25 ans déjà…

Giovanni Falcone

Le 23 mai 1992, Giovanni Falcone, le juge antimafia est assassiné en compagnie de son épouse et de trois membres de son escorte. Le magistrat, véritable légende de la lutte contre le crime organisé n’avait aucune chance de s’en sortir. Sous les ordres de Toto Riina, un commando de mafiosi avaient placés 500 kg de TNT dans un conduit d’évacuation des eaux situé sous l’autoroute. Voici le déroulement de l’attentat.   

À 17h48 :
l’avion des Services secrets italien atterrit à l’aéroport de Punta Raisi. Giovanni Falcone qui est alors l’homme le plus menacé d’Italie à la suite d’un contrat de la mafia sur sa tête prenait toutes les précautions possibles. Il annonçait jamais à l’avance ses voyages, changeait constamment d’itinéraire et d’horaire et ne voyageait jamais sur des lignes officielles.

Giovanni Falcone avec son escorte
Giovanni Falcone arrive avec sa femme et son escorte à l’aéroport de Punta Raisi, en Sicile.

À 17h50,
Le juge Giovanni Falcone monte dans une voiture blindée, une Fiat Croma blanche. Son fidèle garde du corps, Giuseppe Costanza, accepte de s’asseoir à l’arrière pour laisser le volant au magistrat qui adorait conduire. Son épouse, Francesca Morvillo, magistrate également, prend place sur le siège passager.

Vito Schifani, Antonio Montinaro et Rocco Di Cillo, 3 gardes du corps expérimentés qui ne lâchent pas Falcone d’une semelle prennent place dans une Fiat blindée marron. Leur mission sera d’ouvrir la route au convoi.

Dans la 3ème voiture, une Fiat blindée bleue, Paolo Capuzzo, Gaspare Cervello et Angelo Corbo, trois autres policiers de l’escorte seront chargés de fermer le convoi en empêchant tout dépassement.

Convoi du 23 mai 1992
Convoi du 23 mai 1992

À 17h58 :

Le convoi arrive à la hauteur de Capaci. Sur une colline qui se trouve à plusieurs centaines de mètres, Giovanni Brusca, le chef du commando appuie sur le bouton d’une télécommande à distance au moment où la première voiture passe à la hauteur d’un vieux frigo que les mafiosi ont placé comme repère au bord de l’autoroute.

Le dernier trajet du Juge Falcone
Le dernier trajet du Juge Falcone
Les assassins sont dissimulés sur une colline avec une vue imprenable sur l'autoroute
Les assassins sont dissimulés sur une colline avec une vue imprenable sur l’autoroute

À 17h59 :
Dans la première voiture, Vito Schifani, Antonio Montinaro et Rocco Di Cillo sont tués sur le coup par l’effroyable explosion.

Rocco Di Cillo 1962-1992
Rocco Di Cillo 1962-92
Antonio Montinaro 1962-1992
Antonio Montinaro 1962- 92
Vito Schifani 1965-1992
Vito Schifani 1965-92
La Fiat occupée par les 3 agents de l'escorte après l'explosion
La Fiat occupée par les 3 agents de l’escorte après l’explosion.

À 17h59 :

Giuseppe Costanza
Giuseppe Costanza, garde du corps miraculé

La seconde voiture n’est pas atteinte de plein fouet par l’explosion, mais termine sa course accidentée dans l’énorme cratère qui s’est ouvert sur l’autoroute. Le juge Giovanni Falcone grièvement blessé est transporté à l’hôpital dans un état désespéré. Il succombe dans les bras de son ami Paolo Borsellino. Sa femme, Francesca Morvillo est mortellement blessée et rend son dernier souffle quelques minutes après l’explosion. Sur la plage arrière, le garde du corps Giuseppe Costanza qui était à la place normalement réservée à Falcone va survivre miraculeusement. Dans la dernière voiture, les 3 agents qui fermaient la route vont s’en sortir malgré leurs blessures.

Voiture de Giovanni Falcone
La voiture blindée occupée par Giovanni Falcone, sa femme et son garde du corps

IMPRESSIONNANT !

Des experts en explosifs ont reconstitué l’attentat de Capaci pour le dossier du procès. Ils ont installés une quantité de TNT similaire et reconstitué un bout de l’autoroute où à eu lieu l’attentat.

http://video.espresso.repubblica.it/tutti-i-video/capaci-la-ricostruzione-della-strage/590

Quelques photos personnelles des lieux de la tragédie.

Capaci
Le cratère de l’explosion, à Capaci

message importantNOTE :
Giovanni PAPARCURI, chauffeur miraculé qui fut grièvement blessé lors de l’attentat à la voiture piégée qui coûta la vie au magistrat Rocco Chinnici, me faisait remarquer que lors de l’attentat qui tua le Juge Falcone, des fonctionnaires et des citoyens ordinaires de la société civile ne sont pas morts, mais ont été blessés. Certains grièvement. S’ils ont survécu à l’explosion, leur âme et leur vie demeurent à jamais meurtries par ce lâche attentat de Cosa Nostra. Trop souvent, lors des commémorations, on se focalise sur les victimes décédées en omettant par inadvertance la souffrance de ceux qui restent…

Voici les autres victimes de l’attentat du 23 mai 1992

  • CAPUZZA Paolo
  • CERVELLO Gaspare
  • CORBO Angelo
  • COSTANZA Giuseppe
  • FERRO Vincenzo
  • GABRIEL Eberhard
  • GABRIEL Eva
  • IENNA SPANO’ Pietra
  • MASTROLIA Oronzo

Merci à Giovanni PAPARCURI

2015 © C. Lovis, les hommes de l’antimafia

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Souvenir de Giovanni Falcone

Giovanni Falcone
Giovanni Falcone

Le 23 mai 1992, Giovanni Falcone, le juge antimafia est assassiné en compagnie de son épouse et de trois membres de son escorte. Le magistrat, véritable légende de la lutte contre le crime organisé n’avait aucune chance de s’en sortir. Sous les ordres de Toto Riina, un commando de mafiosi avaient placés 500 kg de TNT dans un conduit d’évacuation des eaux situé sous l’autoroute. Voici le déroulement de l’attentat.   

À 17h48 :
l’avion des Services secrets italien atterrit à l’aéroport de Punta Raisi. Giovanni Falcone qui est alors l’homme le plus menacé d’Italie à la suite d’un contrat de la mafia sur sa tête prenait toutes les précautions possibles. Il annonçait jamais à l’avance ses voyages, changeait constamment d’itinéraire et d’horaire et ne voyageait jamais sur des lignes officielles.

Giovanni Falcone avec son escorte
Giovanni Falcone arrive avec sa femme et son escorte à l’aéroport de Punta Raisi, en Sicile.

À 17h50,
Le juge Giovanni Falcone monte dans une voiture blindée, une Fiat Croma blanche. Son fidèle garde du corps, Giuseppe Costanza, accepte de s’asseoir à l’arrière pour laisser le volant au magistrat qui adorait conduire. Son épouse, Francesca Morvillo, magistrate également, prend place sur le siège passager.

Vito Schifani, Antonio Montinaro et Rocco Di Cillo, 3 gardes du corps expérimentés qui ne lâchent pas Falcone d’une semelle prennent place dans une Fiat blindée marron. Leur mission sera d’ouvrir la route au convoi.

Dans la 3ème voiture, une Fiat blindée bleue, Paolo Capuzzo, Gaspare Cervello et Angelo Corbo, trois autres policiers de l’escorte seront chargés de fermer le convoi en empêchant tout dépassement.

Convoi du 23 mai 1992
Convoi du 23 mai 1992

À 17h58 :

Le convoi arrive à la hauteur de Capaci. Sur une colline qui se trouve à plusieurs centaines de mètres, Giovanni Brusca, le chef du commando appuie sur le bouton d’une télécommande à distance au moment où la première voiture passe à la hauteur d’un vieux frigo que les mafiosi ont placé comme repère au bord de l’autoroute.

Le dernier trajet du Juge Falcone
Le dernier trajet du Juge Falcone
Les assassins sont dissimulés sur une colline avec une vue imprenable sur l'autoroute
Les assassins sont dissimulés sur une colline avec une vue imprenable sur l’autoroute

À 17h59 :
Dans la première voiture, Vito Schifani, Antonio Montinaro et Rocco Di Cillo sont tués sur le coup par l’effroyable explosion.

Rocco Di Cillo 1962-1992
Rocco Di Cillo 1962-92
Antonio Montinaro 1962-1992
Antonio Montinaro 1962- 92
Vito Schifani 1965-1992
Vito Schifani 1965-92
La Fiat occupée par les 3 agents de l'escorte après l'explosion
La Fiat occupée par les 3 agents de l’escorte après l’explosion.

À 17h59 :

Giuseppe Costanza
Giuseppe Costanza, garde du corps miraculé

La seconde voiture n’est pas atteinte de plein fouet par l’explosion, mais termine sa course accidentée dans l’énorme cratère qui s’est ouvert sur l’autoroute. Le juge Giovanni Falcone grièvement blessé est transporté à l’hôpital dans un état désespéré. Il succombe dans les bras de son ami Paolo Borsellino. Sa femme, Francesca Morvillo est mortellement blessée et rend son dernier souffle quelques minutes après l’explosion. Sur la plage arrière, le garde du corps Giuseppe Costanza qui était à la place normalement réservée à Falcone va survivre miraculeusement. Dans la dernière voiture, les 3 agents qui fermaient la route vont s’en sortir malgré leurs blessures.

Voiture de Giovanni Falcone
La voiture blindée occupée par Giovanni Falcone, sa femme et son garde du corps

IMPRESSIONNANT !

Des experts en explosifs ont reconstitué l’attentat de Capaci pour le dossier du procès. Ils ont installés une quantité de TNT similaire et reconstitué un bout de l’autoroute où à eu lieu l’attentat.

http://video.espresso.repubblica.it/tutti-i-video/capaci-la-ricostruzione-della-strage/590

Quelques photos personnelles des lieux de la tragédie.

Capaci
Le cratère de l’explosion, à Capaci

message importantNOTE :
Giovanni PAPARCURI, chauffeur miraculé qui fut grièvement blessé lors de l’attentat à la voiture piégée qui coûta la vie au magistrat Rocco Chinnici, me faisait remarquer que lors de l’attentat qui tua le Juge Falcone, des fonctionnaires et des citoyens ordinaires de la société civile ne sont pas morts, mais ont été blessés. Certains grièvement. S’ils ont survécu à l’explosion, leur âme et leur vie demeurent à jamais meurtries par ce lâche attentat de Cosa Nostra. Trop souvent, lors des commémorations, on se focalise sur les victimes décédées en omettant par inadvertance la souffrance de ceux qui restent…

Voici les autres victimes de l’attentat du 23 mai 1992

  • CAPUZZA Paolo
  • CERVELLO Gaspare
  • CORBO Angelo
  • COSTANZA Giuseppe
  • FERRO Vincenzo
  • GABRIEL Eberhard
  • GABRIEL Eva
  • IENNA SPANO’ Pietra
  • MASTROLIA Oronzo

Merci à Giovanni PAPARCURI

2015 © C. Lovis, les hommes de l’antimafia

Crédit photographique Franco Zecchin

Assaut sur Palerme

Les parachutistes investissent le fief d’un superparrain. A Palerme, la guerre contre la Mafia est officiellement déclarée. Mais « l’honorable société » reste bien ancrée dans la culture sicilienne.

CiacullihISTOIRE-DE-LA-MAFIA est un petit village agricole posé sur les collines de la Conca d’oro, la Conque d’or, qui dominent la baie de Palerme. C’est encore l’époque de la cueillette des mandarines, et tout était tranquille, en ce dimanche matin, quand les parachutistes sont arrivés. Ils étaient plusieurs centaines, largués d’hélicoptères, armés de fusils d’assaut, appuyés par l’armée de terre, les carabiniers et les chiens policiers.

Ils ont bouclé le village et ont pénétré dans une grande maison rose, la plus belle du coin. Ici habitaient les frères Greco. Michèle, l’aîné, surnommé « le Pape », et Salvatore, « le Sénateur ». Don Tommaso Buscetta, la première « balance » de la longue histoire de la Mafia sicilienne, avait désigné Michèle comme le superparrain de Palerme. On l’accuse d’avoir commandité, en septembre 1982, l’assassinat du général Alberto dalla Chiesa, qui venait d’être nommé préfet de Palerme pour lutter contre la Mafia. Le Pape et le Sénateur ont préféré lever le pied. Ils sont « en fuite » depuis deux ans. Mais la police est sûre qu’ils sont toujours quelque part dans l’île.

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Michele Greco était surnommé « Le Pape » pour sa propension à dire constamment des passages de la bible.

Quand ils sont entrés dans la maison rose, les parachutistes ont découvert une trappe sous le grand tapis du salon. Elle menait, à travers un dédale de galeries et de salles, à des catacombes, où traînaient encore des vivres et des armes. Mais de Greco, point.

Est-ce vraiment étonnant ? Héritiers de la grande tradition, les Greco règnent sur Ciaculli en seigneurs. Dans un champ de mandariniers, une vieille femme en noir s’active à la cueillette. Le Greco? Elle se dresse, raide et théâtrale : « Un homme de bien. » Les meurtres ? « Même si c’était vrai, mon devoir serait de l’aider de toutes mes forces. Mais que peut un ver de terre comme moi pour aider un aigle ? » Et elle termine son discours les deux mains en coupe, en un geste clair : « Et lui, au moins, il en a ! » Les autres cueilleurs, Antonio et Salvio, opinent. Le Pape a toujours été « juste et bon », et s’il a détourné quelques subventions, après tout, « c’est bien parce qu’il est plus fort que les autres ». Rien à dire.

Quelque chose quand même s’est cassé au royaume de la Mafia. Voir ainsi l’armée investir le fief des Greco est un signe. Palerme n’est plus Palerme. Plus tout à fait. Chaque jour, à la même heure, les sirènes de la police hurlent via Nortabartolo, l’une des grandes artères de la capitale. Des policiers en gilet pare-balles, pistolet-mitrailleur au poing, prennent position sur le trottoir, protégeant un petit homme barbu qui s’engouffre dans un immeuble. Le juge Giovanni Falcone, spécialement chargé de briser la Mafia sicilienne, rentre chez lui.

La vie n’est pas facile pour le magistrat, entre son bureau bunker, son escorte armée, sa voiture blindée et son appartement fortifié. Mais ces précautions s’expliquent : depuis 1979, on a ramassé 600 cadavres dans les rues de la ville, déchiquetés dans l’explosion de leur voiture piégée, exécutés au fusil de chasse à canon scié – la « lupara » — ou au fusil d’assaut kalachnikov. Sans compter ceux qui ont disparu au fond de la mer, coulés dans le béton, méthode classique dite de la « lupara bianca ».

Falcone & Borsellino
Falcone & Borsellino

Artisan de l’opération Saint-Michel (366 inculpations, l’automne dernier), le juge Falcone, qui prépare avec ses collègues une nouvelle charrette, affirme pourtant : « Arrêter, condamner ne servira à rien, si nous ne parvenons pas à éradiquer le système mafieux qui gangrène la ville. » Et ça, c’est une autre histoire.

« L’esprit mafieux, c’est comme l’air qu’on respire. C’est une culture que les étrangers ne peuvent pas comprendre », explique Angelo, Sicilien pure race, en avalant un foccace, redoutable sandwich palermitain garni de tripes de vache recouvertes de fromage. Le bistrot est situé dans la Vucceria. Comme tout le centre historique de Palerme, le quartier n’est plus qu’une splendeur en décomposition: ruelles inondées, poubelles éventrées, lambeaux d’églises baroques, chicots de palais normands qui s’effondrent dans l’indifférence générale.

« Prenez notre marchand de foccace, poursuit Angelo. Il ne lui viendrait pas à l’idée de payer des impôts. C’est une notion qui le dépasse. L’Etat, la municipalité n’ont aucune réalité pour lui. En revanche, il paie sa dîme au petit racketteur du coin pour que son échoppe ne soit pas plastiquée. Ça, c’est un rapport concret qu’il comprend et qu’il trouve honnête. »

L’ordre mafieux est la seule loi de Palerme. Le racketteur local dépend d’une organisation criminelle qui contrôle le quartier et qui met se tueurs — les  » killers  » — à la disposition des familles « respectables »: notables, entrepreneurs, industriels de l’héroïne, etc. A ces derniers d’intimider ou d’acheter le personnel politique ou administratif pour que les affaires continuent de marcher. Les honnêtes gens n’ont qu’à subir ou se ranger. C’est ainsi.

Le repenti Tommaso Buscetta
Le repenti Tommaso Buscetta

Grâce aux révélations de Buscetta on a « découvert » que l’ancien main de Palerme, Vito Ciancimino, avait caché des sommes aussi fabuleuses que frauduleuses au Canada. Que les cousins Salvo, exploitants agricoles, businessmen et fermiers généraux (l’Italie a encore des collecteurs d’impôts privés), avaient bâti leur fortune sur le détournement de l’argent public et les spéculations scandaleuses sur l’immobilier. Main basse sur la ville.

La population de Palerme a triplé dans les années 60, et les « familles » se sont entretuées pour obtenir l’adjudication des travaux de construction. « Généralement, explique l’architecte Michelangelo Salamone, cela se passe ainsi : la famille qui l’emporte triple le prix du devis, empoche une part du budget, en consacre une autre à rétribuer complices et hommes de main. » Dans ces conditions, les réalisations sont ce qu’elles sont. La banlieue populaire n’est qu’un hachis de constructions calamiteuses. L’aéroport, construit devant une colline, est un des plus dangereux du monde. Le centre historique pourrit sur pied en attendant que les « familles » se soient mises d’accord pour se partager le budget de 1500 milliards de lires voté depuis des années pour sa réhabilitation.

Trop d’argent, trop de rivalités…

Mais, depuis une dizaine d’années, la Mafia a délaissé l’immobilier pour le trafic, bien plus rentable, de l’héroïne. Avec succès. On estime que le commerce de l' »héro » déverse chaque l’année quelque 700 milliards de lires (dites narco-lires) sur la Sicile. Apport non négligeable dans l’une des régions les plus pauvres d’Italie. Palerme, qui traîne au 80e rang des villes italiennes pour le revenu par habitant, se retrouve – grâce aux narco-lires — au 6e rang pour la consommation !

« L’argent et la loi du plus fort gouvernent le monde », énonce — plein de respect – Sergio. Il est entrepreneur en électricité. Dans son appartement moderne de la via Libertà, le quartier chic de Palerme, il a convié à dîner, ce soir-là, un commerçant, un architecte et un enseignant.

Carlo Alberto Dalla Chiesa
Carlo Alberto Dalla Chiesa

Dans cette discussion de lettrés, l’architecte abrite sa résignation derrière la phrase de Lampedusa, l’auteur du « Guépard » : « En Sicile, il faut que tout change pour que tout reste semblable. » L’enseignant rappelle que les parrains ont été remis en selle en 1944 par les Américains, soucieux de contrôler l’île pendant le débarquement. Le commerçant souligne que la Démocratie-chrétienne a soutenu constamment le système pour s’assurer les suffrages des Siciliens. Et l’entrepreneur conclut, fataliste : « La Mafia est à Rome, à Milan, à New York. La drogue rapporte 70 milliards de dollars par an aux Etats-Unis. Quel pays, quel pouvoir peuvent prétendre lutter contre une telle puissance ? »

Et, pourtant… Quelque chose s’est fêlé dans ce consensus séculaire. Les amis de Sergio ne parlaient-ils pas ouvertement de la Mafia, alors qu’il y a peu personne n’osait prononcer le mot, même dans une conversation privée.

Giovanni Falcone
Giovanni Falcone

L’empire des parrains a dérapé sur les milliards de la drogue. Trop d’argent enjeu, générateur de trop de rivalités. L’ivresse des narco-lires a entraîné l’élimination sauvage des gêneurs : représentants de l’Etat et élus compris. L’assassinat de Dalla Chiesa, les révélations de Buscetta ont brisé l’équilibre mafieux. Depuis, on sent du relâchement. La Démocratie-chrétienne, puissant soutien de l’establishment sicilien, tente de prendre ses distances. L’Eglise aussi : le cardinal Salvatore Pappalardo s’est enfin décidé à tonner, en chaire, contre l’honorable société. On dit même que les obsèques des grands chefs de  » famille  » ne se font plus en grandes pompes, dans la tradition. Rien ne va plus. La municipalité, pour prouver ses bonnes intentions, a décidé d’ériger sur le port un monument « aux victimes de la Mafia ». La région a voté cette année un budget de un milliard de lires pour organiser des cours de « démafiosation » dans les écoles. A Brancaccio, le quartier le plus sanglant de Palerme (50 morts ces dernières années dans la seule via Conte Federico), 5000 gosses ont défilé entre les HLM et les champs de pommes de terre, en portant des banderoles où ils avaient écrit : « Contre la pieuvre ».

Paolo Borsellino
Paolo Borsellino

Les juges deviennent incorruptibles. Palerme vit quasi en état de siège. Entre 1982 et 1984, un. bataillon d’experts financiers a procédé à 24 000 inspections bancaires. Les biens suspects (500 milliards de lires) ont été mis sous séquestre. Tout candidat à une adjudication doit dorénavant se faire attribuer un certificat de « nonmafiosité ». Ces contraintes et la crise des narco-lires, liée à la répression du trafic de la drogue, ont freiné l’activité commerciale de la ville. On ne vend plus autant de belles voitures ni de bijoux dans les boutiques chics de la via Libéria. Pour un peu, les Palermitains se déclareraient sinistrés.

Après Buscetta, qui brise la loi du silence, les femmes, traditionnellement vouées à pleurer leurs morts en silence, s’en mêlent. Les veuves des victimes de la Mafia viennent de se liguer en association. L’une d’elles, Maria Benigno, 52 ans, va jusqu’aux assises pour tenter de confondre les tueurs de son mari. Du jamais vu.

L’affaire remonte à 1976. Trois hommes arrêtent la Fiat 500 où elle avait pris place avec son mari et son frère. Ils tirent à bout portant sur les deux hommes. Pas sur elle : en Sicile, on ne touche pas aux femmes, qui, depuis toujours, savent se taire. Pas elle. La voilà qui dénonce les tueurs. Deux procès ont déjà tourné court « faute de preuves ». Elle continue : troisième procès, cette année. Maria Benigno ne sort pas sans ses gardes du corps. Mais elle s’en méfie un peu, confesse-t-elle en triturant son mouchoir. Elle n’a pas tout à fait tort.

Paolo Giaccone, le médecin lâchement assassiné
Paolo Giaccone, le médecin lâchement assassiné par Cosa Nostra

En 1982, le médecin légiste Paolo Giaccone a été exécuté devant son hôpital. Il avait eu la mauvaise idée d’identifier les empreintes d’un Marchese, membre de l’une des familles les plus sanguinaires de Palerme. Son successeur, qui autopsie en moyenne un cadavre par jour, souhaite une mutation « dans une ville plus tranquille ». Certes.

« Nous vivons un moment historique, affirme le juge Falcone, qui, lui, ne manque pas de courage. Après l’opération Saint-Michel, nous prévoyons 600 nouvelles inculpations pour le printemps. » II a dressé, pour la seule ville de Palerme (700 000 habitants), une liste de 2000 suspects.

« Le pire qui puisse arriver à un homme est de mourir dans le cœur d’un autre », affirme un dicton. La Mafia est-elle en train de mourir dans le cœur des Siciliens ? Peut-être…

Source : Article de l’Express (1985)

Giovanni Falcone, portrait d’un magistrat

Giovanni Falcone est né le 18 mai 1939, à Palerme. Il est mort assassiné par la mafia le 23 mai 1992, à Capaci, à l’âge de 53 ans. Véritable paladin de la lutte antimafia, il est parvenu à mettre la puissante Cosa Nostra à genou lors du Maxi-Procès de Palerme (1986-87). Il a vécu sous haute protection policière pendant plus de 10 ans, privé de sa liberté pour que d’autres puissent vivre dans un État de droit démocratique, libéré de l’omnipotence mafieuse. Parfois décrié lors de son combat, trahi par certains, continuellement isolé dans son propre pays, Giovanni Falcone était un modèle pour ses collègues et les enquêteurs du F.B.I aux États-Unis. Aujourd’hui, les gens se sont rendu compte de l’importance de son combat. De nombreux édifices publics, des statues, des places, des écoles de magistrature portent son nom partout dans le monde et lui rendent hommage à titre posthume.

Tous les pays ont leur héros légendaire. L’Inde possède Mahatma Gandhi, l’Afrique du Sud : Nelson Mandela, la France : Charles de Gaulle, les Suisses Guillaume Tell, l’Italie : Padre Pio…

Et le monde : Giovanni Falcone.

2015 © C. Lovis

Souvenir de Giovanni Falcone

Giovanni Falcone
Giovanni Falcone

Le 23 mai 1992, Giovanni Falcone, le juge antimafia est assassiné en compagnie de son épouse et de trois membres de son escorte. Le magistrat, véritable légende de la lutte contre le crime organisé n’avait aucune chance de s’en sortir. Sous les ordres de Toto Riina, un commando de mafiosi avaient placés 500 kg de TNT dans un conduit d’évacuation des eaux situé sous l’autoroute. Voici le déroulement de l’attentat.   

À 17h48 :
l’avion des Services secrets italien atterrit à l’aéroport de Punta Raisi. Giovanni Falcone qui est alors l’homme le plus menacé d’Italie à la suite d’un contrat de la mafia sur sa tête prenait toutes les précautions possibles. Il annonçait jamais à l’avance ses voyages, changeait constamment d’itinéraire et d’horaire et ne voyageait jamais sur des lignes officielles.

Giovanni Falcone avec son escorte
Giovanni Falcone arrive avec sa femme et son escorte à l’aéroport de Punta Raisi, en Sicile.

À 17h50,
Le juge Giovanni Falcone monte dans une voiture blindée, une Fiat Croma blanche. Son fidèle garde du corps, Giuseppe Costanza, accepte de s’asseoir à l’arrière pour laisser le volant au magistrat qui adorait conduire. Son épouse, Francesca Morvillo, magistrate également, prend place sur le siège passager.

Vito Schifani, Antonio Montinaro et Rocco Di Cillo, 3 gardes du corps expérimentés qui ne lâchent pas Falcone d’une semelle prennent place dans une Fiat blindée marron. Leur mission sera d’ouvrir la route au convoi.

Dans la 3ème voiture, une Fiat blindée bleue, Paolo Capuzzo, Gaspare Cervello et Angelo Corbo, trois autres policiers de l’escorte seront chargés de fermer le convoi en empêchant tout dépassement.

Convoi du 23 mai 1992
Convoi du 23 mai 1992

À 17h58 :

Le convoi arrive à la hauteur de Capaci. Sur une colline qui se trouve à plusieurs centaines de mètres, Giovanni Brusca, le chef du commando appuie sur le bouton d’une télécommande à distance au moment où la première voiture passe à la hauteur d’un vieux frigo que les mafiosi ont placé comme repère au bord de l’autoroute.

Le dernier trajet du Juge Falcone
Le dernier trajet du Juge Falcone
Les assassins sont dissimulés sur une colline avec une vue imprenable sur l'autoroute
Les assassins sont dissimulés sur une colline avec une vue imprenable sur l’autoroute

À 17h59 :
Dans la première voiture, Vito Schifani, Antonio Montinaro et Rocco Di Cillo sont tués sur le coup par l’effroyable explosion.

Rocco Di Cillo 1962-1992
Rocco Di Cillo 1962-92
Antonio Montinaro 1962-1992
Antonio Montinaro 1962- 92
Vito Schifani 1965-1992
Vito Schifani 1965-92
La Fiat occupée par les 3 agents de l'escorte après l'explosion
La Fiat occupée par les 3 agents de l’escorte après l’explosion.

À 17h59 :

Giuseppe Costanza
Giuseppe Costanza, garde du corps miraculé

La seconde voiture n’est pas atteinte de plein fouet par l’explosion, mais termine sa course accidentée dans l’énorme cratère qui s’est ouvert sur l’autoroute. Le juge Giovanni Falcone grièvement blessé est transporté à l’hôpital dans un état désespéré. Il succombe dans les bras de son ami Paolo Borsellino. Sa femme, Francesca Morvillo est mortellement blessée et rend son dernier souffle quelques minutes après l’explosion. Sur la plage arrière, le garde du corps Giuseppe Costanza qui était à la place normalement réservée à Falcone va survivre miraculeusement. Dans la dernière voiture, les 3 agents qui fermaient la route vont s’en sortir malgré leurs blessures.

Voiture de Giovanni Falcone
La voiture blindée occupée par Giovanni Falcone, sa femme et son garde du corps

IMPRESSIONNANT !

Des experts en explosifs ont reconstitué l’attentat de Capaci pour le dossier du procès. Ils ont installés une quantité de TNT similaire et reconstitué un bout de l’autoroute où à eu lieu l’attentat.

http://video.espresso.repubblica.it/tutti-i-video/capaci-la-ricostruzione-della-strage/590

Quelques photos personnelles des lieux de la tragédie.

Capaci
Le cratère de l’explosion, à Capaci

message importantNOTE :
Giovanni PAPARCURI, chauffeur miraculé qui fut grièvement blessé lors de l’attentat à la voiture piégée qui coûta la vie au magistrat Rocco Chinnici, me faisait remarquer que lors de l’attentat qui tua le Juge Falcone, des fonctionnaires et des citoyens ordinaires de la société civile ne sont pas morts, mais ont été blessés. Certains grièvement. S’ils ont survécu à l’explosion, leur âme et leur vie demeurent à jamais meurtries par ce lâche attentat de Cosa Nostra. Trop souvent, lors des commémorations, on se focalise sur les victimes décédées en omettant par inadvertance la souffrance de ceux qui restent…

Voici les autres victimes de l’attentat du 23 mai 1992

  • CAPUZZA Paolo
  • CERVELLO Gaspare
  • CORBO Angelo
  • COSTANZA Giuseppe
  • FERRO Vincenzo
  • GABRIEL Eberhard
  • GABRIEL Eva
  • IENNA SPANO’ Pietra
  • MASTROLIA Oronzo

Merci à Giovanni PAPARCURI

2015 © C. Lovis, les hommes de l’antimafia

Devoir de mémoire

1983


Article paru le 1er août 1983  dans le quotidien 24 Heures

Bombe meurtrière à Palerme

La mafia veut intimider

Carcasses de voitures à peine reconnaissables, vitrines éventrées, façades mutilées, flaques de sang gorgées de poussière, cadavres gisants parmi les gravats, regards vides, silhouettes immobiles : Palerme a vécu hier matin un acte de guérilla inouï. Dans la lutte souvent impitoyable qui, dans le chef-lieu sicilien, oppose les forces de l’ordre aux seigneurs de la mafia, jamais ces derniers n’avaient mis autant de détermination criminelle au service de leur dessein. Rocco Chinnici, 58 ans, « patron » de l’équipe des juges d’instruction de Palerme, est mort. Avec lui, deux carabiniers de son escorte et le concierge de son domicile.

La mafia ne tue qu’en cas de nécessité, suivant une logique implacable. Mais elle ne manque jamais sa cible. Rocco Chinnici bénéficiait, vu sa fonction, de mesures de protection exceptionnelles. Tous les matins, une voiture blindée avec chauffeur et deux carabiniers d’escorte l’attendaient à sa porte, tandis que deux véhicules de patrouille bouclaient la rue. Impossible, pour un commando de tueurs ordinaires, d’agir dans ces conditions. Aussi a-t-on utilisé les grands moyens : une voiture piégée garée devant la porte du magistrat, plus de cent kilos de dynamite relies à un détonateur, une mise a feu radio-commandée à distance. Au bon moment.

À 8 h 10, le magistrat sort de chez lui, sous bonne escorte. Et c’est tout de suite l’explosion. Quand retombe la poussière et que se dissipe la fumée, le spectacle est hallucinant : quatre morts, quatorze blessés, une vingtaine de voitures réduites en ferraille, des vitrines et des fenêtres éventrée par dizaines, des appartements dévastés dans un rayon de 200 mètres. Rocco Chinnici était le successeur de Cesare Terranova à la tête du bureau des juges d’instruction de Palerme. Son prédécesseur avait été assassiné le 25 septembre 1979. C’est le quatrième magistrat qui tombe sous les balles de la mafia dans la capitale sicilienne.

Dans une interview accordée l’an dernier a la télévision italienne, il résumait en peu de mots son impossible mission : « En matière de mafia, il est déjà difficile d’identifier les simples exécutants. Si par hasard on les trouve, il n’y a pas moyen de remonter aux mandants. »

Le magistrat Rocco Chinnici
Le magistrat Rocco Chinnici

Une loi qui dérange

L’attentat pourrait être une manière de réponse au mandat d’arrêt décerné voilà quelques semaines, par le juge d’instruction Giovanni Falcone, contre les chefs des principales « familles » de la mafia, soupçonne d’avoir ourdi l’assassinat du général Dalla Chiesa le 3 septembre dernier. Ces mandats d’arrêt, cependant,pourraient n’être que le prélude à l’extension de l’enquête à des milieux au-dessus de tout soupçon, commanditaires présumés de l’attentat. Car la loi qui, depuis l’automne dernier, permet aux investigateurs de fouiller dans les comptes en banque des suspects, dérange beaucoup de gens en Sicile. Et pas seulement des habitués de la gâchette. Aussi faut-il voir dans l’attentat d’hier matin une intimidation à l’intention des juges d’instruction trop curieux. Le recours à une bombe de forte puissance permet, quant a lui, d’atteindre un autre but, souvent vise par les terroristes fascistes : provoquer ce qu’on appellera « Stratégie du reflux » ; c’est-à-dire s’assurer, par un attentat aveugle, la complicité passive de la population contre les forces de l’ordre.

Source : 24Heures, ROME, Gian POZZI, photographies ANSA

siteweb lien


 – Fondation Rocco Chinnici

 – RAI STORIA, Chinnici: una morte annunciata

– 24 Heures – article PDF

Giovanni Falcone doit disparaître…

Par Madeleine ROSSI*, le 9 novembre 2011

*Madeleine Rossi est une journaliste free-lance suisse d’origine italienne. Elle combine de multiples talents dont l’enquête et la photographie

Géopolitique de l’Italie. Le juge Giovanni Falcone aurait dû mourir dès juin 1989, lors d’un attentat à la dynamite dans sa villa en bord de mer, près de Palerme. Cet événement, peu connu en dehors de l’Italie, est pourtant un signe annonciateur des attentats qui coûteront la vie au magistrat et à son collègue et ami Paolo Borsellino, trois ans plus tard (1992). Plus de vingt ans après les faits, les enquêtes piétinent encore…

« Le juge Falcone a commencé à mourir en 1988 »
Antonino Caponnetto, magistrat et créateur du pool antimafia de Palerme

Un attentat « oublié »

EN 1988, le juge Antonino Caponnetto, père du pool antimafia créé en 1983 après l’assassinat du juge Rocco Chinnici, s’apprête à quitter ses fonctions. Caponnetto est convaincu que Falcone lui succèdera, question de compétences et de renommée autant que de logique professionnelle, mais le Conseil supérieur de la magistrature italien (CSM) décide de choisir Antonio Meli, farouchement opposé au pool et adversaire de Falcone. C’est ce qui fit dire à Caponnetto, bien plus tard : « Falcone a commencé à mourir en 1988  ».

Car en ne le nommant pas, le CSM, voix de l’État italien, délégitimait Falcone et le livrait directement à Cosa Nostra, laissant à l’organisation toute latitude pour l’éliminer.

À cette époque, le magistrat est déstabilisé par la jalousie et les rivalités internes. Il est le principal ennemi de la mafia sicilienne, mais aussi de ces fameux commanditaires occultes œuvrant au plus haut niveau de l’État. D’aucuns tentent de saper sa réputation et son travail, d’autres remettent en cause le lien de confiance entre Falcone et le collaborateur de justice Tommaso Buscetta, grand boss de Cosa Nostra et premier « repenti » d’importance, qui guide littéralement le juge dans le labyrinthe des cosche et des clans de Cosa Nostra.

Le maxi-procès de Palerme [1] a affaibli Cosa Nostra, mais l’organisation n’entend pas en rester là. Les corléonais, dont le chef est Toto Riina, doivent d’une part reprendre le pouvoir sur les autres clans palermitains mais aussi récupérer les alliances politiques mises à mal lors de l’instruction et des condamnations.

Cosa Nostra en est donc réduite à l’extrémité terroriste pour se faire entendre et rappeler l’État à ses « obligations » envers elle. La violence extrême devient une nécessité, autant pour reprendre ce pouvoir perdu que pour exécuter Falcone. Cette idée d’un juge Falcone trop gênant remonte à 1983 déjà, époque à laquelle Toto Riina songeait déjà à l’éliminer pour en faire un exemple. Les plans envisagés consistaient entre autres à envoyer un kamikaze, en la personne du fils d’un boss mafieux, atteint d’une maladie incurable, qui aurait dû se faire exploser une fois entré dans le bureau du juge sous prétexte de révélations. Rencontré à plusieurs reprises à Florence, Pier Luigi Vigna, ancien procureur national antimafia, nous parle d’un autre plan consistant à « remplacer le fourgon du pâtissier qui venait chaque matin sur l’esplanade du Tribunal de Palerme, et à faire exploser ce véhicule  ». Puis, en 1986, Toto Riina projette de faire assassiner Falcone au bazooka, manière, comme le dit Pier Luigi Vigna, « de supprimer un juge pour en faire taire cent autres  ».

L’attentat avorté

Puis vient le jour où les hommes de la mafia font placer 58 bâtons de dynamite dans un sac de plongée placé sur les récifs faisant face à la villa de l’Addaura, tout près de Palerme. C’est là que Falcone aimait à passer ses vacances et passer du temps en famille. C’est là qu’il devait convier les juges suisses Carla Del Ponte et Claudio Lehmann, accompagnés du commissaire tessinois Clemente Gioia, tous invités à Palerme dans le cadre d’une enquête sur la piste financière italo-suisse de Cosa Nostra.

Le 20 juin 1989, un plongeur dépose le sac sur les rochers, tandis qu’un autre homme attend au large sur une barque. C’est lui qui devra appuyer sur le détonateur. Mais il n’aura jamais à le faire. Falcone et ses invités ne viendront pas.

Le lendemain matin, soit le 21 juin 1989, un agent d’escorte aperçoit au loin ce sac de plongée. Par chance, ni lui ni les autres agents ne soulèvent le sac, ayant la présence d’esprit d’uniquement l’ouvrir et de donner l’alarme.

Il est important de noter ces dates, car les diverses versions officielles ou les rares mentions de cet attentat dans la littérature affirment tout autre chose : le sac aurait été déposé le 21 au matin, chose improbable en raison de la fréquentation de cet endroit public, et découvert le même jour vers midi. Or, en raison de la fréquentation de la plage par des baigneurs, il aurait été impossible de distinguer ce sac d’un autre.

Carla Del Ponte et Clemente Gioia, 2011. Crédit photo M. Rossi
Carla Del Ponte et Clemente Gioia, 2011. Crédit photo M. Rossi

Carla Del Ponte et Clemente Gioia, rencontrés par l’auteur à Lugano en septembre 2011, ont des souvenirs précis de cet épisode. En 1989, les services de la procureure Del Ponte enquêtent sur un entrepreneur italien, Oliviero Tognoli, sous mandat d’arrêt dans le cadre de la « Pizza Connection ». Tognoli fait alors savoir aux magistrats suisses qu’il souhaite se constituer prisonnier en Suisse, mais sans que cela se sache « en bas  », à Palerme. Son arrestation volontaire, acceptée par les autorités suisses, doit passer pour un hasard, car il a épousé une parente d’un boss de Cosa Nostra, dont le clan a été le premier à déposer des fonds en Suisse. Et c’est justement la piste que suit le juge Falcone, sans être réellement certain que Tognoli est régulièrement informé des tentatives de la justice italienne à son encontre par une taupe à la Questura de Palerme, Bruno Contrada. Ce Bruno Contrada, numéro deux des services secrets italiens, le SISDE (devenu l’AISI en 2007), est l’un des nombreux agents doubles que l’on retrouve dans la nébuleuse gravitant autour de l’attentat de l’Addaura. Partir du cas « banal » de l’entrepreneur Tognoli permet de voir à quel point une enquête de routine peut prendre des proportions exponentielles et servir de base à un attentat.

Carla Del Ponte et ses collaborateurs auraient donc dû se rendre à Palerme en janvier 1989, mais le juge Falcone a préféré renvoyer le rendez-vous pour des questions de sécurité. Les Suisses se rendent finalement à Palerme en juin 1989.

Dans la soirée, au restaurant, se souvient Carla Del Ponte, Falcone leur propose de se rendre à l’Addaura le lendemain et de profiter d’un après-midi à la mer. « Je ne dis ni oui ni non », raconte la magistrate, « je dis que je préfère aviser le lendemain. Mais c’est de là qu’ils ont su que nous irions à l’Addaura. Il se peut que le propriétaire du restaurant, qui nous servait et restait près de nous, ait parlé. D’ailleurs, il a été assassiné lorsque l’enquête a commencé… Le lendemain matin, en arrivant au bureau, je dis à Falcone que je préfère visiter la ville plutôt que d’aller à la mer. Nous changeons donc de programme, mais cette fois-ci nous sommes seuls dans son bureau, et personne ne nous entend. Et c’est ce qui nous a sauvé la vie ».

Le commissaire Gioia souligne alors que, le jour de leur arrivée à Palerme, ils se trouvaient en compagnie d’une trentaine de personnes, policiers et magistrats. Il se souvient avoir dit à un collègue : « on surplombe la mer, il suffit qu’ils mettent un bateau piégé là-dessous, et nous y passons tous  ».

Voilà ce fameux « changement de programme » parfois cité dans les rares documents qui évoquent l’Addaura, sans plus de précisions. Mais changement de programme ou non, la villa de l’Addaura était sous surveillance policière constante, car Falcone s’y rendait souvent, soit en famille, soit pour y dormir.

Carla Del Ponte confirme que les agents ont découvert le sac piégé très tôt le matin du 21 juin, lorsque la plage est encore déserte. Cela prouve que l’engin a été placé là la veille, probablement dans la soirée du 20 juin ou plus tard dans la nuit, après que les commanditaires ont appris que Falcone envisageait de se rendre à l’Addaura le lendemain.

Clemente Gioia confirme alors que des inspecteurs sont venus les chercher le matin à l’hôtel, lui, Carla Del Ponte et toute la délégation suisse. « Ils nous ont baladés en voiture pendant un moment, sans rien nous dire. Puis ils ont fini par lâcher qu’ils avaient trouvé quelque chose… Nous avons revu Falcone dans son bureau vers 13h, il était sur le point d’être déplacé vers un endroit sûr et m’a dit de rassembler mon monde et de partir tout de suite. Quelques jours plus tard, il m’a communiqué ses nouvelles coordonnées. Mais la question qui restait en suspens, c’était de savoir comment ils avaient fait pour savoir que nous irions là, à l’Addaura, et qui avait transmis cette information  ».

Et après ?

L’épisode de l’Addaura s’est déroulé à l’époque où l’État italien était obligé de se remettre en question. Les « négociations » avec Cosa Nostra allant à l’encontre de l’État de droit souhaité par Falcone, il était nécessaire de l’empêcher d’aller plus loin.

Il n’existe à ce jour aucune vérité judiciaire au sujet de cet attentat. Enterré, laissé de côté ou au mieux considéré comme pièce annexe à d’autres affaires, le dossier a été rouvert en 2010 par le Parquet de Caltanissetta. Le 3 janvier 2011, la dépêche ANSA tombe et titre : « l’ADN du plongeur qui a placé le sac piégé a été identifié ». Cette bonne nouvelle n’en est pas une, sachant qu’un collaborateur de justice, Angelo Fontana, avait déjà donné le nom du coupable, un certain Angelo Galatolo.

Cette tentative d’attentat a occupé le premier plan médiatique pendant quelques jours, mais le silence est très vite retombé. Personne, « au sommet », n’a eu l’idée de convoquer Falcone pour, au minimum, lui signifier l’appui de l’État ou, comme cela aurait dû être le cas, se pencher sur ses propres enquêtes et comprendre « qui » le magistrat avait à ce point dérangé. Parallèlement à ce désintérêt étatique, les appels anonymes qu’a reçus Carla Del Ponte dès janvier 1989 servent également à dénigrer Falcone. Il est dit, ici et là, qu’en réalité c’est la magistrate suisse qui était visée par l’attentat et que Falcone a repris ces menaces pour en rajouter à cette tentative d’attentat qu’il aurait lui-même organisée pour se faire remarquer.

Clemente Gioia a un souvenir précis de ces appels anonymes reçus à Lugano, et reconnaît la voix comme celle d’un certain Vito Palazzolo [2], homme de main de Cosa Nostra, déjà arrêté, mais fugitif (évadé après une permission). La voix dira plusieurs fois à Gioia : « dites à Carla Del Ponte de se tenir tranquille, vous ne devez pas aller à Palerme  ». Quelques jours après l’attentat, le même homme appelle Gioia et lui dit : « Vous avez vu ce qui s’est passé ? Comportez-vous bien à présent ».

Falcone est conscient du compte à rebours qui venait de se déclencher, au point de confier à sa sœur qu’il est désormais « un cadavre ambulant  ». Il décide de ne pas perdre de temps. Comme ses malheureux prédécesseurs, il a ses dossiers, archives, ses agendas, ses données. Mais il parle clairement. Si quelqu’un a placé 58 bâtons de dynamite sur la plage et a échoué, ce quelqu’un recommencera.

Il affirme donc très vite que seule une taupe interne aux services de police – ce qui exclut le restaurateur assassiné – a pu signaler aux tueurs qu’il se rendrait à l’Addaura, en compagnie des ses collègues suisses.

C’est à cette époque qu’il évoquera ces « menti raffinatissime  », ces esprits extrêmement raffinés qui tentent « de diriger certaines actions mafieuses  ». Falcone voit se refermer autour de lui le même piège qui a permis d’éliminer Dalla Chiesa en 1982 et le dit : « j’assiste au même mécanisme, il suffit d’avoir des yeux pour voir  ».

Des morts et des ombres

Cet attentat avorté aura fait de nombreuses victimes collatérales, tant du côté des forces de l’ordre que de la mafia (voir encadré). Il démontre de manière exemplaire qu’un État peut décider d’isoler un homme pour le tuer. Rien de ce qui gravite autour des faits, ni les enquêtes, ni les mensonges des uns et des autres, n’ont plus d’importance que cela, en regard de ce qui a motivé les actes.

À la question de savoir quels enseignements peuvent être tirés, Pier Luigi Vigna donne une réponse quelque peu désabusée : « L’époque de la violence et du sang est révolue, il n’y aura certainement plus d’attentats ou d’attaques comme avant, car le visage actuel de la mafia est celui du profit, et non plus celui du sang. Aujourd’hui, nous sommes dans un pays où deux ministres sont accusés et inculpés pour corruption et association mafieuse, dont l’un a dû démissionner en raison de ses liens avec la Camorra. Donc la collusion entre les organisations criminelles et l’appareil d’État existe toujours, oui, mais encore une fois c’est le profit qui domine aujourd’hui. La mafia peut être contente de ses 180 à 200 milliards d’euros annuels. Elle peut mettre l’économie d’un pays en crise, voilà quelle est sa puissance aujourd’hui. »

À la fin de notre entretien du 19 octobre 2011 à Florence, Pier Luigi Vigna évoque un thème qui crée encore la polémique aujourd’hui : « je me bagarre souvent avec mes collègues de Palerme à propos de cette phrase de Falcone, « la mafia est humaine et comme tout fait humain, nous pouvons la comprendre ». Or, Falcone ne disait pas qu’il serait un jour possible de supprimer la mafia. Il disait seulement que tant que l’humain existera, la mafia existera elle aussi  ».

Les 007 italiens

Lorsqu’un serviteur de l’État doit vivre avec une interrogation révélatrice du dysfonctionnement profond de l’entité qu’il défend, les pions sur l’échiquier prennent une autre dimension. Les « ordres de mort » émanent aussi bien du crime organisé que du sommet de l’État, et, comme le répétait le juge Borsellino, « il est difficile de savoir laquelle de ces condamnations est la plus cruelle ».

Monument à la mémoire du juge Giovanni Falcone, Italie, 2011. Crédit photo M. Rossi
Monument à la mémoire du juge Giovanni Falcone, Italie, 2011. Crédit photo M. Rossi

 

L’État, quel qu’il soit, ne peut obtenir d’accords avec une organisation criminelle sans ses indispensables charnières : en l’occurrence, les services secrets. Or, en Italie, le SISDE affiche constamment une activité anormale et une rapidité d’intervention surnaturelle pour un tel organisme. Ils étaient présents quelques instants à peine après l’explosion de la voiture de Borsellino, en 1992. Dans le cas précis de l’attentat de l’Addaura, les agents d’escorte – attachés à la sécurité de Falcone – Emanuele Piazza et Nino Agostino ont payé pour avoir voulu dénoncer les liens entre la Questura de Palerme et Cosa Nostra. Ils n’ont pas vécu assez longtemps pour savoir où se trouverait Contrada, le 19 juillet 1992, à 16h58 et 12 secondes, lorsque la voiture de Borsellino explose à Palerme, Via d’Amelio. Or, Contrada se trouve sur une barque au large de Palerme, en compagnie d’un autre officier et d’un commerçant lié à un important clan, celui de la Noce (et dont le boss sera condamné pour sa participation aux deux attentats de 1992). Cent secondes exactement après l’explosion, le commerçant est averti par sa fille, restée à terre, qu’un attentat vient de se produire. Contrada passe à son tour un coup de fil, au siège romain du SISDE, au motif qu’il veut obtenir des informations plus précises sur ce qui « semble être un attentat », dira-t-il aux enquêteurs.

Il y a ici deux problèmes qui valent mieux qu’un long discours : le premier est que l’information relatant l’effectivité d’un attentat est tombée à 17h16, soit 14 minutes et 30 secondes après que le jeune fille ait averti son père. Le second est que ce 19 juillet était un dimanche, et pourtant, les bureaux des services secrets bouillonnaient, loin de Palerme… où d’autres de ses représentants, surgis de nulle part immédiatement après l’attentat, emportaient des preuves.

Après l’épisode de l’Addaura, Falcone a dit des deux agents Agostino et Piazza que leurs cercueils lui avaient sauvé la vie, en ce sens que le temps employé à les éliminer avait retardé le moment où l’on s’en prendrait définitivement à lui. Le comble de l’ironie, mais preuve que Cosa Nostra n’aime guère que l’on se moque d’elle, est que Toto Riina lui-même a demandé que soit ouverte une enquête interne qui le laverait d’au moins une accusation, celle d’avoir fait enlever et tuer Agostino et Piazza.

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Repères

Emanuele Piazza, agent d’escorte, rattaché au SISDE : disparu le 16 mars 1990, assassiné. Son corps sera dissous dans l’acide sur la commune de Capaci, lieu de l’attentat contre Falcone en 1992. Conclusions préliminaires de l’enquête : disparition inexpliquée, sans doute en raison d’une affaire de cœur.

Giammarco Piazza, avocat, frère d’Emanuele : a commencé à répondre aux enquêteurs palermitains le 25 octobre 2010 et a dit, au cours d’une interview, ne pas avoir parlé plus tôt « car [je] ne faisais aucune confiance aux enquêteurs de l’époque ».

Nino Agostino, agent d’escorte, désireux de parler et de dénoncer une taupe à la Questura : assassiné le 5 août 1989 avec son épouse. Conclusions de l’enquête : crime passionnel.

Francesco Tumino, démineur des carabiniers : a menti sur l’heure et le jour où il a été appelé pour désamorcer l’engin explosif. N’a jamais donné d’explications plausibles à ses mensonges.

Bruno Contrada, No.2 du SISDE : condamné en première et en deuxième instance pour association mafieuse. Probablement impliqué dans la tentative d’attentat contre Falcone et dans l’assassinat des agents Piazza et Agostino. Instrument de l’État italien pour raisons politiques et stratégiques, chargé de « favoriser » la montée en puissance du pouvoir mafieux.

Oliviero Tognoli, entrepreneur italien, s’est rendu aux autorités suisses et a confirmé – oralement uniquement – à Carla Del Ponte ainsi qu’à Giovanni Falcone le double jeu de Bruno Contrada.

Salvino Madonia, Angelo Fontana, Gaetano Scotto, Raffaele et Angelo Galatolo : hommes d’honneur, soldats et boss mafieux. Tous impliqués dans l’attentat de l’Addaura et dans les attentats de 1992.

Paolo Gaeta : dealer occasionnel, assassiné par Angelo Fontana (voir ci-dessus), avait assisté aux préparatifs de l’attentat à l’Addaura alors qu’il se baignait. Toxicomane, considéré comme dangereux, a été assassiné pour éviter qu’il ne parle.

L’explosif retrouvé dans le sac de plongée : frère jumeau de l’explosif utilisé lors des attentats de 1992.

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Voir un autre article de Madeleine Rossi sur ce site, « Saint-Marin, paradis fiscal part à la chasse aux blanchisseurs » Voir


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[1] Le maxi-procès a débuté en 1986, et on peut le résumer à 19 condamnations à vie, 475 accusés dont 360 reconnus coupables et 2 665 ans de prison.

[2] Voir Jean-François Gayraud, Le monde des mafias, pp. 155-156 (Paris,Odile Jacob 2005, 2008). Né en 1947 à Terrasini (Sicile), Vito Palazzolo est un grand boss de Cosa Nostra et lui appartient depuis des décennies. Il a joué un rôle central dans de nombreuses opérations financières pour le compte de Cosa Nostra et a entres autres blanchi des fonds en Suisse (l’affaire « Pizza Connection ») et permis la « sortie » vers l’Afrique du Sud de trois mafieux impliqués dans l’assassinat du député Salvo Lima en 1992. Vito Palazzolo vit actuellement en Afrique du Sud, où il a su mettre à profit ses talents de négociateur… L’Italie a tenté de relancer une procédure d’extradition contre lui en 2004, mais le chef mafieux, dont la vie est une aventure criminelle, n’a pas encore été inquiété et possède un passeport sud-africain (obtenu sous une fausse identité).