Devoir de mémoire

1983


Article paru le 1er août 1983  dans le quotidien 24 Heures

Bombe meurtrière à Palerme

La mafia veut intimider

Carcasses de voitures à peine reconnaissables, vitrines éventrées, façades mutilées, flaques de sang gorgées de poussière, cadavres gisants parmi les gravats, regards vides, silhouettes immobiles : Palerme a vécu hier matin un acte de guérilla inouï. Dans la lutte souvent impitoyable qui, dans le chef-lieu sicilien, oppose les forces de l’ordre aux seigneurs de la mafia, jamais ces derniers n’avaient mis autant de détermination criminelle au service de leur dessein. Rocco Chinnici, 58 ans, « patron » de l’équipe des juges d’instruction de Palerme, est mort. Avec lui, deux carabiniers de son escorte et le concierge de son domicile.

La mafia ne tue qu’en cas de nécessité, suivant une logique implacable. Mais elle ne manque jamais sa cible. Rocco Chinnici bénéficiait, vu sa fonction, de mesures de protection exceptionnelles. Tous les matins, une voiture blindée avec chauffeur et deux carabiniers d’escorte l’attendaient à sa porte, tandis que deux véhicules de patrouille bouclaient la rue. Impossible, pour un commando de tueurs ordinaires, d’agir dans ces conditions. Aussi a-t-on utilisé les grands moyens : une voiture piégée garée devant la porte du magistrat, plus de cent kilos de dynamite relies à un détonateur, une mise a feu radio-commandée à distance. Au bon moment.

À 8 h 10, le magistrat sort de chez lui, sous bonne escorte. Et c’est tout de suite l’explosion. Quand retombe la poussière et que se dissipe la fumée, le spectacle est hallucinant : quatre morts, quatorze blessés, une vingtaine de voitures réduites en ferraille, des vitrines et des fenêtres éventrée par dizaines, des appartements dévastés dans un rayon de 200 mètres. Rocco Chinnici était le successeur de Cesare Terranova à la tête du bureau des juges d’instruction de Palerme. Son prédécesseur avait été assassiné le 25 septembre 1979. C’est le quatrième magistrat qui tombe sous les balles de la mafia dans la capitale sicilienne.

Dans une interview accordée l’an dernier a la télévision italienne, il résumait en peu de mots son impossible mission : « En matière de mafia, il est déjà difficile d’identifier les simples exécutants. Si par hasard on les trouve, il n’y a pas moyen de remonter aux mandants. »

Le magistrat Rocco Chinnici
Le magistrat Rocco Chinnici

Une loi qui dérange

L’attentat pourrait être une manière de réponse au mandat d’arrêt décerné voilà quelques semaines, par le juge d’instruction Giovanni Falcone, contre les chefs des principales « familles » de la mafia, soupçonne d’avoir ourdi l’assassinat du général Dalla Chiesa le 3 septembre dernier. Ces mandats d’arrêt, cependant,pourraient n’être que le prélude à l’extension de l’enquête à des milieux au-dessus de tout soupçon, commanditaires présumés de l’attentat. Car la loi qui, depuis l’automne dernier, permet aux investigateurs de fouiller dans les comptes en banque des suspects, dérange beaucoup de gens en Sicile. Et pas seulement des habitués de la gâchette. Aussi faut-il voir dans l’attentat d’hier matin une intimidation à l’intention des juges d’instruction trop curieux. Le recours à une bombe de forte puissance permet, quant a lui, d’atteindre un autre but, souvent vise par les terroristes fascistes : provoquer ce qu’on appellera « Stratégie du reflux » ; c’est-à-dire s’assurer, par un attentat aveugle, la complicité passive de la population contre les forces de l’ordre.

Source : 24Heures, ROME, Gian POZZI, photographies ANSA

siteweb lien


 – Fondation Rocco Chinnici

 – RAI STORIA, Chinnici: una morte annunciata

– 24 Heures – article PDF

Les personnalités de l’ouvrage : les hommes de l’antimafia

Si vous avez lu « Les hommes de l’antimafia« , vous serez sans doute heureux de pouvoir mettre un visage sur les noms des héros qui garnissent l’ouvrage.
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Les Hommes de l’antimafia (portraits)

A tous celles et ceux qui ont lu « Les hommes de l’antimafia » le monde a besoin de héros, voici les portraits des tous les acteurs de l’ouvrage.

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Colonel Giuseppe « Nino » Russo

(06.01.1928 – 20.08.1977)

Commandant de l’Unité d’enquête de Palerme et confident du Général Carlo Alberto Dalla Chiesa, Giuseppe Russo était dans les années 1970 le seul officier de police avec le Commissaire Boris Giuliano, à avoir compris le danger de Toto Riina et de l’organisation criminelle des Corleonesi.

Le Colonel "Nino" Russo abattu à Favara
Le Colonel « Nino » Russo abattu à Ficuzza alors qu’il se promenait en compagnie de son ami, le professeur Filippo Costa qui a été assassiné également par les tueurs

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Commissaire Boris Giuliano

(22.10.1930 – 21.07.1979)

Boris Giuliano était le chef de la Squadra Mobile de Palerme. Enquêteur brillant et charismatique, il avait mis au point des importantes synergies avec e F.B.I aux Etats-Unis pour lutter contre le trafic de stupéfiants.

Boris Giuliano, policier antimafia
Boris Giuliano, policier antimafia

Lieu de l'assassinat de Boris Giuliano. Le bar Lux se trouve à Palerme

La mère, l'épouse et le fils de Boris Giuliano à ses obsèques
La mère, l’épouse et le fils de Boris Giuliano à ses obsèques

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Capitaine Emanuele Basile

(02.07.1949 – 04.05.1980)

En charge de l'enquête sur les assassins du Commissaire Giuliano, l'officier des carabiniers travailla en étroite collaboration avec le juge Paolo Borsellino.
En charge de l’enquête sur les assassins du Commissaire Giuliano, l’officier des carabiniers travailla en étroite collaboration avec le juge Paolo Borsellino.

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Général Carlo Alberto Dalla Chiesa

(27.09.1920 – 03.09.1982)

Le Général Dalla Chiesa, combattant de la seconde guerre mondiale, avait vaincu le banditisme en 1950. Il connaissait bien la mafia pour avoir opéré déjà dans les années cinquante à Corleone. Il avait aussi gagné la guerre contre les brigades rouges. Ses enquêtes et son travail auprès de la population mettaient en danger Cosa nostra. Il a été tué avec sa jeune épouse alors qu'ils se rendaient au restaurant.

Le Général Dalla Chiesa, combattant de la seconde guerre mondiale, avait vaincu le banditisme en 1950. Il connaissait bien la mafia pour avoir opéré déjà dans les années cinquante à Corleone. Il avait aussi gagné la guerre contre les brigades rouges. Ses enquêtes et son travail auprès de la population mettaient en danger Cosa nostra. Il a été tué avec sa jeune épouse alors qu’ils se rendaient au restaurant.

Le carabinier suivait la voiture occupée par le le Général Dalla Chiesa et son épouse Emanuela Setti Carraro quand arrivé à la via Carini, à Palerme, un commando de tueurs des Corleonesi attaquèrent armés de Kalashnikov AK-47, ne laissant aucune chance de riposte au policier.

Emanuela Setti Carraro était infirmière quand elle épousa le Général Dalla Chiesa. Née dans une famille bourgeoise de Milan en 1950, elle n’avait que 32 ans lorsqu’elle mourut dans l’attentat de la rue Carini. Le couple a été tué seulement deux mois après leur mariage. Le Général essaya dans une tentative désespérée de lui servir de bouclier, mais le jeune femme a été achevée d’une balle dans la tête par l’un des tueurs.

Carabinier Domenico Russo (escorte)

(27.12.1950 – 03.09.1982)
Agent Domenico Russo

Le carabinier suivait la voiture occupée par le le Général Dalla Chiesa et son épouse Emanuela Setti Carraro quand arrivé à la via Carini, à Palerme, un commando de tueurs des Corleonesi attaquèrent armés de Kalashnikov AK-47, ne laissant aucune chance de riposte au policier.

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Conseiller instructeur Rocco Chinnici

(19.01.1925 – 29.08.1983)

Rocco Chinnici a été à l'origine du pool antimafia de Palerme. C'était un brillant magistrat qui se rendait dans les écoles et les universités pour dire aux jeunes que la mafia n'était pas une alternative aux difficultés de la vie. Chacun s'accorde à dire que le Maxi Procès (U Maxi 1986) qui a été l'un des premiers grand événement judiciaire contre Cosa nostra était la conséquence directe de son travail.
Rocco Chinnici a été à l’origine du pool antimafia de Palerme. C’était un brillant magistrat qui se rendait dans les écoles et les universités pour dire aux jeunes que la mafia n’était pas une alternative aux difficultés de la vie. Chacun s’accorde à dire que le Maxi Procès (U Maxi 1986) qui a été l’un des premiers grand événement judiciaire contre Cosa nostra était la conséquence directe de son travail.

Maréchal Mario Trapassi

(08.12.1950 – 29.08.1983)

Agent Mario Trapassi
Mario Trapassi avait été responsable de la protection du juge Borsellino. Au moment où il a été tué dans l’attentat sur Rocco Chinnici, le carabinier avait 33 ans. Il était père de 4 enfants.

Carabinier Salvatore Bartolotta

(03.03.1935 – 29.08.1983)

Agent Salvatore Bartolotta
Salvatore Bartolotta était devenu ami avec Rocco Chinnici. Quand il demanda d’être rattaché à sa protection, le magistrat hésita puisque la sécurité de son entourage le hantait. Il accepta par amitié. Bartolotta avait trente ans de service au moment où il a été tué. Il s’était distingué souvent pour son courage et son engagement. Issu d’une famille paysanne, il avait toujours rêvé servir la Légion des carabiniers.

Stefano Li Sacchi (concierge de l’immeuble)

(02.06.1923 – 29.08.1983)

Stefano Li Sacchi
Stefano Li Sacchi était le concierge de l’immeuble où habitait Rocco Chinnici. Il ouvrait souvent la porte au magistrat et échangeaient quelques mots en l’accompagnant vers la sortie. C’est ce qu’il fit ce matin-là et qui lui coûta la vie dans l’attentat de la via Pipitone Federico.

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Conseiller instructeur Antonino Caponnetto

(05.09.1920 – 06.12.2002)

Antonino Caponnetto décida de se rendre en Sicile à la suite de l'assassinat de Rocco Chinnici et poursuivit les travaux de son homologue. En gardant cette ligne, le pool antimafia vit le jour et fut d'une efficacité sans précédent. Pour éviter les risques d'attentat et limiter les escortes, le magistrat logea dans une petite chambre de la caserne des carabiniers pendant toute la durée de son mandat.
Antonino Caponnetto décida de se rendre en Sicile à la suite de l’assassinat de Rocco Chinnici et poursuivit les travaux de son homologue. En gardant cette ligne, le pool antimafia vit le jour et fut d’une efficacité sans précédent. Pour éviter les risques d’attentat et limiter les escortes, le magistrat logea dans une petite chambre de la caserne des carabiniers pendant toute la durée de son mandat.

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Inspecteur « Lillo » Calogero Zucchetto

(03.02.1955 – 14.11.1982)

Agent Calogero Zucchetto
Calogero Zucchetto était l’un des premiers policier sicilien à tenter de s’infiltrer jusque dans les quartiers tenus par la mafia. Il parcourait au guidon de sa moto les secteurs des gangs. Un jour, il réussi à entrer en contact avec le repenti Totuccio Contorno qui fit des aveux importants pour l’établissement du rapport « 162 » indiquant la structure des familles et indiquant en particulier la montée en puissance des Corleonais de Toto Riina.

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Commissaire Giuseppe « Beppe » Montana

(03.02.1951 – 28.07.1985)

Commissaire Guiseppe "Beppe" Montana
Beppe Montana était le chef des Catturandi de Palerme. Il montra une persévérance impressionnante et mena ses enquêtes avec une efficacité redoutable. Doté d’un moral d’acier, Montana donnait une impulsion incroyable à son équipe pour déférer les mafiosi devant la justice. Ses filatures lui permirent de découvrir de nombreuses caches d’armes et quantité de drogue.

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Commissaire Antonino « Ninni » Cassarà

(07.05.1947 – 06.08.1985)

Commissaire Antonino "Ninni" Cassarà
Le commissaire Cassarà se distingua notamment dans l’établissement du rapport 162. Le policier était l’alter ego opérationnel du Juge Falcone avec qui ils travaillaient en étroite collaboration. Cassarà était doté d’une intelligence stratégique redoutable.

Agent Roberto Antiochia

(07.06.1962 – 06.08.1985)

Agent Roberto Antiocha
Après l’assassinat de Beppe Montana, Roberto Antiochia décida de stopper ses vacances pour rentrer à Palerme et rejoindre Ninni Cassarà. Il savait que son chef était en grand danger et pensait que sa place était auprès de lui, pour assurer son escorte. Cassarà fut tué d’une centaine de balles, Antiocha n’eut pas le temps de riposter à l’attaque d’un commando composé de plusieurs mafiosi armés de AK-47.

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Le juge Giovanni Falcone

(18.05.1939 – 23.05.1992)

Giovanni Falcone est l'emblème de la lutte antimafia. Son courage et son abnégation pour que l'Etat de droit soit respecté a été sans faille malgré le danger encourus pendant de nombreuses années et la disparition de plusieurs de ses amis.
Giovanni Falcone est l’emblème de la lutte antimafia. Son courage et son abnégation pour que l’Etat de droit soit respecté a été sans faille malgré le danger encourus pendant de nombreuses années et la disparition de plusieurs de ses amis.

Vito Schifani, Rocco Di Cillo, Francesca Morvillo, Antonio Montinaro

(23.05.1992)

Vito Schifani, Rocco Di Cillo, Francesca Morvillo et Antonio Montinaro
Vito Schifani, Rocco Di Cillo, Francesca Morvillo et Antonio Montinaro

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Le juge Paolo Borsellino

(19.01.1940 – 19.07.1992)

Paolo Borsellino est également une figure emblématique de la lutte antimafia. Il faisait partie de ces juges charismatique et extrêmement compétent qui fit de sa vie un combat contre Cosa nostra.
Paolo Borsellino est également une figure emblématique de la lutte antimafia. Il faisait partie de ces juges charismatique et extrêmement compétent qui fit de sa vie un combat contre Cosa nostra.

Emanuela Loi, Claudio Traina, Agostino Catalano, Vincenzo Li Muli

(19.07.1992)

Emanuela Loi, Claudio Traina, Agostino Catalano, Vincenzo Li Muli
Emanuela Loi, Claudio Traina, Agostino Catalano, Vincenzo Li Muli

Walter Cosina

(19.07.1992)

Agent Walter Cosina
Agent Walter Cosina

Hommage à Rocco Chinnici

sicile-drapeau2Profession : Magistrat – Juge d’instruction
Fonction : Conseiller instructeur
♥ 19 janvier 1925, à Petralia Soprana (Sicile)
 29 juillet 1983, à Palerme (Sicile), assassiné par la Mafia à 58 ans

Source : Les Hommes de l’antimafia, par Christian Lovis

Rocco Chinnici entre dans la magistrature en 1952. Diplômé en droit, il commence sa carrière à la Cour de Trapani, à l’ouest de la Sicile. Le 25 septembre 1979, le magistrat Cesare Terranova est assassiné devant chez lui avec son chauffeur. C’est alors que le juge Rocco Chinnici prend ses fonctions comme procureur en chef au Palais de justice de Palerme. Cette année, il y aura 30 ans que ce brillant magistrat a perdu la vie. Assassiné par Cosa Nostra. 

Rocco Chinnici
Rocco Chinnici

Aux États-Unis, le F.B.I. affirma que sous la direction de Rocco Chinnici, le Bureau d’instruction du tribunal de Palerme était un centre pilote de la bataille contre la Mafia et du trafic de drogue international. Cité en exemple par ses pairs, le conseiller instructeur s’entoura d’un groupe de magistrats homogènes, actifs et combatifs composé de Giovanni Falcone, Paolo Borsellino, Giuseppe de Lello Finuoli, Leonardo Guarnotta et Giovanni Barrile. On leur confia tous les procès liés à l’organisation criminelle. Ce fut la naissance du premier pool antimafia.

Rocco Chinnici faisait partie de ces magistrats courageux et déterminés qui décidèrent de lutter corps et âme contre Cosa Nostra. Une fois son travail officiel terminé, Chinnici militait contre le crime en participant à de nombreux congrès et rencontres juridiques socioculturelles. Il croyait beaucoup à l’implication des étudiants dans la lutte contre la Mafia. Il entretenait une indicible confiance envers la jeunesse de son pays et dès qu’il en avait la possibilité, il les rencontrait dans les universités et les lycées pour leur parler des dangers de la drogue. Le but prééminent de ces visites était de casser le mythe selon lequel la Mafia pouvait offrir à chacun des perspectives d’avenir et une place respectable dans la société. Parmi eux, se trouvaient parfois des gosses misérables issus de Brancaccio, un quartier défavorisé de Palerme où la pieuvre insidieuse déployait ses tentacules pour recruter facilement de la main-d’oeuvre à bon marché.

Cependant, personne ne put apercevoir Pino Greco, dit « Scarpuzzeda » (les petits souliers), un tueur redoutable de la Mafia, dissimulé dans un endroit imperceptible. Au moment où Rocco Chinnici passa à côté de la Fiat 126 stationnée là depuis quelques minutes, le mafioso appuya sur le bouton de la télécommande à distance et déclencha une puissante charge de tolite cachée dans le coffre. Une violente explosion ébranla tout le quartier transformé en enfer. L’asphalte fut soulevé, les conduites d’eau éclatèrent en déversant des torrents de boue. Au milieu des carcasses et des débris, quatre corps sans vie étaient ravagés par la déflagration. Le chaos fut tel que les journaux titrèrent : « Palerme comme à Beyrouth ».

Mais cette image ne suffit pas à décrire la dévastation. Outre Rocco Chinnici, le souffle de l’explosion tua les carabiniers Mario Trapassi et Salvatore Bartolotta, ainsi que le pauvre concierge Li Sacchi. Dans la voiture saccagée, le chauffeur Giovanni Paparcuri, grièvement blessé, survécut grâce au blindage, mais ne se remit jamais entièrement de ses blessures, tant physiques que morales.

Ecrit par Christian Lovis© – Antimafia.ch™

Photos : © Franco ZECCHIN que je remercie pour son autorisation à utiliser ses photographies.

Le pool des juges Antimafia de Palerme (1980-1990)

Le pool antimafia de la décennie (1980 – 1990) était composé de magistrat extrêmement courageux. Ces hommes de loi devaient non seulement se battre contre la mafia, mais également contre l’Etat et le Conseil supérieur de la magistrature qui ne comprenait pas grand chose à la dangerosité des organisations criminelles.

Il fut d’abord réticent à la spécialisation des juges et à la centralisation des enquêtes sur Cosa nostra. Lorsque Rocco Chinnici inventa le pool antimafia ce fut une véritable révolution : les informations sur la mafia pouvaient enfin être centralisées par des experts en la matière. Cette initiative conduisit le pool à instruire le « Maxi procès » de Palerme qui permis la condamnation des principaux acteurs de Cosa nostra.

Rocco Chinnici
Rocco Chinnici

Les juges du pool travaillaient ensemble avec force et professionnalisme. La volonté de Rocco Chinnici était de changer la mentalité des gens en ébranlant les consciences. Chinnici a commencé à promouvoir et à participer à des débats dans les écoles, à parler aux jeunes dans les festivals de la jeunesse, dans les rues, lors de tables rondes afin de vaincre une fois pour toutes à la culture mafieuse. Plus tard, jusqu’à la fin de sa vie, une fois son travail terminé, Paolo Borsellino se rendait à la rencontre des jeunes pour les rendre acteurs de la lutte contre la mafia.

Pour commencer, le pool antimafia développa des nouvelles synergies importantes avec la police judiciaire. Ensuite, il mit en place des nouvelles règles pour sélectionner les jurés participants aux procès. Ceux-ci étaient jusque-là, victimes de terribles pressions de la part de Cosa nostra. Le pool s’activa également à tracer les capitaux financiers de la mafia.

Le pool travailla sans relâche pendant des années. Rocco Chinnici s’activait auprès de sa hiérarchie pour que leur travail soit reconnu et valorisé. Puis le 4 août 1983, le juge Rocco Chinnici est tué par une voiture piégée. La mafia pensait couper la tête du pool antimafia, mais son assassinat eut l’effet inverse et une mobilisation générale contre la mafia débuta dans l’esprit des citoyens. Antonino Caponnetto arrive à Palerme pour remplacer Chinnici. Les applaudissements des Siciliens donnèrent du courage aux magistrats du pool qui ne se sentirent plus complètement isolés.

En 1984, Tommaso Buscetta et Vito Ciancimino (ancien maire de Palerme) sont arrêtés. Les révélations de Buscetta sont les prémices du Maxi procès de Palerme. La mafia lance un assaut implacable et plonge la Sicile dans un bain de sang.

Pool antimafia de Palerme
Pool antimafia de Palerme

Au terme du Maxi procès, avec le départ à la retraite de Caponnetto, tout le monde pensa que Giovanni Falcone allait devenir le successeur idéal. Mais l’organe suprême de la magistrature en décida autrement après des heures de débat animés et parfois dramatiques entre les partisans et les opposants de Falcone. Ce fut le juge Antonino Meli qui fut choisi en vertu de son ancienneté, alors qu’il n’avait aucune expérience dans la lutte contre le crime organisé. Caponnetto très amer après cette décision dénudé de logique dit cette phrase terible : « Giovanni Falcone a été abandonné, il a commencé à mourir ».

Dès sa prise de fonction, Meli prendra des décisions absurdes et entrava sans cesse l’action du pool antimafia avant que ce dernier ne soit peu à peu dissout.

C. Lovis, auteur des Hommes de l’antimafia
Crédit Photographie Giornale L’Unita

Une efficacité qui dérange

Giovanni Falcone

[…] Dès cet instant, les critiques insidieuses et les indiscrétions contre les juges les plus en vue du pool antimafia s’intensifièrent. On les accusa même de mener le combat contre Cosa Nostra par simple intérêt personnel dans le but d’accéder à des fonctions supérieures à la chambre de la magistrature ou au syndicat des magistrats. Falcone et Borsellino démentirent systématiquement et parfois publiquement ces allégations pour éviter d’être avalés par l’ignoble suspicion. Et pourtant, la vie des magistrats de l’antimafia n’avait rien d’enivrant. Leur existence blindée, sous escorte permanente les privait fatalement de l’une des principales liberté individuelle qui est celle d’aller et de venir quand bon nous semble. Un simple repas au restaurant, la moindre balade le long d’une plage leur était interdite sans anticipation, ni préparation et sans la présence de gardes du corps armés. Or, les spécialistes de la sécurité ont toujours eu une aversion marquée pour les imprévus de dernière minute. Ce que les policiers ont coutume d’appeler dans leur jargon les décisions réservées, permettant de s’attendre à l’imprévisible, le danger de se rendre sans préparatif dans un lieu public était fortement multiplié. Inexorablement, la cote de popularité importante dont bénéficiaient les juges antimafia à l’intérieur comme à l’extérieur du Palais de justice créa des convoitises. Des politiciens tentèrent même de racoler ces héros des temps modernes en s’attirant leur sympathie pour embellir leur image de marque, mais aucun des magistrats ne se montra assez crédule pour s’engouffrer dans ce jeu dangereux. C’est sans doute cette indépendance qui leur valut parfois les critiques acerbes et injustifiées évoquées tantôt.

Certains magistrats du palais de justice étaient envieux de l’attention portée par les médias aux juges antimafia et particulièrement à la popularité de Giovanni Falcone. Certaines mauvaises langues iront jusqu’à l’accuser de vouloir se réapproprier tous les procès importants d’Italie. Sournoisement, un haut fonctionnaire déclara un jour au Procureur Rocco Chinnici :

« Je te suggère de le bourrer de petits procès, au moins il nous fichera la paix. »

Il répondit par un silence assourdissant suivi d’un signe de tête agacé l’invitant à quitter son bureau.

Le juge vécut ainsi une série de microséismes personnels qui faisaient de plus en plus intenses au fur et à mesure que le temps passait. La jalousie s’était transformée en acide nauséabond parce qu’en l’espace de quatre ans, Falcone et son équipe en apprirent plus sur Cosa Nostra que personne d’autre avant eux.

Extrait du livre :

les Hommes de l’antimafia, par Christian Lovis

Le monde a besoin de héros

LIVRE

Les Hommes de l’antimafia

le monde a besoin de héros

par Christian Lovis

L’histoire contée dans cet ouvrage est intensément triste. Peu à peu, en explorant la vie des hommes de l’Antimafia, Christian Lovis a découvert qu’ils avaient pratiquement tous payé de leur vie leur courage, leur abnégation, leur sens du devoir et leur loyauté sans faille envers la démocratie institutionnelle de leur pays.

Le monde a besoin de héros

Certes, le constat est terrible, car la mort est une tragédie inacceptable et rien ne peut alléger le malheur qu’elle provoque. Cependant, on peut y trouver un semblant de sérénité quand on sait que les victimes de la mafia ne sont pas mortes pour rien. A l’évidence, le combat mené par une minorité d’individus courageux a permis de mettre en lumière et de dénoncer des pratiques intolérables au sein d’un État de droit. Les progrès réalisés ont été considérables et cruciaux dans la lutte contre le crime organisé.

Vous allez découvrir l’histoire de la longue et honteuse cohabitation entre des tueurs sanguinaires et des élus du peuple, mais surtout, le combat incroyable mené par des magistrats et des policiers dont la lutte résonne encore aujourd’hui.

Lien pour commander

Genre : Essais
ISBN : 9782748364699
212 pages – Edition brochée
 

 Né en 1971 à Yverdon-les-Bains, en Suisse, Christian Lovis commence une carrière dans la police en 1996 et travaille actuellement au traitement d’affaires judiciaires. La lutte contre la mafia est un sujet qui lui tient particulièrement à cœur. Il n’a cessé de développer sa connaissance en la matière par des lectures multiples, des séjours répétés en Sicile pour s’imprégner des lieux et en saisir l’atmosphère. L’admiration portée aux acteurs de la lutte antimafia et sa conviction profonde en la Justice l’ont tout naturellement mené à la rédaction de son propre ouvrage afin de leur rendre hommage. « Les Hommes de l’Antimafia » est sa première publication.