Pourquoi l’Italie est-elle épargnée par les attentats jihadistes ?

Au sein du Parquet national antimafia italien qui possède une énorme expérience dans la lutte contre la criminalité organisée, il existe un Super-Parquet antiterroriste depuis quelques mois. Ce parquet peut se prévaloir de la loi existant déjà sur les repentis de la Mafia pour encourager défections et délations au sein des mouvements terroristes. Les imams sont particulièrement surveillés et une dizaine de mosquées font déjà l’objet d’une surveillance renforcée.

Vincenzo Macri

Ces derniers jours, Vincenzo Macrì, l’ex-procureur de la Direction Nationale Antimafia  a répondu à une question que beaucoup de posent :

 

Pourquoi l’Etat islamique n’a encore entrepris aucun attentat sur le sol italien, pourtant berceau de la religion catholique et également engagé avec la coalition pour combattre les terroristes ?

Selon Vincenzo Macrì

« Daech ne frappe pas l’Italie parce qu’il a besoin de tranquillité pour les mafias qui trafiquent avec lui. Hélas, la présence des mafias nous garantit une certaine tranquillité du point de vue du risque d’attentats terroristes. » … « Les mafias italiennes sont présentes en Afrique du Nord pour guider le trafic des migrants vers les côtes. Il y une sorte de division des gains de ce trafic… Depuis les années 1990, la ‘ndrangheta est à Milan. Aujourd’hui, la ville est le centre du marché de cocaïne de toute l’Europe, c’est la place où s’établit le prix. (…) La vérité est qu’en Lombardie s’est produite une demande de services mafieux, d’illégalité, et la ‘ndrangheta a été prête à les offrir, nouant les contacts avec grands entrepreneurs (hommes d’affaires) et peu à peu elle a pris leur place. »

Les services secrets italiens très actifs en Libye restent toutefois en état d’alerte. En 2016, un Tunisien de 25 ans, Bilel C., soupçonné de préparer un attentat contre la tour de Pise, a été expulsé. Les autorités affirment qu’il avait prêté allégeance à l’État islamique et entretenait une correspondance électronique sans ambiguïté sur ses intentions avec deux amis partis combattre en Irak.

Les autorités avaient arrêtés un Pakistanais de 26 ans, Aftab F., lui aussi suspecté de préparer une action violente au nom de Daech. Ce dernier se trouvait être l’ancien capitaine de l’équipe junior de cricket italien. Soumis depuis plusieurs mois à une surveillance constante des services de sécurité, ce sportif cherchait à se procurer une kalachnikov. Dans des conversations téléphoniques interceptées, Aftab F. exprimait le souhait de partir en Syrie, ou de commettre une attaque contre un bar de Milan ou au sein de l’aéroport de Bergame. Arrivé en 2003 avec ses parents, il a été expulsé vers Islamabad.

Les familles d’Aftab F. comme celle de Bilel C. contestent ces expulsions et ont saisit la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) pour obtenir l’annulation de ces décisions.

Toujours en 2016, dans un coup de filet antiterroriste, les enquêteurs ont retrouvé, dans les téléphones portables de membres d’une cellule dormante des photos d’eux en arme ainsi que des clichés de sites potentiellement visés : des centres commerciaux en Italie, l’aéroport de Bari (dans le sud de l’Italie), mais aussi des monuments romains : tels le Colisée et le Cirque Maxime.

Le nord de l’Italie avec sa région frontalière avec la Suisse est une source d’inquiétude 

Le nord de l’Italie où ont eu lieu la plupart de ces arrestations fait l’objet d’une surveillance renforcée de la part des services antiterroristes, qui soupçonnent cette région frontalière avec la Suisse d’abriter encore des candidats au djihad.

Abderrahim M. © DR Police italienne

Abderrahim M., Italo-marocain de 28 ans, par ailleurs champion de boxe thaïe, est soupçonné d’avoir préparé un attentat à Rome. Ce cliché, transmis par la police italienne, a été retrouvé sur son ordinateur personnel au moment des perquisitions de son domicile.

En avril dernier, Abderrahim M. était interpellé pour des faits similaires à Lecco, sur les bords du lac de Côme. Cet Italo-marocain de 28 ans est accusé d’avoir fomenté un attentat ciblant à la fois l’ambassade d’Israël à Rome et la cité-État du Vatican. Quatre autres personnes (dont sa femme) ont été arrêtées par la même occasion. Toutes sont poursuivies pour la préparation d’actes terroristes.

Ces suspicions font peser un climat délétère sur les communautés musulmanes locales. Le 29 juillet, un imam marocain de 52 ans, Mohamed Madad, récemment arrivé à Vicenza, en Vénétie, a ainsi été arrêté sur dénonciation anonyme et expulsé du pays. La justice lui interdit de revenir en Italie avant quinze ans. « Son seul tort avait été de prénommer l’un de ses enfants Jihad », déclare un fidèle de la mosquée de Noventa Vicentina (à 70 kilomètres de Venise). « Or ce prénom est commun dans le monde musulman où il ne fait pas référence à la notion de guerre sainte mais simplement d’effort », affirme le même homme.

Source :
corrieredellasera.it
Mediapart.fr
lepoint.fr

 

Publicités

Mafia italienne : le crépuscule des repentis

En Italie, cinq mille ex-mafiosi collaborent avec l’Etat. Une vie entre petits boulots et angoisse des représailles. Marcelle Padovani raconte leur incroyable parcours dans l’ère berlusconienne.

Il y a des repentis heureux. Ceux que l’on appelle ici les « pentiti« . Gaspare Mutolo, par exemple. Cet ex-mafioso sicilien passe son temps aujourd’hui à parcourir la campagne romaine, un foulard noué autour du cou et un chevalet sous le bras. Car il est devenu peintre. Un peintre naïf qui couvre des dizaines de toiles de ses maisonnettes aveugles, entourées de fleurs des champs, et bien sûr de cactus et de figuiers de Barbarie. Jamais un être vivant dans ses tableaux. Comme s’il voulait chasser de son imaginaire tout rappel du passé, et spécialement ces 15 homicides (dont 7 par étranglement) qu’il reconnaît avoir commis.

Gaspare Mutolo lors de son arrestation. On reconnait à l’extrême gauche le commissaire de la Squadra Mobile Dr. Boris Giuliano

Mutolo n’utilise plus ses mains larges et puissantes que pour manier des pinceaux. Sa reconversion à la vie civile est totale, et sa collaboration sans faille depuis ce 15 décembre 1991, où il a décidé de se mettre à table parce qu’il n’en pouvait plus de la cruauté inutile de Cosa Nostra. Il faut dire qu’en face de lui il y avait un interlocuteur de choix, le célèbre juge Giovanni Falcone. « J’ai libéré ma conscience parce que j’en avais une », commente aujourd’hui l’ancien mafioso.

Logement gratuit et 1.200 euros par mois

Gaspare Mutolo est donc un exemple de réinsertion réussie. Il entraîne son visiteur dans son vaste appartement, où les toiles couvrent tout l’espace. Les meubles de bois sont peints d’un blanc souligné de dorures. On pourrait se croire chez un commerçant prospère. Sa femme Maria, toute de noir vêtue, sert le café sur un plateau couvert d’un napperon immaculé. Leurs quatre enfants, qui les ont suivis dans l’exil loin de la Sicile, ont maintenant fondé leur propre famille. Gaspare, lui, vend des tableaux pour arrondir ses fins de mois puisqu’il bénéfice, en échange de sa collaboration avec la magistrature, d’un logement gratuit et d’un chèque de 1 200 euros par mois.

C’est le Service de Protection, l’organisme créé en 1991 pour gérer les repentis, qui paie. Tous les comptes de Gaspare avec la justice ont été apurés. A 70 ans, il a passé près de vingt ans en prison pour vol, extorsion, trafic de drogue et homicide. Longtemps il a vécu sous un nom d’emprunt avec de faux papiers.

Désormais il peut à nouveau utiliser sa véritable identité. « Dans la peinture, dit-il, j’ai trouvé la sérénité et la joie de vivre. Les paysages me donnent un sentiment de liberté. »

« Gaspare est un vrai talent », soutient Enzo Mazzarella, qui a organisé en avril 2010 la première expo où Gaspare est sorti de l’ombre, dans sa galerie de la via de Monserrato à Rome. Même avis à la galerie Bonelli à Palerme où Mutolo a exposé en février 2011.

« Mon Etat, c’était Cosa Nostra »

Veston aubergine sur un pantalon de velours beige, l’ex-criminel soigne toujours sa mise. Il est vif, intelligent, pragmatique, et maintenant qu’il joue franc jeu avec l’Etat, il réalise enfin le voeu de son père qui lui avait dit le jour de ses 12 ans : « Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? Tu veux un conseil ? Deviens flic. Les flics ne font rien et ils sont toujours propres. » Mutolo, en bon « flic », a fait arrêter plus de 600 « hommes d’honneur« , comme on appelle les mafiosi, et en a convaincu une dizaine d’autres de franchir le Rubicon.

Lui qu’on surnommait « le Baron » ou « Mister Champagne » ne pense plus aux folles soirées de Palerme, Naples ou Milan, aux Ferrari, aux montres Cartier, aux costumes Armani, au Moët et Chandon et « aux gonzesses ». « J’ai découvert, dit-il, d’autres valeurs. » Mais comment a-t-il pu si longtemps être un étrangleur ? Il répond : « Je n’avais pas le choix. J’appartenais à une organisation où la principale vertu est l’obéissance et où les ordres doivent être exécutés. Je me sentais autorisé, légitimé même, à commettre des crimes. Mon Etat, c’était Cosa Nostra. » Mutolo illustre à la perfection l’homme d’honneur qui a tourné la page en collaborant avec les institutions.

Le gotha du repentir

Aujourd’hui, en Italie, ils sont 1.207 (dont 284 de la Mafia sicilienne) à avoir choisi la même voie : ce pays est désormais le plus gros producteur mondial de – c’est le terme légal – « collaborateurs de la justice« . Trois fois plus que les Etats-Unis. En 1996, lors de la grande débâcle de Cosa Nostra, on comptait jusqu’à 25 nouveaux repentis par jour ! En choisissant l’Etat contre la « Famille », ils ont mis l’organisation mafieuse à genoux. Ils appartenaient au gotha du crime. Désormais ils sont membres du gotha du repentir.

Récidivistes

Mais tous ceux qui ont quitté la maison-mère n’ont pas eu la même chance, ou la même lucidité, que Mutolo. Il y a d’abord les récidivistes (« 1 % d’entre eux », souligne le procureur national antimafia Piero Grasso), qui recommencent leurs trafics de drogue, leurs vols, leurs extorsions, puis les faux repentis qui reprennent la route de la Sicile pour se venger.

Salvatore Contorno
Le mafioso Salvatore Contorno

Ils se font toujours pincer et, du coup, finissent pour de bon derrière les barreaux. Salvatore Contorno en sait quelque chose. Boucher de profession, il est arrêté en 1984, se repent et permet de faire coffrer 127 criminels : en remerciement de ses bons et loyaux services, il écope seulement d’une peine de six ans de prison.

Mais dès qu’il est libéré, il retourne dans son île, bien décidé à venger les 35 (35 !) membres de sa famille assassinés par Cosa Nostra pour le punir d’avoir brisé l’omerta. Alors qu’il prépare un assassinat, la police l’arrête et l’expédie aux Etats-Unis, où il bénéfice une nouvelle fois d’un traitement de faveur grâce à sa collaboration avec le FBI lors du procès de la Pizza Connection

Faux repentir, encore, pour cette femme de mafioso : Giacomina Filippello. Son compagnon, « boss » de la Sicile occidentale, meurt dans ses bras, fauché par une rafale de mitraillette. Alors, elle aussi décide de passer de l’autre côté de la barrière. Le Service de Protection l’aide à se réinsérer en lui dénichant un café dans le quartier du Trastevere à Rome. Mais elle est à nouveau arrêtée, quand la police constate qu’elle l’a transformé en… bordel !

Etrangler les étrangleurs

Il y a enfin le cas tragique de Santino Di Matteo, de la famille d’Altofonte près de Palerme. Il est aujourd’hui un peu plus chauve, un peu plus gras, mais toujours aussi vif et gouailleur que lors de notre première rencontre en 1995. Il a la même allure féline et le même goût prononcé pour les chaînes en or.

Santino Di Matteo
Santino Di Matteo

Il y a quinze ans, quand il avait décidé de sauter le pas, il avait balancé les noms des 18 membres du commando qui avait assassiné le juge Falcone en mai 1992. Mais une fois transféré dans la région de Rome, il a été frappé par une terrible vendetta : son fils Giuseppe, 15 ans, est enlevé en Sicile par Cosa Nostra, tenu enfermé dans une cave pendant 779 jours, enfin étranglé et dissous dans l’acide.

Di Matteo déjoue la surveillance policière et repart illico en Sicile. Pour étrangler les étrangleurs, surtout Bernardo Brusca, le chef de son clan. Il rate son coup, est rattrapé par la police et emprisonné. Libéré en 2002, il dégote, toujours grâce au fameux Service de Protection, un boulot tranquille : il revend les pièces de rechange automobiles mises sous séquestre par la justice. Mais aujourd’hui il est encore inconsolable et se met à pleurer dès qu’il évoque son fils : « J’imagine son regard affolé lorsqu’il a compris qu’on allait le tuer. »

Vieux comme le monde

Mais qui sont donc les repentis ? Ecartons tout de suite une équivoque sur le prétendu caractère religieux de leur parcours : il n’existe pas. Ni croix ni bénitier derrière leurs confessions. Un seul pentito, Gaspare Spatuzza, qui collabore depuis 2008, fait explicitement référence à la foi. Accusé de 40 homicides pour lesquels il est encore sous les verrous, il demande pardon de ses crimes et explique : « Entre Dieu et Cosa Nostra, j’ai choisi Dieu. » A 46 ans, il s’est même inscrit à la faculté de théologie et vit la dureté de l’isolement carcéral comme une expiation. Mais il est une exception. Pour tous les autres, le repentir n’a rien d’une conversion spirituelle.

« Un repenti est tout simplement un ancien criminel qui, à un moment donné de son histoire personnelle ou de celle de son organisation, décide de collaborer avec l’Etat. C’est tout. Les repentis sont vieux comme le monde et existent dans tous les pays. Mieux vaudrait les appeler des témoins ou des indicateurs de police« , explique le procureur antimafia Piero Grasso, 65 ans, qui les a pratiquement tous interrogés et a tenu l’accusation aux côtés du juge Falcone, en 1987, pendant le « maxi-procès » de Palerme.

« Las d’être une machine à tuer »

Devenir un repenti n’est pourtant pas chose facile. Avant de sauter le pas, il faut peser le pour et le contre. « J’avais peur« , reconnaît Mutolo, « peur d’être assassiné, même en prison » ,surtout « j’avais peur pour ma famille« . Il a fini par se livrer à une « analyse froide de la situation » et s’est rendu à l’évidence : « Cosa Nostra n’était plus l’organisation d’autrefois, puisqu’elle tuait femmes et enfants et multipliait les attentats contre les institutions. »

Il a donc cessé de tergiverser. Santino Di Matteo a lui aussi eu des doutes, mais il « en avait trop vu » et il « n’en pouvait plus ». Quant à ce repenti récent, Salvatore Grigoli, un ex-assassin impitoyable, il déclare : « J’étais las d’être une machine à tuer. » C’est donc d’abord la crise de Cosa Nostra qui a poussé des mafiosi fatigués dans les bras de l’Etat.

Et ce, en dépit des pressions familiales, celles des épouses surtout, qui ne voient pas d’un bon oeil un changement radical de leur niveau de vie, ni l’exil loin de la Sicile. Ainsi la femme du repenti Rosario Trubia, qui, le 24 mars 2010, se présente avec ses quatre enfants au tribunal de Caltanissetta en Sicile où son mari est en train de témoigner, et déclare :  » Nous vivions mieux lorsque mon mari était mafioso.  » En 1988, c’était Giuseppa Favaloro qui apostrophait les juges de Palerme :  » Mon mari n’est pas un repenti. C’est un infâme. Depuis que j’ai su qu’il collaborait, j’ai ouvert les armoires, enlevé tous ses vêtements et je les ai brûlés. A mes enfants, j’ai dit : « Pauvres petits, vous n’avez plus de père ! » »

Buscetta, le premier et le plus célèbre des pentiti

Enfin, il reste un dernier obstacle à surmonter pour collaborer : « Cette espèce de respect inné des bien-pensants pour le criminel pur et dur qui n’ouvre pas la bouche, et le dénigrement automatique du collabo qui parle « , relève Luigi Li Gotti, avocat de nombreux repentis. Li Gotti signale en passant qu’encore aujourd’hui les gosses de Palerme, lorsqu’ils veulent insulter un copain, le traitent de  » Buscetta  » : Buscetta, le premier et le plus célèbre des pentiti

Tommaso Buscetta lors de son arrestation

Outre l’ostracisme de ses anciens amis et de sa famille, le repenti devra affronter le problème épineux du travail. Ce sera son principal souci. « Le problème des repentis, c’est qu’ils ne savent rien faire de leurs dix doigts, dit Leonardo Lavigna, directeur du Service de Protection. Ils n’ont pas de métier, pas de diplôme, ni de CV présentable. » Alors on les oriente vers des boulots de jardinier, d’agriculteur, de maçon, de garçon de café, d’employé, si c’est possible…

Lorsqu’ils sont vraiment en danger de mort, on les convainc de changer d’identité. Mais, lorsqu’ils ont des enfants, cela devient compliqué.  » La seule solution est de leur expliquer que leur papa fait un boulot pour le ministère de l’Intérieur, un boulot dangereux, et qu’il doit être méconnaissable. » On a ainsi vu fleurir des centaines de vraies fausses cartes d’identité où le lieu de naissance indiqué est la Libye (la Libye, autrefois occupée par Mussolini, a un état civil difficilement vérifiable.

Des repentis coûteux

Les repentis posent en fait les problèmes d’une ville de 5.000 habitants : 1 207 « collaborateurs » plus les 3.963 membres de leurs familles, tous transférés hors de Sicile, de Calabre ou de Campanie. Il faut inscrire les enfants à la crèche ou à l’école et les faire vacciner, trouver un avocat, conduire les malades chez le médecin, et même parfois chez un chirurgien qui leur remodèle le visage.

Le Service de Protection est aussi une sorte de service social, une « grande maman », comme l’appellent les repentis, qui s’occupe du quotidien de personnes habituées à un tout autre train de vie. La gestion de cette petite population finit par coûter à la collectivité entre 50 et 60 millions d’euros par an. C’est le prix de leur inestimable contribution à la déconfiture de la Mafia. « Leur apport a servi à battre l’aile militaire de Cosa Nostra, rappelle l’avocat Luigi Li Gotti. En brisant l’omerta, ils nous ont laissé un patrimoine de connaissances inestimable: on sait aujourd’hui pratiquement tout sur le crime organisé. »

Les rapports de la Mafia avec la politique

Ce sont les collaborateurs de la dernière génération qui ont la partie la moins facile. Parce que le climat s’est durci avec l’arrivée de Berlusconi au pouvoir. Les critiques se sont accentuées envers ces « criminels » et ces « délateurs » qu’on devrait laisser « pourrir en prison « plutôt que de leur verser un « véritable salaire », comme l’écrivent les médias berlusconiens. Il est vrai que, n’ayant plus rien à révéler sur le fonctionnement de leur organisation, les « hommes d’honneur » ont abordé un chapitre brûlant : les rapports de la Mafia avec la politique.

Comme Gaspare Spatuzza. Pauvre Spatuzza, qui, en 2010, a osé dénoncer clairement ce qui n’était jusqu’alors qu’un vague soupçon : les relations étroites du président du Conseil italien avec Cosa Nostra. Cela a commencé, dit Spatuzza, à l’époque de l’entrée en politique de Berlusconi, en 1993-1994, quand la Mafia s’est mise à faire exploser des bombes à Rome et à Florence.

Spatuzza raconte que son chef de l’époque, un certain Graviano, lui, parle alors sans ambages : « Berlusconi est une personne sérieuse, c’est notre point de référence, avec son copain et bras droit, le sénateur Marcello Dell’Utri, il a mis le pays dans nos mains. » Et il rappelle que les parrains avaient injecté de l’argent dans l’empire médiatique berlusconien.

Le repenti Grigoli soutient lui en 2011 : « On nous donna l’ordre dès 1994 de voter Berlusconi. » Qui s’étonnera alors que les journaux tombent à bras raccourcis sur ce dernier collabo, titrant « Il parle trop », « Basta les repentis », « Spatuzza, Grigoli, ou l’imagination malade » ? Qui s’étonnera que, malgré ses révélations, Spatuzza se soit vu refuser l’accès au programme de protection des repentis ?

On assiste aujourd’hui en Italie au crépuscule du repentir. Plus rien ni personne n’encourage le mafioso à rompre l’omerta. Au contraire. Le gouvernement a adopté des lois qui favorisent l’opacité des transactions financières et fait donc un cadeau à la Mafia. Même sur le terrain de la lutte contre le crime organisé, Silvio Berlusconi a su placer l’Italie sous sa chape de plomb.

Article écrit par Marcelle Padovani – Le Nouvel Obserbvateur

Camorra voyage au bout des ténèbres

Roberto Saviano, écrivain

Roberto Saviano est un écrivain et journaliste italien. Il s’est rendu célèbre pour avoir décrit précisément les milieux mafieux dans ses écrits et articles, en particulier dans son œuvre Gomorra, dans laquelle il décrit celui de la Camorra napolitaine en mettant ainsi au jour ses structures économiques et territoriales. En raison de l’immense succès dans son pays et à l’étranger de son œuvre Gomorra, il vit maintenant sous protection policière permanente. Par sa position, il est considéré comme un héros national par nombre de ses contemporains, notamment son compatriote Umberto Eco.

Par Roberto Saviano, 14/03/2011

La mafia est encore omniprésente à Naples. Roberto Saviano, l’auteur de Gomorra, a rencontré l’un des parrains repentis de la mafia napolitaine. En exclusivité, il livre au Figaro Magazine le récit de son ascension criminelle et de sa chute. Plus qu’un reportage. Une confession hallucinante.

A Scampia, sous terre, il y a un trésor. Un trésor composé de pierres précieuses: émeraudes, topazes, rubis, lapis-lazulis. Et diamants. Surtout des diamants. Toutes les pierres sont cachées dans des bouteilles en plastique, des petites et des grandes bouteilles de Coca-Cola. La vérité, je déconne pas.»

Face à cette révélation, je reste de marbre. Puis je demande au parrain: «Et il est caché où, ce trésor? -Si je le savais, je le dirais aux magistrats. Mais faut chercher: il y est, au fond d’un trou, quelque part. Parce que moi, je les voyais, de mes yeux vus, les DiLauro, quand ils allaient dans le coin et qu’ils revenaient avec des pierres. Certaines étaient si grosses qu’elles passaient pas par le goulot. Avec les diamants de Paolo DiLauro, on aurait pu recouvrir l’autoroute Naples-Rome.»

L’auteur de ce récit s’appelle Maurizio Prestieri, un parrain de la camorra du quartier Monterosa à Secondigliano, au nord de Naples, un des lieux à plus haute densité crimi nelle du pays et une énorme place de deal. Prestieri était l’un des membres du «directoire», la structure qui gouvernait l’Alliance de Secondigliano, une des alliances criminelles les plus puissantes d’Italie.

«Désormais, les narcotrafiquants italiens achètent surtout des pierres précieuses pour recycler l’argent. Les maisons, les voitures, les villas risquent toujours d’être saisies par la justice. Les billets de banque, on peut les glisser dans une fente, mais au bout d’un moment ils moisissent. Mais les diamants sont éternels.»

Bras droit de Paolo Di Lauro, un autre parrain parmi les plus puissants, en prison lui aussi, Maurizio Prestieri est accusé d’avoir commandité environ 30 meurtres. Mais surtout il est entré dans l’histoire de la criminalité organisée italienne, car il a fait partie des premiers clans à investir massivement le marché de la cocaïne, ayant compris que c’était l’avenir, qu’il suffisait de transformer une drogue d’élite en drogue de masse. Lorsqu’il est arrêté, en juin 2003, Prestieri est un homme riche. Il vit à Marbella avec sa famille, dans un pays qui est la seconde patrie de toutes les organisations criminelles européennes, sinon la première : l’Espagne. Après quatre ans de prison, il décide de façon inattendue de collaborer avec la justice et, à ce jour, ses déclarations se révèlent fiables et véridiques, procès après procès. Son histoire est celle d’une ascension rapide et d’une chute aussi lente que douloureuse. Une histoire dont beaucoup aimeraient qu’elle soit fausse, inventée, tirée d’un roman. Car savoir que tout est vrai a de quoi vous empêcher de dormir la nuit, si l’on respire encore et qu’on est capable d’indignation.

Les assassinats sont le lot quotidien des Napolitains

Maurizio Prestieri fait partie d’une des familles qui ont perdu la guerre de Secondigliano, un affrontement entre clans criminels qui a duré des mois, a fait d’innombrables victimes et a définitivement attiré la lumière des projecteurs sur la camorra napolitaine. Mais quand il commence à parler, les Prestieri sont encore puissants et leur structure économique solide. Après les premières révélations, le clan lui offre 1 million d’euros pour chaque aveu sur lequel il sera prêt à revenir. Une montagne d’argent en échange de son silence. Mais il ne s’interrompt pas. Il va même jusqu’à dénoncer cette tentative de corruption.

Nous nous rencontrons plusieurs fois dans une caserne. Un lieu secret. Horaire indicatif. Je peux arriver bien avant ou bien après lui. A chaque rencontre, Maurizio Prestieri est toujours très élégant, bronzé. Costume rayé gris ou noir, Clarks, montre de marque. Aucun signe de laisser-aller, comme c’est généralement le cas de ceux qui ont perdu leur pouvoir et vivent enfouis comme des rats.

La brutalité des clans augmente avec leurs profits

Il est de ces parrains venus de nulle part : «Avec le premier argent gagné en vendant un peu de drogue, j’ai décidé de faire ce que personne dans mon quartier n’avait jamais fait: voler. Je me fichais de la destination, je voulais juste que ce soit aussi loin de Naples que possible. Et l’endroit le plus loin, pour nous, à Naples, c’est Turin. Quand je suis rentré, tous les habitants du quartier applaudissaient, on aurait dit que j’étais Gagarine, le premier homme dans l’espace. J’étais le premier habitant de Secondigliano à avoir pris l’avion.»

La misère des banlieues devient le moteur, aveugle et emballé, qui fait décoller un clan structuré autour du commerce de la cocaïne. «L’Etat aurait pu nous arrêter tout de suite, mais on est devenus riches et puissants en un rien de temps. L’économie légale a besoin de notre argent sale.» Ces gamins pour qui le vol Naples-Turin a un parfum d’exploit aéronautique ont faim, très faim de reconnaissance.

La brutalité quasi militaire des clans de Secondigliano augmente en même temps que leur habileté à faire des profits. Durant une guerre entre clans, avoir beaucoup d’hommes pour tirer n’est pas qu’une démonstration de force ou un motif de fierté, c’est surtout une question de sécurité. C’est dans ce but qu’a été créée ce qu’on appelle l’Ecole du meurtre, et tous doivent y aller, y compris et surtout les fils des chefs.

Cosimo Di Lauro, fils de Paolo, le chef du cartel criminel de Secondigliano, et prince héritier du clan responsable de la guerre interne, ne savait pas tirer. «Pour en faire un chef, il fallait qu’ils lui fassent commettre au moins un meurtre, explique Prestieri. Et, un jour, ils lui ont fait faire du tir aux pigeons.» Le tir aux pigeons, c’est une cible facile. Désarmée, ignorant qu’elle est dans le viseur. «Picardi était le dealer que les DiLauro avaient choisi d’offrir comme cible à Cosimino. Celui-ci s’approche du dealer qui s’attend à un bonjour, un mot, quelque chose. Et, au lieu de ça, Cosimo sort son pistolet et tire, tire, tire. Mais il l’effleure seulement et l’autre se barre.» A Secondigliano, il était interdit de rappeler cette scène peu glorieuse.

Mais la brutalité va plus loin. Aujourd’hui, explique Prestieri, pour les anciens affiliés du clan Di Lauro qui veulent passer du côté des vainqueurs, les sécessionnistes, il existe une règle simple: «Tu dois tuer quelqu’un de ta famille. Tu en choisis un et tu le butes. C’est le seul moyen pour qu’ils t’acceptent, savoir que tu bluffes pas.» Lorsqu’il parle, Maurizio Prestieri se montre précis, rigoureux. Il vous regarde droit dans les yeux, mais pas en signe de défi. Au contraire. En face de lui, on ressent comme une impression de tristesse. Un tel homme aurait pu aller loin, il a choisi de devenir parrain comme on devient homme d’affaires. Pour la camorra, parrain et homme d’affaires, c’est la même chose.

La Scampia est un sinistre quartier populaire de la banlieue de Naples. La Camorra profite de la misère régnant à Naples pour enroler des hommes de main, notamment des enfants.

En dix ans, Maurizio Prestieri devient l’un des hommes les plus riches du coin et l’un des parrains les plus respectés. Au sommet de son expansion, sa famille gère jusqu’à 5 millions d’euros par mois.

Les juges anti-mafia ont confisqué des dizaines de livres comptables. Des cahiers dans lesquels sont notées les rentrées et les sorties d’argent correspondant aux diverses places de deal. Des carnets où les affiliés inscrivent chaque jour ce qu’ils dépensent. Comme un épicier, qui ouvre son livre, y note le nom des débiteurs, ce qu’il dépense et ce qu’il gagne, voilà ce que font les hommes de Prestieri. Dans ces centaines de pages, on trouve des listes inquiétantes. Et ce qui est troublant, c’est leur absolue normalité. On y trouve le montant des factures, les dépenses liées aux véhicules, à l’entretien des planques et à celui des appartements. Et puis les dépenses notées «Coups», c’est-à-dire les coups de feu, «Enterrement Federico», les funérailles des affiliés tués, jusqu’aux achats de survêtements: lorsqu’un tueur a fait son travail, il doit se débarrasser de sa tenue. Les abréviations curieuses ne manquent pas, tels ME ou FU, respectivement pour MERDE et FUMIER: il s’agit de l’argent versé chaque mois à des policiers pour éviter contrôles et arrestations.

Pour l’exemple, ils en viennent jusqu’à tuer la mère d’un rival

Adolescent, Maurizio n’était pas destiné à devenir parrain. Compte tenu de ses talents d’entrepreneur, peut-être aurait-il pu être l’investisseur du clan. Les chefs de sa famille étaient son frère Rosario, mais surtout l’aîné, Raffaele. Charismatique et flegmatique, il jouissait de davantage de confiance qu’un parent, de la part de Paolo Di Lauro, dit «Ciruzzo ‘o milionario». Mais, un jour, les Prestieri se retrouvent entraînés dans une guerre contre un chef de zone, Antonio Ruocco dit «Capaceccia». Une des guerres entre clans les plus féroces qu’on ait vues sur le territoire italien. Au cours d’une série d’exécutions, des dizaines d’hommes des deux camps meurent, jusqu’au 18 mai 1992, quand Ruocco se présente avec un commando de huit hommes au café Fulmine de Secondigliano: armés de mitraillettes, de pistolets, de fusils à pompe et d’une grenade, ils tuent cinq hommes. Parmi eux se trouve Raffaele, le frère aîné de Maurizio, le chef. Il y a aussi Rosario, l’autre frère. Ciruzzo ‘o milionnario perd son sang-froid et ordonne une exécution que les règles mafieuses interdisent: tuer la mère de Ruocco. «Les clans de toute l’Italie ont fait savoir qu’ils n’étaient pas d’accord, mais Paolo Di Lauro leur a répondu: « C’est comme ça que je fais la guerre. »»

Prestieri devient alors chef. «On mettait la main sur tout. Restaurants, cafés, hôtels, appartements un peu partout dans le monde. Usines, commerces, coke, marchés publics, politique, c’est ainsi qu’on gouverne la vie des gens.» La politique ? Je pose la question. «Bien sûr. Ces histoires peuvent sembler incroyables, mais c’est juste la réalité de tous les jours…»

Prestieri revient au présent et se dit fier d’avoir tenu ses enfants hors de ce monde fait de menaces et de peur.

Je pose une dernière question, celle qu’on pose toujours aux anciens criminels à la télévision. En riant, j’imite les journalistes de la télé: «Que diriez-vous à un jeune qui veut devenir camorriste?» Prestieri rit lui aussi, mais jaune: «Je n’ai rien à enseigner à personne. Il y a tellement de raisons pour lesquelles on devient camorriste et, parmi elles, la misère n’est souvent qu’un alibi. J’ai ma vie, ma tragédie, mes désastres, ma famille à défendre, mes fautes à expier. Je suis juste heureux d’une chose, que mes enfants fassent des études, loin de ce monde. Des gens bien. La seule chose propre de ma vie.»

Traduit de l’italien par Vincent Raynaud.

Encore une petite phrase de trop pour Silvio Berlusconi

Le «Cavaliere» aurait conseillé à un témoin gênant impliqué dans l’une des affaires le concernant de rester à l’étranger.

Cerné par les magistrats, affaibli par la crise économique qui a contraint son exécutif à une austérité sans précédent, Silvio Berlusconi va-t-il devoir jeter l’éponge? Après la publication hier matin de nouvelles écoutes téléphoniques embarrassantes pour le chef du gouvernement italien, cette question est sur toutes les lèvres.

Les nouvelles révélations sont liées à l’arrestation de Giampaolo Tarantini impliqué dans un scandale de prostitution touchant Silvio Berlusconi, selon les magistrats italiens. L’ex-entrepreneur est accusé d’avoir extorqué 600 000 francs suisses au Cavaliere pour éviter un déballage public. Ce dossier met aussi en cause l’éditeur du quotidien socialiste L’Avanti. Soupçonné d’avoir servi d’intermédiaire dans ce paiement, Valer Lavitola s’est enfui au Pérou pour échapper au mandat d’arrêt lancé par les magistrats. Durant une conversation enregistrée par les enquêteurs, Silvio Berlusconi lui aurait conseillé de «rester à l’étranger tant que durera l’enquête». Mardi matin d’ailleurs, le chef du gouvernement italien sera entendu à titre de témoin par les magistrats. Mais entre-temps, de nouvelles écoutes pourraient être publiées et accélérer la tournure des événements.

Du coup, la marge de manœuvre de Silvio Berlusconi est étroite. D’autant que ses anciens proches et aussi une partie de son entourage selon une source anonyme, multiplient les pressions pour obtenir sa démission. Durant un entretien publié jeudi matin par le quotidien La Repubblica, le président de la commission antimafia Giuseppe Pisanu a réclamé son retrait immédiat de la scène politique. En parallèle, une pétition d’une teneur identique circulait parmi les sénateurs. Un document qui a déjà obtenu l’adhésion de nombreux hommes politiques et d’une partie de la classe industrielle interpellée par les auteurs du texte.

Tractations

Du coup, l’étau se resserre. Hier matin, Rocco Buttiglione, centriste et ancien ministre de Silvio Berlusconi en 2001 a proposé «un échange» au président du Conseil. L’idée, évoquée en coulisses il y a quelques mois par des politiciens de droite comme de gauche, est celle d’un sauf-conduit lui garantissant l’immunité sur le plan pénal.

Tandis que la classe politique sort finalement du bois, les industriels expriment eux aussi leur malaise en posant carrément un ultimatum au chef du gouvernement italien. Hier soir, la patronne des patrons (Confindustria) a réclamé la mise en place d’un plan pour relancer la croissance en pleine déprime. «Le gouvernement doit soit mettre rapidement en place une opération de grande envergure garantissant des effets sur le long terme, soit tirer les conséquences de son échec», a déclaré Emma Marcegaglia.

Le jugement des marchés

Dans cette difficile partie d’échecs qui vient tout juste de commencer, les marchés vont jouer un rôle important. Ils vont devoir en effet juger les effets du plan de rigueur de 55 milliards de francs suisses qui sera approuvé par le Parlement d’ici jeudi prochain pour permettre à la péninsule de cibler le déficit zéro d’ici 2013. Et en cas de mauvaise note, l’avenir du gouvernement Berlusconi donc du Cavaliere sera immédiatement remis en question.

par Alexandra Bakchine Rome | 10.09.2011

« Les mafieux ont tâché les rues de la Sicile du sang des journalistes »

En Italie, enquêter sur la mafia est une activité à haut risque. Lirio Abbate, 41 ans, correspondant à Palerme, en Sicile, de l’agence de presse Ansa, s’est spécialisé dans les enquêtes sur le crime organisé et ses collusions avec le monde politique. Au péril de sa vie.

La Camorra à Naples, la ’Ndrangheta en Calabre, Cosa Nostra en Sicile et Sacra Corona Unita dans les Pouilles, les quatre principales mafias du sud du pays n’hésitent pas à menacer de mort ceux qui révèlent au grand jour leurs agissements criminels. Au total, une dizaine de journalistes travaillent sous protection policière. Intimidations, lettres anonymes, pneus crevés, voitures rayées s’y comptent par centaines.

En septembre 2007, Lirio Abbate a échappé à une tentative d’attentat après qu’une bombe a été découverte sous sa voiture, en bas de chez lui. Un mois plus tard, un chef mafieux l’a menacé en public, lors d’un procès. Il poursuit aujourd’hui son travail, malgré les intimidations, et deux gardes du corps l’accompagnent partout.

Interview :

Lors d’une précédente rencontre, il y a quelques mois, vous nous aviez dit que vous seriez peut-être forcé de quitter la Sicile un jour. Pourtant, vous êtes toujours là.

Tant que l’État m’accordera sa protection, je continuerai à travailler ici, en Sicile. D’abord parce que l’agence Ansa me permet de suivre les plus importantes enquêtes judiciaires en cours dans les trois régions du Sud italien : la Sicile, la Calabre et la Campanie. C’est là que les mafias sont les plus puissantes et que les collusions entre mafieux et politiques sont les plus agissantes. L’information y est malheureusement insuffisante. Et il ne faut pas oublier que, dans le sud de l’Italie, certains médias sont dirigés par des personnes qui, accusées de complicité avec des organisations mafieuses, font l’objet d’enquêtes judiciaires. La mafia recycle aussi de l’argent sale dans le milieu de la presse et de l’édition, s’offrant par la même occasion la possibilité de contrôler l’information.

Comment êtes-vous devenu un spécialiste de la mafia ? Vous êtes peu nombreux en Italie à travailler uniquement sur cette question ?

J’ai commencé à m’intéresser à la mafia en 1990. J’avais 19 ans. J’ai appris à me familiariser avec cet univers en fréquentant les tribunaux et les bureaux des magistrats. Francesco La Licata, correspondant du quotidien national La Stampa, grand connaisseur de Cosa Nostra et ami du juge Giovanni Falcone, a été un vrai guide pour moi. Mon « maître de mafia » en quelque sorte.

Vous avez été victime d’une tentative d’attentat en septembre 2007, mais c’est surtout lors du procès du chef mafieux Leoluca Bagarella que vous avez pris au sérieux les menaces qui pesaient sur vous ? Que s’est-il passé lors de ce procès ?

Le visage de la mafia est réapparu dans ma vie, plus menaçant et plus tangible que jamais, un matin d’octobre, dans une prison à haute sécurité. Le big boss Leoluca Bagarella, accusé d’être à l’origine de centaines d’assassinats, a demandé et obtenu la parole à la fin d’un procès intenté contre lui. Il m’a alors accusé directement et publiquement. Il savait que j’étais l’auteur d’une dépêche qui le concernait. Or, je continue à me demander comment un détenu, placé en isolement dans une prison à haute sécurité, a pu savoir qu’une information reprise par l’ensemble des médias avait d’abord été diffusée par l’agence Ansa. Et, surtout, comment savait-il que j’en étais l’auteur ? Cela reste un mystère sur lequel j’invite les magistrats à se pencher. Bagarella, dont l’intervention était retransmise en vidéoconférence, a évoqué « l’homme de l’Ansa de Palerme » et pointé directement son doigt sur moi. Bagarella, le chef mafieux de Corleone, le beau-frère de Totò Riina, l’homme qui a organisé tant de massacres, est sorti de l’ombre pour me menacer ouvertement.

« Les chefs mafieux se nourrissent du mythe qu’ils incarnent. Cela vaut pour de simples tueurs à gages. Pendant leur procès, ils chantent leurs propres louanges. »

La presse italienne regorge d’informations sur la mafia, pourtant celle-ci ne s’en prend pas systématiquement aux journalistes. Qu’est ce qui déclenche, à un moment donné, les représailles ?

Les chefs mafieux se nourrissent du mythe qu’ils incarnent. Cela vaut pour de simples tueurs à gages. Pendant leurs procès, ils chantent leurs propres louanges et se vantent de leurs agissements criminels. Mais si quelqu’un dévoile leurs contacts ou leurs complices dans la prétendue « bonne société », ou établit la liste de leurs biens et de leurs richesses, alors là ils se fâchent vraiment et cherchent à se venger. C’est aussi un signe de peur et d’inquiétude de leur part. Les clans sont épuisés par les enquêtes des magistrats et affaiblis par des condamnations à la réclusion perpétuelle ou les saisies de biens.

Dans le livre « I Complici », que j’ai écrit avec mon confrère Peter Gomez, nous dévoilons cette mécanique. Nous n’avons rien voulu taire, surtout pas les noms des personnes concernées. Les hommes politiques italiens n’en ont visiblement tiré aucun enseignement. Ceux qui ont trempé dans des histoires mafieuses continuent de se présenter aux élections. Les seuls qui ont réagi après la publication du livre sont les mafieux : les menaces dont j’ai fait l’objet reflètent en quelque sorte la réalité du milieu criminel italien.

Pourquoi refont-elles surface aujourd’hui ? La situation semblait s’être calmée depuis la période noire des assassinats politiques, au début des années 1990.

Il ne faut pas oublier que, pendant des décennies, les mafieux ont taché les rues de la Sicile du sang d’hommes politiques, de syndicalistes, de magistrats, de prêtres et de journalistes. Des hommes et des femmes ont été tués parce qu’ils ont osé jeter un œil indiscret sur leur business. Et puis, c’est vrai, les choses ont paru se calmer, tomber dans l’oubli.

Mais récemment, les journalistes ont enfin commencé à se demander pourquoi les collusions étaient si étroites entre organisations criminelles et société civile. Pourquoi des hommes politiques, mais aussi des médecins et des représentants de plusieurs catégories professionnelles avaient des liens étroits avec la mafia. Les mafieux ont alors recommencé à se faire entendre, parfois même à se montrer publiquement avec l’effronterie qui les caractérise. Et les menaces de mort, les intimidations ont repris. L’attentat en bas de chez moi a été organisé pour me tuer.

« Les campagnes médiatiques orchestrées par les mafias ne sont possibles que grâce à la collaboration de journalistes complaisants, complices. »

Quelle est la limite à ne pas franchir lorsqu’on travaille sur le crime organisé ? Peut-on dire sans risque d’une personne qu’elle a des collusions avec la mafia ?

Nous avons le devoir d’informer les citoyens sur ceux qui administrent les affaires publiques, siègent au Parlement et votent les lois de notre pays. Documents en main, le journaliste dispose d’une marge de manœuvre énorme par rapport aux magistrats ou aux enquêteurs. Ces derniers ne peuvent agir que si des lois ont été violées. Or, très souvent, il est difficile d’obtenir une preuve contre quelqu’un. Quand un homme politique partage son déjeuner ou son dîner avec un chef mafieux, il ne commet aucun délit. Mais un journaliste qui le découvre a le droit de le raconter.

Le problème est que tous les journalistes en Italie ne partagent pas les mêmes convictions. Des retranscriptions d’écoutes administratives de conversations entre des mafieux ont révélé les stratégies d’encerclement mises au point par la Camorra et Cosa Nostra. Les mafias orchestrent de véritables campagnes médiatiques pour lutter contre les lois qui pourraient leur nuire, pour dénigrer les magistrats ou les enquêteurs qui s’en prennent à leurs activités. Or, ces campagnes ne sont possibles que grâce à la collaboration de journalistes complaisants, complices, voire amis des boss mafieux.

Vous avez été victime d’une tentative d’attentat, mais la mafia utilise-t-elle d’autres moyens plus discrets pour faire taire les journalistes ?

Ceux qui comptent vraiment, contrôlent souvent une partie de l’économie d’une ville ou d’une région. Lorsqu’un journal ose dénoncer leurs agissements, il prend le risque de perdre le soutien des entreprises qui achètent de la publicité dans ses colonnes. Un directeur de média courageux peut vite se retrouver au bord de la faillite.

À la différence d’autres confrères menacés dans la région, vous travaillez pour une agence de presse mondialement connue. Est-ce une protection supplémentaire ?

Bien sûr. En travaillant pour une agence, on n’est pas connu du grand public puisqu’on ne signe pas ses papiers. Même si les menaces proférées par Bagarella et le fait qu’il connaisse mon identité montrent que cette protection est relative.

Les journalistes siciliens sont-ils solidaires ?

Le syndicat local des journalistes est présent. Si tous n’apprécient pas mon travail, une majorité de confrères sont heureusement solidaires des journalistes intègres. Et ils sont nombreux dans ce cas en Sicile.

Comment faites-vous pour continuer à recueillir des informations sur un sujet aussi délicat que le crime organisé en étant accompagné en permanence de gardes du corps ?

Je trouve toujours une manière de contacter mes sources. Après un an et demi de protection policière, j’ai appris beaucoup de choses et peut-être que lorsque je n’aurai plus besoin d’une escorte, je pourrai écrire un manuel pour mes confrères qui vivront une situation similaire. Je pourrai intituler ce livre « Comment réussir à publier des scoops malgré une escorte ».

Vous avez une famille, comment vit-elle cette situation ?

Pas bien, mais je ne veux pas trop en parler.

Pourquoi continuez-vous ?

Je suis têtu. Je veux aller au fond des choses, ne pas me déclarer vaincu. Et puis, eux, je ne veux pas les laisser tranquilles.

Source : interview par Silvia Benedetti et Jean-François Julliard (2008)

Mafia : plus de 2500 victimes en dix ans, 37 enfants tués !

Au cours des dix dernières années il y a eu 2500 victimes de la mafia en Italie. Des gens qui s’opposaient aux projets criminels des organisations du crime.

Parmi ces décès, 155 personnes ont été tuée tout simplement parce qu’ils étaient au mauvais endroit, au mauvais moment. Ou tout simplement « coupable » d’avoir vu ou entendu des choses qu’ils ne devaient pas entendre. Et parmi eux, on dénombre 37 enfants et adolescents, victimes innocentes, qui ont eu le malheur de se retrouver sans le savoir à proximité des tueurs de la Mafia et de leurs cibles.

Ce nombre est fourni par l’association Libera (Association contre les mafias créée en 1995), dont le leader – le père Don Luigi Ciotti – appelle à l’arrêt du « carnage de la mafia ».

Libera fondée en 1995 regroupe 1200 associations diverses. Des coopératives,  des autorités locales, des écoles et des groupes. L’association s’occupe de manière efficace de la production alimentaire agricoles et biologiques des terres confisquées aux mafieux par l’Etat. Cette initiative permet d’offrir des emplois dans des régions largement touchées par le chômage.

Selon Libera, la confiscation des biens (en Italie, sur environ 6500 bâtiments saisis aux mafieux ces dernières années, moins de la moitié sont attribués à des groupes à vocation sociale ou à des organisations de Libera. Le fondateur Don Ciotti dénonce du nombre de procédure bureaucratique excessives et trop longues.

Source : repubblica.it – traduction C. Lovis

Le Général Carlo Alberto Dalla Chiesa

Le charismatique général jouissait d’une grande considération parmi ses hommes qui lui vouaient une loyauté sans faille. À plusieurs reprises au cours de sa carrière, il démontra un aspect admirable de son tempérament en allant se promener en uniforme, seul et sans escorte, entre la Scala de Milan et la place du Dôme pour prouver aux transalpins que la ville n’était pas aux mains des terroristes. Pourtant, il était l’une des personnalités les plus exposées. Cela n’avait rien d’un défi personnel, bien au contraire. Le général était un militaire cohérent pour qui les beaux discours devaient s’associer aux actes. Comment pouvait-il demander aux Italiens de cesser d’avoir peur du terrorisme si lui-même n’osait pas mettre le nez dehors ?
Il décida de défier Cosa Nostra sur ses propres terres. Contre toute attente, dès son arrivée à l’aéroport de Palerme, Dalla Chiesa se rendit à la préfecture en taxi, sans la moindre escorte. Ce choix lui sera d’ailleurs reproché après sa mort.

Une fois en place et à plusieurs reprises, il n’hésita pas à se déplacer dans la capitale en autobus. Et par un beau matin, chose encore plus impensable, il se présenta seul en plein marché aux poissons, reconnu pour être le quartier  général de la Mafia. Ce geste symbolique avait plusieurs significations. En premier lieu, il prouvait à ses ennemis qu’il ne les craignait pas. En second lieu, il signifiait aux Siciliens que l’État était de retour avec la ferme intention de reconquérir la confiance des honnêtes gens.

Extrait du livre : les hommes de l’antimafia