Pourquoi l’Italie est-elle épargnée par les attentats jihadistes ?

Au sein du Parquet national antimafia italien qui possède une énorme expérience dans la lutte contre la criminalité organisée, il existe un Super-Parquet antiterroriste depuis quelques mois. Ce parquet peut se prévaloir de la loi existant déjà sur les repentis de la Mafia pour encourager défections et délations au sein des mouvements terroristes. Les imams sont particulièrement surveillés et une dizaine de mosquées font déjà l’objet d’une surveillance renforcée.

Vincenzo Macri

Ces derniers jours, Vincenzo Macrì, l’ex-procureur de la Direction Nationale Antimafia  a répondu à une question que beaucoup de posent :

 

Pourquoi l’Etat islamique n’a encore entrepris aucun attentat sur le sol italien, pourtant berceau de la religion catholique et également engagé avec la coalition pour combattre les terroristes ?

Selon Vincenzo Macrì

« Daech ne frappe pas l’Italie parce qu’il a besoin de tranquillité pour les mafias qui trafiquent avec lui. Hélas, la présence des mafias nous garantit une certaine tranquillité du point de vue du risque d’attentats terroristes. » … « Les mafias italiennes sont présentes en Afrique du Nord pour guider le trafic des migrants vers les côtes. Il y une sorte de division des gains de ce trafic… Depuis les années 1990, la ‘ndrangheta est à Milan. Aujourd’hui, la ville est le centre du marché de cocaïne de toute l’Europe, c’est la place où s’établit le prix. (…) La vérité est qu’en Lombardie s’est produite une demande de services mafieux, d’illégalité, et la ‘ndrangheta a été prête à les offrir, nouant les contacts avec grands entrepreneurs (hommes d’affaires) et peu à peu elle a pris leur place. »

Les services secrets italiens très actifs en Libye restent toutefois en état d’alerte. En 2016, un Tunisien de 25 ans, Bilel C., soupçonné de préparer un attentat contre la tour de Pise, a été expulsé. Les autorités affirment qu’il avait prêté allégeance à l’État islamique et entretenait une correspondance électronique sans ambiguïté sur ses intentions avec deux amis partis combattre en Irak.

Les autorités avaient arrêtés un Pakistanais de 26 ans, Aftab F., lui aussi suspecté de préparer une action violente au nom de Daech. Ce dernier se trouvait être l’ancien capitaine de l’équipe junior de cricket italien. Soumis depuis plusieurs mois à une surveillance constante des services de sécurité, ce sportif cherchait à se procurer une kalachnikov. Dans des conversations téléphoniques interceptées, Aftab F. exprimait le souhait de partir en Syrie, ou de commettre une attaque contre un bar de Milan ou au sein de l’aéroport de Bergame. Arrivé en 2003 avec ses parents, il a été expulsé vers Islamabad.

Les familles d’Aftab F. comme celle de Bilel C. contestent ces expulsions et ont saisit la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) pour obtenir l’annulation de ces décisions.

Toujours en 2016, dans un coup de filet antiterroriste, les enquêteurs ont retrouvé, dans les téléphones portables de membres d’une cellule dormante des photos d’eux en arme ainsi que des clichés de sites potentiellement visés : des centres commerciaux en Italie, l’aéroport de Bari (dans le sud de l’Italie), mais aussi des monuments romains : tels le Colisée et le Cirque Maxime.

Le nord de l’Italie avec sa région frontalière avec la Suisse est une source d’inquiétude 

Le nord de l’Italie où ont eu lieu la plupart de ces arrestations fait l’objet d’une surveillance renforcée de la part des services antiterroristes, qui soupçonnent cette région frontalière avec la Suisse d’abriter encore des candidats au djihad.

Abderrahim M. © DR Police italienne

Abderrahim M., Italo-marocain de 28 ans, par ailleurs champion de boxe thaïe, est soupçonné d’avoir préparé un attentat à Rome. Ce cliché, transmis par la police italienne, a été retrouvé sur son ordinateur personnel au moment des perquisitions de son domicile.

En avril dernier, Abderrahim M. était interpellé pour des faits similaires à Lecco, sur les bords du lac de Côme. Cet Italo-marocain de 28 ans est accusé d’avoir fomenté un attentat ciblant à la fois l’ambassade d’Israël à Rome et la cité-État du Vatican. Quatre autres personnes (dont sa femme) ont été arrêtées par la même occasion. Toutes sont poursuivies pour la préparation d’actes terroristes.

Ces suspicions font peser un climat délétère sur les communautés musulmanes locales. Le 29 juillet, un imam marocain de 52 ans, Mohamed Madad, récemment arrivé à Vicenza, en Vénétie, a ainsi été arrêté sur dénonciation anonyme et expulsé du pays. La justice lui interdit de revenir en Italie avant quinze ans. « Son seul tort avait été de prénommer l’un de ses enfants Jihad », déclare un fidèle de la mosquée de Noventa Vicentina (à 70 kilomètres de Venise). « Or ce prénom est commun dans le monde musulman où il ne fait pas référence à la notion de guerre sainte mais simplement d’effort », affirme le même homme.

Source :
corrieredellasera.it
Mediapart.fr
lepoint.fr

 

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CALABRE : Résistance courageuse d’un entrepreneur

ACTUALITEUn incendie a ravagé le dépôt de Tiberio Bentivoglio, un commerçant qui refuse de payer le pizzo à la ‘Ndrangheta. Tiberio Bentivoglio, un honnête détaillant a été confronté à nouveau à une sournoise attaque de la mafia calabraise. Il faut dire que ce petit entrepreneur de Reggio de Calabre continue à se battre publiquement contre le racket de la mafia.

Tiberio Bentivoglio, un entrepreneur antimafia
Tiberio Bentivoglio, un entrepreneur antimafia

L’incendie de son dépôt la semaine passée n’est que le dernier épisode d’une longue série d’attaques, de menaces et d’attentats qu’il subit depuis des décennies. Depuis 1992, jour où il s’est rebellé ostensiblement contre le racket des clans de la ‘Ndrangheta. Les criminels ne lui ont jamais pardonné et tentent de l’intimider pour éteindre ce foyer de résistance. Il faut préciser que Tiberio Bentivoglioa a été le premier à refuser le pizzo en Calabre.

D’ailleurs, il n’y a pas beaucoup de pays au monde, et aucun en Europe, qui doit aménager une protection policière autour d’un détaillant qui n’aspire qu’à travailler. Tiberio Bentivoglioa a échappé à une tentative de meurtre en février 2011.

Giuseppe Falcomatà, Le maire de Reggio de Calabre
Giuseppe Falcomatà, Le maire de Reggio de Calabre, un précieux soutien dans une région difficile.

Blessé par balles

En février 2011, Tiberio Bentivoglioa a échappé au pire après avoir reçu 2 balles de pistolet après qu’un mafioso lui ait tiré dessus à six reprises. Un des projectiles tirés dans le dos a ricoché contre sa sacoche-banane et lui a dévasté le mollet. Depuis, Bentivoglio est sous escorte policière du 3ème niveau, celle qu’on réserve aux personnes à haut risque. Cet attentat n’a pas arrêté l’entrepreneur qui a continué à dénoncer le racket et les connivences de certaines personnalités avec les clans. Il est même devenu un ambassadeur du mouvement ‘Libera’ ; un ‘réseau de dignité’ dans la lutte antiracket. Il prend régulièrement son bâton de pèlerin pour expliquer son combat dans les écoles et universités.

Un ostracisme destructeur

Malgré la loi qui prévoit l’indemnisation des victimes de la mafia, Tiberio Bentivoglioa a dû lutter ces dernières années pour conserver son commerce étant donné que l’État italien est toujours très en retard pour dédommager les témoins de justice. Sans compter que l’argent perçu n’a jamais suffi à rembourser le coût réel des dommages. À cela, il faut ajouter l’ostracisme rampant qui a éloigné les clients de son magasin. En plus des fournisseurs qui ont commencé à refuser de lui envoyer de la marchandise, il y a eu les banques qui se sont montrées de plus en plus réticentes à lui accorder des crédits. Ça n’est que grâce au réseau de solidarité des groupes antimafia que l’entrepreneur a pu poursuivre son activité professionnelle.

Manifestation de soutien
Une grande manifestation de soutien avec des personnalités importantes s’est déroulée devant le dépôt détruit. La foule a scandé le nom de l’entrepreneur résistant. Une phrase résume à elle seule la détermination des honnêtes gens :

« S’ils devaient brûler cent fois le magasin, nous serons là cent fois pour le reconstruire.»

Pour le jeune maire de Reggio de Calabre, Giuseppe Falcomatà :

« Tiberio est devenu un symbole de notre ville, un porte-drapeau de l’économie saine et honnête de la ville ». Ou encore : « Si Tiberio décidait de se rendre, la ville serait perdue, nous serions tous perdants ».

Le nouveau commerce va d’ailleurs prochainement déménager dans un nouvel immeuble confisqué à la mafia par l’État. Un immeuble au centre-ville, plus facile à surveiller.

C. Lovis © 2016

Source : La Repubblica

La magasin incendié par la mafia calabraise
La magasin incendié par la mafia calabraise

Rome gangrénée par la mafia est sous tutelle du gouvernement

Le maire de la capitale italienne incapable de faire face à l’emprise de la mafia dans sa ville est mis sous tutelle par le gouvernement du Premier ministre Matteo Renzi.

Igniazo Marino, Maire de Rome
Igniazo Marino, Maire de Rome

Désormais, le maire de Rome, Igniazo Marino devra gouverner sa ville avec le préfet de la ville, Franco Gabrielli qui le surveillera étroitement en veillant à ce que toutes les dépenses se fassent dans la plus grande transparence.

Le but est d’extirper la mairie de toutes les infiltrations mafieuses, car la cité éternelle fait face à des infiltrations mafieuses généralisées : appels d’offres truqués dans les travaux publics, déchets, gestion des migrants…

L’enterrement en grande pompe en août dernier du chef mafieux Vittorio Casamonica a mis en lumière la puissance arrogante de la mafia. En effet, le cortège funèbre dans un carrosse royal attelé protégé par un cordon de policiers municipaux a marché sous une pluie de pétales de roses déversés par un hélicoptère, la musique de film du Parrain en toile de fond.

Le chef mafieux Vittorio Casamonica enterré en grande pompe à Rome
Le chef mafieux Vittorio Casamonica enterré en grande pompe à Rome

Lirio Abbate, journaliste antimafia qui travaille pour le journal L’Espresso explique qu’à Rome, la mafia s’est servie non pas seulement des politiques, mais des employés publics pour piloter ensemble des appels d’offres publics et pour encaisser des pots-de-vin.

Franco Gabrielli, Préfet de la ville
Franco Gabrielli, Préfet de la ville

Comme toujours, la mafia a su s’adapter pour mieux infiltrer la société. La nouvelle mafia est plus élégante que les mafias traditionnelles, mais malheureusement plus moderne également. Elle n’utilise pas les armes pour tuer. Son arme, c’est la corruption.

Rome qui s’apprête à accueillir près de 33 millions de personnes dès le mois de décembre pour le Jubilé extraordinaire lancé par le pape François. Pour faire face à l’afflux de visiteurs, plus de 80 chantiers vont en effet être lancés sous 15 jours. Un véritable appât pour la mafia alors que la ville ne peut se permettre un nouveau scandale de corruption.

C. Lovis © septembre 2015

Sources : Europe 1, L’Espresso

Assaut sur Palerme

Les parachutistes investissent le fief d’un superparrain. A Palerme, la guerre contre la Mafia est officiellement déclarée. Mais « l’honorable société » reste bien ancrée dans la culture sicilienne.

CiacullihISTOIRE-DE-LA-MAFIA est un petit village agricole posé sur les collines de la Conca d’oro, la Conque d’or, qui dominent la baie de Palerme. C’est encore l’époque de la cueillette des mandarines, et tout était tranquille, en ce dimanche matin, quand les parachutistes sont arrivés. Ils étaient plusieurs centaines, largués d’hélicoptères, armés de fusils d’assaut, appuyés par l’armée de terre, les carabiniers et les chiens policiers.

Ils ont bouclé le village et ont pénétré dans une grande maison rose, la plus belle du coin. Ici habitaient les frères Greco. Michèle, l’aîné, surnommé « le Pape », et Salvatore, « le Sénateur ». Don Tommaso Buscetta, la première « balance » de la longue histoire de la Mafia sicilienne, avait désigné Michèle comme le superparrain de Palerme. On l’accuse d’avoir commandité, en septembre 1982, l’assassinat du général Alberto dalla Chiesa, qui venait d’être nommé préfet de Palerme pour lutter contre la Mafia. Le Pape et le Sénateur ont préféré lever le pied. Ils sont « en fuite » depuis deux ans. Mais la police est sûre qu’ils sont toujours quelque part dans l’île.

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Michele Greco était surnommé « Le Pape » pour sa propension à dire constamment des passages de la bible.

Quand ils sont entrés dans la maison rose, les parachutistes ont découvert une trappe sous le grand tapis du salon. Elle menait, à travers un dédale de galeries et de salles, à des catacombes, où traînaient encore des vivres et des armes. Mais de Greco, point.

Est-ce vraiment étonnant ? Héritiers de la grande tradition, les Greco règnent sur Ciaculli en seigneurs. Dans un champ de mandariniers, une vieille femme en noir s’active à la cueillette. Le Greco? Elle se dresse, raide et théâtrale : « Un homme de bien. » Les meurtres ? « Même si c’était vrai, mon devoir serait de l’aider de toutes mes forces. Mais que peut un ver de terre comme moi pour aider un aigle ? » Et elle termine son discours les deux mains en coupe, en un geste clair : « Et lui, au moins, il en a ! » Les autres cueilleurs, Antonio et Salvio, opinent. Le Pape a toujours été « juste et bon », et s’il a détourné quelques subventions, après tout, « c’est bien parce qu’il est plus fort que les autres ». Rien à dire.

Quelque chose quand même s’est cassé au royaume de la Mafia. Voir ainsi l’armée investir le fief des Greco est un signe. Palerme n’est plus Palerme. Plus tout à fait. Chaque jour, à la même heure, les sirènes de la police hurlent via Nortabartolo, l’une des grandes artères de la capitale. Des policiers en gilet pare-balles, pistolet-mitrailleur au poing, prennent position sur le trottoir, protégeant un petit homme barbu qui s’engouffre dans un immeuble. Le juge Giovanni Falcone, spécialement chargé de briser la Mafia sicilienne, rentre chez lui.

La vie n’est pas facile pour le magistrat, entre son bureau bunker, son escorte armée, sa voiture blindée et son appartement fortifié. Mais ces précautions s’expliquent : depuis 1979, on a ramassé 600 cadavres dans les rues de la ville, déchiquetés dans l’explosion de leur voiture piégée, exécutés au fusil de chasse à canon scié – la « lupara » — ou au fusil d’assaut kalachnikov. Sans compter ceux qui ont disparu au fond de la mer, coulés dans le béton, méthode classique dite de la « lupara bianca ».

Falcone & Borsellino
Falcone & Borsellino

Artisan de l’opération Saint-Michel (366 inculpations, l’automne dernier), le juge Falcone, qui prépare avec ses collègues une nouvelle charrette, affirme pourtant : « Arrêter, condamner ne servira à rien, si nous ne parvenons pas à éradiquer le système mafieux qui gangrène la ville. » Et ça, c’est une autre histoire.

« L’esprit mafieux, c’est comme l’air qu’on respire. C’est une culture que les étrangers ne peuvent pas comprendre », explique Angelo, Sicilien pure race, en avalant un foccace, redoutable sandwich palermitain garni de tripes de vache recouvertes de fromage. Le bistrot est situé dans la Vucceria. Comme tout le centre historique de Palerme, le quartier n’est plus qu’une splendeur en décomposition: ruelles inondées, poubelles éventrées, lambeaux d’églises baroques, chicots de palais normands qui s’effondrent dans l’indifférence générale.

« Prenez notre marchand de foccace, poursuit Angelo. Il ne lui viendrait pas à l’idée de payer des impôts. C’est une notion qui le dépasse. L’Etat, la municipalité n’ont aucune réalité pour lui. En revanche, il paie sa dîme au petit racketteur du coin pour que son échoppe ne soit pas plastiquée. Ça, c’est un rapport concret qu’il comprend et qu’il trouve honnête. »

L’ordre mafieux est la seule loi de Palerme. Le racketteur local dépend d’une organisation criminelle qui contrôle le quartier et qui met se tueurs — les  » killers  » — à la disposition des familles « respectables »: notables, entrepreneurs, industriels de l’héroïne, etc. A ces derniers d’intimider ou d’acheter le personnel politique ou administratif pour que les affaires continuent de marcher. Les honnêtes gens n’ont qu’à subir ou se ranger. C’est ainsi.

Le repenti Tommaso Buscetta
Le repenti Tommaso Buscetta

Grâce aux révélations de Buscetta on a « découvert » que l’ancien main de Palerme, Vito Ciancimino, avait caché des sommes aussi fabuleuses que frauduleuses au Canada. Que les cousins Salvo, exploitants agricoles, businessmen et fermiers généraux (l’Italie a encore des collecteurs d’impôts privés), avaient bâti leur fortune sur le détournement de l’argent public et les spéculations scandaleuses sur l’immobilier. Main basse sur la ville.

La population de Palerme a triplé dans les années 60, et les « familles » se sont entretuées pour obtenir l’adjudication des travaux de construction. « Généralement, explique l’architecte Michelangelo Salamone, cela se passe ainsi : la famille qui l’emporte triple le prix du devis, empoche une part du budget, en consacre une autre à rétribuer complices et hommes de main. » Dans ces conditions, les réalisations sont ce qu’elles sont. La banlieue populaire n’est qu’un hachis de constructions calamiteuses. L’aéroport, construit devant une colline, est un des plus dangereux du monde. Le centre historique pourrit sur pied en attendant que les « familles » se soient mises d’accord pour se partager le budget de 1500 milliards de lires voté depuis des années pour sa réhabilitation.

Trop d’argent, trop de rivalités…

Mais, depuis une dizaine d’années, la Mafia a délaissé l’immobilier pour le trafic, bien plus rentable, de l’héroïne. Avec succès. On estime que le commerce de l' »héro » déverse chaque l’année quelque 700 milliards de lires (dites narco-lires) sur la Sicile. Apport non négligeable dans l’une des régions les plus pauvres d’Italie. Palerme, qui traîne au 80e rang des villes italiennes pour le revenu par habitant, se retrouve – grâce aux narco-lires — au 6e rang pour la consommation !

« L’argent et la loi du plus fort gouvernent le monde », énonce — plein de respect – Sergio. Il est entrepreneur en électricité. Dans son appartement moderne de la via Libertà, le quartier chic de Palerme, il a convié à dîner, ce soir-là, un commerçant, un architecte et un enseignant.

Carlo Alberto Dalla Chiesa
Carlo Alberto Dalla Chiesa

Dans cette discussion de lettrés, l’architecte abrite sa résignation derrière la phrase de Lampedusa, l’auteur du « Guépard » : « En Sicile, il faut que tout change pour que tout reste semblable. » L’enseignant rappelle que les parrains ont été remis en selle en 1944 par les Américains, soucieux de contrôler l’île pendant le débarquement. Le commerçant souligne que la Démocratie-chrétienne a soutenu constamment le système pour s’assurer les suffrages des Siciliens. Et l’entrepreneur conclut, fataliste : « La Mafia est à Rome, à Milan, à New York. La drogue rapporte 70 milliards de dollars par an aux Etats-Unis. Quel pays, quel pouvoir peuvent prétendre lutter contre une telle puissance ? »

Et, pourtant… Quelque chose s’est fêlé dans ce consensus séculaire. Les amis de Sergio ne parlaient-ils pas ouvertement de la Mafia, alors qu’il y a peu personne n’osait prononcer le mot, même dans une conversation privée.

Giovanni Falcone
Giovanni Falcone

L’empire des parrains a dérapé sur les milliards de la drogue. Trop d’argent enjeu, générateur de trop de rivalités. L’ivresse des narco-lires a entraîné l’élimination sauvage des gêneurs : représentants de l’Etat et élus compris. L’assassinat de Dalla Chiesa, les révélations de Buscetta ont brisé l’équilibre mafieux. Depuis, on sent du relâchement. La Démocratie-chrétienne, puissant soutien de l’establishment sicilien, tente de prendre ses distances. L’Eglise aussi : le cardinal Salvatore Pappalardo s’est enfin décidé à tonner, en chaire, contre l’honorable société. On dit même que les obsèques des grands chefs de  » famille  » ne se font plus en grandes pompes, dans la tradition. Rien ne va plus. La municipalité, pour prouver ses bonnes intentions, a décidé d’ériger sur le port un monument « aux victimes de la Mafia ». La région a voté cette année un budget de un milliard de lires pour organiser des cours de « démafiosation » dans les écoles. A Brancaccio, le quartier le plus sanglant de Palerme (50 morts ces dernières années dans la seule via Conte Federico), 5000 gosses ont défilé entre les HLM et les champs de pommes de terre, en portant des banderoles où ils avaient écrit : « Contre la pieuvre ».

Paolo Borsellino
Paolo Borsellino

Les juges deviennent incorruptibles. Palerme vit quasi en état de siège. Entre 1982 et 1984, un. bataillon d’experts financiers a procédé à 24 000 inspections bancaires. Les biens suspects (500 milliards de lires) ont été mis sous séquestre. Tout candidat à une adjudication doit dorénavant se faire attribuer un certificat de « nonmafiosité ». Ces contraintes et la crise des narco-lires, liée à la répression du trafic de la drogue, ont freiné l’activité commerciale de la ville. On ne vend plus autant de belles voitures ni de bijoux dans les boutiques chics de la via Libéria. Pour un peu, les Palermitains se déclareraient sinistrés.

Après Buscetta, qui brise la loi du silence, les femmes, traditionnellement vouées à pleurer leurs morts en silence, s’en mêlent. Les veuves des victimes de la Mafia viennent de se liguer en association. L’une d’elles, Maria Benigno, 52 ans, va jusqu’aux assises pour tenter de confondre les tueurs de son mari. Du jamais vu.

L’affaire remonte à 1976. Trois hommes arrêtent la Fiat 500 où elle avait pris place avec son mari et son frère. Ils tirent à bout portant sur les deux hommes. Pas sur elle : en Sicile, on ne touche pas aux femmes, qui, depuis toujours, savent se taire. Pas elle. La voilà qui dénonce les tueurs. Deux procès ont déjà tourné court « faute de preuves ». Elle continue : troisième procès, cette année. Maria Benigno ne sort pas sans ses gardes du corps. Mais elle s’en méfie un peu, confesse-t-elle en triturant son mouchoir. Elle n’a pas tout à fait tort.

Paolo Giaccone, le médecin lâchement assassiné
Paolo Giaccone, le médecin lâchement assassiné par Cosa Nostra

En 1982, le médecin légiste Paolo Giaccone a été exécuté devant son hôpital. Il avait eu la mauvaise idée d’identifier les empreintes d’un Marchese, membre de l’une des familles les plus sanguinaires de Palerme. Son successeur, qui autopsie en moyenne un cadavre par jour, souhaite une mutation « dans une ville plus tranquille ». Certes.

« Nous vivons un moment historique, affirme le juge Falcone, qui, lui, ne manque pas de courage. Après l’opération Saint-Michel, nous prévoyons 600 nouvelles inculpations pour le printemps. » II a dressé, pour la seule ville de Palerme (700 000 habitants), une liste de 2000 suspects.

« Le pire qui puisse arriver à un homme est de mourir dans le cœur d’un autre », affirme un dicton. La Mafia est-elle en train de mourir dans le cœur des Siciliens ? Peut-être…

Source : Article de l’Express (1985)

Le nouveau roman de Roberto Saviano, écrivain antimafia

Roberto Saviano vit sous protection policière depuis la sortie de son livre « Gomorra », en 2006.

Dans son nouveau livre qu’il dédie aux carabiniers qui assurent sa vie, l’auteur italien nous plonge dans un roman-enquête, sa marque de fabrique. C’est précis, bien écrit, angoissant et sans complaisance. Il nous parle de la première économie mondiale, le trafic de drogue. Tout le monde en profite et chacun en prend pour son grade. L’enquête décrit avec pertinence cette fructueuse économie parallèle. On voyage autour du monde avec l’histoire des banques qui font leur travail de grande lessiveuse d’argent sale, mais aussi cartels mexicains, les récits de vengeance qui nous plonge dans une violence incroyable. On découvre aussi les règlements de compte que se livrent les parrains ambitieux devant des barons de la drogue sur le déclin. Saviano décrit la puissance destructrice de la drogue et ses ravages sur toute une génération. Ce livre est exceptionnel et permet à tous ceux qui s’intéressent à l’avenir de l’homme moderne d’être éclairé sur le danger qui nous guette…

Christian Lovis © leshommesdelantimafia

Extra pure, voyage dans l'économie de la cocaïne, Gallimard, 2014
Extra pure, voyage dans l’économie de la cocaïne, Gallimard, 2014

Mafia: quand l’Etat s’empare des biens du crime

Article publié dans l’Express, Par Géraldine Meignan, envoyée spéciale en Sicile – publié le 27/02/2013

Dans leur lutte contre les clans mafieux, les magistrats italiens recourent de plus en plus à la confiscation des actifs « sales ». Leur principal terrain d’action: la Sicile.

Ce jour-là, les rues de Corleone sont vides, les cafés, silencieux. C’est l’hiver, un vent glacial balaie la piazza Garibaldi, que traversent hâtivement, à l’heure de la messe, des femmes vêtues de noir. Des ombres passent derrière les volets clos, le temps est comme suspendu. Il y a vingt ans jour pour jour, Toto Riina, le mafieux le plus sanguinaire qu’a connu la Sicile, était arrêté et condamné à la prison à vie. Dans ce village qui a vu naître les chefs les plus redoutés de Cosa Nostra, son ombre et son souvenir planent encore.

Toto Riina a régné en maître sur la Sicile. Le mythe est intact, et pourtant, ce jour-là, pas âme qui vive autour de son ancienne villa, construite sur les hauteurs de Corleone. Personne pour commémorer l’événement devant la bergerie qui fut son refuge pendant ses années de cavale, plantée au milieu des champs de blé, à quelques kilomètres de là. Les cérémonies se déroulent sur la place du village. Et pour cause. Les biens de celui qu’on surnommait « la Bête » ont été saisis par la justice. Sa résidence héberge désormais les agents de la Guardia di Finanza de Corleone, et la bergerie a été transformée en gîte rural.

Toto Riina arrêté
Toto Riina arrêté

A Palerme, Naples, Rome ou Milan, les juges italiens antimafia ne se contentent plus de traquer les parrains de Cosa Nostra, de la Camorra ou de la ‘Ndrangheta. Depuis qu’une loi de 1982 leur permet de saisir les biens appartenant au crime organisé avant même toute condamnation, ils confisquent à tour de bras. En quatre ans, plus de 40 milliards d’euros d’avoirs mafieux ont été saisis. Des lieux emblématiques, comme le siège de l’Office régional de lutte anti-Mafia à Palerme, des endroits mythiques, tel le café de Paris, à Rome, mais aussi des entreprises, comme cette ferme éolienne de Calabre, une des plus grandes d’Europe, saisie l’été dernier. Cette bataille contre la Mafia, l’Italie est en passe de la gagner.

Mais la gestion de ces actifs est devenue un casse-tête pour la justice. Il se passe parfois dix ans, le temps du procès, avant que les sociétés ne soient définitivement confisquées. Certaines font alors faillite, beaucoup ne trouvent pas preneur – ou, pis, sont ré-cupérées par des hommes de paille. La difficulté de l’exercice se devine au vu du bureau d’Ilaria Ramoni, à Milan : un capharnaüm rempli de livres et de dossiers, sa robe d’avocat accrochée au mur, des photos du juge Falcone posées sur la bibliothèque. Pour elle, combattre la Mafia était un rêve d’enfant. C’est devenu son quotidien. « La confiscation des biens est une mission compliquée, mais nous devons continuer dans cette voie. Parce que c’est la seule façon d’affaiblir le crime organisé », insiste-t-elle.

Ilaria Ramoni
Ilaria Ramoni

Si les mafieux sont prêts à passer une partie de leur vie en prison, ils redoutent plus que tout de voir leur patrimoine confisqué. Privés de leur force de frappe financière, ils ne sont plus rien. Dans une conversation enregistrée par la police, Nino Rotolo, un des parrains de Cosa Nostra, arrêté en 2006, se lamentait auprès du chef d’une famille rivale : « Un des vôtres est en prison à vie ? C’est terrible. Mais nous, on nous a tout confisqué ! Tu te rends compte ? »

La première chose qui frappe, lorsqu’on arrive sur la piazza Vittorio Emanuele Orlando, à Palerme, c’est l’absence de forces de l’ordre devant le nouveau tribunal pénal. Là où l’ancien palais de justice est retranché derrière de hautes vitres blindées, on entre dans le tribunal pénal avec une facilité déconcertante. Depuis le temps, le juge Fabio Licata, spécialisé dans la saisie préventive des biens du crime organisé, n’y prête plus attention. Pas le temps de s’épancher, vu le travail abattu par les magistrats de Palerme ces dernières années.

livre les hommes de l'antimafia

La capitale de la Sicile concentre à elle seule plus de 40 % des avoirs confisqués en Italie. « Au début, nous avons obtenu de très bons résultats, car les boss de Cosa Nostra n’avaient pas pris l’habitude de dissimuler leur patrimoine », raconte Fabio Licata. Arrêté en 1994, Vincenzo Piazza s’est ainsi vu confisquer pour 3 milliards d’euros d’avoirs : des appartements, des supermarchés, des garages, une dizaine de villas, et surtout une immense exploitation agricole en Toscane. Seulement, aux Toto Riina, Bernardo Brusca et Bernardo Provenzano, qui dirigeaient leurs clans depuis leurs villages siciliens, a succédé une Mafia en col blanc.

Les membres de Cosa Nostra n’ignorent plus rien des méthodes de la justice italienne, ils utilisent désormais des artifices comptables, ils placent leur argent dans des paradis fiscaux et se dissimulent derrière des prête-noms. Fabio Licata en convient : « L’identification des avoirs criminels est devenue beaucoup plus difficile. Mais, grâce aux écoutes téléphoniques, aux témoignages des repentis et à l’apport des analyses comptables, on y arrive quand même. » Pour confisquer le San Paolo Palace, ancienne gloire déchue du tourisme sicilien qui se dresse sur le front de mer à Palerme, les magistrats ont bataillé pour découvrir que derrière son propriétaire, Gianni Ienna, se dissimulaient les frères Graviano, rois de la pègre du quartier Brancaccio.

Le passage à l’économie légale coûte très cher

En ce soir d’hiver, ce serait un hôtel quatre étoiles ordinaire, avec sa piscine, ses salles de séminaire, son restaurant rempli d’hommes d’affaires, si ce n’était ce charme suranné, ces peintures écaillées par endroits, ces canapés de cuir fatigués. L’établissement a été saisi en 1994 pour être placé sous la coupe d’un administrateur. Difficile mission que celle de ces avocats désignés par les juges anti-Mafia pour gérer les sociétés confisquées. Oubliés, les flux d’argent sale destinés à être recyclés. Terminés, les appels d’offres captifs obtenus sinon par la violence, du moins par la contrainte. Finis, l’évasion fiscale, les aménagements sans permis de construire et le travail au noir.

La tâche des administrateurs est immense. Et étroites sont leurs marges de manoeuvre, car juridiquement les biens saisis appartiennent toujours à la Mafia. Il faut attendre l’issue du procès pour qu’ils soient définitivement confisqués, et, si les preuves manquent, le patrimoine est restitué au clan mafieux. « Cela arrive plus souvent qu’on ne le croit. Récemment, j’ai dû rendre une société de matériaux un an après sa saisie », confesse Andrea Aiello, un administrateur mandaté par le tribunal de Palerme. Il poursuit : « La première chose à faire, lorsqu’on est désigné, est de couper tous les liens entre la société et les personnes impliquées dans le procès. Puis il faut identifier rapidement des gens de confiance et les nommer à des postes clés. »

Les banques mises en cause pour leur rôle trouble

Luigi Turchio, l’administrateur du San Paolo Palace, a mis un certain temps avant de découvrir que le groom de l’hôtel avait conservé des liens avec les frères Graviano. Il a fallu aussi déloger le clan familial, qui avait pris ses quartiers au dernier étage de l’hôtel. La suite ? Une longue bataille pour éviter la liquidation. Casinos et boîtes de nuit, véritables lessiveuses à recycler l’argent sale, voient en général leur clientèle disparaître du jour au lendemain. Exit aussi les revenus illicites du trafic de drogue et de la prostitution.

En termes de coûts, le passage à l’économie légale est dévastateur. Andrea Aiello égrène les exemples : « Le propriétaire d’une société de distribution de gaz avait enfoui ses tubes à 30 ou 40 centimètres, alors que la réglementation exige de creuser à 1,50 mètre. Il a fallu les déterrer, creuser à nouveau et tout réinstaller. »

Lorsqu’il a pris en main la gestion des chantiers navals de Palerme, une seule personne avait un contrat de travail. Le reste du personnel – une dizaine de salariés – travaillait au noir. Il a fallu les régulariser. Avec la société de travaux publics RGF, les choses pourraient finir plus mal. L’ancien propriétaire avait obtenu le marché du métro de Palerme grâce à de faux documents. Andrea Aiello l’a découvert en arrivant. Depuis, l’entreprise ne peut plus répondre à des appels d’offres, et la faillite est proche.

C’est le pire scénario pour la justice italienne : cela laisse penser que l’Etat est un piètre administrateur, et que c’était mieux avant. D’ailleurs, lorsqu’ils récupèrent leur patrimoine, les boss de Cosa Nostra ne se gênent pas pour attaquer l’Etat en l’accusant de mauvaise gestion. Le poids des banques dans l’économie italienne a longtemps « saboté » le travail des juges anti-Mafia. Parce qu’ils étaient hypothéqués, des biens appartenant au crime organisé ne pouvaient être confisqués. Mais les tribunaux n’hésitent plus à mettre en cause la mauvaise foi des banquiers. C’est ce qui s’est passé avec l’hôtel San Paolo, à qui la caisse d’épargne Sicilcassa avait prêté 40 millions d’euros sans réclamer aucune garantie. « La Cour de cassation a considéré que l’établissement bancaire ne pouvait pas ne pas savoir », explique le juge Licata.

Palace Hotel San Paolo
Palace Hotel San Paolo

Le moins difficile est de revendre les yachts

Ce n’est qu’en dernier ressort, une fois épuisés tous les recours judiciaires, que l’agence spécialisée dans la gestion des biens confisqués, l’ANBSC, entre dans le jeu. Sa mission depuis 2010 ? Solder l’inventaire. Saisir des comptes en banque et revendre des yachts, ça, les fonctionnaires de l’ANBSC savent faire. Mais pour les entreprises, il en va tout autrement. Qui voudrait d’un hôtel ayant appartenu à un chef de Cosa Nostra ? Dix-neuf années ont passé, et Luigi Turchio, l’administrateur du San Paolo Palace est toujours là. Affalé sur une chaise dans le bureau du juge Licata, ce grand gaillard cintré dans un costume bleu semble las. Des contacts ont bien été pris avec des fonds, mais rien de très sérieux.

Yacht de luxe (ce bateau n'a aucun motif réel avec l'article)
Yacht de luxe (ce bateau n’a aucun motif réel avec l’article)

Une formation… à la gestion des avoirs mafieux

« Nous sommes des fonctionnaires, pas des banquiers d’affaires », assène-t-on à l’ANBSC. Sur 1 663 entreprises confisquées en Italie, 10 seulement ont trouvé preneur. Combien ont été rachetées par un homme de paille ? Impossible de le savoir. « J’ai l’impression de passer mon temps à combler les voies d’eau d’un navire en train de sombrer », se lamente un fonctionnaire de l’agence. « Ils sont de bonne volonté, mais sans expérience. L’agence n’a ni les moyens ni les ressources humaines pour accomplir sa mission », tranche Silvana Saguto, qui dirige la section des biens confisqués au tribunal de Palerme.

« Pourquoi ne pas confier ce travail à des gens dont ce serait le métier ? » interroge Marella Caramaza. Epaisse chevelure noire, yeux bleus rieurs, elle dirige l’école de commerce Istud, à Milan. En association avec l’association patronale de Lombardie, l’Aldai, elle a trié sur le volet une soixantaine de cadres candidats pour suivre une formation à la gestion des biens mafieux. Des entrepreneurs retirés des affaires, des chefs d’entreprise prêts à mettre leurs compétences au service de la lutte anti-Mafia ? Pourquoi pas ? Sauf que, à Palerme, l’idée n’emballe pas grand monde : la confiscation des biens du crime organisé est un sujet trop sérieux pour qu’on le confie à des cadres du privé.

Trop dangereux, aussi. Pour s’en convaincre, il suffit de se plonger dans l’un des dossiers posés sur le bureau du juge Licata. Des plaintes pour intimidation, des photos de voitures aux vitres brisées, des lettres de menaces… Des pressions, Luigi Turchio en a subi de la part de fournisseurs du San Paolo Palace liés à l’ancien boss mafieux. Celui-ci est interdit de séjour en Sicile. « Mais il revient de temps en temps, je le sais », murmure l’inflexible administrateur.

Trente ans de lutte

1982. La loi Rognoni-La Torre introduit le délit de « conspiration mafieuse » et autorise les juges à saisir les biens de la Mafia et de ses complices.

1996. Une loi permet de réutiliser villas, immeubles et terres confisqués à la Mafia à des fins sociales et culturelles.

2010. L’Agence nationale pour les biens confisqués (ANBSC) voit le jour. Sa mission : revendre les biens saisis.

2012. En tout, 12 670 biens ont été saisis, dont 1 663 entreprises. Seulement 10 sociétés ont trouvé preneur.

Devoir de mémoire

1983


Article paru le 1er août 1983  dans le quotidien 24 Heures

Bombe meurtrière à Palerme

La mafia veut intimider

Carcasses de voitures à peine reconnaissables, vitrines éventrées, façades mutilées, flaques de sang gorgées de poussière, cadavres gisants parmi les gravats, regards vides, silhouettes immobiles : Palerme a vécu hier matin un acte de guérilla inouï. Dans la lutte souvent impitoyable qui, dans le chef-lieu sicilien, oppose les forces de l’ordre aux seigneurs de la mafia, jamais ces derniers n’avaient mis autant de détermination criminelle au service de leur dessein. Rocco Chinnici, 58 ans, « patron » de l’équipe des juges d’instruction de Palerme, est mort. Avec lui, deux carabiniers de son escorte et le concierge de son domicile.

La mafia ne tue qu’en cas de nécessité, suivant une logique implacable. Mais elle ne manque jamais sa cible. Rocco Chinnici bénéficiait, vu sa fonction, de mesures de protection exceptionnelles. Tous les matins, une voiture blindée avec chauffeur et deux carabiniers d’escorte l’attendaient à sa porte, tandis que deux véhicules de patrouille bouclaient la rue. Impossible, pour un commando de tueurs ordinaires, d’agir dans ces conditions. Aussi a-t-on utilisé les grands moyens : une voiture piégée garée devant la porte du magistrat, plus de cent kilos de dynamite relies à un détonateur, une mise a feu radio-commandée à distance. Au bon moment.

À 8 h 10, le magistrat sort de chez lui, sous bonne escorte. Et c’est tout de suite l’explosion. Quand retombe la poussière et que se dissipe la fumée, le spectacle est hallucinant : quatre morts, quatorze blessés, une vingtaine de voitures réduites en ferraille, des vitrines et des fenêtres éventrée par dizaines, des appartements dévastés dans un rayon de 200 mètres. Rocco Chinnici était le successeur de Cesare Terranova à la tête du bureau des juges d’instruction de Palerme. Son prédécesseur avait été assassiné le 25 septembre 1979. C’est le quatrième magistrat qui tombe sous les balles de la mafia dans la capitale sicilienne.

Dans une interview accordée l’an dernier a la télévision italienne, il résumait en peu de mots son impossible mission : « En matière de mafia, il est déjà difficile d’identifier les simples exécutants. Si par hasard on les trouve, il n’y a pas moyen de remonter aux mandants. »

Le magistrat Rocco Chinnici
Le magistrat Rocco Chinnici

Une loi qui dérange

L’attentat pourrait être une manière de réponse au mandat d’arrêt décerné voilà quelques semaines, par le juge d’instruction Giovanni Falcone, contre les chefs des principales « familles » de la mafia, soupçonne d’avoir ourdi l’assassinat du général Dalla Chiesa le 3 septembre dernier. Ces mandats d’arrêt, cependant,pourraient n’être que le prélude à l’extension de l’enquête à des milieux au-dessus de tout soupçon, commanditaires présumés de l’attentat. Car la loi qui, depuis l’automne dernier, permet aux investigateurs de fouiller dans les comptes en banque des suspects, dérange beaucoup de gens en Sicile. Et pas seulement des habitués de la gâchette. Aussi faut-il voir dans l’attentat d’hier matin une intimidation à l’intention des juges d’instruction trop curieux. Le recours à une bombe de forte puissance permet, quant a lui, d’atteindre un autre but, souvent vise par les terroristes fascistes : provoquer ce qu’on appellera « Stratégie du reflux » ; c’est-à-dire s’assurer, par un attentat aveugle, la complicité passive de la population contre les forces de l’ordre.

Source : 24Heures, ROME, Gian POZZI, photographies ANSA

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 – Fondation Rocco Chinnici

 – RAI STORIA, Chinnici: una morte annunciata

– 24 Heures – article PDF