Paolo Borsellino, 25 ans déjà…

Le magistrat de Palerme s’attendait à mourir. Il était le dernier du fameux «pool» antimafia qui fit trembler le crime organisé dans les années quatre-vingt. Lâche, complice parfois, l’Etat a saboté les efforts de ses meilleurs serviteurs.

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24Heures – 21.07.1992 – Toute l’Italie est orpheline

Le juge antimafia Paolo Borsellino

Hommage à Paolo Borsellino

Paolo Borsellino est également une figure emblématique de la lutte antimafia. Il faisait partie de ces juges charismatique et extrêmement compétent qui fit de sa vie un combat contre Cosa nostra.
Paolo Borsellino est également une figure emblématique de la lutte antimafia. Il faisait partie de ces juges charismatique et extrêmement compétent qui fit de sa vie un combat contre Cosa nostra.

Le 19 juillet 1992, moins de deux mois après son collègue et ami Giovanni Falcone, le juge antimafia Paolo Borsellino ainsi que 5 membres de son escorte étaient assassinés dans un attentat à la bombe d’une extrême violence en plein Palerme.

Le mystère sur les commanditaires de cet attentat est en train de s’éclaircir, mais assombrit encore un peu plus la triste histoire de la collusion existant entre la mafia et certains hommes politiques italiens. Les ordres venaient d’en haut. De bien trop haut…

Une des dernières enquêtes du juge Borsellino devait porter sur les rapports entre mafia, politique et franc-maçonnerie. Les personnes qu’il suspectait étaient des politiciens, des juges, et des parrains impliqués dans des affaires de corruption. Le magistrat sicilien n’aura pas le temps de mener son enquête à terme.

Via D'Amelio, lieu de l'attentat, à Palerme
Via D’Amelio, lieu de l’attentat, à Palerme

L’attentat

Nous sommes le dimanche 19 juillet 1992, en début d’après-midi. La mère de Paolo Borsellino habite à la via d’Amelio 21. Il vient souvent lui rendre visite, mais comme un juge en danger, il ne prévient jamais à l’avance. À quelques pas de là, personne n’a vu l’homme qui se tient silencieusement et discrètement dans un immeuble en construction. Ce dernier a garé une Fiat 126 à côté du portail d’entrée de la via d’Amelio. Elle contient une charge explosive de 50 kg. En embuscade, il tient une télécommande dans la main.

Le juge Borsellino arrive avec son escorte. La voiture de tête conduite par l’agent Antonio Vullo se parque en épi, prêt à redémarrer à tout moment. Le magistrat sort du véhicule entouré de ses 5 gardes du corps Emanuela Loi, Walter Cosina, Claudio Traina, Vincenzo Li Muli et Agostino Catalano. Paolo Borsellino se dirige vers l’entrée de l’immeuble, une cigarette à la bouche. Alors qu’il passe à la hauteur de la Fiat 127, le tueur embusqué appuie sur la télécommande.

C’est un carnage. Paolo Borsellino et les 5 membres de sont escortes sont déchiquetés et tués sur le coup. 113 logements sont détruits.

Source : « Les Hommes de l’Antimafia« , Christian Lovis

L'escorte de Paolo Borsellino
L’escorte de Paolo Borsellino
Agent Walter Cosina
Agent Walter Cosina

« Ce cocu, je lui briserai les os »

Après 20 ans de prison sous le régime très sévère du 41bis, dans un silence absolu, le parrain des parrains ne tient plus.

Toto Riina qui tourne le dos aux surveillants regarde autour de lui, se penche en avant vers son interlocuteur et murmure :

Ce cocu (en parlant du Conseiller insctructeur Chinnici), je lui briserai les os

Son vis-à-vis est Alberto Lorusso, une figure de proue de la Sacra Corona Unita (mafia des Pouilles) l’écoute avec respect. Il reste silencieux. Riina parle :

 J’ai toujours été un puissant. Et si j’étais libre, je ne saurais pas quoi faire, mais je ne voudrais pas perdre une minute. Cela me rend fou

Salvatore Riina
Salvatore Riina

Cet échange a été capturé par une caméra et un micro-espion placés dans la cour de la prison de l’Opéra, à Milan. Après 20 ans de prison sous le régime très sévère du 41bis, dans un silence absolu, le parrain des parrains ne tient plus. Le plus cruel des boss de la mafia sicilienne a envie de prendre l’air. Il évoque les noms de Giorgio Napolitano, le président italien et celui de Berlusconi, parle de grâce. Il critique son complice Bernardo Provenzano, le jugeant peu courageux. Au contraire, Toto Riina se gonfle de fierté en revendiquant la pleine paternité des massacres de Capaci et de la via D’Amelio qui tuèrent les juges antimafia Falcone et Borsellino.

« Quelle belle saison des massacres »

Nino Giuffrè
Nino Giuffrè

Le repenti Nino Giuffre surnommait Toto Riina “il purosangue” (pur-sang) en allusion à sa réputation d’irréductible fidèle à Cosa Nostra. Pourtant le terrible boss perd la maîtrise de soi et dans la salle où on été intercepté ces révélations, il apparaît  comme une rivière en crue, crachant sa colère concernant le processus de négociation entre l’État et la Mafia.

C’est un tournant, pour la première fois, le procureur de Palerme et les enquêteurs de la DIA écoutent en direct l’histoire de 20 ans de carnage à travers les souvenirs du stratège de l’horreur.

Quand il parle de Rocco Chinnici, le magistrat assassiné dans un attentat à la voiture piégée à Federico Pipitone, en juillet 1983, Riina est heureux.

Il a sauté en l’air avant de retourner sous la terre

Quand il parle de Falcone et Borsellino, il évoque cette période comme une saison glorieuse où le sang coulait tous les jours.

J’ai toujours été un puissant. J’ai décidé de ne pas perdre plus de temps avec eux

À ce stade, Alberto Lorusso le flatte :

Quelle belle saison en effet. Mais maintenant c’est le mauvais temps. C’est fini

Riina rétorque :

Si j’étais encore là, je ne perdrais pas de temps, je leur briserai les os

Les procureurs de Palerme ont recueilli des centaines de pages de transcriptions, et des dizaines d’heures de conversations. Toto Riina est décrit comme le chef absolu de l’organisation qui a déclaré la guerre à l’État. Après les attentats commis en Italie, Riina a murmuré à son interlocuteur :

J’aurais continué à faire des massacres en Sicile, plutôt que sur le continent, les choses auraient été moins ambiguës … nous aurions dû continuer ici.

Riina, dépositaire de tous les secrets a évoqué des « mystères » denses concernant principalement le massacre de Capaci. Riina dit les avoir partagées avec un seul homme d’honneur, le boss Totò Cancemi (mort en 2011), le chef du district de Porta Nuova (Palerme), qui avaient pris la place de Pippo Calo, le « caissier » de la mafia.

Quand il rencontre sa famille au parloir, Toto Riina est toujours alerte, reste prudent et ne commet jamais d’erreur qui pourrait servir aux enquêteurs. Un autocontrôle parfait qui lui a permis d’échapper à la justice pendant 24 ans. Il échange sur des banalités comme le football ou le temps qu’il fait.

L’endroit où il se trouvait au moment des révélations donnait l’illusion d’être inaccessible aux yeux et oreilles indiscrètes. Selon les analystes, la métamorphose du parrain des parrains est incroyable. Sur les images vidéos, ont voit Riina s’éloigner de la véranda ou sont stationnés les gardiens et s’asseoir sur un banc avec Alberto Lorusso. Il regarde autour de lui et derrière lui, puis baissant la voix, il se mit à parler librement. Offrant son analyse en commentant les nouvelles à la télévision ou tout simplement en livrant ses souvenirs.

Il baisse encore le volume de sa voix. Il se croit à l’abri en chuchotant, mais les micros ont été placés avec une grande habileté par les hommes de DIA. Ils entendant le chant des oiseaux, mais aussi chaque murmure du boss.

Les menaces de mort proférées par Salvatore Riina à l’encontre du procureur de Palerme fait froid dans le dos : « J’aimerais le découper comme un thon »

Procureur de Palerme Nino di Matteo
Le Procureur de Palerme Nino di Matteo est menacé de mort par Cosa Nostra

La surveillance de Toto Riina a commencé en juin 2013. Une lettre anonyme reçue par le procureur de Palerme Nino Di Matteo disait que Toto Riina, par l’intermédiaire de son fils, avait donné son feu vert pour une attaque contre lui. Le procureur a donc demandé de placer des caméras et des micros dans la prison de l’Opéra. La réponse est au-dessus de toutes les attentes.

Les analystes antimafia tentent de répondre aux nombreuses questions que tout le monde se pose. Car pour la première fois depuis 20 ans, les conversations révèlent le côté sombre de la personnalité de l’assassin de masse que fut Toto Riina. Pour certains, la loquacité subite du super boss est une véritable mascarade. Pourquoi Riina parle tant ?

La grille de lecture des enquêteurs s’appuie sur leur longue expérience. Pour eux, Toto Riina fait un «appel aux armes» aux « hommes d’honneur ». Pour d’autres enquêteurs, les déclarations belliqueuses de Riina pourraient fournir une couverture à toute entité extérieure à Cosa Nostra. Le procureur Francesco Messineo parle d’alibi parfait pour une nouvelle action violente à Palerme.

D’aucuns doutent de l’authenticité des déclarations de Toto Riina. Certains parlent d’une stratégie de la tension voulue par Riina de peur que le procès qui va s’ouvrir sur les négociations Etat-Mafia prouve que Riina a traité avec l’État, ruinant ainsi sa réputation de « pur-sang » et perdant son prestige parmi les membres de Cosa Nostra.

Source : Joseph Lo Bianco et Sandra Rizza, Il Fatto Quotidiano

Traduction : C. Lovis

Hommage à un héros : Paolo Borsellino

Paolo BorsellinoLe 19 juillet 1992, moins de deux mois après son collègue et ami Giovanni Falcone, le juge antimafia Paolo Borsellino ainsi que 5 membres de son escorte étaient assassinés dans un attentat à la bombe d’une extrême violence en plein Palerme.

Le mystère sur les commanditaires de cet attentat est en train de s’éclaircir, mais assombrit encore un peu plus la triste histoire de la collusion existant entre la mafia et certains hommes politiques italiens. Les ordres venaient d’en haut. De bien trop haut…

Une des dernières enquêtes du juge Borsellino devait porter sur les rapports entre mafia, politique et franc-maçonnerie. Les personnes qu’il suspectait étaient des politiciens, des juges, et des parrains impliqués dans des affaires de corruption. Le magistrat sicilien n’aura pas le temps de mener son enquête à terme.

L’attentat

Nous sommes le dimanche 19 juillet 1992, en début d’après-midi. La mère de Paolo Borsellino habite à la via d’Amelio 21. Il vient souvent lui rendre visite, mais comme un juge en danger, il ne prévient jamais à l’avance. À quelques pas de là, personne n’a vu l’homme qui se tient silencieusement et discrètement dans un immeuble en construction. Ce dernier a garé une Fiat 126 à côté du portail d’entrée de la via d’Amelio. Elle contient une charge explosive de 50 kg. En embuscade, il tient une télécommande dans la main.

Le juge Borsellino arrive avec son escorte. La voiture de tête conduite par l’agent Antonio Vullo se parque en épi, prêt à redémarrer à tout moment. Le magistrat sort du véhicule entouré de ses 5 gardes du corps Emanuela Loi, Walter Cosina, Claudio Traina, Vincenzo Li Muli et Agostino Catalano. Paolo Borsellino se dirige vers l’entrée de l’immeuble, une cigarette à la bouche. Alors qu’il passe à la hauteur de la Fiat 127, le tueur embusqué appuie sur la télécommande.

C’est un carnage. Paolo Borsellino et les 5 membres de sont escortes sont déchiquetés et tués sur le coup. 113 logements sont détruits.

Source : « Les Hommes de l’Antimafia« , Christian Lovis

Source photographique : L’Unita

 

Paolo Borsellino aurait 73 ans aujourd’hui…

Pour ne pas oublier…

Hommage à un héros

Paolo Borsellino est né à Palerme le 19 janvier 1940. Il est mort dans sa ville natale le 19 juillet 1992, assassiné par Cosa nostra avec tous les membres de son escorte.

Paolo Borsellino en juin 1982
Paolo Borsellino en juin 1982
Antonino Caponetto, Giovanni Falcone et Paolo Borsellino lors de la célébration de la nomination de Paolo Borsellino comme procureur à Marsala.
Paolo Borsellino à Palerme le 3 mai 1992. Vingt jours plus tard, son ami et collègue Giovanni Falcone allait trouver la mort dans un attentat.
Paolo Borsellino à Palerme le 3 mai 1992. Vingt jours plus tard, son ami et collègue Giovanni Falcone allait trouver la mort dans un attentat.

Découvrez son histoire dans « Les Hommes de l’antimafia », de Christian Lovis

Le monde a besoin de héros

Il y a 19 ans, le massacre de la via d’Amelio…

Paolo Borsellino

Le 19 juillet 1992, à sept heures du matin, soit cinquante-neuf jours après l’assassinat de Giovanni Falcone, épuisé, le Juge Borsellino s’accorda une journée de repos. Accompagné de son escorte, il se rendit dans sa maison au bord de mer, à Villagrazia. Puis dans l’après-midi, il retourna à Palerme pour rendre visite à sa mère.

Seize heures avaient sonné depuis quelques minutes lorsque le convoi arriva devant l’immeuble. Les membres de l’escorte sortirent des véhicules blindés, mitraillettes à la main. Paolo Borsellino se dirigea alors en direction de la porte d’entrée qui se trouvait à quelques mètres. Soudain, un homme embusqué appuya sur le bouton d’une télécommande à distance et déclencha une explosion dévastatrice. Le corps du magistrat fut carrément sectionné en deux. Les cinq agents, Agostino Catalano, Emanuela Loi, Vincenzo Li Muli, Walter Eddie Cosina et Claudio Traina furent eux aussi déchiquetés. Quant au chauffeur Antonino Vullo, il fut sauvé in extremis grâce au blindage de l’habitacle. Palerme était une nouvelle fois plongée dans l’horreur. Dans un rayon de cinq cents mètres, les vitres des maisons et des magasins avaient volé en éclats, plusieurs véhicules étaient renversés et une partie de la façade de l’immeuble était totalement détruite.

Via D’Amelio, à Palerme

Père de deux enfants, Agostino Catalano (quarante-trois ans) était le directeur général adjoint de la brigade chargée de la protection rapprochée des personnes menacées. Quelques semaines auparavant, il sauva un enfant de la noyade en n’hésitant pas à se jeter à la mer. Quant à l’agent Eddie Walter Cosina (trente et un ans), il quitta volontairement un poste plus confortable à Trieste pour se rendre à Palerme, aussitôt après le massacre de Capaci.

Claudio Traina (vingt-sept ans) était père depuis seulement quelques mois et Vincenzo Li Muli était le plus jeune des policiers de l’escorte avec ses vingt-deux ans. La jeune Emanuela Loi (vingt-quatre ans) venait à peine de réussir le concours d’entrée pour intégrer la brigade de protection des personnes à risques. C’était la première femme à accéder à ce poste. À peine arrivée à la Questure à Palerme et seulement quelques heures après avoir quitté sa famille à Cagliari, elle apprit ce jour-là qu’elle ferait partie du groupe d’escorte du Juge Paolo Borsellino. C’était sa première mission. Sa famille apprit la nouvelle de sa mort lors d’un flash spécial annonçant l’attentat à la via d’Amelio.

(de g. à d.) Emanuela Loi, Walter Eddie Cosina, Agostino Catalano, Vincenzo Li Muli, Claudio Traina
Vidéo réalisée par Christian Lovis © 2011 /images archives TG1 (italia) – Musique : Damien Saez – Album God Bless
 
Images vidéos de l’attentat de la Via d’Amelio qui tua le Juge Borsellino et  les cinq policiers de son escorte. Dans la seconde partie, les obsèques ont été perturbées par des manifestations monstres. Ce fut le début de l’insurrection des consciences chez les Siciliens !
 
 

Extrait du livre : Les hommes de l’antimafia

Le Juge Paolo Borsellino

En 1975, le Juge Borsellino prit ses quartiers au palais de justice de Palerme sous la direction de l’illustre magistrat Rocco Chinnici. Là, il procéda à ses premières enquêtes sur la Mafia et put mesurer l’énormité des difficultés qui l’attendaient. Mais en réalité, s’attaquer à la plus puissante organisation criminelle du monde l’excitait beaucoup. Il mesurait sa chance en déclarant que contrairement aux nombreux citoyens honnêtes qui étaient contraints de vivre avec elle, lui, en sa qualité de magistrat, pouvait s’attaquer à elle.
Naturellement, on ne combat pas Cosa Nostra impunément et en quelques années, Borsellino traversa plusieurs épisodes extrêmement éprouvants. Le premier intervint en 1980, quand le Capitaine Basile avec qui il travaillait étroitement fut assassiné tandis qu’il portait son enfant dans ses bras. Ce crime abominable le bouleversa énormément. En plus, il savait qu’il devenait ipso facto la prochaine cible. À ce stade, il se vit assigner pour la première fois une protection policière. En pratique, la vie de Borsellino se transforma du jour au lendemain en celle d’un juge antimafia. Les escortes, les changements fréquents d’itinéraires, d’horaires et d’habitudes devinrent son quotidien. Ce bouleversement frappa également son entourage qui devait désormais cohabiter avec un nouveau sentiment : la peur. Sa femme déclara un jour : « Si j’ai partagé sa façon de vivre, c’est parce que j’ai toujours cru fortement aux valeurs qui l’ont inspirée. Il a toujours cherché la vérité, quelle qu’elle soit. »

Extrait du livre : les hommes de l’antimafia