Mafia: quand l’Etat s’empare des biens du crime

Article publié dans l’Express, Par Géraldine Meignan, envoyée spéciale en Sicile – publié le 27/02/2013

Dans leur lutte contre les clans mafieux, les magistrats italiens recourent de plus en plus à la confiscation des actifs « sales ». Leur principal terrain d’action: la Sicile.

Ce jour-là, les rues de Corleone sont vides, les cafés, silencieux. C’est l’hiver, un vent glacial balaie la piazza Garibaldi, que traversent hâtivement, à l’heure de la messe, des femmes vêtues de noir. Des ombres passent derrière les volets clos, le temps est comme suspendu. Il y a vingt ans jour pour jour, Toto Riina, le mafieux le plus sanguinaire qu’a connu la Sicile, était arrêté et condamné à la prison à vie. Dans ce village qui a vu naître les chefs les plus redoutés de Cosa Nostra, son ombre et son souvenir planent encore.

Toto Riina a régné en maître sur la Sicile. Le mythe est intact, et pourtant, ce jour-là, pas âme qui vive autour de son ancienne villa, construite sur les hauteurs de Corleone. Personne pour commémorer l’événement devant la bergerie qui fut son refuge pendant ses années de cavale, plantée au milieu des champs de blé, à quelques kilomètres de là. Les cérémonies se déroulent sur la place du village. Et pour cause. Les biens de celui qu’on surnommait « la Bête » ont été saisis par la justice. Sa résidence héberge désormais les agents de la Guardia di Finanza de Corleone, et la bergerie a été transformée en gîte rural.

Toto Riina arrêté
Toto Riina arrêté

A Palerme, Naples, Rome ou Milan, les juges italiens antimafia ne se contentent plus de traquer les parrains de Cosa Nostra, de la Camorra ou de la ‘Ndrangheta. Depuis qu’une loi de 1982 leur permet de saisir les biens appartenant au crime organisé avant même toute condamnation, ils confisquent à tour de bras. En quatre ans, plus de 40 milliards d’euros d’avoirs mafieux ont été saisis. Des lieux emblématiques, comme le siège de l’Office régional de lutte anti-Mafia à Palerme, des endroits mythiques, tel le café de Paris, à Rome, mais aussi des entreprises, comme cette ferme éolienne de Calabre, une des plus grandes d’Europe, saisie l’été dernier. Cette bataille contre la Mafia, l’Italie est en passe de la gagner.

Mais la gestion de ces actifs est devenue un casse-tête pour la justice. Il se passe parfois dix ans, le temps du procès, avant que les sociétés ne soient définitivement confisquées. Certaines font alors faillite, beaucoup ne trouvent pas preneur – ou, pis, sont ré-cupérées par des hommes de paille. La difficulté de l’exercice se devine au vu du bureau d’Ilaria Ramoni, à Milan : un capharnaüm rempli de livres et de dossiers, sa robe d’avocat accrochée au mur, des photos du juge Falcone posées sur la bibliothèque. Pour elle, combattre la Mafia était un rêve d’enfant. C’est devenu son quotidien. « La confiscation des biens est une mission compliquée, mais nous devons continuer dans cette voie. Parce que c’est la seule façon d’affaiblir le crime organisé », insiste-t-elle.

Ilaria Ramoni
Ilaria Ramoni

Si les mafieux sont prêts à passer une partie de leur vie en prison, ils redoutent plus que tout de voir leur patrimoine confisqué. Privés de leur force de frappe financière, ils ne sont plus rien. Dans une conversation enregistrée par la police, Nino Rotolo, un des parrains de Cosa Nostra, arrêté en 2006, se lamentait auprès du chef d’une famille rivale : « Un des vôtres est en prison à vie ? C’est terrible. Mais nous, on nous a tout confisqué ! Tu te rends compte ? »

La première chose qui frappe, lorsqu’on arrive sur la piazza Vittorio Emanuele Orlando, à Palerme, c’est l’absence de forces de l’ordre devant le nouveau tribunal pénal. Là où l’ancien palais de justice est retranché derrière de hautes vitres blindées, on entre dans le tribunal pénal avec une facilité déconcertante. Depuis le temps, le juge Fabio Licata, spécialisé dans la saisie préventive des biens du crime organisé, n’y prête plus attention. Pas le temps de s’épancher, vu le travail abattu par les magistrats de Palerme ces dernières années.

livre les hommes de l'antimafia

La capitale de la Sicile concentre à elle seule plus de 40 % des avoirs confisqués en Italie. « Au début, nous avons obtenu de très bons résultats, car les boss de Cosa Nostra n’avaient pas pris l’habitude de dissimuler leur patrimoine », raconte Fabio Licata. Arrêté en 1994, Vincenzo Piazza s’est ainsi vu confisquer pour 3 milliards d’euros d’avoirs : des appartements, des supermarchés, des garages, une dizaine de villas, et surtout une immense exploitation agricole en Toscane. Seulement, aux Toto Riina, Bernardo Brusca et Bernardo Provenzano, qui dirigeaient leurs clans depuis leurs villages siciliens, a succédé une Mafia en col blanc.

Les membres de Cosa Nostra n’ignorent plus rien des méthodes de la justice italienne, ils utilisent désormais des artifices comptables, ils placent leur argent dans des paradis fiscaux et se dissimulent derrière des prête-noms. Fabio Licata en convient : « L’identification des avoirs criminels est devenue beaucoup plus difficile. Mais, grâce aux écoutes téléphoniques, aux témoignages des repentis et à l’apport des analyses comptables, on y arrive quand même. » Pour confisquer le San Paolo Palace, ancienne gloire déchue du tourisme sicilien qui se dresse sur le front de mer à Palerme, les magistrats ont bataillé pour découvrir que derrière son propriétaire, Gianni Ienna, se dissimulaient les frères Graviano, rois de la pègre du quartier Brancaccio.

Le passage à l’économie légale coûte très cher

En ce soir d’hiver, ce serait un hôtel quatre étoiles ordinaire, avec sa piscine, ses salles de séminaire, son restaurant rempli d’hommes d’affaires, si ce n’était ce charme suranné, ces peintures écaillées par endroits, ces canapés de cuir fatigués. L’établissement a été saisi en 1994 pour être placé sous la coupe d’un administrateur. Difficile mission que celle de ces avocats désignés par les juges anti-Mafia pour gérer les sociétés confisquées. Oubliés, les flux d’argent sale destinés à être recyclés. Terminés, les appels d’offres captifs obtenus sinon par la violence, du moins par la contrainte. Finis, l’évasion fiscale, les aménagements sans permis de construire et le travail au noir.

La tâche des administrateurs est immense. Et étroites sont leurs marges de manoeuvre, car juridiquement les biens saisis appartiennent toujours à la Mafia. Il faut attendre l’issue du procès pour qu’ils soient définitivement confisqués, et, si les preuves manquent, le patrimoine est restitué au clan mafieux. « Cela arrive plus souvent qu’on ne le croit. Récemment, j’ai dû rendre une société de matériaux un an après sa saisie », confesse Andrea Aiello, un administrateur mandaté par le tribunal de Palerme. Il poursuit : « La première chose à faire, lorsqu’on est désigné, est de couper tous les liens entre la société et les personnes impliquées dans le procès. Puis il faut identifier rapidement des gens de confiance et les nommer à des postes clés. »

Les banques mises en cause pour leur rôle trouble

Luigi Turchio, l’administrateur du San Paolo Palace, a mis un certain temps avant de découvrir que le groom de l’hôtel avait conservé des liens avec les frères Graviano. Il a fallu aussi déloger le clan familial, qui avait pris ses quartiers au dernier étage de l’hôtel. La suite ? Une longue bataille pour éviter la liquidation. Casinos et boîtes de nuit, véritables lessiveuses à recycler l’argent sale, voient en général leur clientèle disparaître du jour au lendemain. Exit aussi les revenus illicites du trafic de drogue et de la prostitution.

En termes de coûts, le passage à l’économie légale est dévastateur. Andrea Aiello égrène les exemples : « Le propriétaire d’une société de distribution de gaz avait enfoui ses tubes à 30 ou 40 centimètres, alors que la réglementation exige de creuser à 1,50 mètre. Il a fallu les déterrer, creuser à nouveau et tout réinstaller. »

Lorsqu’il a pris en main la gestion des chantiers navals de Palerme, une seule personne avait un contrat de travail. Le reste du personnel – une dizaine de salariés – travaillait au noir. Il a fallu les régulariser. Avec la société de travaux publics RGF, les choses pourraient finir plus mal. L’ancien propriétaire avait obtenu le marché du métro de Palerme grâce à de faux documents. Andrea Aiello l’a découvert en arrivant. Depuis, l’entreprise ne peut plus répondre à des appels d’offres, et la faillite est proche.

C’est le pire scénario pour la justice italienne : cela laisse penser que l’Etat est un piètre administrateur, et que c’était mieux avant. D’ailleurs, lorsqu’ils récupèrent leur patrimoine, les boss de Cosa Nostra ne se gênent pas pour attaquer l’Etat en l’accusant de mauvaise gestion. Le poids des banques dans l’économie italienne a longtemps « saboté » le travail des juges anti-Mafia. Parce qu’ils étaient hypothéqués, des biens appartenant au crime organisé ne pouvaient être confisqués. Mais les tribunaux n’hésitent plus à mettre en cause la mauvaise foi des banquiers. C’est ce qui s’est passé avec l’hôtel San Paolo, à qui la caisse d’épargne Sicilcassa avait prêté 40 millions d’euros sans réclamer aucune garantie. « La Cour de cassation a considéré que l’établissement bancaire ne pouvait pas ne pas savoir », explique le juge Licata.

Palace Hotel San Paolo
Palace Hotel San Paolo

Le moins difficile est de revendre les yachts

Ce n’est qu’en dernier ressort, une fois épuisés tous les recours judiciaires, que l’agence spécialisée dans la gestion des biens confisqués, l’ANBSC, entre dans le jeu. Sa mission depuis 2010 ? Solder l’inventaire. Saisir des comptes en banque et revendre des yachts, ça, les fonctionnaires de l’ANBSC savent faire. Mais pour les entreprises, il en va tout autrement. Qui voudrait d’un hôtel ayant appartenu à un chef de Cosa Nostra ? Dix-neuf années ont passé, et Luigi Turchio, l’administrateur du San Paolo Palace est toujours là. Affalé sur une chaise dans le bureau du juge Licata, ce grand gaillard cintré dans un costume bleu semble las. Des contacts ont bien été pris avec des fonds, mais rien de très sérieux.

Yacht de luxe (ce bateau n'a aucun motif réel avec l'article)
Yacht de luxe (ce bateau n’a aucun motif réel avec l’article)

Une formation… à la gestion des avoirs mafieux

« Nous sommes des fonctionnaires, pas des banquiers d’affaires », assène-t-on à l’ANBSC. Sur 1 663 entreprises confisquées en Italie, 10 seulement ont trouvé preneur. Combien ont été rachetées par un homme de paille ? Impossible de le savoir. « J’ai l’impression de passer mon temps à combler les voies d’eau d’un navire en train de sombrer », se lamente un fonctionnaire de l’agence. « Ils sont de bonne volonté, mais sans expérience. L’agence n’a ni les moyens ni les ressources humaines pour accomplir sa mission », tranche Silvana Saguto, qui dirige la section des biens confisqués au tribunal de Palerme.

« Pourquoi ne pas confier ce travail à des gens dont ce serait le métier ? » interroge Marella Caramaza. Epaisse chevelure noire, yeux bleus rieurs, elle dirige l’école de commerce Istud, à Milan. En association avec l’association patronale de Lombardie, l’Aldai, elle a trié sur le volet une soixantaine de cadres candidats pour suivre une formation à la gestion des biens mafieux. Des entrepreneurs retirés des affaires, des chefs d’entreprise prêts à mettre leurs compétences au service de la lutte anti-Mafia ? Pourquoi pas ? Sauf que, à Palerme, l’idée n’emballe pas grand monde : la confiscation des biens du crime organisé est un sujet trop sérieux pour qu’on le confie à des cadres du privé.

Trop dangereux, aussi. Pour s’en convaincre, il suffit de se plonger dans l’un des dossiers posés sur le bureau du juge Licata. Des plaintes pour intimidation, des photos de voitures aux vitres brisées, des lettres de menaces… Des pressions, Luigi Turchio en a subi de la part de fournisseurs du San Paolo Palace liés à l’ancien boss mafieux. Celui-ci est interdit de séjour en Sicile. « Mais il revient de temps en temps, je le sais », murmure l’inflexible administrateur.

Trente ans de lutte

1982. La loi Rognoni-La Torre introduit le délit de « conspiration mafieuse » et autorise les juges à saisir les biens de la Mafia et de ses complices.

1996. Une loi permet de réutiliser villas, immeubles et terres confisqués à la Mafia à des fins sociales et culturelles.

2010. L’Agence nationale pour les biens confisqués (ANBSC) voit le jour. Sa mission : revendre les biens saisis.

2012. En tout, 12 670 biens ont été saisis, dont 1 663 entreprises. Seulement 10 sociétés ont trouvé preneur.

Devoir de mémoire

1983


Article paru le 1er août 1983  dans le quotidien 24 Heures

Bombe meurtrière à Palerme

La mafia veut intimider

Carcasses de voitures à peine reconnaissables, vitrines éventrées, façades mutilées, flaques de sang gorgées de poussière, cadavres gisants parmi les gravats, regards vides, silhouettes immobiles : Palerme a vécu hier matin un acte de guérilla inouï. Dans la lutte souvent impitoyable qui, dans le chef-lieu sicilien, oppose les forces de l’ordre aux seigneurs de la mafia, jamais ces derniers n’avaient mis autant de détermination criminelle au service de leur dessein. Rocco Chinnici, 58 ans, « patron » de l’équipe des juges d’instruction de Palerme, est mort. Avec lui, deux carabiniers de son escorte et le concierge de son domicile.

La mafia ne tue qu’en cas de nécessité, suivant une logique implacable. Mais elle ne manque jamais sa cible. Rocco Chinnici bénéficiait, vu sa fonction, de mesures de protection exceptionnelles. Tous les matins, une voiture blindée avec chauffeur et deux carabiniers d’escorte l’attendaient à sa porte, tandis que deux véhicules de patrouille bouclaient la rue. Impossible, pour un commando de tueurs ordinaires, d’agir dans ces conditions. Aussi a-t-on utilisé les grands moyens : une voiture piégée garée devant la porte du magistrat, plus de cent kilos de dynamite relies à un détonateur, une mise a feu radio-commandée à distance. Au bon moment.

À 8 h 10, le magistrat sort de chez lui, sous bonne escorte. Et c’est tout de suite l’explosion. Quand retombe la poussière et que se dissipe la fumée, le spectacle est hallucinant : quatre morts, quatorze blessés, une vingtaine de voitures réduites en ferraille, des vitrines et des fenêtres éventrée par dizaines, des appartements dévastés dans un rayon de 200 mètres. Rocco Chinnici était le successeur de Cesare Terranova à la tête du bureau des juges d’instruction de Palerme. Son prédécesseur avait été assassiné le 25 septembre 1979. C’est le quatrième magistrat qui tombe sous les balles de la mafia dans la capitale sicilienne.

Dans une interview accordée l’an dernier a la télévision italienne, il résumait en peu de mots son impossible mission : « En matière de mafia, il est déjà difficile d’identifier les simples exécutants. Si par hasard on les trouve, il n’y a pas moyen de remonter aux mandants. »

Le magistrat Rocco Chinnici
Le magistrat Rocco Chinnici

Une loi qui dérange

L’attentat pourrait être une manière de réponse au mandat d’arrêt décerné voilà quelques semaines, par le juge d’instruction Giovanni Falcone, contre les chefs des principales « familles » de la mafia, soupçonne d’avoir ourdi l’assassinat du général Dalla Chiesa le 3 septembre dernier. Ces mandats d’arrêt, cependant,pourraient n’être que le prélude à l’extension de l’enquête à des milieux au-dessus de tout soupçon, commanditaires présumés de l’attentat. Car la loi qui, depuis l’automne dernier, permet aux investigateurs de fouiller dans les comptes en banque des suspects, dérange beaucoup de gens en Sicile. Et pas seulement des habitués de la gâchette. Aussi faut-il voir dans l’attentat d’hier matin une intimidation à l’intention des juges d’instruction trop curieux. Le recours à une bombe de forte puissance permet, quant a lui, d’atteindre un autre but, souvent vise par les terroristes fascistes : provoquer ce qu’on appellera « Stratégie du reflux » ; c’est-à-dire s’assurer, par un attentat aveugle, la complicité passive de la population contre les forces de l’ordre.

Source : 24Heures, ROME, Gian POZZI, photographies ANSA

siteweb lien


 – Fondation Rocco Chinnici

 – RAI STORIA, Chinnici: una morte annunciata

– 24 Heures – article PDF

Pour ne pas oublier… Giovanni FALCONE

Giovanni Falcone, un héros de l’antimafia

Signature chez Payot Libraire, à Vevey

Signature : Christian Lovis

«Les hommes de l’Antimafia»

Payot Libraire

Samedi 18 février 2012 [14h-15h30]

À : Vevey

Lui-même actif dans le domaine de la sécurité publique et de la justice, le Vaudois Christian Lovis aborde le sujet de la mafia sous un angle peu courant : la compassion et l’admiration. Frappé, au cours de ses recherches sur la mafia en Sicile, de découvrir la sentence d’exécution qui a sanctionné l’engagement de la plupart de ceux qui ont lutté contre la « pieuvre », il a souhaité retracer non seulement leur combat au service de la démocratie, mais leur courage face à la violence et à la corruption politique qu’il dénonce

Christian Lovis, Publibook/Société des écrivains, Broché, 2011, 212 pages

Prix : CHF 41.70

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VIDEO DU LIVRE

Un livre pour ne pas oublier

« Un libro per non dimenticare »

En 2012, ça fera vingt ans que les juges Falcone et Borsellino ont été assassinés par la mafia, en Sicile. Dans l’ouvrage, je relate leur combat, mais aussi celui de ceux qui ont lutté avec eux. Ce livre leur rend hommage et connaît un beau succès en se classant dans les meilleures ventes chez mon éditeur. Je profite de ce message pour remercier tous les lecteurs, car se souvenir de cette lutte est un devoir, mais aussi un nécessité pour dire NON à la mafia.

 

Succès littéraire : les hommes de l'antimafia

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« Les mafieux ont tâché les rues de la Sicile du sang des journalistes »

En Italie, enquêter sur la mafia est une activité à haut risque. Lirio Abbate, 41 ans, correspondant à Palerme, en Sicile, de l’agence de presse Ansa, s’est spécialisé dans les enquêtes sur le crime organisé et ses collusions avec le monde politique. Au péril de sa vie.

La Camorra à Naples, la ’Ndrangheta en Calabre, Cosa Nostra en Sicile et Sacra Corona Unita dans les Pouilles, les quatre principales mafias du sud du pays n’hésitent pas à menacer de mort ceux qui révèlent au grand jour leurs agissements criminels. Au total, une dizaine de journalistes travaillent sous protection policière. Intimidations, lettres anonymes, pneus crevés, voitures rayées s’y comptent par centaines.

En septembre 2007, Lirio Abbate a échappé à une tentative d’attentat après qu’une bombe a été découverte sous sa voiture, en bas de chez lui. Un mois plus tard, un chef mafieux l’a menacé en public, lors d’un procès. Il poursuit aujourd’hui son travail, malgré les intimidations, et deux gardes du corps l’accompagnent partout.

Interview :

Lors d’une précédente rencontre, il y a quelques mois, vous nous aviez dit que vous seriez peut-être forcé de quitter la Sicile un jour. Pourtant, vous êtes toujours là.

Tant que l’État m’accordera sa protection, je continuerai à travailler ici, en Sicile. D’abord parce que l’agence Ansa me permet de suivre les plus importantes enquêtes judiciaires en cours dans les trois régions du Sud italien : la Sicile, la Calabre et la Campanie. C’est là que les mafias sont les plus puissantes et que les collusions entre mafieux et politiques sont les plus agissantes. L’information y est malheureusement insuffisante. Et il ne faut pas oublier que, dans le sud de l’Italie, certains médias sont dirigés par des personnes qui, accusées de complicité avec des organisations mafieuses, font l’objet d’enquêtes judiciaires. La mafia recycle aussi de l’argent sale dans le milieu de la presse et de l’édition, s’offrant par la même occasion la possibilité de contrôler l’information.

Comment êtes-vous devenu un spécialiste de la mafia ? Vous êtes peu nombreux en Italie à travailler uniquement sur cette question ?

J’ai commencé à m’intéresser à la mafia en 1990. J’avais 19 ans. J’ai appris à me familiariser avec cet univers en fréquentant les tribunaux et les bureaux des magistrats. Francesco La Licata, correspondant du quotidien national La Stampa, grand connaisseur de Cosa Nostra et ami du juge Giovanni Falcone, a été un vrai guide pour moi. Mon « maître de mafia » en quelque sorte.

Vous avez été victime d’une tentative d’attentat en septembre 2007, mais c’est surtout lors du procès du chef mafieux Leoluca Bagarella que vous avez pris au sérieux les menaces qui pesaient sur vous ? Que s’est-il passé lors de ce procès ?

Le visage de la mafia est réapparu dans ma vie, plus menaçant et plus tangible que jamais, un matin d’octobre, dans une prison à haute sécurité. Le big boss Leoluca Bagarella, accusé d’être à l’origine de centaines d’assassinats, a demandé et obtenu la parole à la fin d’un procès intenté contre lui. Il m’a alors accusé directement et publiquement. Il savait que j’étais l’auteur d’une dépêche qui le concernait. Or, je continue à me demander comment un détenu, placé en isolement dans une prison à haute sécurité, a pu savoir qu’une information reprise par l’ensemble des médias avait d’abord été diffusée par l’agence Ansa. Et, surtout, comment savait-il que j’en étais l’auteur ? Cela reste un mystère sur lequel j’invite les magistrats à se pencher. Bagarella, dont l’intervention était retransmise en vidéoconférence, a évoqué « l’homme de l’Ansa de Palerme » et pointé directement son doigt sur moi. Bagarella, le chef mafieux de Corleone, le beau-frère de Totò Riina, l’homme qui a organisé tant de massacres, est sorti de l’ombre pour me menacer ouvertement.

« Les chefs mafieux se nourrissent du mythe qu’ils incarnent. Cela vaut pour de simples tueurs à gages. Pendant leur procès, ils chantent leurs propres louanges. »

La presse italienne regorge d’informations sur la mafia, pourtant celle-ci ne s’en prend pas systématiquement aux journalistes. Qu’est ce qui déclenche, à un moment donné, les représailles ?

Les chefs mafieux se nourrissent du mythe qu’ils incarnent. Cela vaut pour de simples tueurs à gages. Pendant leurs procès, ils chantent leurs propres louanges et se vantent de leurs agissements criminels. Mais si quelqu’un dévoile leurs contacts ou leurs complices dans la prétendue « bonne société », ou établit la liste de leurs biens et de leurs richesses, alors là ils se fâchent vraiment et cherchent à se venger. C’est aussi un signe de peur et d’inquiétude de leur part. Les clans sont épuisés par les enquêtes des magistrats et affaiblis par des condamnations à la réclusion perpétuelle ou les saisies de biens.

Dans le livre « I Complici », que j’ai écrit avec mon confrère Peter Gomez, nous dévoilons cette mécanique. Nous n’avons rien voulu taire, surtout pas les noms des personnes concernées. Les hommes politiques italiens n’en ont visiblement tiré aucun enseignement. Ceux qui ont trempé dans des histoires mafieuses continuent de se présenter aux élections. Les seuls qui ont réagi après la publication du livre sont les mafieux : les menaces dont j’ai fait l’objet reflètent en quelque sorte la réalité du milieu criminel italien.

Pourquoi refont-elles surface aujourd’hui ? La situation semblait s’être calmée depuis la période noire des assassinats politiques, au début des années 1990.

Il ne faut pas oublier que, pendant des décennies, les mafieux ont taché les rues de la Sicile du sang d’hommes politiques, de syndicalistes, de magistrats, de prêtres et de journalistes. Des hommes et des femmes ont été tués parce qu’ils ont osé jeter un œil indiscret sur leur business. Et puis, c’est vrai, les choses ont paru se calmer, tomber dans l’oubli.

Mais récemment, les journalistes ont enfin commencé à se demander pourquoi les collusions étaient si étroites entre organisations criminelles et société civile. Pourquoi des hommes politiques, mais aussi des médecins et des représentants de plusieurs catégories professionnelles avaient des liens étroits avec la mafia. Les mafieux ont alors recommencé à se faire entendre, parfois même à se montrer publiquement avec l’effronterie qui les caractérise. Et les menaces de mort, les intimidations ont repris. L’attentat en bas de chez moi a été organisé pour me tuer.

« Les campagnes médiatiques orchestrées par les mafias ne sont possibles que grâce à la collaboration de journalistes complaisants, complices. »

Quelle est la limite à ne pas franchir lorsqu’on travaille sur le crime organisé ? Peut-on dire sans risque d’une personne qu’elle a des collusions avec la mafia ?

Nous avons le devoir d’informer les citoyens sur ceux qui administrent les affaires publiques, siègent au Parlement et votent les lois de notre pays. Documents en main, le journaliste dispose d’une marge de manœuvre énorme par rapport aux magistrats ou aux enquêteurs. Ces derniers ne peuvent agir que si des lois ont été violées. Or, très souvent, il est difficile d’obtenir une preuve contre quelqu’un. Quand un homme politique partage son déjeuner ou son dîner avec un chef mafieux, il ne commet aucun délit. Mais un journaliste qui le découvre a le droit de le raconter.

Le problème est que tous les journalistes en Italie ne partagent pas les mêmes convictions. Des retranscriptions d’écoutes administratives de conversations entre des mafieux ont révélé les stratégies d’encerclement mises au point par la Camorra et Cosa Nostra. Les mafias orchestrent de véritables campagnes médiatiques pour lutter contre les lois qui pourraient leur nuire, pour dénigrer les magistrats ou les enquêteurs qui s’en prennent à leurs activités. Or, ces campagnes ne sont possibles que grâce à la collaboration de journalistes complaisants, complices, voire amis des boss mafieux.

Vous avez été victime d’une tentative d’attentat, mais la mafia utilise-t-elle d’autres moyens plus discrets pour faire taire les journalistes ?

Ceux qui comptent vraiment, contrôlent souvent une partie de l’économie d’une ville ou d’une région. Lorsqu’un journal ose dénoncer leurs agissements, il prend le risque de perdre le soutien des entreprises qui achètent de la publicité dans ses colonnes. Un directeur de média courageux peut vite se retrouver au bord de la faillite.

À la différence d’autres confrères menacés dans la région, vous travaillez pour une agence de presse mondialement connue. Est-ce une protection supplémentaire ?

Bien sûr. En travaillant pour une agence, on n’est pas connu du grand public puisqu’on ne signe pas ses papiers. Même si les menaces proférées par Bagarella et le fait qu’il connaisse mon identité montrent que cette protection est relative.

Les journalistes siciliens sont-ils solidaires ?

Le syndicat local des journalistes est présent. Si tous n’apprécient pas mon travail, une majorité de confrères sont heureusement solidaires des journalistes intègres. Et ils sont nombreux dans ce cas en Sicile.

Comment faites-vous pour continuer à recueillir des informations sur un sujet aussi délicat que le crime organisé en étant accompagné en permanence de gardes du corps ?

Je trouve toujours une manière de contacter mes sources. Après un an et demi de protection policière, j’ai appris beaucoup de choses et peut-être que lorsque je n’aurai plus besoin d’une escorte, je pourrai écrire un manuel pour mes confrères qui vivront une situation similaire. Je pourrai intituler ce livre « Comment réussir à publier des scoops malgré une escorte ».

Vous avez une famille, comment vit-elle cette situation ?

Pas bien, mais je ne veux pas trop en parler.

Pourquoi continuez-vous ?

Je suis têtu. Je veux aller au fond des choses, ne pas me déclarer vaincu. Et puis, eux, je ne veux pas les laisser tranquilles.

Source : interview par Silvia Benedetti et Jean-François Julliard (2008)

La disparition du Général Dalla Chiesa

Le 3 septembre 1982, le Général Dalla Chiesa, son épouse  Emanuela Setti Carraro et leur seul garde du corps, le carabinier Dominico Russo étaient assassinés par la Mafia, à Palerme.

La mort du Général, nommé Préfet de Palerme depuis peu, a été commis par Cosa Nostra. Mais tout laisse à penser aujourd’hui que bien d’autres personnes souhaitaient la disparition de cet homme intègre qui avait décidé de lutter de toutes ses forces contre la Mafia et contre les corrompus du pouvoir.

Au cours de ses enquêtes, Dalla Chiesa n’avait pas eu peur d’émettre des soupçons sur l’homme fort du gouvernement, Giulio Andreotti. Le 2 avril 1982, le général Dalla Chiesa écrivait au Président de la République :  « le courant démocrate-chrétien sicilien dont Andreotti est le chef est certainement la famille politique la plus corrompue et la plus proche de la mafia » . Un mois plus tard, le Général des carabiniers était nommé préfet de Palerme dans l’improvisation la plus totale et sans aucun moyen. 100 jours plus tard, il était assassiné à la via Carini, à Palerme.

Extrait du livre : Les hommes de l’antimafia

Le Général Dalla Chiesa arriva à Palerme le 30 avril 1982. Ce même jour, le secrétaire régional du parti communiste Pio La Torre et son chauffeur étaient assassinés. Le choc fut énorme pour les Siciliens. Pio La Torre, membre du parlement était depuis toujours un ennemi juré de Cosa Nostra. Il avait accueilli la venue du nouveau préfet en Sicile avec beaucoup d’enthousiasme.
Dans une situation aussi grave, on imagine aisément le poids des responsabilités que le préfet de Palerme devait porter sur ses épaules. Pio La Torre était l’artisan du projet de loi permettant à l’État de séquestrer les biens des personnes condamnées pour association mafieuse. Pour la première fois, cette loi autorisait l’attaque frontale des parrains de la Mafia en s’en prenant directement à leur patrimoine.

Le charismatique général jouissait d’une grande considération parmi ses hommes qui lui vouaient une loyauté sans faille. À plusieurs reprises au cours de sa carrière, il démontra un aspect admirable de son tempérament en allant se promener en uniforme, seul et sans escorte, entre la Scala de Milan et la place du Dôme pour prouver aux transalpins que la ville n’était pas aux mains des terroristes. Pourtant, il était l’une des personnalités les plus exposées. Cela n’avait rien d’un défi personnel, bien au contraire. Le général était un militaire cohérent pour qui les beaux discours devaient s’associer aux actes. Comment pouvaitil demander aux Italiens de cesser d’avoir peur du terrorisme si lui-même n’osait pas mettre le nez dehors ?

Il décida de défier Cosa Nostra sur ses propres terres. Contre toute attente, dès son arrivée à l’aéroport de Palerme, Dalla Chiesa se rendit à la préfecture en taxi, sans la moindre escorte. Ce choix lui sera d’ailleurs reproché après sa mort. Une fois en place et à plusieurs reprises, il n’hésita pas à se déplacer dans la capitale en autobus. Et par un beau matin, chose encore plus impensable, il se présenta seul en plein marché aux poissons, reconnu pour être le quartier général de la  Mafia. Ce geste symbolique avait plusieurs significations. En premier lieu, il prouvait à ses ennemis qu’il ne les craignait pas. En second lieu, il signifiait aux Siciliens que l’État était de retour avec la ferme intention de reconquérir la confiance des honnêtes gens. Un jour, lors d’un discours à la fête des Maîtres du travail, il prononça ces mots : « S’il est vrai qu’il existe un pouvoir, ce pouvoir appartient exclusivement à l’État, à ses institutions et aux lois ; nous ne pouvons déléguer plus longtemps ce pouvoir à des despotes ou des personnes malhonnêtes »