de l’Etat, certains voulaient la mort de Giovanni Falcone, selon le journaliste.  

Revenons au 20 juin 1989, date du premier attentat manqué contre Falcone, à l’Addaura, en Sicile. Dans votre livre, vous révélez que, déjà, au sein de l’Etat, certains voulaient la mort de Falcone…

Oui, et d’autres ont voulu le sauver. Jusqu’à récemment, on pensait que, ce jour-là, deux tueurs étaient venus de la mer dans un canot pour placer devant la villa de Falcone 58 bâtons de dynamite. Les soupçons s’étaient portés sur deux policiers, Antonino Agostino et Emanuele Piazza. Aujourd’hui, après vingt et un ans, de nouvelles investigations bouleversent tout : les tueurs – des mafieux et des hommes des services secrets – seraient en fait venus de la terre. Tandis qu’Agostino et Piazza seraient venus là pour empêcher l’explosion…

Et ils sont tous deux morts peu après?

Piazza a été étranglé neuf mois après l’Addaura. Quelques mois avant, Agostino avait été tué. On n’a jamais trouvé les assassins. Même Riina a ordonné une enquête interne à Cosa Nostra pour savoir qui l’avait tué. En vain. Donc ce n’était pas Cosa Nostra… Il y a deux mois, le père d’Antonino Agostino, qui de désespoir s’est laissé pousser la barbe depuis la mort de son fils, m’a raconté que, peu de jours avant l’homicide, deux policiers sont venus le voir: « Où est ton fils? » L’un d’eux, a-t-il dit, avait une face de monstre, avec la partie droite gonflée, variolée, qui le faisait ressembler à un cheval.

La même « face de monstre » que des témoins auraient vue sur d’autres lieux de massacres siciliens…?

Oui. Le premier à en avoir parlé est un repenti, tué en 1996, Luigi Ilardo, qui a raconté à un colonel des carabiniers, Michele Riccio, avoir vu un homme des services secrets, à « face de monstre », aller poser des bombes…

Cet attentat de l’Addaura a été suivi d’étranges investigations…

La nuit suivant l’homicide d’Agostino, la squadra mobile de Palerme perquisitionne chez lui. Le père sait que son fils a des papiers secrets dans une armoire. Les policiers les trouvent tout de suite… Et ils disparaissent. Incroyable : cette année, après vingt et un ans, les juges de Palerme font poser un micro chez l’un de ces policiers, Guido Paolilli, à Pescara. Pendant des mois, rien. Jusqu’à ce qu’un matin, voyant le père Agostino à la télévision, Paolilli dise à son fils: « Cette nuit-là, on a fait disparaître un tas de papiers. » Ce policier était sous les ordres du superflic La Barbera… Celui-là encore qui, pendant des années, suivra une fausse « piste passionnelle » pour l’homicide d’Agostino et Piazza… Le père d’Agostino a aussi parlé à La Barbera du « monstre ». Mais le PV a disparu.

Et le juge Falcone, lui, avait-il compris, dès 1989, ce qui se tramait contre lui?

Oui. Deux heures après cet attentat manqué, il a dit que ceux qui l’avaient organisé étaient des « esprits très raffinés ». Et il ne parlait pas des mafieux… Il a livré là une piste jamais suivie… Il savait qu’une partie de l’Etat avait voulu le tuer, car il déstabilisait le pouvoir italien. Il venait de finir le maxi-procès qu’il avait instruit, la première vraie défaite de la Mafia… Aujourd’hui, d’un côté, l’Italie commémore ses héros Falcone et Borsellino. De l’autre, vous savez où étaient, jusqu’à il y a deux mois, tous les actes des enquêtes sur leur mort? Empilés dans un dépôt de la police de Bagheria, près de Palerme, rongés par les excréments de rats et l’humidité!

Un vent de menaces souffle sur la Sicile et la Calabre, aux prises avec la ‘Ndrangheta, la mafia locale devenue la plus puissante d’Europe… Comment interpréter ce climat?

Le procureur de Reggio de Calabre, qui a déclaré la guerre à la « bourgeoisie mafieuse », la mafia en col blanc, et le procureur de Caltanissetta, qui enquête sur les massacres en Sicile, ont reçu une balle par la poste, avec la même empreinte digitale. Ces menaces font suite à bien d’autres depuis le début de l’année, à l’encontre de magistrats, de journalistes… Une fièvre similaire à celle de 1992, qui rend palpable la peur d’un attentat en Sicile ou en Calabre.

Attentat de Capaci qui tua Falcone, sa femme et 3 policiers de son escorte
Attentat de Capaci qui tua Falcone, sa femme et 3 policiers de son escorte
L’attentat de Via d’Amelio, à Palerme tua le juge et 5 membres de l’escorte

 Sources : L’Express. Delphine Saubaber

Mafia: quand l’Etat s’empare des biens du crime

Article publié dans l’Express, Par Géraldine Meignan, envoyée spéciale en Sicile – publié le 27/02/2013

Dans leur lutte contre les clans mafieux, les magistrats italiens recourent de plus en plus à la confiscation des actifs « sales ». Leur principal terrain d’action: la Sicile.

Ce jour-là, les rues de Corleone sont vides, les cafés, silencieux. C’est l’hiver, un vent glacial balaie la piazza Garibaldi, que traversent hâtivement, à l’heure de la messe, des femmes vêtues de noir. Des ombres passent derrière les volets clos, le temps est comme suspendu. Il y a vingt ans jour pour jour, Toto Riina, le mafieux le plus sanguinaire qu’a connu la Sicile, était arrêté et condamné à la prison à vie. Dans ce village qui a vu naître les chefs les plus redoutés de Cosa Nostra, son ombre et son souvenir planent encore.

Toto Riina a régné en maître sur la Sicile. Le mythe est intact, et pourtant, ce jour-là, pas âme qui vive autour de son ancienne villa, construite sur les hauteurs de Corleone. Personne pour commémorer l’événement devant la bergerie qui fut son refuge pendant ses années de cavale, plantée au milieu des champs de blé, à quelques kilomètres de là. Les cérémonies se déroulent sur la place du village. Et pour cause. Les biens de celui qu’on surnommait « la Bête » ont été saisis par la justice. Sa résidence héberge désormais les agents de la Guardia di Finanza de Corleone, et la bergerie a été transformée en gîte rural.

Toto Riina arrêté
Toto Riina arrêté

A Palerme, Naples, Rome ou Milan, les juges italiens antimafia ne se contentent plus de traquer les parrains de Cosa Nostra, de la Camorra ou de la ‘Ndrangheta. Depuis qu’une loi de 1982 leur permet de saisir les biens appartenant au crime organisé avant même toute condamnation, ils confisquent à tour de bras. En quatre ans, plus de 40 milliards d’euros d’avoirs mafieux ont été saisis. Des lieux emblématiques, comme le siège de l’Office régional de lutte anti-Mafia à Palerme, des endroits mythiques, tel le café de Paris, à Rome, mais aussi des entreprises, comme cette ferme éolienne de Calabre, une des plus grandes d’Europe, saisie l’été dernier. Cette bataille contre la Mafia, l’Italie est en passe de la gagner.

Mais la gestion de ces actifs est devenue un casse-tête pour la justice. Il se passe parfois dix ans, le temps du procès, avant que les sociétés ne soient définitivement confisquées. Certaines font alors faillite, beaucoup ne trouvent pas preneur – ou, pis, sont ré-cupérées par des hommes de paille. La difficulté de l’exercice se devine au vu du bureau d’Ilaria Ramoni, à Milan : un capharnaüm rempli de livres et de dossiers, sa robe d’avocat accrochée au mur, des photos du juge Falcone posées sur la bibliothèque. Pour elle, combattre la Mafia était un rêve d’enfant. C’est devenu son quotidien. « La confiscation des biens est une mission compliquée, mais nous devons continuer dans cette voie. Parce que c’est la seule façon d’affaiblir le crime organisé », insiste-t-elle.

Ilaria Ramoni
Ilaria Ramoni

Si les mafieux sont prêts à passer une partie de leur vie en prison, ils redoutent plus que tout de voir leur patrimoine confisqué. Privés de leur force de frappe financière, ils ne sont plus rien. Dans une conversation enregistrée par la police, Nino Rotolo, un des parrains de Cosa Nostra, arrêté en 2006, se lamentait auprès du chef d’une famille rivale : « Un des vôtres est en prison à vie ? C’est terrible. Mais nous, on nous a tout confisqué ! Tu te rends compte ? »

La première chose qui frappe, lorsqu’on arrive sur la piazza Vittorio Emanuele Orlando, à Palerme, c’est l’absence de forces de l’ordre devant le nouveau tribunal pénal. Là où l’ancien palais de justice est retranché derrière de hautes vitres blindées, on entre dans le tribunal pénal avec une facilité déconcertante. Depuis le temps, le juge Fabio Licata, spécialisé dans la saisie préventive des biens du crime organisé, n’y prête plus attention. Pas le temps de s’épancher, vu le travail abattu par les magistrats de Palerme ces dernières années.

livre les hommes de l'antimafia

La capitale de la Sicile concentre à elle seule plus de 40 % des avoirs confisqués en Italie. « Au début, nous avons obtenu de très bons résultats, car les boss de Cosa Nostra n’avaient pas pris l’habitude de dissimuler leur patrimoine », raconte Fabio Licata. Arrêté en 1994, Vincenzo Piazza s’est ainsi vu confisquer pour 3 milliards d’euros d’avoirs : des appartements, des supermarchés, des garages, une dizaine de villas, et surtout une immense exploitation agricole en Toscane. Seulement, aux Toto Riina, Bernardo Brusca et Bernardo Provenzano, qui dirigeaient leurs clans depuis leurs villages siciliens, a succédé une Mafia en col blanc.

Les membres de Cosa Nostra n’ignorent plus rien des méthodes de la justice italienne, ils utilisent désormais des artifices comptables, ils placent leur argent dans des paradis fiscaux et se dissimulent derrière des prête-noms. Fabio Licata en convient : « L’identification des avoirs criminels est devenue beaucoup plus difficile. Mais, grâce aux écoutes téléphoniques, aux témoignages des repentis et à l’apport des analyses comptables, on y arrive quand même. » Pour confisquer le San Paolo Palace, ancienne gloire déchue du tourisme sicilien qui se dresse sur le front de mer à Palerme, les magistrats ont bataillé pour découvrir que derrière son propriétaire, Gianni Ienna, se dissimulaient les frères Graviano, rois de la pègre du quartier Brancaccio.

Le passage à l’économie légale coûte très cher

En ce soir d’hiver, ce serait un hôtel quatre étoiles ordinaire, avec sa piscine, ses salles de séminaire, son restaurant rempli d’hommes d’affaires, si ce n’était ce charme suranné, ces peintures écaillées par endroits, ces canapés de cuir fatigués. L’établissement a été saisi en 1994 pour être placé sous la coupe d’un administrateur. Difficile mission que celle de ces avocats désignés par les juges anti-Mafia pour gérer les sociétés confisquées. Oubliés, les flux d’argent sale destinés à être recyclés. Terminés, les appels d’offres captifs obtenus sinon par la violence, du moins par la contrainte. Finis, l’évasion fiscale, les aménagements sans permis de construire et le travail au noir.

La tâche des administrateurs est immense. Et étroites sont leurs marges de manoeuvre, car juridiquement les biens saisis appartiennent toujours à la Mafia. Il faut attendre l’issue du procès pour qu’ils soient définitivement confisqués, et, si les preuves manquent, le patrimoine est restitué au clan mafieux. « Cela arrive plus souvent qu’on ne le croit. Récemment, j’ai dû rendre une société de matériaux un an après sa saisie », confesse Andrea Aiello, un administrateur mandaté par le tribunal de Palerme. Il poursuit : « La première chose à faire, lorsqu’on est désigné, est de couper tous les liens entre la société et les personnes impliquées dans le procès. Puis il faut identifier rapidement des gens de confiance et les nommer à des postes clés. »

Les banques mises en cause pour leur rôle trouble

Luigi Turchio, l’administrateur du San Paolo Palace, a mis un certain temps avant de découvrir que le groom de l’hôtel avait conservé des liens avec les frères Graviano. Il a fallu aussi déloger le clan familial, qui avait pris ses quartiers au dernier étage de l’hôtel. La suite ? Une longue bataille pour éviter la liquidation. Casinos et boîtes de nuit, véritables lessiveuses à recycler l’argent sale, voient en général leur clientèle disparaître du jour au lendemain. Exit aussi les revenus illicites du trafic de drogue et de la prostitution.

En termes de coûts, le passage à l’économie légale est dévastateur. Andrea Aiello égrène les exemples : « Le propriétaire d’une société de distribution de gaz avait enfoui ses tubes à 30 ou 40 centimètres, alors que la réglementation exige de creuser à 1,50 mètre. Il a fallu les déterrer, creuser à nouveau et tout réinstaller. »

Lorsqu’il a pris en main la gestion des chantiers navals de Palerme, une seule personne avait un contrat de travail. Le reste du personnel – une dizaine de salariés – travaillait au noir. Il a fallu les régulariser. Avec la société de travaux publics RGF, les choses pourraient finir plus mal. L’ancien propriétaire avait obtenu le marché du métro de Palerme grâce à de faux documents. Andrea Aiello l’a découvert en arrivant. Depuis, l’entreprise ne peut plus répondre à des appels d’offres, et la faillite est proche.

C’est le pire scénario pour la justice italienne : cela laisse penser que l’Etat est un piètre administrateur, et que c’était mieux avant. D’ailleurs, lorsqu’ils récupèrent leur patrimoine, les boss de Cosa Nostra ne se gênent pas pour attaquer l’Etat en l’accusant de mauvaise gestion. Le poids des banques dans l’économie italienne a longtemps « saboté » le travail des juges anti-Mafia. Parce qu’ils étaient hypothéqués, des biens appartenant au crime organisé ne pouvaient être confisqués. Mais les tribunaux n’hésitent plus à mettre en cause la mauvaise foi des banquiers. C’est ce qui s’est passé avec l’hôtel San Paolo, à qui la caisse d’épargne Sicilcassa avait prêté 40 millions d’euros sans réclamer aucune garantie. « La Cour de cassation a considéré que l’établissement bancaire ne pouvait pas ne pas savoir », explique le juge Licata.

Palace Hotel San Paolo
Palace Hotel San Paolo

Le moins difficile est de revendre les yachts

Ce n’est qu’en dernier ressort, une fois épuisés tous les recours judiciaires, que l’agence spécialisée dans la gestion des biens confisqués, l’ANBSC, entre dans le jeu. Sa mission depuis 2010 ? Solder l’inventaire. Saisir des comptes en banque et revendre des yachts, ça, les fonctionnaires de l’ANBSC savent faire. Mais pour les entreprises, il en va tout autrement. Qui voudrait d’un hôtel ayant appartenu à un chef de Cosa Nostra ? Dix-neuf années ont passé, et Luigi Turchio, l’administrateur du San Paolo Palace est toujours là. Affalé sur une chaise dans le bureau du juge Licata, ce grand gaillard cintré dans un costume bleu semble las. Des contacts ont bien été pris avec des fonds, mais rien de très sérieux.

Yacht de luxe (ce bateau n'a aucun motif réel avec l'article)
Yacht de luxe (ce bateau n’a aucun motif réel avec l’article)

Une formation… à la gestion des avoirs mafieux

« Nous sommes des fonctionnaires, pas des banquiers d’affaires », assène-t-on à l’ANBSC. Sur 1 663 entreprises confisquées en Italie, 10 seulement ont trouvé preneur. Combien ont été rachetées par un homme de paille ? Impossible de le savoir. « J’ai l’impression de passer mon temps à combler les voies d’eau d’un navire en train de sombrer », se lamente un fonctionnaire de l’agence. « Ils sont de bonne volonté, mais sans expérience. L’agence n’a ni les moyens ni les ressources humaines pour accomplir sa mission », tranche Silvana Saguto, qui dirige la section des biens confisqués au tribunal de Palerme.

« Pourquoi ne pas confier ce travail à des gens dont ce serait le métier ? » interroge Marella Caramaza. Epaisse chevelure noire, yeux bleus rieurs, elle dirige l’école de commerce Istud, à Milan. En association avec l’association patronale de Lombardie, l’Aldai, elle a trié sur le volet une soixantaine de cadres candidats pour suivre une formation à la gestion des biens mafieux. Des entrepreneurs retirés des affaires, des chefs d’entreprise prêts à mettre leurs compétences au service de la lutte anti-Mafia ? Pourquoi pas ? Sauf que, à Palerme, l’idée n’emballe pas grand monde : la confiscation des biens du crime organisé est un sujet trop sérieux pour qu’on le confie à des cadres du privé.

Trop dangereux, aussi. Pour s’en convaincre, il suffit de se plonger dans l’un des dossiers posés sur le bureau du juge Licata. Des plaintes pour intimidation, des photos de voitures aux vitres brisées, des lettres de menaces… Des pressions, Luigi Turchio en a subi de la part de fournisseurs du San Paolo Palace liés à l’ancien boss mafieux. Celui-ci est interdit de séjour en Sicile. « Mais il revient de temps en temps, je le sais », murmure l’inflexible administrateur.

Trente ans de lutte

1982. La loi Rognoni-La Torre introduit le délit de « conspiration mafieuse » et autorise les juges à saisir les biens de la Mafia et de ses complices.

1996. Une loi permet de réutiliser villas, immeubles et terres confisqués à la Mafia à des fins sociales et culturelles.

2010. L’Agence nationale pour les biens confisqués (ANBSC) voit le jour. Sa mission : revendre les biens saisis.

2012. En tout, 12 670 biens ont été saisis, dont 1 663 entreprises. Seulement 10 sociétés ont trouvé preneur.

Le prêtre antimafia don Luigi Ciotti menacé de mort par un boss sicilien

Toto Riina, chef de Cosa Nostra, a proféré des menaces d’assassinat contre le très populaire don Ciotti, fondateur de la principale association italienne antimafia. Les menaces remontent à septembre 2013, mais viennent seulement d’être révélées par La Repubblica.

LA REPUBBLICA / SALVO PALAZZOLO, 3 SEPTEMBRE 2014

Après don Pino Puglisi, le curé assassiné par la Mafia en 1993, don Luigi Ciotti, l’infatigable prêtre catholique militant de Libera [le grand réseau associatif antimafia], est à son tour dans le collimateur de Salvatore Riina [surnommé Totò Riina, il a été condamné à la prison à vie en 1993 pour des dizaines de meurtres dont celui de deux juges].

Pour le parrain de la Mafia, pas de différence entre les deux : « Ce prêtre est une icône et une figure qui ressemble au père Puglisi. » Il doit donc connaître le même sort : « Ciotti, Ciotti, si seulement on pouvait le supprimer. » Le chef de Cosa Nostra est entré dans une colère noire après avoir entendu à la télévision que l’Eglise voulait perpétuer le message de don Puglisi, récemment béatifié [le 25 mai 2013 par le pape François]. Et, à l’heure de la promenade, il a confié au boss des Pouilles Alberto Lorusso, son compagnon d’exercice, des mots très durs à l’encontre du prêtre assassiné et de celui « qui lui ressemble tellement ».


 »Il voulait faire la loi dans le quartier – a jugé Riina à propos de don Puglisi, sur un ton méprisant. Contente-toi donc de faire le curé, pense à ta messe, ne te mêle pas de tout ça… le territoire… le terrain… l’église… Vous voyez ce qu’il voulait faire ? Il voulait faire plein de trucs sur le terrain… Il voulait tout faire, des trucs pas croyables. » Cette Eglise qui s’implique sur le terrain rend Riina fou de colère. De don Puglisi à don Ciotti, il n’y a qu’un pas. Riina lance aussitôt l’idée d’un nouveau meurtre contre un éminent représentant de l’Eglise : « Ciotti, Ciotti, si seulement on pouvait le supprimer ce fils de pute », dit-il.

Note confidentielle

Nous sommes le 14 septembre 2013, l’après-midi, à la veille du vingtième anniversaire du meurtre de don Pino Puglisi. Les mots prononcés par Riina [en permanence sur écoute] intriguent aussitôt les enquêteurs du pôle antimafia de Palerme [Direzione Investigativa Antimafia (DIA)], qui avertissent le parquet antimafia. En l’espace de quelques heures, une note confidentielle est adressée au ministère de l’Intérieur afin de solliciter de nouvelles mesures de sécurité autour de don Luigi. A Rome et Palerme, c’est le branle-bas de combat.

Une autre alerte a déjà été déclenchée pour le procureur général Nino Di Matteo, cheville ouvrière du pôle « trattativa » [« négociation », c’est-à-dire les liens présumés entre des représentants de l’Etat et des dirigeants mafieux au début des années 1990] : Riina veut l’abattre à son tour et en a explicitement donné l’ordre à Lorusso, « faisons vite ! ». Depuis un an, les mesures de protection de don Ciotti ont été renforcées, même si son escorte reste limitée à deux policiers.

Le prêtre n’a en tout cas rien su des menaces de Riina. « Mais depuis quelques mois des signaux inquiétants et en partie indéchiffrables parviennent à don Luigi et à Libera », raconte Gabriella Stramaccioni, collaboratrice du prêtre. « Les mots de Riina viennent confirmer ce climat, reste à comprendre à qui le boss s’adressait. »

Le parrain de la Mafia a expliqué à Lorusso, à propos de Ciotti : « Il a dit qu’il voulait parler avec moi, d’abord avec l’avocat, ensuite avec ma femme. » En réalité, les choses se sont passées différemment au milieu des années 1990 : c’est la femme de Riina, après son retour à Corleone, qui a demandé un rendez-vous avec le prêtre. Ninetta Bagarella était inquiète pour le sort de ses enfants, et Ciotti s’était déclaré disponible pour une entrevue en prison avec Riina. A une condition, « que le détenu la sollicite lui-même ». Riina refusa. Et il a maintenant des mots terribles à l’égard du prêtre qui était aux côtés du pape François le 21 mars 2014, dans l’église Saint-Grégoire VII à Rome, pour accueillir les parents des victimes de la Mafia : « Il est méchant, il est malfaisant – répète Riina –, il en a fait du chemin ce pauvre type (…), je suis toujours remonté à cause de ces saisies ». Les biens de la Mafia saisis par l’Etat sont donnés en gérance à l’une des nombreuses coopératives qui adhèrent à Libera.

« Ce cocu, je lui briserai les os »

Après 20 ans de prison sous le régime très sévère du 41bis, dans un silence absolu, le parrain des parrains ne tient plus.

Toto Riina qui tourne le dos aux surveillants regarde autour de lui, se penche en avant vers son interlocuteur et murmure :

Ce cocu (en parlant du Conseiller insctructeur Chinnici), je lui briserai les os

Son vis-à-vis est Alberto Lorusso, une figure de proue de la Sacra Corona Unita (mafia des Pouilles) l’écoute avec respect. Il reste silencieux. Riina parle :

 J’ai toujours été un puissant. Et si j’étais libre, je ne saurais pas quoi faire, mais je ne voudrais pas perdre une minute. Cela me rend fou

Salvatore Riina
Salvatore Riina

Cet échange a été capturé par une caméra et un micro-espion placés dans la cour de la prison de l’Opéra, à Milan. Après 20 ans de prison sous le régime très sévère du 41bis, dans un silence absolu, le parrain des parrains ne tient plus. Le plus cruel des boss de la mafia sicilienne a envie de prendre l’air. Il évoque les noms de Giorgio Napolitano, le président italien et celui de Berlusconi, parle de grâce. Il critique son complice Bernardo Provenzano, le jugeant peu courageux. Au contraire, Toto Riina se gonfle de fierté en revendiquant la pleine paternité des massacres de Capaci et de la via D’Amelio qui tuèrent les juges antimafia Falcone et Borsellino.

« Quelle belle saison des massacres »

Nino Giuffrè
Nino Giuffrè

Le repenti Nino Giuffre surnommait Toto Riina “il purosangue” (pur-sang) en allusion à sa réputation d’irréductible fidèle à Cosa Nostra. Pourtant le terrible boss perd la maîtrise de soi et dans la salle où on été intercepté ces révélations, il apparaît  comme une rivière en crue, crachant sa colère concernant le processus de négociation entre l’État et la Mafia.

C’est un tournant, pour la première fois, le procureur de Palerme et les enquêteurs de la DIA écoutent en direct l’histoire de 20 ans de carnage à travers les souvenirs du stratège de l’horreur.

Quand il parle de Rocco Chinnici, le magistrat assassiné dans un attentat à la voiture piégée à Federico Pipitone, en juillet 1983, Riina est heureux.

Il a sauté en l’air avant de retourner sous la terre

Quand il parle de Falcone et Borsellino, il évoque cette période comme une saison glorieuse où le sang coulait tous les jours.

J’ai toujours été un puissant. J’ai décidé de ne pas perdre plus de temps avec eux

À ce stade, Alberto Lorusso le flatte :

Quelle belle saison en effet. Mais maintenant c’est le mauvais temps. C’est fini

Riina rétorque :

Si j’étais encore là, je ne perdrais pas de temps, je leur briserai les os

Les procureurs de Palerme ont recueilli des centaines de pages de transcriptions, et des dizaines d’heures de conversations. Toto Riina est décrit comme le chef absolu de l’organisation qui a déclaré la guerre à l’État. Après les attentats commis en Italie, Riina a murmuré à son interlocuteur :

J’aurais continué à faire des massacres en Sicile, plutôt que sur le continent, les choses auraient été moins ambiguës … nous aurions dû continuer ici.

Riina, dépositaire de tous les secrets a évoqué des « mystères » denses concernant principalement le massacre de Capaci. Riina dit les avoir partagées avec un seul homme d’honneur, le boss Totò Cancemi (mort en 2011), le chef du district de Porta Nuova (Palerme), qui avaient pris la place de Pippo Calo, le « caissier » de la mafia.

Quand il rencontre sa famille au parloir, Toto Riina est toujours alerte, reste prudent et ne commet jamais d’erreur qui pourrait servir aux enquêteurs. Un autocontrôle parfait qui lui a permis d’échapper à la justice pendant 24 ans. Il échange sur des banalités comme le football ou le temps qu’il fait.

L’endroit où il se trouvait au moment des révélations donnait l’illusion d’être inaccessible aux yeux et oreilles indiscrètes. Selon les analystes, la métamorphose du parrain des parrains est incroyable. Sur les images vidéos, ont voit Riina s’éloigner de la véranda ou sont stationnés les gardiens et s’asseoir sur un banc avec Alberto Lorusso. Il regarde autour de lui et derrière lui, puis baissant la voix, il se mit à parler librement. Offrant son analyse en commentant les nouvelles à la télévision ou tout simplement en livrant ses souvenirs.

Il baisse encore le volume de sa voix. Il se croit à l’abri en chuchotant, mais les micros ont été placés avec une grande habileté par les hommes de DIA. Ils entendant le chant des oiseaux, mais aussi chaque murmure du boss.

Les menaces de mort proférées par Salvatore Riina à l’encontre du procureur de Palerme fait froid dans le dos : « J’aimerais le découper comme un thon »

Procureur de Palerme Nino di Matteo
Le Procureur de Palerme Nino di Matteo est menacé de mort par Cosa Nostra

La surveillance de Toto Riina a commencé en juin 2013. Une lettre anonyme reçue par le procureur de Palerme Nino Di Matteo disait que Toto Riina, par l’intermédiaire de son fils, avait donné son feu vert pour une attaque contre lui. Le procureur a donc demandé de placer des caméras et des micros dans la prison de l’Opéra. La réponse est au-dessus de toutes les attentes.

Les analystes antimafia tentent de répondre aux nombreuses questions que tout le monde se pose. Car pour la première fois depuis 20 ans, les conversations révèlent le côté sombre de la personnalité de l’assassin de masse que fut Toto Riina. Pour certains, la loquacité subite du super boss est une véritable mascarade. Pourquoi Riina parle tant ?

La grille de lecture des enquêteurs s’appuie sur leur longue expérience. Pour eux, Toto Riina fait un «appel aux armes» aux « hommes d’honneur ». Pour d’autres enquêteurs, les déclarations belliqueuses de Riina pourraient fournir une couverture à toute entité extérieure à Cosa Nostra. Le procureur Francesco Messineo parle d’alibi parfait pour une nouvelle action violente à Palerme.

D’aucuns doutent de l’authenticité des déclarations de Toto Riina. Certains parlent d’une stratégie de la tension voulue par Riina de peur que le procès qui va s’ouvrir sur les négociations Etat-Mafia prouve que Riina a traité avec l’État, ruinant ainsi sa réputation de « pur-sang » et perdant son prestige parmi les membres de Cosa Nostra.

Source : Joseph Lo Bianco et Sandra Rizza, Il Fatto Quotidiano

Traduction : C. Lovis

L’histoire de Cosa nostra de 1977 à 1978

L’Histoire de Cosa nostra en image – Ecrite par Christian Lovis.
Première partie
 

A la fin des années soixante-dix, Cosa nostra, la mafia sicilienne est l’organisation criminelle la plus puissante au monde. La famille de Corleone déclenche une guerre impitoyable contre les familles séculaires de Palerme et contre tous ceux qui osent se mettre en travers de leur chemin meurtrier, notamment les représentants de l’Etat. Retraçons cette terrible histoire contemporaine de la Sicile, terre de soleil meurtrie à tout jamais par un climat de violence sans précédent.

Corleone
Corleone dans les année 1950

En ce temps là, la Sicile est dominée par une mafia puissante et très riche. Les parrains de Palerme qui gouvernent sans partage sont de riches et influents personnages qui n’hésitent pas à afficher leur pouvoir et leur fortune à la vue et aux yeux de tous. Néanmoins, ils ignorent qu’à 60 km de là, dans la ville de montagne de Corleone, Luciano Liggio, capo local, à décidé de mener son clan à la conquête de Palerme.

Luciano Liggio
Luciano Liggio, capo des Corleonesi

Car dans les années soixante, Luciano Liggio, impitoyable tueur de Corleone, tue son chef qui est aussi le parrain local,  le Dr Michele Navarra, pour prendre le pouvoir. Liggio qui est né dans la pauvreté veut devenir multi-millionnaire est décide alors de mener son clan à la conquête de Palerme, car c’est là que se font les affaires les plus importantes. Il s’entoure d’hommes de main aussi déterminé que lui provenant également de Corleone qui vont rentrer dans la légende de la Mafia : Toto Riina et Bernardo Provenzano.

Lieutenant-colonel Giuseppe Russo
Le Lieutenant-colonel des carabiniers Giuseppe Russo

Luciano Liggio qui est arrêté dans son appartement de luxe, à Milan en 1974 continuera à donner ses ordres depuis la prison. Il est un parrain sanguinaire qui terrifie ses interlocuteurs au moindre regard. Par pure vengeance personnelle, il bafoue toutes les règles bâties par Cosa nostra. En effet, sans l’assentiment exigé par la Cupola (le gouvernement de Cosa nostra), il décide de tuer le lieutenant-colonel des carabiniers Giuseppe Russo qui le traquait depuis des années. Le policier est assassiné avec son ami (Filippo Costa) au cours d’une promenade à Ficuzza, le 20 août 1977.

Le juge Cesare Terranova
Le juge d’instruction Cesare Terranova est abattu dans sa voiture

Mais Luciano Liggio ne s’arrête pas là et démontre qu’il n’a que faire de l’avis des parrains de Palerme. Il en veut personnellement au juge Cesare Terranova qui l’a fait condamné et c’est depuis sa prison qu’il ordonne son assassinat. Le 25 septembre 1979, le magistrat qui a instruit les 1er grands procès contre la mafia est exécuté dans sa voiture. Avec ce meurtre, Liggio espère prouver la puissance militaire des Corleonais et démontre une détermination qui inquiète les autres familles.

Gaetano Badalamenti, capo de Cinisi
Gaetano Badalamenti, dit : « Don Tano » capo de Cinisi

Liggio se fait beaucoup d’ennemis chez les plus importants chefs mafieux, notamment Don Tano Badalamenti du clan de Cinisi, qui est – à ce moment là – le chef de la Cupola (Capo dei Capi). Ces derniers n’acceptent pas le mépris des règles de la part des Corleonais.

Mais depuis sa prison, Luciano Liggio ne voit pas qu’il est en train de perdre peu à peu de son pouvoir au dépens de Toto Riina, surnommé le « Courtaud », car il ne mesure que 1m.58. Ce dernier qui est son homme de confiance se place habilement et sournoisement à la tête du clan de Corleone. Il échafaude sa prise de pouvoir en secret avec son ami de toujours Bernardo Provenzano, surnommé « Le tracteur » parce qu’il ne recule devant rien. Si ces deux-là qu’on surnomme « les bêtes fauves » ont déjà au moins 40 meurtres chacun à leur actif, ils savent qu’ils doivent s’entourer de personnages de confiances à travers la Sicile. Ils s’allient notamment avec le parrain de San Giuseppe Jato, Bernardo Brusca et avec un des pires tueurs de la Mafia, Leoluca Bagarella qui se cache à Palerme.

Giuseppe Di Cristina, capo de la famille de Riesi
Giuseppe Di Cristina, capo de la famille de Riesi

Giuseppe Di Cristina, surnommé « le Tigre », puissant parrain de Riesi, dans la province de Caltanissetta est le premier à s’alarmer du danger que représente Toto Riina. Au cours d’une réunion de la Cupola, Di Cristina affronte ouvertement Riina, car il ne parvient pas à accepter le meurtre du lieutenant-colonel Giuseppe Russo. Cet assassinat a été perpétré sans le consentement de la Commission qui l’avait même catégoriquement refusé. Mais les Corleonais ne tinrent pas compte de ce refus.

Solidement établies, les familles de Palerme s’abstenaient jusqu’ici de tuer des membres de l’autorité afin de ne pas attirer l’attention de la police et des pouvoirs politiques. Mais les Corleonais appliquent une tout autre stratégie. Pire encore, ils commettent leurs assassinats sur le territoire de leurs rivaux afin que les soupçons se tournent contre eux.

L'attentat manqué contre Giuseppe Di Cristina. Ses gardes du corps n'en réchappent pas.
L’attentat manqué contre Giuseppe Di Cristina. Ses gardes du corps n’en réchapperont pas.

Di Cristina, tout comme son allié Giuseppe « Pippo » Calderone (parrain de Catane), devient alors les principaux objectifs des Corleonais. En véritable chef de guerre et dans le but s’isoler les richissimes familles de Palerme représentées par Stefano Bontade, Salvatore Inzerillo et Gaetano Badalamenti, Toto Riina commence a infiltré leurs alliés qui se trouvent dans d’autres provinces. Ceux qui ne font pas allégeance au clan des Corleonais sont systématiquement décimés.

Di Cristina se sent acculé et décide de briser l’omerta en parlant à un carabinier pour essayer de nuire aux Corleonais. Il espère que Bernardo Provenzano alors en cavale depuis 15 ans se fasse arrêter pour déstabiliser la puissance militaire du clan des montagnes de Corleone.

Francesco Madonia
Francesco Madonia, capo de Resuttana

Le 21 novembre 1977, Di Cristina survit à une fusillade, mais ses hommes sont tués dans l’embuscade. Quelques mois plus tard, le 8 avril 1978,  le parrain de Riesi se venge en compagnie de son comparse de Catane, Pippo Calderone. Ils abattent de leurs propres mains Francesco Madonia (chef du clan de Resuttana), un fidèle allié des Corleonais.

Le 30 mai 1978, Giuseppe Di Cristina, accompagné de son fidèle ami Pippo Calderone, ainsi que d’Alfio Ferlito et Franco Romeo (deux Catanais) se retrouvent dans un appartement de Palerme pour y organiser un hold-up. Di Cristina et Romeo quittent l’endroit pour aller faire un tour de reconnaissance pendant que Calderone et Ferlito attendent sur place. Alors qu’ils sont dans la rue, Di Cristina et Romeo tombent dans une embuscade tendue par Leoluca Bagarella, Nino Gioè et Nino Marchese.

Salvatore Inzerillo
Salvatore Inzerillo, parrain de Passo Rigano (Palerme)

Giuseppe Di Cristina est abattu à Passo Di Rigano. Sur le territoire d’un chef de famille (Salvatore Inzerillo) qui n’a rien à voir avec le crime. Dans la Mafia, ce signal est une offense supplémentaire de la part des Corleonais qui ignore les codes ancestaux de Cosa Nostra. Sur le cadavre du Tigre de Riesi, la police découvre deux chèques de 10 millions de lires et un de 5 millions signés par lui-même. L’enquête est au main d’un policier de grande valeur, Boris Giuliano qui entame alors une longue et très complexe enquête.

Pendant ce temps, en juillet 1978, Giovanni Falcone, encore inconnu du grand public revient dans sa ville natale, Palerme, après 13 ans passés au tribunal de Trapani où il s’occupait d’affaires civiles. Rocco Chinnici, chef du bureau d’instruction de Palerme insiste pour qu’il change de service et rejoigne son équipe des juges d’instruction. En effet, l’homme s’active à créer le pool antimafia qui deviendra célèbre par des résultats sans précédents dans la lutte contre le crime organisé.

Nitto Santapaola, parrain de Catane
Nitto Santapaola, parrain de Catane

La colère monte au sein de Cosa nostra. Un malaise qui est créé par les Corlenosi qui continuent leur marche en avant pour prendre le pouvoir en province d’abord avant de s’attaquer à Palerme. À Catane, Toto Riina de Corleone fait alliance avec Nitto Santapaola dans le but d’isoler la famille Calderone (lesquels sont alliés de Stefano Bontate à Palerme). Une bombe est retrouvée dans la voiture d’Antonio Calderone qui s’en sort par miracle. Les soupçons sont tout de suite orientés vers les Corleonais. Stefano Bontate insiste pour se venger, mais d’autres mafiosi palermitains s’y opposent de peur de déclencher une guerre.

Antonio Calderone
Antonio Calderone

Une réunion a lieu entre les principaux chefs de Cosa nostra le 30 septembre 1978, dans une villa isolée où Toto Riina joue les chefs d’orchestre. Machiavélique, il rend hommage à Pippo Calderone assassiné par Beppe Di Cristina et Francesco Madonia. Au fait, Riina a le désir de jeter le discrédit sur Tano Badalamenti afin de l’éliminer. Il explique que c’est ce dernier qui a fait assassiner Francesco Madonia sans demander la permission à la Commission qu’il présidait. Il profite de mettre en avant les qualités de son allié Michele Greco qui est entre-deux devenu le chef de la Coupole (Etat-Major de Cosa Nostra). Beaucoup sont jaloux de Tano Badalamenti qui s’est enrichit plus que les autres grâce à sa position stratégique (il détient le territoire de l’aéroport) et aux liens étroits qu’il entretient avec ses cousins d’Amérique. Les mafieux décident de radier Badalamenti de Cosa nostra.

Toto Riina
Toto Riina, parrain de Corleone

Giovanni Brusca, la férocité d’un mafioso au 150 homicides !

Giovanni Brusca a été l’un des tueurs les plus cruels et féroces dans l’histoire de la mafia sicilienne. Ce tueur et tortionnaire a avoué plus de 150 meurtres. Il s’est illustré pour être l’un des principaux acteurs de l’assassinat du juge Giovanni Falcone. C’est en effet lui qui a appuyé sur le bouton de la bombe qui a fait exploser l’autoroute. Mais il est aussi considéré comme un tueur de femmes et d’enfants. Il a kidnappé, séquestré et étranglé de ses propres mains avant de le dissoudre dans l’acide, Giuseppe Di Matteo, un jeune garçon de 13 ans dont la seule faute était d’être simplement le fils d’un repenti qu’ils espéraient voir se rétracter.

Comment peut-on trouver un tel niveau de cruauté chez un homme ?

Je suis toujours resté particulièrement froid avant, pendant et après le crime, peut-on lire dans ses mémoires.

Pour l’historien Nicola Tranfaglia, la Mafia n’a jamais reculé pour assassiner ses ennemis, mais la cruauté mise en œuvre par le clan de Corleone dans les années 80-90 a été bien au-delà de toutes les normes en vigueur en Italie.

J’ai torturé des gens pour les faire parler, j’ai étranglé aussi bien ceux qui avouaient que ceux qui gardaient le silence., j’ai dissous des corps dans l’acide, j’ai rôti des cadavres sur des grands grils, j’ai enterré les restes dans des fosses que j’avais préalablement creusées à la pelleteuse. Certains repentis disent éprouver aujourd’hui du dégoût pour ce qu’ils ont fait. Je ne peux parler qu’en mon nom : tout cela ne m’a jamais encombré. »

Giovanni Brusca a été arrêté en 1996. Depuis, il est devenu l’un des collaborateurs de justice les plus importants.

Arrestation de Giovanni Brusca
L’arrestation à Agrigente de Giovanni Brusca a été une grande victoire pour les forces de l’ordre.

Son arrestation a été considérée en Italie comme la plus importante dans le secteur de l’antimafia depuis celle de Toto Riina, le «boss des boss». Malgré son jeune âge, 36 ans, Brusca était en réalité le dernier des Corleonais qui avait pris la direction de Cosa Nostra. Lançant une campagne de terreur contre les repentis, il s’était lui-même chargé des plus sales besognes. Plus de 400 agents furent mobilisés pour son arrestation.

Les policiers ont laissé éclaté leur joie après l'arrestation de Brusca
Les policiers ont laissé éclaté leur joie après l’arrestation de Brusca

Giovanni Brusca en bref

Naissance et débuts criminels

Giovanni Brusca né le 20 février 1957, il est le fils de Bernardo Brusca, le parrain local du clan de San Giuseppe Jato (réputé le plus impitoyable de Sicile avec les Corleonais). Lorsque ce dernier est condamné à la prison à perpétuité pour plusieurs homicides, c’est son fils Giovanni qui prend les commandes du clan et du territoire. Giovanni Brusca commet son premier meurtre à l’âge de 18 ans. Il est intronisé au sein de Cosa nostra par Toto Riina lui-même en 1976, il a alors 19 ans. Entre 1993 et 1996, il devient l’un des plus puissants chefs de Cosa nostra et participe à l’attaque contre l’état avec plusieurs attentats à la bombe.

Le Soldat de la Mafia

Jeune mafioso, il est surnommé «U» Verru « (en sicilien) ou Il Porco (en italien: le porc). Grassouillet, barbu et les cheveux hirsutes, c’est sans doute à cause d’une propreté douteuse qu’il fut surnommé comme cela. Il a été aussi surnommé Lo scannacristiam (L’égorgeur de chrétiens). Il a avoué aux juges avoir tué de ses propres mains plus de 150 personnes, mais ne se souvient plus du nombre exact. A chacun de ses déplacements, lorsqu’il était au sommet de son pouvoir, il était accompagné de mafiosi cachés dans un fourgonnette et armés de kalachnikovs. Si jamais une patrouille de police venait à arrêter le véhicule et à ouvrir les portières, ils avaient pour instruction d’ouvrir le feu sans attendre.

Le monstre

En 1993, le mafioso Santo Di Matteo qui a participé à l’assassinat du juge Falcone est en train de dévoiler les secrets du complot à la justice. Giovanni Brusca kidnappe alors son fils (Giuseppe Di Matteo – 11 ans) en se faisant passer pour un policier. Le jeune garçon sera séquestré et torturé pendant 26 mois. Durant cette période, des photos macabres son envoyées à son père pour le forcer à se rétracter. Il donnera l’ordre à ses hommes d’étrangler le jeune garçon et de dissoudre le corps dans un baril d’acide afin que la famille ne puisse par faire des funérailles convenables.

Giuseppe di Matteo
Giuseppe di Matteo le jeune garçon enlevé et assassiné par Brusca

Collaborateur de justice

Le 20 mai 1996, il est arrêté dans une villa en pleine campagne. Au début, ses révélations à la justice ne sont pas partiales et lui servent à se venger. Puis un jour, il fait le choix de collaborer totalement avec les magistrats. Ce repentir permet d’identifier les instigateurs et auteurs du massacre de Capaci qui tua le juge Falcone, sa femme et son escorte. Ils sont condamnés à perpétuité et pour la première fois est révélé l’existence de la « Papello »  : la liste des exigences de Toto Riina à l’État pour arrêter les attentats.

Le procès

Giovanni Brusca est condamné à d’innombrables années de prison. Beaucoup ont douté de son repentir et il n’a obtenu le statut de collaborateur de justice qu’en 1999. En 2004, en récompense de sa bonne conduite et sa coopération avec les autorités, Giovanni Brusca a reçu l’autorisation de sortir de prison une semaine tous les 45 jours pour voir sa famille. Cette mesure a indigné les proches de ses nombreuses victimes qui ont trouvé cette mesure bien clémente au regard des crimes commis par ce serial-killer de la mafia.

Giovanni Brusca, un tueur impitoyable de la Mafia
Giovanni Brusca, un tueur impitoyable de la Mafia

Source : Les parrains de Corleone de John Follain