Tommaso Buscetta au Maxi-Procès de Palerme

Le 3 avril 1986, Tommaso Buscetta – qui fut le premier grand parrain à rompre la loi du silence – entra dans la salle du Tribunal-Bunker de Palerme lors du Maxi-procès. Ces révélations débouchèrent, en 1986, à Palerme, sur le premier grand procès anti-Mafia (475 inculpés).

Extrait de mon prochain livre : 

Palerme était quadrillée par des forces de sécurité qui se tenaient sur le pied de guerre vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Autour de la prison de l’Ucciardone, six automitrailleuses blindées et trois mille carabiniers montaient la garde pour protéger le tribunal-bunker aménagé dans l’enceinte de la célèbre prison palermitaine. L’immense salle du tribunal, une sorte d’amphithéâtre plus grande qu’un terrain de football, était conçue pour résister à un attentat à la bombe. À l’extérieur, l’armée avait installé des missiles antiaériens pour protéger le tribunal d’une attaque venue du ciel. On savait de quoi était capable la mafia terroriste de Totò Riina qui demeurait en liberté.

Interview passionnante de Tommaso Buscetta parue dans le journal « La Repubblica » le 17 mars 2005 et traduite dans le courrier international.

Le « repenti » Tommaso Buscetta

Une breakfast room [petite salle à manger] comme il y en a partout, dans un hôtel comme il y en a partout, entre ville et autoroute. Tommaso Buscetta est assis à une table d’angle, contre le mur. De là, il peut regarder vers le jardin, vers la piscine, vers le hall d’entrée : personne n’échappe à son regard long, lent et faussement distrait. Il couvre l’arrière de son crâne rasé d’une casquette des Raiders, porte des lunettes de soleil qui cachent des yeux tristes et une curieuse barbe qui donne un air épineux à son visage rond de Sarrasin.
Il est 8 heures du matin. Tandis qu’en Italie l’arrestation de Balduccio Di Maggio (1) rallume la querelle sur les repentis, Tommaso Buscetta se verse avec gourmandise du sirop d’érable sur du pain perdu – le seul aliment, admet-il, qui lui plaise vraiment aux Etats-Unis, où il vit et se cache. Il fait couler le sirop sur chaque tartine avec une attention méticuleuse, puis, à l’aide de sa fourchette, il les tourne et les retourne dans le jus coloré, avant de mordre dedans avec une passion enfantine. L’opération terminée, il dit comme par routine : “Ils ont arrêté l’homme du baiser.”
Du baiser ? Du baiser à Andreotti (2) ? Qui ? Baldassare Di Maggio ?
“Oui, celui-là, Balduccio. Balduccio Di Maggio.” Et, tout en parlant, il mordille un autre coin de sa tartine dégoulinante de sirop.
Tommaso Buscetta est, aux Etats Unis, l’homme le plus informé sur ce qui se passe en Italie. Il peut disserter sur le sort du gouvernement, la fronde de Bertinotti [leader de Rifondazione Comunista : son conflit avec le gouvernement à propos du budget a failli provoquer la chute de celui-ci], les querelles parlementaires, les lois et propositions de loi, les défilés de mode à Milan. Dans une banlieue aux avenues proprettes, silencieuses, ombragées, aux pelouses tondues de frais, aux villas toutes semblables et tranquilles, Tommaso Buscetta dispute l’ordinateur à son fils de 16 ans, le dernier de ses six enfants. Il pourrait, en bon Américain à la retraite, se reposer sous la véranda, soigner les fleurs du jardin derrière la maison, aller au café du coin boire une bière, regarder le base-ball à la télévision ou ranimer le charbon de bois du barbecue le dimanche à l’heure du brunch. Il préfère se triturer la cervelle à essayer de comprendre ce qui se concocte dans le grand chaudron de la politique italienne. Debout dès l’aube comme beaucoup de septuagénaires, Tommaso Buscetta sélectionne sa revue de presse à travers le labyrinthe d’Internet. Pendant que les feuilles sortent de l’imprimante, il charge la machine à espresso. En buvant son café dans la cuisine spacieuse et ensoleillée, avec de temps à autre un regard au-delà de la véranda vers le chêne du jardin, il commence à lire son journal patchwork.

La nouvelle du jour, c’est l’arrestation de Baldassare Di Maggio. Nos entretiens, qui auront duré trois jours, s’achèvent aujourd’hui sur ce nom, cette arrestation et cette “trahison”.

Commentaire de Tommaso Buscetta : “Le parquet de Palerme a interrogé, puis arrêté Di Maggio. On l’accuse d’homicide. On dit qu’il est redevenu mafieux, mais ça, c’est complètement idiot.

Pourquoi ?
Parce qu’un type comme lui, qui a parlé, ne peut pas réintégrer Cosa Nostra. Il peut redevenir un délinquant de droit commun et prendre la tête d’une bande de chiens enragés, mais il ne sera plus jamais un mafieux.

Il n’y a pas grande différence entre le fait que Di Maggio soit un mafieux ou bien un criminel ordinaire. Ce qui compte, c’est qu’il a tué à nouveau…
Et c’est très grave, en effet. Cependant, le délit d’aujourd’hui n’annule pas la validité de ses déclarations passées. Si Di Maggio a commis des erreurs, il doit payer ses dettes envers la justice.

Il paiera aussi pour ses crimes actuels, mais n’avez-vous pas l’impression que c’est la crédibilité du système anti-Mafia tout entier qui est mise à mal ?
Mise à mal, oui, et comment ! Il y a actuellement trop de choses qui ne fonctionnent plus. Pour Di Maggio, je me demande où était le service central de protection. Est-ce qu’il ne faudrait pas attacher des gens comme Di Maggio à des piquets ? Les astreindre à des horaires pour rentrer chez eux, à des permis pour quitter la ville ? Moi, je ne suis jamais retourné à Palerme. Seuls les gens qui me connaissent savent ce que je donnerais pour un plat d’oursins. En Italie, j’y retournerai encore : pour la confrontation avec Tano Badalamenti (3). Ce sera peut-être la dernière chose que je ferai… Mais ne parlons pas de cela… Il y a eu tellement de dégâts, tellement de négligences…

Quels dégâts, quelles négligences… ?
Mais vous ne voyez donc pas ? L’Etat avait réussi, grâce à un petit groupe d’hommes d’honneur qui s’étaient sentis trahis par Cosa Nostra, à démonter pièce par pièce, comme un puzzle, cette organisation, à en comprendre, grâce à l’intelligence aiguë de Giovanni Falcone, les méthodes, les habitudes, la dangerosité. Ça n’a pas été un travail facile. Ça a même été une tragédie, qui devrait rester dans la mémoire de tous ceux qui veulent bien se souvenir. Une tragédie pour les magistrats : Falcone est mort, Borsellino est mort [assassinés en Sicile à trois mois d’intervalle, en 1992, par les grands parrains mafieux]. Une tragédie pour nous : j’ai subi, ainsi que les autres, tous les deuils, toutes les infamies, tous les sarcasmes. Treize ans après, je suis encore un homme qui doit se cacher au bout de la terre sous un faux nom. Qui a gagné ? Qui a perdu ? Parfois, je me sens vaincu, comme Totò Riina, qui pourrit en prison.

Vous vous sentez vaincu ?
Je ne veux pas donner de leçon. Je peux seulement dire ma colère. Je suis en colère quand je vois comment l’Etat italien, à cause de la mauvaise foi intéressée de quelques-uns et de l’inconséquence des autres, laisse filer la victoire sur Cosa Nostra.

Doucement, procédons par ordre. La mauvaise foi intéressée de qui ?
Vous cherchez à me provoquer. Mais je suis trop fatigué, trop vieux et trop malade pour jouer au petit jeu des provocations. Si vous êtes de bonne foi, les réponses, vous pouvez les trouver tout seul. Ce petit groupe d’hommes vaincus – c’est-à-dire moi, Totuccio Contorno, Pippo Calderone et Marino Mannoia – a expliqué à l’Etat comment écraser la tête de Cosa Nostra. C’est un travail qui est allé de l’avant pendant plusieurs années, et maintenant que la bête, à bout de souffle, agonise, on marche de travers, comme des crabes. On approuve le décret 513 [qui oblige le repenti à confirmer ses déclarations devant les tribunaux, sous peine d’annulation de son témoignage], ce qui est légitime : il est juste que l’accusé se défende par un contre-interrogatoire. Mais le législateur ne devait-il pas prévoir que le témoin pourrait être empêché de confirmer ses déclarations lors du débat, en étant menacé ou acheté ? Il n’était pas très difficile, d’après ce que je peux comprendre, de prévoir que le collaborateur ne pourrait pas recourir à la faculté de ne pas répondre. Il suffisait de le considérer simplement comme témoin, et non comme coaccusé, et la boucle était bouclée. Et l’article 192, qui prévoit que les déclarations d’un repenti peuvent servir de recoupement à celles d’un autre repenti ? [Si deux repentis ou plus fournissent la même version d’un fait, ce dernier prend valeur de preuve.] Je lis qu’ils veulent le modifier. Comme si les réunions de Cosa Nostra étaient sténographiées par des secrétaires ou comme si les pactes de l’organisation étaient scellés devant notaire. Comme si les collaborateurs pouvaient fournir des documents provenant de Cosa Nostra et pas seulement rapporter des paroles, qui valent dans l’organisation bien plus que des feuilles de papier. Bref, il n’y a à mon avis plus un seul politicien qui se demande si une loi ou une polémique de cet ordre ne risque pas de donner un coup de main à la Mafia, si elle renforce ou si elle affaiblit la lutte contre elle. Voulez-vous que je continue ? Il y a pire. L’autre jour, j’ai lu que l’ancien député Dell’Utri (4) avait dit que la Mafia n’existait pas, qu’existait seulement la ‘mentalité mafieuse’…

Qu’en pensez-vous ?
Comment un homme intelligent et cultivé comme Dell’Utri, sicilien de surcroît, peut-il se cacher derrière son petit doigt ? D’accord, il est accusé d’être membre de la Mafia, mais cette défense est grotesque.

Pourtant, ce que dit Dell’Utri, nombreux sont ceux qui en Italie commencent à le penser. On dit plus ou moins que, après Riina, la Mafia est morte et enterrée…
Si ce que vous dites est vrai, alors, cela veut dire que Dell’Utri interprète un sentiment de l’opinion publique italienne, qui, après tant de sang, de morts, d’héroïsme, préfère croire que la Mafia, si elle a jamais existé, n’existe plus. Tandis que la ‘mentalité mafieuse’ est toujours là, et on ne peut rien contre elle car il est impossible de l’éradiquer, ni maintenant ni jamais, et mieux vaut donc vivre avec elle sans se faire trop de mal.

Peut-être la faute incombe-t-elle aussi à certains excès de l’anti-Mafia ?
Je ne comprends pas très bien.

Par exemple, l’opinion publique italienne a de plus en plus de mal à comprendre pourquoi un mafieux qui a tué cinquante ou cent hommes peut, après son arrestation, avouer ses crimes, accuser ses complices et retrouver la liberté…
Je comprends cette difficulté. Moi aussi j’ai été confronté à ce problème.

Quand ?
Un jour de 1994, lors d’une confrontation chez le juge d’instruction. Je me suis trouvé face à face avec un mafieux – repenti – qui avait étranglé mes deux fils.

Qui était ce mafieux repenti ?
Je ne veux pas le dire. Quand il y aura le procès, ça se saura. Mes fils étaient deux jeunes gens innocents, parce qu’ils n’étaient pas mafieux ; leur seul tort était d’être mes fils. Ils ont été tués, et leur assassin était là, devant moi.

Que s’est-il passé lors de cette confrontation ?
Je regardais cet homme qui pleurait et qui me demandait pardon, et j’ai compris que mon ressentiment ne m’aurait pas rendu mes garçons. J’ai compris que je devais faire prévaloir l’intérêt collectif (c’est comme ça qu’on dit), parce que c’est le seul moyen de comprendre que, lorsque la Mafia aura été liquidée, il n’y aura plus d’innocents qui seront tués, et plus aucun homme ne sera l’assassin de jeunes gens innocents. Cet homme qui était devant moi était un assassin, c’est vrai, mais il était précisément en train d’oeuvrer pour qu’il n’y ait plus d’assassins comme lui. Je ne l’ai pas embrassé, non, je n’aurais pas pu, mais je lui ai pardonné dans mon coeur.

Comment peut-on accepter sans crainte que des types qui ont tué jusqu’à cent hommes soient en liberté ?
Vu d’ici, c’est une question bien curieuse… A Rome, on se récrie contre les procès à l’américaine, les accusations à l’américaine, les enquêtes et les débats à l’américaine, les droits de la défense tels qu’ils sont garantis en Amérique. C’est vrai, OK ! Mais, alors, pourquoi personne ne se souvient-il que le boss John Gotti a été trahi par son lieutenant Sammy Gravano, lequel a tué autant et bien plus que Di Maggio et est en liberté sans que cela ne provoque ni scandale politique ni crainte, comme vous dites, de l’opinion publique ? Bien sûr, s’ils prennent Gravano un flingue à la main, ils le mettent en prison et jettent la clé… On peut faire une pause, maintenant ?…”
Tommaso Buscetta a un cancer qui le met à genoux, qui lui pompe toutes ses forces, ses ressources, son envie de vivre. Sur le bord de la console, devant le miroir du salon, un diagnostic médical qui ne laisse guère d’espoirs : myélome multiple et amylose. Un diagnostic vieux de deux ans. Le sang malade qui coule dans ses veines lui a déjà abîmé les reins, et l’on craint maintenant qu’il n’attaque les os. Buscetta, épuisé par les séances de chimiothérapie, se fatigue vite. Il parle lentement. Souvent, il reste silencieux, semble méditer, renouer le fil de ses pensées, reprendre son souffle. De temps à autre, il lui faut s’étendre sur le divan, d’où (par fierté, pour ne pas capituler devant la maladie) il se relève aussitôt, comme mu par un ressort, pour se remettre avec entêtement à parler, à demander, à vouloir expliquer. Il dit : “Je vois une grande confusion chez ceux qui devraient lutter contre la Mafia.

C’est l’inconséquence dont vous parliez tout à l’heure ?
Oui, j’ai l’impression que les magistrats, les policiers, les partis politiques, les commissions parlementaires sont en train de s’enfoncer dans une grande confusion.

Pouvez-vous citer quelques noms, donner quelques exemples ?
Je ne veux pas donner de noms : le problème, c’est la méthode, pas les hommes.

A quelle méthode faites-vous allusion ?
A celle du recours aux repentis. Depuis plus de dix ans, treize si on pinaille, il devrait être évident que seule la collaboration des ex-mafieux peut réduire Cosa Nostra en poussière. Cependant, si je repense à l’usage qui a été fait de cet instrument – comme l’appellent les politiciens -, je sens monter en moi une méchante colère.

Et pourquoi ?
Je ne veux pas donner de leçon, je le répète. Mais je tire mon opinion de mon expérience. Quand j’ai commencé à faire mes déclarations au juge Falcone, en 1984, personne n’était au courant de ma confession. Personne. Et aucune mesure judiciaire ne fut signée avant que l’on n’ait vérifié ce que j’avais dit. Falcone ordonna, comme l’a dit par la suite le juge Piero Grasso à la télévision, plus de 2 500 vérifications. Ce ne fut qu’après que le juge Falcone signa les mandats d’arrêt pour les mafieux. Par contre, aujourd’hui…

Que se passe-t-il aujourd’hui ?
Il se passe aujourd’hui que le premier compte rendu d’interrogatoire se retrouve dans le journal. Avant même que les déclarations du repenti n’aient été vérifiées, il est convoqué au tribunal, obligé d’y raconter ce qu’il sait ou ce qu’il pourrait savoir. C’est ce qui s’est passé, entre autres, pour Giovanni Brusca [déclaré non fiable par le parquet de Caltanissetta]. Un parquet le considère comme fiable et un autre non, selon les besoins du moment.

A votre avis, Brusca est-il fiable ou pas ?
Je dis qu’il est fiable. Il a essayé de jouer au plus malin, mais, quand ensuite il a accusé son père, Bernardo Brusca, il a pris un chemin sans retour. La grande confusion qui entoure Brusca ne doit pas être entièrement rejetée sur ses épaules : elle nous dit que la méthode désormais ne fonctionne plus. Il ne peut pas y avoir deux, trois, quatre, cinq parquets qui, dans la phase initiale, interrogent le même repenti. Cela ne peut produire que des malentendus, de la méfiance et des rivalités, comme c’est en train de se produire. Une fois encore, Giovanni Falcone avait raison quand il imaginait un parquet national qui serait un centre de coordination et de contrôle des déclarations initiales des repentis.

Cependant cette méthode n’aurait pas protégé l’Etat contre le retour d’un Di Maggio à la Mafia, à l’assassinat, au crime…
Cette question, ce n’est pas à moi qu’il faut la poser. Je ne suis ni le père ni le prophète des plus de 1 000 repentis de la Mafia. C’est beaucoup, hein ? Parmi tous ces gens, la plupart ne sont pas des hommes d’honneur, beaucoup de gens de Cosa Nostra ont connu seulement l’horreur de l’assassinat, ont convoité la possibilité qu’elle leur offrait de s’enrichir, ont voulu l’impunité pour leur avidité et leurs faiblesses. Je n’ai rien à voir avec la majorité d’entre eux ; ce sont des gens dépourvus de toute dignité. Ce sont eux, c’est la confusion qui règne dans l’Etat, l’arrogance de ceux qui insultent, non pas tel ou tel magistrat, comme c’est arrivé à Falcone, mais des parquets entiers, comme ça ne se serait jamais produit auparavant, qui me font dire : une page d’histoire est tournée. Cette histoire qui a commencé dans une caserne de carabiniers, autour d’une table – d’un côté, il y avait Falcone, de l’autre, moi -, s’est refermée pour toujours. Maintenant, il faut écrire un autre livre, une autre histoire. Avec d’autres règles, d’autres lois, d’autres hommes. Considérez ces paroles comme mon testament moral.

Quelles règles et quelles lois pourraient ouvrir une nouvelle phase pour le repentir des mafieux ?
Peu m’importe. Mon chemin arrive à sa fin. Je dois me préparer à mourir.”
Mourir. Buscetta le dit comme si c’était un mot doux. Et doucement le fait rouler entre ses lèvres.
“Mourir, oui. J’ai vécu avec la mort à côté de moi, comme une ombre. En tant que mafieux, je savais que je devais m’en faire une compagne. C’était la règle. Je le savais, et ça ne me faisait pas peur. La mort inutile des autres, la mort injuste des innocents m’ont convaincu de ne plus être un mafieux, et une autre mort a commencé à se montrer. La mort par vendetta. Ils ne me menaçaient pas seulement moi, mais aussi mes fils, où qu’ils soient, mon épouse, où qu’elle se cache. Je décidai alors de regarder la mort droit dans les yeux et je tentai le suicide, mais la maudite ne voulut pas de moi. Je fus sauvé et contraint à nouveau de rester sous sa menace. Toute ma vie, j’ai combattu contre la mort. Et maintenant que je la sens sur moi, certains matins je n’arrive pas à me lever ; pour marcher, je dois m’appuyer au mur. Mais je ne veux pas capituler. J’ai vu à l’Ucciardone [la prison de Palerme], il y a bien des années, un jeune homme qui avait la même maladie que moi. Je ne veux pas me retrouver dans l’état où il était et je prie Dieu que tout soit fini avant. C’est drôle, la vie ! J’ai passé la plupart de mes jours à me tenir loin de la mort et, aujourd’hui que le temps est venu, elle me paraît être un cadeau merveilleux. Il est juste qu’il en soit ainsi. Moi aussi je mérite la paix et le repos.”

1. Le repenti Baldassare Di Maggio, dit “Balduccio”, a été arrêté le dimanche 12 octobre dans un appartement de Rome. Ancien chauffeur de Totò Riina, l’ex-chef suprême de Cosa Nostra, il avait livré ce dernier à la justice en 1993.
2. Selon Di Maggio, le sénateur Giulio Andreotti a rencontré Totò Riina et échangé avec lui le baiser mafieux rituel.
3. Antonio Badalamenti, dit “Tano” : ennemi “historique” de Tommaso Buscetta, qui, dans la guerre des clans opposant les deux familles, fit exterminer ses proches, en 1982. Purge une peine de prison à vie depuis 1985. Ne s’est jamais repenti.
4. Marcello Dell’Utri, ex-numéro deux du groupe Fininvest de Silvio Berlusconi. Actuellement jugé à Palerme, il est accusé par trente-six repentis d’avoir été la charnière entre Cosa Nostra et le monde de la finance milanaise.

Source : Giuseppe D’Avanzo et Liana Milella – http://www.courrierinternational.com

 

Publicités

Buscetta parle. Le testament moral du « prince des repentis »

Découvrez cette longue interview très intéressante de Tommaso Buscetta, l’un des repentis les plus importants de Cosa Nostra.

Source : Archives de la Repubblica, Rome – Publié le 17/03/2005 – Courrier international.
Propos recueillis par Giuseppe D’Avanzo et Liana Milella

Tommaso Buscetta fut le premier grand parrain à rompre la loi du silence. Perdant de la guerre entre familles mafieuses qui décima tous ses proches dans les années 70, il décida de révéler au juge Giovanni Falcone tous les rouages de Cosa Nostra. Ces révélations débouchèrent, en 1986, à Palerme, sur le premier grand procès anti-Mafia (475 inculpés). Falcone paya ce procès de sa vie.

Une breakfast room [petite salle à manger] comme il y en a partout, dans un hôtel comme il y en a partout, entre ville et autoroute. Tommaso Buscetta est assis à une table d’angle, contre le mur. De là, il peut regarder vers le jardin, vers la piscine, vers le hall d’entrée : personne n’échappe à son regard long, lent et faussement distrait. Il couvre l’arrière de son crâne rasé d’une casquette des Raiders, porte des lunettes de soleil qui cachent des yeux tristes et une curieuse barbe qui donne un air épineux à son visage rond de Sarrasin.

Tomasso Buscetta
Tomasso Buscetta

Il est 8 heures du matin. Tandis qu’en Italie l’arrestation de Balduccio Di Maggio (1) rallume la querelle sur les repentis, Tommaso Buscetta se verse avec gourmandise du sirop d’érable sur du pain perdu – le seul aliment, admet-il, qui lui plaise vraiment aux Etats-Unis, où il vit et se cache. Il fait couler le sirop sur chaque tartine avec une attention méticuleuse, puis, à l’aide de sa fourchette, il les tourne et les retourne dans le jus coloré, avant de mordre dedans avec une passion enfantine. L’opération terminée, il dit comme par routine : “Ils ont arrêté l’homme du baiser.”
Du baiser ? Du baiser à Andreotti (2) ? Qui ? Baldassare Di Maggio ?
“Oui, celui-là, Balduccio. Balduccio Di Maggio.” Et, tout en parlant, il mordille un autre coin de sa tartine dégoulinante de sirop.
Tommaso Buscetta est, aux Etats Unis, l’homme le plus informé sur ce qui se passe en Italie. Il peut disserter sur le sort du gouvernement, la fronde de Bertinotti [leader de Rifondazione Comunista : son conflit avec le gouvernement à propos du budget a failli provoquer la chute de celui-ci], les querelles parlementaires, les lois et propositions de loi, les défilés de mode à Milan. Dans une banlieue aux avenues proprettes, silencieuses, ombragées, aux pelouses tondues de frais, aux villas toutes semblables et tranquilles, Tommaso Buscetta dispute l’ordinateur à son fils de 16 ans, le dernier de ses six enfants. Il pourrait, en bon Américain à la retraite, se reposer sous la véranda, soigner les fleurs du jardin derrière la maison, aller au café du coin boire une bière, regarder le base-ball à la télévision ou ranimer le charbon de bois du barbecue le dimanche à l’heure du brunch. Il préfère se triturer la cervelle à essayer de comprendre ce qui se concocte dans le grand chaudron de la politique italienne. Debout dès l’aube comme beaucoup de septuagénaires, Tommaso Buscetta sélectionne sa revue de presse à travers le labyrinthe d’Internet. Pendant que les feuilles sortent de l’imprimante, il charge la machine à espresso. En buvant son café dans la cuisine spacieuse et ensoleillée, avec de temps à autre un regard au-delà de la véranda vers le chêne du jardin, il commence à lire son journal patchwork.

La nouvelle du jour, c’est l’arrestation de Baldassare Di Maggio. Nos entretiens, qui auront duré trois jours, s’achèvent aujourd’hui sur ce nom, cette arrestation et cette “trahison”.
Commentaire de Tommaso Buscetta : “Le parquet de Palerme a interrogé, puis arrêté Di Maggio. On l’accuse d’homicide. On dit qu’il est redevenu mafieux, mais ça, c’est complètement idiot.

Pourquoi ?
Parce qu’un type comme lui, qui a parlé, ne peut pas réintégrer Cosa Nostra. Il peut redevenir un délinquant de droit commun et prendre la tête d’une bande de chiens enragés, mais il ne sera plus jamais un mafieux.

Il n’y a pas grande différence entre le fait que Di Maggio soit un mafieux ou bien un criminel ordinaire. Ce qui compte, c’est qu’il a tué à nouveau…
Et c’est très grave, en effet. Cependant, le délit d’aujourd’hui n’annule pas la validité de ses déclarations passées. Si Di Maggio a commis des erreurs, il doit payer ses dettes envers la justice.

Il paiera aussi pour ses crimes actuels, mais n’avez-vous pas l’impression que c’est la crédibilité du système anti-Mafia tout entier qui est mise à mal ?

Gaetano Badalamenti, mafieux
Gaetano Badalamenti, mafieux

Mise à mal, oui, et comment ! Il y a actuellement trop de choses qui ne fonctionnent plus. Pour Di Maggio, je me demande où était le service central de protection. Est-ce qu’il ne faudrait pas attacher des gens comme Di Maggio à des piquets ? Les astreindre à des horaires pour rentrer chez eux, à des permis pour quitter la ville ? Moi, je ne suis jamais retourné à Palerme. Seuls les gens qui me connaissent savent ce que je donnerais pour un plat d’oursins. En Italie, j’y retournerai encore : pour la confrontation avec Tano Badalamenti (3). Ce sera peut-être la dernière chose que je ferai… Mais ne parlons pas de cela… Il y a eu tellement de dégâts, tellement de négligences…

Quels dégâts, quelles négligences… ?
Mais vous ne voyez donc pas ? L’Etat avait réussi, grâce à un petit groupe d’hommes d’honneur qui s’étaient sentis trahis par Cosa Nostra, à démonter pièce par pièce, comme un puzzle, cette organisation, à en comprendre, grâce à l’intelligence aiguë de Giovanni Falcone, les méthodes, les habitudes, la dangerosité. Ça n’a pas été un travail facile. Ça a même été une tragédie, qui devrait rester dans la mémoire de tous ceux qui veulent bien se souvenir. Une tragédie pour les magistrats : Falcone est mort, Borsellino est mort [assassinés en Sicile à trois mois d’intervalle, en 1992, par les grands parrains mafieux]. Une tragédie pour nous : j’ai subi, ainsi que les autres, tous les deuils, toutes les infamies, tous les sarcasmes. Treize ans après, je suis encore un homme qui doit se cacher au bout de la terre sous un faux nom. Qui a gagné ? Qui a perdu ? Parfois, je me sens vaincu, comme Totò Riina, qui pourrit en prison.

Vous vous sentez vaincu ?
Je ne veux pas donner de leçon. Je peux seulement dire ma colère. Je suis en colère quand je vois comment l’Etat italien, à cause de la mauvaise foi intéressée de quelques-uns et de l’inconséquence des autres, laisse filer la victoire sur Cosa Nostra.

Doucement, procédons par ordre. La mauvaise foi intéressée de qui ?

Dell’Utri
Marcello Dell’Utri, en juin 2010, il est condamné sept ans d’emprisonnement par la cour de Palerme pour « complicité d’association mafieuse »

Vous cherchez à me provoquer. Mais je suis trop fatigué, trop vieux et trop malade pour jouer au petit jeu des provocations. Si vous êtes de bonne foi, les réponses, vous pouvez les trouver tout seul. Ce petit groupe d’hommes vaincus – c’est-à-dire moi, Totuccio Contorno, Pippo Calderone et Marino Mannoia – a expliqué à l’Etat comment écraser la tête de Cosa Nostra. C’est un travail qui est allé de l’avant pendant plusieurs années, et maintenant que la bête, à bout de souffle, agonise, on marche de travers, comme des crabes. On approuve le décret 513 [qui oblige le repenti à confirmer ses déclarations devant les tribunaux, sous peine d’annulation de son témoignage], ce qui est légitime : il est juste que l’accusé se défende par un contre-interrogatoire. Mais le législateur ne devait-il pas prévoir que le témoin pourrait être empêché de confirmer ses déclarations lors du débat, en étant menacé ou acheté ? Il n’était pas très difficile, d’après ce que je peux comprendre, de prévoir que le collaborateur ne pourrait pas recourir à la faculté de ne pas répondre. Il suffisait de le considérer simplement comme témoin, et non comme coaccusé, et la boucle était bouclée. Et l’article 192, qui prévoit que les déclarations d’un repenti peuvent servir de recoupement à celles d’un autre repenti ? [Si deux repentis ou plus fournissent la même version d’un fait, ce dernier prend valeur de preuve.] Je lis qu’ils veulent le modifier. Comme si les réunions de Cosa Nostra étaient sténographiées par des secrétaires ou comme si les pactes de l’organisation étaient scellés devant notaire. Comme si les collaborateurs pouvaient fournir des documents provenant de Cosa Nostra et pas seulement rapporter des paroles, qui valent dans l’organisation bien plus que des feuilles de papier. Bref, il n’y a à mon avis plus un seul politicien qui se demande si une loi ou une polémique de cet ordre ne risque pas de donner un coup de main à la Mafia, si elle renforce ou si elle affaiblit la lutte contre elle. Voulez-vous que je continue ? Il y a pire. L’autre jour, j’ai lu que l’ancien député Dell’Utri (4) avait dit que la Mafia n’existait pas, qu’existait seulement la ‘mentalité mafieuse’…

Qu’en pensez-vous ?
Comment un homme intelligent et cultivé comme Dell’Utri, sicilien de surcroît, peut-il se cacher derrière son petit doigt ? D’accord, il est accusé d’être membre de la Mafia, mais cette défense est grotesque.

Pourtant, ce que dit Dell’Utri, nombreux sont ceux qui en Italie commencent à le penser. On dit plus ou moins que, après Riina, la Mafia est morte et enterrée…
Si ce que vous dites est vrai, alors, cela veut dire que Dell’Utri interprète un sentiment de l’opinion publique italienne, qui, après tant de sang, de morts, d’héroïsme, préfère croire que la Mafia, si elle a jamais existé, n’existe plus. Tandis que la ‘mentalité mafieuse’ est toujours là, et on ne peut rien contre elle car il est impossible de l’éradiquer, ni maintenant ni jamais, et mieux vaut donc vivre avec elle sans se faire trop de mal.

Peut-être la faute incombe-t-elle aussi à certains excès de l’anti-Mafia ?
Je ne comprends pas très bien.

Par exemple, l’opinion publique italienne a de plus en plus de mal à comprendre pourquoi un mafieux qui a tué cinquante ou cent hommes peut, après son arrestation, avouer ses crimes, accuser ses complices et retrouver la liberté…
Je comprends cette difficulté. Moi aussi j’ai été confronté à ce problème.

Quand ?
Un jour de 1994, lors d’une confrontation chez le juge d’instruction. Je me suis trouvé face à face avec un mafieux – repenti – qui avait étranglé mes deux fils.

Qui était ce mafieux repenti ?
Je ne veux pas le dire. Quand il y aura le procès, ça se saura. Mes fils étaient deux jeunes gens innocents, parce qu’ils n’étaient pas mafieux ; leur seul tort était d’être mes fils. Ils ont été tués, et leur assassin était là, devant moi.

Que s’est-il passé lors de cette confrontation ?
Je regardais cet homme qui pleurait et qui me demandait pardon, et j’ai compris que mon ressentiment ne m’aurait pas rendu mes garçons. J’ai compris que je devais faire prévaloir l’intérêt collectif (c’est comme ça qu’on dit), parce que c’est le seul moyen de comprendre que, lorsque la Mafia aura été liquidée, il n’y aura plus d’innocents qui seront tués, et plus aucun homme ne sera l’assassin de jeunes gens innocents. Cet homme qui était devant moi était un assassin, c’est vrai, mais il était précisément en train d’oeuvrer pour qu’il n’y ait plus d’assassins comme lui. Je ne l’ai pas embrassé, non, je n’aurais pas pu, mais je lui ai pardonné dans mon coeur.

Comment peut-on accepter sans crainte que des types qui ont tué jusqu’à cent hommes soient en liberté ?

John Gotti, boss mafieux de New York
John Gotti, boss mafieux de New York

Vu d’ici, c’est une question bien curieuse… A Rome, on se récrie contre les procès à l’américaine, les accusations à l’américaine, les enquêtes et les débats à l’américaine, les droits de la défense tels qu’ils sont garantis en Amérique. C’est vrai, OK ! Mais, alors, pourquoi personne ne se souvient-il que le boss John Gotti a été trahi par son lieutenant Sammy Gravano, lequel a tué autant et bien plus que Di Maggio et est en liberté sans que cela ne provoque ni scandale politique ni crainte, comme vous dites, de l’opinion publique ? Bien sûr, s’ils prennent Gravano un flingue à la main, ils le mettent en prison et jettent la clé… On peut faire une pause, maintenant ?…”

Tommaso Buscetta a un cancer qui le met à genoux, qui lui pompe toutes ses forces, ses ressources, son envie de vivre. Sur le bord de la console, devant le miroir du salon, un diagnostic médical qui ne laisse guère d’espoirs : myélome multiple et amylose. Un diagnostic vieux de deux ans. Le sang malade qui coule dans ses veines lui a déjà abîmé les reins, et l’on craint maintenant qu’il n’attaque les os. Buscetta, épuisé par les séances de chimiothérapie, se fatigue vite. Il parle lentement. Souvent, il reste silencieux, semble méditer, renouer le fil de ses pensées, reprendre son souffle. De temps à autre, il lui faut s’étendre sur le divan, d’où (par fierté, pour ne pas capituler devant la maladie) il se relève aussitôt, comme mu par un ressort, pour se remettre avec entêtement à parler, à demander, à vouloir expliquer. Il dit : “Je vois une grande confusion chez ceux qui devraient lutter contre la Mafia.

C’est l’inconséquence dont vous parliez tout à l’heure ?
Oui, j’ai l’impression que les magistrats, les policiers, les partis politiques, les commissions parlementaires sont en train de s’enfoncer dans une grande confusion.

Pouvez-vous citer quelques noms, donner quelques exemples ?
Je ne veux pas donner de noms : le problème, c’est la méthode, pas les hommes.

A quelle méthode faites-vous allusion ?
A celle du recours aux repentis. Depuis plus de dix ans, treize si on pinaille, il devrait être évident que seule la collaboration des ex-mafieux peut réduire Cosa Nostra en poussière. Cependant, si je repense à l’usage qui a été fait de cet instrument – comme l’appellent les politiciens -, je sens monter en moi une méchante colère.

Et pourquoi ?
Je ne veux pas donner de leçon, je le répète. Mais je tire mon opinion de mon expérience. Quand j’ai commencé à faire mes déclarations au juge Falcone, en 1984, personne n’était au courant de ma confession. Personne. Et aucune mesure judiciaire ne fut signée avant que l’on n’ait vérifié ce que j’avais dit. Falcone ordonna, comme l’a dit par la suite le juge Piero Grasso à la télévision, plus de 2 500 vérifications. Ce ne fut qu’après que le juge Falcone signa les mandats d’arrêt pour les mafieux. Par contre, aujourd’hui…

Que se passe-t-il aujourd’hui ?
Il se passe aujourd’hui que le premier compte rendu d’interrogatoire se retrouve dans le journal. Avant même que les déclarations du repenti n’aient été vérifiées, il est convoqué au tribunal, obligé d’y raconter ce qu’il sait ou ce qu’il pourrait savoir. C’est ce qui s’est passé, entre autres, pour Giovanni Brusca [déclaré non fiable par le parquet de Caltanissetta]. Un parquet le considère comme fiable et un autre non, selon les besoins du moment.

Giovanni Brusca
Giovanni Brusca

A votre avis, Brusca est-il fiable ou pas ?
Je dis qu’il est fiable. Il a essayé de jouer au plus malin, mais, quand ensuite il a accusé son père, Bernardo Brusca, il a pris un chemin sans retour. La grande confusion qui entoure Brusca ne doit pas être entièrement rejetée sur ses épaules : elle nous dit que la méthode désormais ne fonctionne plus. Il ne peut pas y avoir deux, trois, quatre, cinq parquets qui, dans la phase initiale, interrogent le même repenti. Cela ne peut produire que des malentendus, de la méfiance et des rivalités, comme c’est en train de se produire. Une fois encore, Giovanni Falcone avait raison quand il imaginait un parquet national qui serait un centre de coordination et de contrôle des déclarations initiales des repentis.

Cependant cette méthode n’aurait pas protégé l’Etat contre le retour d’un Di Maggio à la Mafia, à l’assassinat, au crime…
Cette question, ce n’est pas à moi qu’il faut la poser. Je ne suis ni le père ni le prophète des plus de 1 000 repentis de la Mafia. C’est beaucoup, hein ? Parmi tous ces gens, la plupart ne sont pas des hommes d’honneur, beaucoup de gens de Cosa Nostra ont connu seulement l’horreur de l’assassinat, ont convoité la possibilité qu’elle leur offrait de s’enrichir, ont voulu l’impunité pour leur avidité et leurs faiblesses. Je n’ai rien à voir avec la majorité d’entre eux ; ce sont des gens dépourvus de toute dignité. Ce sont eux, c’est la confusion qui règne dans l’Etat, l’arrogance de ceux qui insultent, non pas tel ou tel magistrat, comme c’est arrivé à Falcone, mais des parquets entiers, comme ça ne se serait jamais produit auparavant, qui me font dire : une page d’histoire est tournée. Cette histoire qui a commencé dans une caserne de carabiniers, autour d’une table – d’un côté, il y avait Falcone, de l’autre, moi -, s’est refermée pour toujours. Maintenant, il faut écrire un autre livre, une autre histoire. Avec d’autres règles, d’autres lois, d’autres hommes. Considérez ces paroles comme mon testament moral.

Quelles règles et quelles lois pourraient ouvrir une nouvelle phase pour le repentir des mafieux ?
Peu m’importe. Mon chemin arrive à sa fin. Je dois me préparer à mourir.”
Mourir. Buscetta le dit comme si c’était un mot doux. Et doucement le fait rouler entre ses lèvres.
“Mourir, oui. J’ai vécu avec la mort à côté de moi, comme une ombre. En tant que mafieux, je savais que je devais m’en faire une compagne. C’était la règle. Je le savais, et ça ne me faisait pas peur. La mort inutile des autres, la mort injuste des innocents m’ont convaincu de ne plus être un mafieux, et une autre mort a commencé à se montrer. La mort par vendetta. Ils ne me menaçaient pas seulement moi, mais aussi mes fils, où qu’ils soient, mon épouse, où qu’elle se cache. Je décidai alors de regarder la mort droit dans les yeux et je tentai le suicide, mais la maudite ne voulut pas de moi. Je fus sauvé et contraint à nouveau de rester sous sa menace. Toute ma vie, j’ai combattu contre la mort. Et maintenant que je la sens sur moi, certains matins je n’arrive pas à me lever ; pour marcher, je dois m’appuyer au mur. Mais je ne veux pas capituler. J’ai vu à l’Ucciardone [la prison de Palerme], il y a bien des années, un jeune homme qui avait la même maladie que moi. Je ne veux pas me retrouver dans l’état où il était et je prie Dieu que tout soit fini avant. C’est drôle, la vie ! J’ai passé la plupart de mes jours à me tenir loin de la mort et, aujourd’hui que le temps est venu, elle me paraît être un cadeau merveilleux. Il est juste qu’il en soit ainsi. Moi aussi je mérite la paix et le repos.”

1. Le repenti Baldassare Di Maggio, dit “Balduccio”, a été arrêté le dimanche 12 octobre dans un appartement de Rome. Ancien chauffeur de Totò Riina, l’ex-chef suprême de Cosa Nostra, il avait livré ce dernier à la justice en 1993.
2. Selon Di Maggio, le sénateur Giulio Andreotti a rencontré Totò Riina et échangé avec lui le baiser mafieux rituel.
3. Antonio Badalamenti, dit “Tano” : ennemi “historique” de Tommaso Buscetta, qui, dans la guerre des clans opposant les deux familles, fit exterminer ses proches, en 1982. Purge une peine de prison à vie depuis 1985. Ne s’est jamais repenti.
4. Marcello Dell’Utri, ex-numéro deux du groupe Fininvest de Silvio Berlusconi. Actuellement jugé à Palerme, il est accusé par trente-six repentis d’avoir été la charnière entre Cosa Nostra et le monde de la finance milanaise.

Giovanni Falcone
Giovanni Falcone

Mafia italienne : le crépuscule des repentis

En Italie, cinq mille ex-mafiosi collaborent avec l’Etat. Une vie entre petits boulots et angoisse des représailles. Marcelle Padovani raconte leur incroyable parcours dans l’ère berlusconienne.

Il y a des repentis heureux. Ceux que l’on appelle ici les « pentiti« . Gaspare Mutolo, par exemple. Cet ex-mafioso sicilien passe son temps aujourd’hui à parcourir la campagne romaine, un foulard noué autour du cou et un chevalet sous le bras. Car il est devenu peintre. Un peintre naïf qui couvre des dizaines de toiles de ses maisonnettes aveugles, entourées de fleurs des champs, et bien sûr de cactus et de figuiers de Barbarie. Jamais un être vivant dans ses tableaux. Comme s’il voulait chasser de son imaginaire tout rappel du passé, et spécialement ces 15 homicides (dont 7 par étranglement) qu’il reconnaît avoir commis.

Gaspare Mutolo lors de son arrestation. On reconnait à l’extrême gauche le commissaire de la Squadra Mobile Dr. Boris Giuliano

Mutolo n’utilise plus ses mains larges et puissantes que pour manier des pinceaux. Sa reconversion à la vie civile est totale, et sa collaboration sans faille depuis ce 15 décembre 1991, où il a décidé de se mettre à table parce qu’il n’en pouvait plus de la cruauté inutile de Cosa Nostra. Il faut dire qu’en face de lui il y avait un interlocuteur de choix, le célèbre juge Giovanni Falcone. « J’ai libéré ma conscience parce que j’en avais une », commente aujourd’hui l’ancien mafioso.

Logement gratuit et 1.200 euros par mois

Gaspare Mutolo est donc un exemple de réinsertion réussie. Il entraîne son visiteur dans son vaste appartement, où les toiles couvrent tout l’espace. Les meubles de bois sont peints d’un blanc souligné de dorures. On pourrait se croire chez un commerçant prospère. Sa femme Maria, toute de noir vêtue, sert le café sur un plateau couvert d’un napperon immaculé. Leurs quatre enfants, qui les ont suivis dans l’exil loin de la Sicile, ont maintenant fondé leur propre famille. Gaspare, lui, vend des tableaux pour arrondir ses fins de mois puisqu’il bénéfice, en échange de sa collaboration avec la magistrature, d’un logement gratuit et d’un chèque de 1 200 euros par mois.

C’est le Service de Protection, l’organisme créé en 1991 pour gérer les repentis, qui paie. Tous les comptes de Gaspare avec la justice ont été apurés. A 70 ans, il a passé près de vingt ans en prison pour vol, extorsion, trafic de drogue et homicide. Longtemps il a vécu sous un nom d’emprunt avec de faux papiers.

Désormais il peut à nouveau utiliser sa véritable identité. « Dans la peinture, dit-il, j’ai trouvé la sérénité et la joie de vivre. Les paysages me donnent un sentiment de liberté. »

« Gaspare est un vrai talent », soutient Enzo Mazzarella, qui a organisé en avril 2010 la première expo où Gaspare est sorti de l’ombre, dans sa galerie de la via de Monserrato à Rome. Même avis à la galerie Bonelli à Palerme où Mutolo a exposé en février 2011.

« Mon Etat, c’était Cosa Nostra »

Veston aubergine sur un pantalon de velours beige, l’ex-criminel soigne toujours sa mise. Il est vif, intelligent, pragmatique, et maintenant qu’il joue franc jeu avec l’Etat, il réalise enfin le voeu de son père qui lui avait dit le jour de ses 12 ans : « Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? Tu veux un conseil ? Deviens flic. Les flics ne font rien et ils sont toujours propres. » Mutolo, en bon « flic », a fait arrêter plus de 600 « hommes d’honneur« , comme on appelle les mafiosi, et en a convaincu une dizaine d’autres de franchir le Rubicon.

Lui qu’on surnommait « le Baron » ou « Mister Champagne » ne pense plus aux folles soirées de Palerme, Naples ou Milan, aux Ferrari, aux montres Cartier, aux costumes Armani, au Moët et Chandon et « aux gonzesses ». « J’ai découvert, dit-il, d’autres valeurs. » Mais comment a-t-il pu si longtemps être un étrangleur ? Il répond : « Je n’avais pas le choix. J’appartenais à une organisation où la principale vertu est l’obéissance et où les ordres doivent être exécutés. Je me sentais autorisé, légitimé même, à commettre des crimes. Mon Etat, c’était Cosa Nostra. » Mutolo illustre à la perfection l’homme d’honneur qui a tourné la page en collaborant avec les institutions.

Le gotha du repentir

Aujourd’hui, en Italie, ils sont 1.207 (dont 284 de la Mafia sicilienne) à avoir choisi la même voie : ce pays est désormais le plus gros producteur mondial de – c’est le terme légal – « collaborateurs de la justice« . Trois fois plus que les Etats-Unis. En 1996, lors de la grande débâcle de Cosa Nostra, on comptait jusqu’à 25 nouveaux repentis par jour ! En choisissant l’Etat contre la « Famille », ils ont mis l’organisation mafieuse à genoux. Ils appartenaient au gotha du crime. Désormais ils sont membres du gotha du repentir.

Récidivistes

Mais tous ceux qui ont quitté la maison-mère n’ont pas eu la même chance, ou la même lucidité, que Mutolo. Il y a d’abord les récidivistes (« 1 % d’entre eux », souligne le procureur national antimafia Piero Grasso), qui recommencent leurs trafics de drogue, leurs vols, leurs extorsions, puis les faux repentis qui reprennent la route de la Sicile pour se venger.

Salvatore Contorno
Le mafioso Salvatore Contorno

Ils se font toujours pincer et, du coup, finissent pour de bon derrière les barreaux. Salvatore Contorno en sait quelque chose. Boucher de profession, il est arrêté en 1984, se repent et permet de faire coffrer 127 criminels : en remerciement de ses bons et loyaux services, il écope seulement d’une peine de six ans de prison.

Mais dès qu’il est libéré, il retourne dans son île, bien décidé à venger les 35 (35 !) membres de sa famille assassinés par Cosa Nostra pour le punir d’avoir brisé l’omerta. Alors qu’il prépare un assassinat, la police l’arrête et l’expédie aux Etats-Unis, où il bénéfice une nouvelle fois d’un traitement de faveur grâce à sa collaboration avec le FBI lors du procès de la Pizza Connection

Faux repentir, encore, pour cette femme de mafioso : Giacomina Filippello. Son compagnon, « boss » de la Sicile occidentale, meurt dans ses bras, fauché par une rafale de mitraillette. Alors, elle aussi décide de passer de l’autre côté de la barrière. Le Service de Protection l’aide à se réinsérer en lui dénichant un café dans le quartier du Trastevere à Rome. Mais elle est à nouveau arrêtée, quand la police constate qu’elle l’a transformé en… bordel !

Etrangler les étrangleurs

Il y a enfin le cas tragique de Santino Di Matteo, de la famille d’Altofonte près de Palerme. Il est aujourd’hui un peu plus chauve, un peu plus gras, mais toujours aussi vif et gouailleur que lors de notre première rencontre en 1995. Il a la même allure féline et le même goût prononcé pour les chaînes en or.

Santino Di Matteo
Santino Di Matteo

Il y a quinze ans, quand il avait décidé de sauter le pas, il avait balancé les noms des 18 membres du commando qui avait assassiné le juge Falcone en mai 1992. Mais une fois transféré dans la région de Rome, il a été frappé par une terrible vendetta : son fils Giuseppe, 15 ans, est enlevé en Sicile par Cosa Nostra, tenu enfermé dans une cave pendant 779 jours, enfin étranglé et dissous dans l’acide.

Di Matteo déjoue la surveillance policière et repart illico en Sicile. Pour étrangler les étrangleurs, surtout Bernardo Brusca, le chef de son clan. Il rate son coup, est rattrapé par la police et emprisonné. Libéré en 2002, il dégote, toujours grâce au fameux Service de Protection, un boulot tranquille : il revend les pièces de rechange automobiles mises sous séquestre par la justice. Mais aujourd’hui il est encore inconsolable et se met à pleurer dès qu’il évoque son fils : « J’imagine son regard affolé lorsqu’il a compris qu’on allait le tuer. »

Vieux comme le monde

Mais qui sont donc les repentis ? Ecartons tout de suite une équivoque sur le prétendu caractère religieux de leur parcours : il n’existe pas. Ni croix ni bénitier derrière leurs confessions. Un seul pentito, Gaspare Spatuzza, qui collabore depuis 2008, fait explicitement référence à la foi. Accusé de 40 homicides pour lesquels il est encore sous les verrous, il demande pardon de ses crimes et explique : « Entre Dieu et Cosa Nostra, j’ai choisi Dieu. » A 46 ans, il s’est même inscrit à la faculté de théologie et vit la dureté de l’isolement carcéral comme une expiation. Mais il est une exception. Pour tous les autres, le repentir n’a rien d’une conversion spirituelle.

« Un repenti est tout simplement un ancien criminel qui, à un moment donné de son histoire personnelle ou de celle de son organisation, décide de collaborer avec l’Etat. C’est tout. Les repentis sont vieux comme le monde et existent dans tous les pays. Mieux vaudrait les appeler des témoins ou des indicateurs de police« , explique le procureur antimafia Piero Grasso, 65 ans, qui les a pratiquement tous interrogés et a tenu l’accusation aux côtés du juge Falcone, en 1987, pendant le « maxi-procès » de Palerme.

« Las d’être une machine à tuer »

Devenir un repenti n’est pourtant pas chose facile. Avant de sauter le pas, il faut peser le pour et le contre. « J’avais peur« , reconnaît Mutolo, « peur d’être assassiné, même en prison » ,surtout « j’avais peur pour ma famille« . Il a fini par se livrer à une « analyse froide de la situation » et s’est rendu à l’évidence : « Cosa Nostra n’était plus l’organisation d’autrefois, puisqu’elle tuait femmes et enfants et multipliait les attentats contre les institutions. »

Il a donc cessé de tergiverser. Santino Di Matteo a lui aussi eu des doutes, mais il « en avait trop vu » et il « n’en pouvait plus ». Quant à ce repenti récent, Salvatore Grigoli, un ex-assassin impitoyable, il déclare : « J’étais las d’être une machine à tuer. » C’est donc d’abord la crise de Cosa Nostra qui a poussé des mafiosi fatigués dans les bras de l’Etat.

Et ce, en dépit des pressions familiales, celles des épouses surtout, qui ne voient pas d’un bon oeil un changement radical de leur niveau de vie, ni l’exil loin de la Sicile. Ainsi la femme du repenti Rosario Trubia, qui, le 24 mars 2010, se présente avec ses quatre enfants au tribunal de Caltanissetta en Sicile où son mari est en train de témoigner, et déclare :  » Nous vivions mieux lorsque mon mari était mafioso.  » En 1988, c’était Giuseppa Favaloro qui apostrophait les juges de Palerme :  » Mon mari n’est pas un repenti. C’est un infâme. Depuis que j’ai su qu’il collaborait, j’ai ouvert les armoires, enlevé tous ses vêtements et je les ai brûlés. A mes enfants, j’ai dit : « Pauvres petits, vous n’avez plus de père ! » »

Buscetta, le premier et le plus célèbre des pentiti

Enfin, il reste un dernier obstacle à surmonter pour collaborer : « Cette espèce de respect inné des bien-pensants pour le criminel pur et dur qui n’ouvre pas la bouche, et le dénigrement automatique du collabo qui parle « , relève Luigi Li Gotti, avocat de nombreux repentis. Li Gotti signale en passant qu’encore aujourd’hui les gosses de Palerme, lorsqu’ils veulent insulter un copain, le traitent de  » Buscetta  » : Buscetta, le premier et le plus célèbre des pentiti

Tommaso Buscetta lors de son arrestation

Outre l’ostracisme de ses anciens amis et de sa famille, le repenti devra affronter le problème épineux du travail. Ce sera son principal souci. « Le problème des repentis, c’est qu’ils ne savent rien faire de leurs dix doigts, dit Leonardo Lavigna, directeur du Service de Protection. Ils n’ont pas de métier, pas de diplôme, ni de CV présentable. » Alors on les oriente vers des boulots de jardinier, d’agriculteur, de maçon, de garçon de café, d’employé, si c’est possible…

Lorsqu’ils sont vraiment en danger de mort, on les convainc de changer d’identité. Mais, lorsqu’ils ont des enfants, cela devient compliqué.  » La seule solution est de leur expliquer que leur papa fait un boulot pour le ministère de l’Intérieur, un boulot dangereux, et qu’il doit être méconnaissable. » On a ainsi vu fleurir des centaines de vraies fausses cartes d’identité où le lieu de naissance indiqué est la Libye (la Libye, autrefois occupée par Mussolini, a un état civil difficilement vérifiable.

Des repentis coûteux

Les repentis posent en fait les problèmes d’une ville de 5.000 habitants : 1 207 « collaborateurs » plus les 3.963 membres de leurs familles, tous transférés hors de Sicile, de Calabre ou de Campanie. Il faut inscrire les enfants à la crèche ou à l’école et les faire vacciner, trouver un avocat, conduire les malades chez le médecin, et même parfois chez un chirurgien qui leur remodèle le visage.

Le Service de Protection est aussi une sorte de service social, une « grande maman », comme l’appellent les repentis, qui s’occupe du quotidien de personnes habituées à un tout autre train de vie. La gestion de cette petite population finit par coûter à la collectivité entre 50 et 60 millions d’euros par an. C’est le prix de leur inestimable contribution à la déconfiture de la Mafia. « Leur apport a servi à battre l’aile militaire de Cosa Nostra, rappelle l’avocat Luigi Li Gotti. En brisant l’omerta, ils nous ont laissé un patrimoine de connaissances inestimable: on sait aujourd’hui pratiquement tout sur le crime organisé. »

Les rapports de la Mafia avec la politique

Ce sont les collaborateurs de la dernière génération qui ont la partie la moins facile. Parce que le climat s’est durci avec l’arrivée de Berlusconi au pouvoir. Les critiques se sont accentuées envers ces « criminels » et ces « délateurs » qu’on devrait laisser « pourrir en prison « plutôt que de leur verser un « véritable salaire », comme l’écrivent les médias berlusconiens. Il est vrai que, n’ayant plus rien à révéler sur le fonctionnement de leur organisation, les « hommes d’honneur » ont abordé un chapitre brûlant : les rapports de la Mafia avec la politique.

Comme Gaspare Spatuzza. Pauvre Spatuzza, qui, en 2010, a osé dénoncer clairement ce qui n’était jusqu’alors qu’un vague soupçon : les relations étroites du président du Conseil italien avec Cosa Nostra. Cela a commencé, dit Spatuzza, à l’époque de l’entrée en politique de Berlusconi, en 1993-1994, quand la Mafia s’est mise à faire exploser des bombes à Rome et à Florence.

Spatuzza raconte que son chef de l’époque, un certain Graviano, lui, parle alors sans ambages : « Berlusconi est une personne sérieuse, c’est notre point de référence, avec son copain et bras droit, le sénateur Marcello Dell’Utri, il a mis le pays dans nos mains. » Et il rappelle que les parrains avaient injecté de l’argent dans l’empire médiatique berlusconien.

Le repenti Grigoli soutient lui en 2011 : « On nous donna l’ordre dès 1994 de voter Berlusconi. » Qui s’étonnera alors que les journaux tombent à bras raccourcis sur ce dernier collabo, titrant « Il parle trop », « Basta les repentis », « Spatuzza, Grigoli, ou l’imagination malade » ? Qui s’étonnera que, malgré ses révélations, Spatuzza se soit vu refuser l’accès au programme de protection des repentis ?

On assiste aujourd’hui en Italie au crépuscule du repentir. Plus rien ni personne n’encourage le mafioso à rompre l’omerta. Au contraire. Le gouvernement a adopté des lois qui favorisent l’opacité des transactions financières et fait donc un cadeau à la Mafia. Même sur le terrain de la lutte contre le crime organisé, Silvio Berlusconi a su placer l’Italie sous sa chape de plomb.

Article écrit par Marcelle Padovani – Le Nouvel Obserbvateur

Le drame du repenti Marino Mannoia

Le fond pour la protection des témoins a été réduit de moitié en cinq ans. Les repentis, l’arme fatale des hommes de l’antimafia, pensent que l’État les a abandonnés.

Il a été l’un des mafiosi les plus redoutés de Cosa Nostra et l’un des plus importants repentis pour le juge Giovanni Falcone. Aujourd’hui, Francesco Marino Mannoia et désespéré. Il y a quelques jours, il a tenté de se suicider en ingérant un cocktail de médicaments, mais sa femme a réussi à le sauver in extremis en le menant à l’hôpital. C’était sa deuxième tentative en peu de temps. Depuis qu’il avait appris son expulsion de l’appartement qu’il occupait avec sa famille puisque l’Etat a prit la décision de ne plus payer les mensualités du loyer.

Francesco Marino Mannoia

Il y a quelques jours, il s’était confié au procureur adjoint de Palerme, Antonio Ingroia, qui était allé l’interroger au sujet d’une vieille enquête :  » Je suis déçu, peiné, après tout ce que j’ai fait depuis 1989 pour la lutte contre la mafia. »

Mannoia, âgé aujourd’hui de 60 ans a longtemps vécu sous protection aux États-Unis. Puis, en avril 2011, il a décidé de revenir en Italie, parce que sa femme et ses deux fils ne se sont jamais plu outre-Atlantique. Ce retour a été le début d’autres problèmes. Le célèbre ex-chimiste des familles de Cosa Nostra, grand expert dans le raffinage de la cocaïne s’est retrouvé expulsé de sa maison, faute d’argent. Aujourd’hui, Mannoia est très préoccupé par l’avenir des siens.

Légalement, Mannoia reçoit mille euros par mois.

Aujourd’hui, les premiers mots de Mannoia que Falcone avait enregistré dans un procès-verbal le 8 octobre 1989 semblent devenir une prophétie dramatique : « Mon repentir est un geste de confiance dans les institutions, même si je ne remarque pas un vrai engagement de l’État dans la lutte contre la mafia. » Deux mois après ses déclarations, Totò Riina avait fait tuer la mère et la soeur du repenti. Francesco Marino Mannoia avait dit à Giovanni Falcone : « Ils ne m’arrêteront pas, je veux changer vie. ».

Pour avoir briser l'Omertà, la mère et la soeur de Mannoia furent assassinées par les Corleonais. (En arrière plan, le Juge Falcone)

Mais comme beaucoup de repentis à cette époque, il n’avait pas évoqué les rapports existants entre la mafia et la politique. C’est seulement après la mort du juge Falcone qu’il dévoila que dans les années 1980, Giulio Andreotti, Président du Conseil italien, avait rencontré le boss Stefano Bontade, à Palerme. La Cour de cassation avait corroboré ces faits et Andreotti avait été épargné de toute condamnation grâce aux principes de la prescription. L’histoire de la lutte antimafia a démontré que Mannoia, assisté depuis les premiers jours par le même avocat Carlo Fabbri, a été l’un des repentis les plus importants et s’est toujours montré digne de foi. Après son repentir, il purgea une peine de 17 ans de prison avant de devenir un homme libre.

Ces dernières années, l’État a pratiqué des coupes drastiques dans les services de protection. En 2006, on comptait 70 millions d’euros de budget pour le programme de protection des collaborateurs de justice (repenti), l’instrument principal antimafia. Aujourd’hui, les fonds ont été réduits de moitié. C’est pourquoi certains employés manifestent pour dénoncer les carences du système de protection.

Vendredi 22 juillet, le repenti Giuseppe Di Maio, 33 ans, s’était pendu. Ancien membre de la Cosca de Palerme de Guadagna, ce dernier vivait le drame personnel de la solitude après avoir été abandonné par sa femme qui n’avait pas accepté le choix qu’il avait fait de se repentir.

Un autre repenti, Manuel Pasta, accuse l’État : « En limitant l’indispensable, l’État ne fournit plus une assistance digne de ce nom aux collaborateurs de justice. On a besoin de subside quand arrivent les dépenses pour les engagements de justice. L’Etat pouvait éviter le suicide de Di Maio qui avait déjà tenté de se suicider auparavant en prison. Du moment qu’il était sorti de sa cellule, il fallait lui donner une assistance psychologique. » Manuel Pasta exprime sans ambages le malaise des employés travaillant au programme de protection :   » Peut-être que c’est une volonté politique venant de très haut, pour décourager les repentis », dit-il. « Il y a tellement de gens qui ont besoin d’aide, la sécurité de base ne tient pas compte du travail formidable que font un petit nombre d’employés ».

La Reppublica (Palermo.it) – (juillet 27, 2011)
Traduction : Leshommesdelantimafia © tous droits réservés