Les survivants de l’antimafia

Le 23 mai 1992, à 17h59, quand le cortège de trois voitures blindées escortant le juge Giovanni Falcone passa à la hauteur de Capaci, une gigantesque explosion creva l’autoroute. 

La première Fiat qui ouvrait le convoi fut projetée à plusieurs dizaines de mètres de hauteur, anéantissant la vie des trois policiers Vito Schifani, Antonio Montinaro et Rocco Di Cillo. Dans la Croma blanche du milieu de convoi, Giovanni Falcone et sa femme Francesca Morvillo trouveront également la mort. Le garde du corps Giuseppe Costanza, exceptionnellement assis à l’arrière s’en sort grièvement blessé.

L'attentat de Capaci, 23 mai 1992
L’attentat de Capaci, 23 mai 1992

Dans la voiture de queue se trouvent trois autres policiers. Leur tâche est de fermer le convoi et d’empêcher tout dépassement pour assurer la sécurité de l’homme le plus protégé d’Italie. Ces trois policiers s’en sont sortis miraculeusement, mais n’en demeurent pas moins meurtris à vie par ce drame.

Angelo  Corbo est encore un jeune policier au moment du drame, en 1992. Il avait décidé d’intégrer l’équipe des gardes du corps de Giovanni Falcone par conviction. Il se souvient d’un magistrat qui exorcisait sa peur en plaisantant : « Je suis un mort qui marche » disait-il.

Le convoi © Les hommes de l'antimafia
Le convoi © Les hommes de l’antimafia

Falcone était sans doute le mieux placé pour être au courant des risques auxquels il était exposé. Il connaissait par coeur la mafia et en tant que maître d’œuvre du Maxi-Procès, il savait que Cosa Nostra aspirait à se venger en tuant celui qui l’avait mise à genou. Mais la mafia n’était pas la seule à vouloir la peau du grand magistrat. Isolé dans son combat, il a été quasiment expatrié de sa Sicile qu’il aimait tant pour rejoindre le Ministère de la Justice à Rome. Il souffrait de cette injuste solitude et ses gardes du corps le ressentaient.

Les policiers de l’escorte de Giovanni Falcone étaient des amis. Des frères d’armes. Ils savaient qu’en protégeant l’homme le plus haï de Cosa Nostra, ils étaient eux aussi en grand danger. Pourtant, ils n’ont pas hésité une seule seconde. Ils font partie de ces héros de l’antimafia qui font la grandeur de l’histoire italienne. Une lutte incroyable que quelques hommes ont décidé de mener contre la plus dangereuse organisation criminelle du monde.

Angelo Corbo, un des gardes du corps rescapés lors de l'attentat de Capaci
Angelo Corbo, un des gardes du corps rescapés lors de l’attentat de Capaci

Angelo Corbo se sent coupable d’avoir survécu alors que ses amis et ceux qu’il devait protéger, eux, sont morts. Il raconte aujourd’hui qu’on lui a même fait des reproches. Comme celui de n’avoir pas remarqué la voiture conduite par le mafioso Gioacchino La Barbera qui a donné le signal de départ de l’attaque au moment où le convoi a quitté l’aéroport, plus de dix minutes avant l’explosion. Des accusations fallacieuses envers ces anges gardiens. Car Falcone, très attentif à sa sécurité ne divulguait jamais son calendrier. Ses propres gardes du corps ne savaient pas à l’avance que, ce jour-là, Falcone venait à Palerme. Ils l’ont appris au dernier moment, quand il a fallu se rendre à l’aéroport à bord des trois voitures blindées. Lors du procès, il a été admis qu’une taupe devait se trouver aux plus hauts sommets de l’État pour connaître l’emploi du temps du magistrat et aviser ainsi les tueurs de Cosa Nostra de la venue de Falcone en Sicile ce jour-là.

Angelo Corbo est aujourd’hui inspecteur de la police judiciaire à Florence. Il garde dans sa mémoire les images atroces de ses collègues emportés dans l’explosion qui le tourmentent encore actuellement. Il se revoit avec Paolo Capuzzo et Gaspare Cervello, ses confrères survivants, en train de tenter, en vain, d’ouvrir la portière tordue de la Fiat de Falcone avec l’angoisse de voir un tueur de la mafia surgir pour finir le travail. Angelo Corbo se souviendra toujours du silence qui succède au fracas. De tout ce sang. De l’horrible odeur de chair brûlée. Du regard perdu de Francesca Morvillo. De la lente agonie de Giovanni Falcone qui tente encore de bouger malgré ses blessures mortelles.

C. Lovis © les hommes de l’antimafia

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Qui a tué les juges antimafia Falcone et Borsellino?

En 1992, les magistrats Falcone et Borsellino sont assassinés à Palerme. La péninsule est en état de choc. Accusée: Cosa Nostra. Dix-huit ans après, explique le journaliste Attilio Bolzoni, de nouvelles révélations suggèrent des complicités haut placées.

Derrière les bombes qui ont ensanglanté l’Italie des années 1992-1993, broyant le juge Giovanni Falcone, pionnier de la lutte contre la Mafia, et, deux mois plus tard, son ami Paolo Borsellino, se cachait-il un mandataire d’Etat? Une mise en scène occulte a-t-elle guidé la main assassine de Cosa Nostra, la Mafia sicilienne?

Si ces massacres ont toujours été entachés de zones d’ombre, l’hypothèse est évoquée, glaçante, ces dernières semaines, en Italie, au gré de déclarations de repentis, jusqu’au procureur national antimafia, Piero Grasso, qui dit que « la Mafia n’était pas la seule à avoir un intérêt à éliminer Giovanni Falcone » ou que les attentats de 1993 ont pavé la voie à une « nouvelle entité politique ».

Attilio Bolzoni, journaliste au quotidien La Repubblica, spécialiste de Cosa Nostra depuis trente ans, vient de publier en Italie un livre, Faq Mafia (Ed. Bompiani), éclairant d’une lumière différente le premier attentat manqué contre Falcone, en 1989. Pour L’Express, il décortique le malaise.

Qui a tué les juges Falcone et Borsellino? Dix-huit ans après leur mort, voilà que le débat est relancé. Toto Riina, le boss de Cosa Nostra, a été condamné, en 2002, en tant que mandataire, pourtant…

Si Riina est bien le mandataire sicilien de ces homicides, on n’a jamais retrouvé le mandataire italien, politique, celui qui, avec Cosa Nostra, a planifié ces attentats de Palerme en 1992 puis ceux sur le continent en 1993. On nous a toujours dit que les auteurs étaient les mafieux corléonais, et seulement eux. Ils ont été capturés et condamnés.

Mais, depuis peu, affleure une nouvelle vérité: la Mafia sicilienne de Riina aurait été le bras armé d’un autre pouvoir, instrumentalisée pour faire le sale boulot. Après la mort de Falcone et de Borsellino, cette « Mafia militaire » a été anéantie par une répression sans précédent de l’Etat italien. Or, aujourd’hui, de plus en plus d’éléments font penser à un complot d’Etat. Notamment la récurrence sur les lieux des massacres de « présences étrangères » à Cosa Nostra – des agents des services secrets italiens.

On repense à la phrase lancée l’an dernier par Riina, parlant pour la première fois de sa prison, après dix-sept ans de silence…

Polizia di Stato/Handout/ReutersToto Riina, le parrain des parrains de Cosa Nostra.
Toto Riina, le parrain des parrains de Cosa Nostra.

Oui. Même lui a réalisé qu’il a été utilisé. Sur la mort de Borsellino, il a dit : « Ne me regardez pas seulement moi, mais regardez aussi en vous… » Ajoutant: « Ce sont eux qui l’ont tué. » Riina a 80 ans, il est malade. On espère qu’il parle avant de mourir…

En attendant, un repenti, interrogé depuis un an et demi par la justice, a parlé, lui.

Le repenti Gaspare Spatuzza a d’abord révélé que c’est non pas le mafieux Vincenzo Scarantino qui a volé la Fiat ayant fait sauter Borsellino mais lui. Il a surtout dit que, dans le garage de Palerme où l’on bourrait d’explosifs la voiture, il n’y avait pas seulement des mafieux, il y avait aussi un agent secret, d’une cinquantaine d’années. Spatuzza l’a identifié, il y a deux mois, dans un fichier photo que les services secrets italiens ont dû envoyer aux magistrats de Caltanissetta, à leur demande. Et cet agent – qui, en 1992, avait bien une mission en Sicile – a aussi été reconnu, juste après, par Massimo Ciancimino, le fils de l’ex-maire mafieux de Palerme, comme l’un des hommes de l’appareil d’Etat qui traitaient avec son père, Vito. En clair, il est l’un des liens entre l’Etat et Cosa Nostra. L’agent secret est désormais sous enquête et son identité n’a pas encore été dévoilée…

Il semblerait que, par ailleurs, soient identifiés d’autres agents ayant traité avec Vito Ciancimino. Par exemple le « signor Franco », l’homme qui, pendant trente ans, aurait eu des contacts étroits avec lui, lui aurait remis de faux passeports et le papello (la liste des requêtes de Toto Riina à l’Etat pour arrêter les massacres). Cet homme ne voulait pas que Vito parle, pas plus que son fils Massimo, qu’il a récemment intimidé… Ce qui émerge de tout ça, c’est qu’une partie de l’Etat traitait avec Cosa Nostra, et qu’une autre a participé matériellement aux massacres.

C’est grave, si c’est avéré… Mais qui, au sein de l’Etat? La Démocratie chrétienne [DC] était alors au pouvoir…

La DC avait des rapports avec la Mafia, mais ceux qui ont déstabilisé l’Italie à coups de bombes sont à chercher non pas dans les partis mais au sein de l’appareil d’Etat. En fait, ces bombes explosent dans un moment de vide et de recomposition politique: la DC s’écroule, balayée par l’opération anticorruption Mains propres, et un nouveau parti, celui de Berlusconi, voit le jour: Forza Italia.

Qui a tué les juges antimafia Falcone et Borsellino?
Le repenti Spatuzza s’est mis à table

Il y a un mois, une commission du ministère de l’Intérieur a pourtant refusé d’admettre Spatuzza dans le programme de protection définitif des repentis. Il n’est pas fiable?

C’est la première fois qu’un repenti, reconnu comme fiable par trois parquets (Caltanissetta, Florence et Palerme) et le procureur national antimafia, se voit débouté par cette commission gouvernementale. Motif officiel: Spatuzza s’est mis à table au-delà des six mois au cours desquels un repenti doit parler.

Repentis, mode d’emploi

Ce sont des mafieux qui ont brisé l’omerta, la loi du silence, et l’invincibilité de la Mafia. L’Etat passe un contrat avec eux, leur donnant une nouvelle identité et un travail dans un lieu protégé. Il n’est pas toujours évident, pour la justice, d’évaluer la fiabilité de leurs révélations. C’est le juge Falcone qui a fait naître la figure du « collaborateur de justice », accouchant le Palermitain Tommaso Buscetta, qui lui a donné les clefs pour comprendre Cosa Nostra et lui infliger le premier coup dur.

Il avait en particulier cité son boss disant, en 1994, que la Mafia avait « le pays dans les mains » grâce à Silvio Berlusconi et à son bras droit, le sénateur Marcello Dell’Utri… Lequel a été condamné en appel, le 29 juin, à sept ans de prison pour complicité d’association mafieuse. Une peine très importante pour un homme depuis toujours en rapport d’affaires avec Berlusconi, notre président du Conseil… Même si les juges l’ont absous pour la période de 1992 à aujourd’hui.

En tout cas, la décision de ne pas protéger Spatuzza, qui intervient alors que les enquêtes sur les massacres sont rouvertes, est un signal politique à ceux qui font émerger une vérité autre que la vérité officielle…

Le procès Borsellino sera-t-il révisé?

Borsellino à Palerme, 3 mai 1992
Borsellino à Palerme, 3 mai 1992

Oui. Il y a trop de questions. Scarantino, celui qui s’était accusé d’avoir volé la Fiat devant tuer le juge, serait donc un faux repenti, comme le pensent les magistrats? Celui qui l’a « accouché » est l’ancien superflic Arnaldo La Barbera. Or on vient juste d’apprendre que ce superflic chargé, dès la fin de 1992, de l’enquête sur ce traumatisme national qu’ont été les assassinats de Falcone et de Borsellino, a été un agent des services secrets…

C’est ahurissant! Il émargeait au titre de source sous le nom de « Catullo » en 1986-1987, puis il est devenu le chef de la squadra mobile(brigade de police judiciaire) de Palerme en 1989. Mais qui entre dans ce monde des services n’en sort pas… La surprise a été totale. Pourquoi un haut policier aurait-il aussi été un 007? A qui devait-il en référer? Il est mort en 2002.

Au sein de l’Etat, certains voulaient la mort de Giovanni Falcone, selon le journaliste.  

Revenons au 20 juin 1989, date du premier attentat manqué contre Falcone, à l’Addaura, en Sicile. Dans votre livre, vous révélez que, déjà, au sein de l’Etat, certains voulaient la mort de Falcone…

Oui, et d’autres ont voulu le sauver. Jusqu’à récemment, on pensait que, ce jour-là, deux tueurs étaient venus de la mer dans un canot pour placer devant la villa de Falcone 58 bâtons de dynamite. Les soupçons s’étaient portés sur deux policiers, Antonino Agostino et Emanuele Piazza. Aujourd’hui, après vingt et un ans, de nouvelles investigations bouleversent tout : les tueurs – des mafieux et des hommes des services secrets – seraient en fait venus de la terre. Tandis qu’Agostino et Piazza seraient venus là pour empêcher l’explosion…

Et ils sont tous deux morts peu après?

Piazza a été étranglé neuf mois après l’Addaura. Quelques mois avant, Agostino avait été tué. On n’a jamais trouvé les assassins. Même Riina a ordonné une enquête interne à Cosa Nostra pour savoir qui l’avait tué. En vain. Donc ce n’était pas Cosa Nostra… Il y a deux mois, le père d’Antonino Agostino, qui de désespoir s’est laissé pousser la barbe depuis la mort de son fils, m’a raconté que, peu de jours avant l’homicide, deux policiers sont venus le voir: « Où est ton fils? » L’un d’eux, a-t-il dit, avait une face de monstre, avec la partie droite gonflée, variolée, qui le faisait ressembler à un cheval.

La même « face de monstre » que des témoins auraient vue sur d’autres lieux de massacres siciliens…?

Oui. Le premier à en avoir parlé est un repenti, tué en 1996, Luigi Ilardo, qui a raconté à un colonel des carabiniers, Michele Riccio, avoir vu un homme des services secrets, à « face de monstre », aller poser des bombes…

Cet attentat de l’Addaura a été suivi d’étranges investigations…

La nuit suivant l’homicide d’Agostino, la squadra mobile de Palerme perquisitionne chez lui. Le père sait que son fils a des papiers secrets dans une armoire. Les policiers les trouvent tout de suite… Et ils disparaissent. Incroyable : cette année, après vingt et un ans, les juges de Palerme font poser un micro chez l’un de ces policiers, Guido Paolilli, à Pescara. Pendant des mois, rien. Jusqu’à ce qu’un matin, voyant le père Agostino à la télévision, Paolilli dise à son fils: « Cette nuit-là, on a fait disparaître un tas de papiers. » Ce policier était sous les ordres du superflic La Barbera… Celui-là encore qui, pendant des années, suivra une fausse « piste passionnelle » pour l’homicide d’Agostino et Piazza… Le père d’Agostino a aussi parlé à La Barbera du « monstre ». Mais le PV a disparu.

Et le juge Falcone, lui, avait-il compris, dès 1989, ce qui se tramait contre lui?

Oui. Deux heures après cet attentat manqué, il a dit que ceux qui l’avaient organisé étaient des « esprits très raffinés ». Et il ne parlait pas des mafieux… Il a livré là une piste jamais suivie… Il savait qu’une partie de l’Etat avait voulu le tuer, car il déstabilisait le pouvoir italien. Il venait de finir le maxi-procès qu’il avait instruit, la première vraie défaite de la Mafia… Aujourd’hui, d’un côté, l’Italie commémore ses héros Falcone et Borsellino. De l’autre, vous savez où étaient, jusqu’à il y a deux mois, tous les actes des enquêtes sur leur mort? Empilés dans un dépôt de la police de Bagheria, près de Palerme, rongés par les excréments de rats et l’humidité!

Un vent de menaces souffle sur la Sicile et la Calabre, aux prises avec la ‘Ndrangheta, la mafia locale devenue la plus puissante d’Europe… Comment interpréter ce climat?

Le procureur de Reggio de Calabre, qui a déclaré la guerre à la « bourgeoisie mafieuse », la mafia en col blanc, et le procureur de Caltanissetta, qui enquête sur les massacres en Sicile, ont reçu une balle par la poste, avec la même empreinte digitale. Ces menaces font suite à bien d’autres depuis le début de l’année, à l’encontre de magistrats, de journalistes… Une fièvre similaire à celle de 1992, qui rend palpable la peur d’un attentat en Sicile ou en Calabre.

Attentat de Capaci qui tua Falcone, sa femme et 3 policiers de son escorte
Attentat de Capaci qui tua Falcone, sa femme et 3 policiers de son escorte
L’attentat de Via d’Amelio, à Palerme tua le juge et 5 membres de l’escorte

 Sources : L’Express. Delphine Saubaber

Etat de droit sous haute tension…

Cette photo est impressionnante. Elle a été prise en mars 2014, au cours du procès qui juge les complices de l’attentat qui a coûté la vie au Juge Falcone, à sa femme et à trois agents de son escorte. Le témoin, Gaspare Spatuzza, est un repenti de Cosa Nostra. Il se trouve derrière le paravent protégé par le cordon de policiers en cagoule. Les G.O.M sont des agents pénitentiaires d’élite chargés de protéger les prisonniers à haut risque.

polizia penitentiare

Nous sommes des cadavres ambulants !

Le 23 mai 1992, Giovanni Falcone meurt assassiné dans un attentat. À la hauteur de Capaci, la déflagration causée par une quantité énorme d’explosifs cachés sous la chaussée a provoqué un cratère qui lacère le tronçon d’autoroute portant de Punta Raisi à Palerme. Déchiquetée, la voiture dans laquelle le magistrat sicilien voyageait gît, couverte de pierres et de terre au bord du gouffre ouvert par l’explosion. Le souffle macabre a emporté les vies de Giovanni Falcone, de sa compagne Francesca Morvillo ainsi que de Vito Schifani, Rocco di Cillo et Antonio Montinari.

falcone au palais de justice
Giovanni Falcone au palais de justice de Palerme entouré de ses gardes du corps
Les victimes de Capaci
Francesca Morvillo, Vito Schifani, Rocco di Cillo, Antonio Montinari

Un mois après, dans l’atrium de la Bibliothèque de Palerme, Paolo Borsellino prononce un discours en mémoire de son ami Giovanni Falcone. Des mots à la fois tremblants de rage et imprégnés du calme qu’octroie le courage. Le juge souligne que Giovanni Falcone a commencé à mourir quatre ans plus tôt, en 1988, quand il a été marginalisé au sein du Palais de Justice de Palerme. Giovanni Falcone avait alors participé au  concours pour prendre la tête du pool de magistrats antimafia de Palerme où il avait oeuvré depuis le début, prouvant son talent, son courage et son abnégation. Giovanni Falcone, digne héritier d’Antonino Caponnetto. Mais «à cause de quelques Juda» – ce sont ces mots que Paolo Borsellino fait résonner dans l’atrium de la bibliothèque de Palerme – le Conseil supérieur de la Magistrature italienne avait écarté Giovanni Falcone et nommé Antonino Meli. D’après Paolo Borsellino, c’était le début de la mort du pool antimafia et de Giovanni Falcone, victime d’abord du venin du Palais de Justice palermitain, ensuite marginalisé et isolé. Enfin éliminé.

Le juge Paolo Borsellino
Le juge Paolo Borsellino

Paolo Borsellino avait compris que la mort était au rendez-vous car il connaissait le processus: d’abord l’exclusion, puis l’insinuation, ensuite l’infamie, le dénigrement et la calomnie. Enfin, la mort. Paolo Borsellino avait été spectateur impuissant de la mort du magistrat Rocco Chinnici, le 29 juillet 1983, puis, les 28 juillet 8 août 1985, des commissaires Montana et Cassarà. Au cours de sa dernière interview, Paolo Borsellino avait affirmé qu’il était conscient, comme ses amis et collègues l’avaient été avant lui, qu’il n’était qu’un cadavre qui marchait. Comme Giovanni Falcone, Paolo Borsellino reconnaissait qu’il avait peur, mais affirmait qu’il affrontait la peur avec courage et qu’il n’y avait là aucune incohérence, le contraire du courage n’étant pas la peur, mais la couardise.

19 juillet 1992. Palerme. Via d’Amelio. Le son aigu de l’alarme d’une voiture coupe le silence assourdissant qui suit l’explosion. Paolo Borsellino a été assassiné, mais comme Giovanni Falcone, il vit toujours dans la mémoire.

Attentat de Capaci
Attentat de Capaci, 23 mai 1992

Giovanni Brusca, la férocité d’un mafioso au 150 homicides !

Giovanni Brusca a été l’un des tueurs les plus cruels et féroces dans l’histoire de la mafia sicilienne. Ce tueur et tortionnaire a avoué plus de 150 meurtres. Il s’est illustré pour être l’un des principaux acteurs de l’assassinat du juge Giovanni Falcone. C’est en effet lui qui a appuyé sur le bouton de la bombe qui a fait exploser l’autoroute. Mais il est aussi considéré comme un tueur de femmes et d’enfants. Il a kidnappé, séquestré et étranglé de ses propres mains avant de le dissoudre dans l’acide, Giuseppe Di Matteo, un jeune garçon de 13 ans dont la seule faute était d’être simplement le fils d’un repenti qu’ils espéraient voir se rétracter.

Comment peut-on trouver un tel niveau de cruauté chez un homme ?

Je suis toujours resté particulièrement froid avant, pendant et après le crime, peut-on lire dans ses mémoires.

Pour l’historien Nicola Tranfaglia, la Mafia n’a jamais reculé pour assassiner ses ennemis, mais la cruauté mise en œuvre par le clan de Corleone dans les années 80-90 a été bien au-delà de toutes les normes en vigueur en Italie.

J’ai torturé des gens pour les faire parler, j’ai étranglé aussi bien ceux qui avouaient que ceux qui gardaient le silence., j’ai dissous des corps dans l’acide, j’ai rôti des cadavres sur des grands grils, j’ai enterré les restes dans des fosses que j’avais préalablement creusées à la pelleteuse. Certains repentis disent éprouver aujourd’hui du dégoût pour ce qu’ils ont fait. Je ne peux parler qu’en mon nom : tout cela ne m’a jamais encombré. »

Giovanni Brusca a été arrêté en 1996. Depuis, il est devenu l’un des collaborateurs de justice les plus importants.

Arrestation de Giovanni Brusca
L’arrestation à Agrigente de Giovanni Brusca a été une grande victoire pour les forces de l’ordre.

Son arrestation a été considérée en Italie comme la plus importante dans le secteur de l’antimafia depuis celle de Toto Riina, le «boss des boss». Malgré son jeune âge, 36 ans, Brusca était en réalité le dernier des Corleonais qui avait pris la direction de Cosa Nostra. Lançant une campagne de terreur contre les repentis, il s’était lui-même chargé des plus sales besognes. Plus de 400 agents furent mobilisés pour son arrestation.

Les policiers ont laissé éclaté leur joie après l'arrestation de Brusca
Les policiers ont laissé éclaté leur joie après l’arrestation de Brusca

Giovanni Brusca en bref

Naissance et débuts criminels

Giovanni Brusca né le 20 février 1957, il est le fils de Bernardo Brusca, le parrain local du clan de San Giuseppe Jato (réputé le plus impitoyable de Sicile avec les Corleonais). Lorsque ce dernier est condamné à la prison à perpétuité pour plusieurs homicides, c’est son fils Giovanni qui prend les commandes du clan et du territoire. Giovanni Brusca commet son premier meurtre à l’âge de 18 ans. Il est intronisé au sein de Cosa nostra par Toto Riina lui-même en 1976, il a alors 19 ans. Entre 1993 et 1996, il devient l’un des plus puissants chefs de Cosa nostra et participe à l’attaque contre l’état avec plusieurs attentats à la bombe.

Le Soldat de la Mafia

Jeune mafioso, il est surnommé «U» Verru « (en sicilien) ou Il Porco (en italien: le porc). Grassouillet, barbu et les cheveux hirsutes, c’est sans doute à cause d’une propreté douteuse qu’il fut surnommé comme cela. Il a été aussi surnommé Lo scannacristiam (L’égorgeur de chrétiens). Il a avoué aux juges avoir tué de ses propres mains plus de 150 personnes, mais ne se souvient plus du nombre exact. A chacun de ses déplacements, lorsqu’il était au sommet de son pouvoir, il était accompagné de mafiosi cachés dans un fourgonnette et armés de kalachnikovs. Si jamais une patrouille de police venait à arrêter le véhicule et à ouvrir les portières, ils avaient pour instruction d’ouvrir le feu sans attendre.

Le monstre

En 1993, le mafioso Santo Di Matteo qui a participé à l’assassinat du juge Falcone est en train de dévoiler les secrets du complot à la justice. Giovanni Brusca kidnappe alors son fils (Giuseppe Di Matteo – 11 ans) en se faisant passer pour un policier. Le jeune garçon sera séquestré et torturé pendant 26 mois. Durant cette période, des photos macabres son envoyées à son père pour le forcer à se rétracter. Il donnera l’ordre à ses hommes d’étrangler le jeune garçon et de dissoudre le corps dans un baril d’acide afin que la famille ne puisse par faire des funérailles convenables.

Giuseppe di Matteo
Giuseppe di Matteo le jeune garçon enlevé et assassiné par Brusca

Collaborateur de justice

Le 20 mai 1996, il est arrêté dans une villa en pleine campagne. Au début, ses révélations à la justice ne sont pas partiales et lui servent à se venger. Puis un jour, il fait le choix de collaborer totalement avec les magistrats. Ce repentir permet d’identifier les instigateurs et auteurs du massacre de Capaci qui tua le juge Falcone, sa femme et son escorte. Ils sont condamnés à perpétuité et pour la première fois est révélé l’existence de la « Papello »  : la liste des exigences de Toto Riina à l’État pour arrêter les attentats.

Le procès

Giovanni Brusca est condamné à d’innombrables années de prison. Beaucoup ont douté de son repentir et il n’a obtenu le statut de collaborateur de justice qu’en 1999. En 2004, en récompense de sa bonne conduite et sa coopération avec les autorités, Giovanni Brusca a reçu l’autorisation de sortir de prison une semaine tous les 45 jours pour voir sa famille. Cette mesure a indigné les proches de ses nombreuses victimes qui ont trouvé cette mesure bien clémente au regard des crimes commis par ce serial-killer de la mafia.

Giovanni Brusca, un tueur impitoyable de la Mafia
Giovanni Brusca, un tueur impitoyable de la Mafia

Source : Les parrains de Corleone de John Follain

Hommage à Giovanni Falcone

POUR NE JAMAIS OUBLIER…

« On meurt, généralement parce qu’on est seul ou parce qu’on est entré dans un jeu trop grand. On meurt souvent, parce qu’on ne dispose pas des alliances nécessaires ou parce qu’on est privé de soutien », écrivait Giovanni Falcone dans son livre « Cose di Cosa Nostra ».

Lieu de l’attentat, à Capaci, près de Palerme

Par une belle journée ensoleillée, le samedi 23 mai 1992 à 16 h 40, l’avion des services secrets italien quitta discrètement l’aéroport romain de Ciampino avec à son bord, Giovanni Falcone et sa femme Francesca Morvillo. À 17 h 48, le jet atterrit à Palerme et se plaça en bout de piste où trois Fiat blindées les attendaient.

L’escorte composée de policiers aguerris à ce genre de mission était dirigée par Arnaldo La Barbera, garde du corps de Falcone depuis plusieurs années. Deux minutes plus tard, le cortège transportant le directeur général des affaires pénales du Ministère s’engagea sur l’autoroute en direction de Palerme. Tout semblait tranquille, mais les apparences étaient trompeuses. Ce voyage pourtant tenu secret ne l’était pas pour Cosa Nostra. Sitôt leur départ, quelqu’un informa que dans les huit minutes, la Fiat blanche passerait à la hauteur de la petite ville de Capaci. Des centaines de kilos de tolite, une puissance sans précédent, avaient été placés sous la voie rapide reliant l’aéroport de Punta Raisi à Palerme. L’explosif avait été dissimulé à l’intérieur d’une canalisation d’écoulement des eaux, par des mafiosi déguisés en employés de la voirie à qui personne n’avait prêté attention.

La Fiat marron pilotée par l’agent Vito Schifani, accompagné du chef d’escorte Antonio Montinaro et par l’agent Rocco DiCillo ouvrait la route. Au milieu du cortège se trouvait la voiture de Giovanni Falcone. À la demande du magistrat qui adorait conduire, Giuseppe Costanza, son fidèle garde du corps depuis 1984 s’était assis à l’arrière. L’épouse de Falcone avait pris place à ses côtés. Trois autres policiers se trouvaient dans la Fiat bleue qui fermait la colonne, Paolo Capuzzo, Gaspare Cervello et Angelo Corbo.

Le convoi filait à près de 160 km/h, sur la voie gauche, à courte distance pour empêcher qu’une voiture impromptue ne s’intercale. Ce jour-là, il régnait une certaine sérénité puisque personne n’était supposé savoir que Falcone était en Sicile. Soudain, à 17 h 59, une énorme explosion éventra l’autoroute sur une centaine de mètres. La déflagration se répercuta longuement dans la vallée. La Fiat de tête et celle du juge furent projetées dans les airs comme par une main titanesque
avant de s’écraser, disloquées, à l’intérieur d’un immense cratère.

Dans la première voiture, Vito Schifani, Antonio Montinaro et Rocco De Cillo54 moururent sur le coup. Dans la seconde, Francesca connut le même sort alors que Giovanni Falcone était dans un état désespéré. Il s’éteignit deux heures plus tard dans l’ambulance qui fonçait vers l’hôpital. Giuseppe Costanza fut grièvement blessé, mais sauvé in extremis, de même que les occupants du troisième véhicule. L’attentat blessa encore une vingtaine de personnes roulant sur l’autoroute à proximité de l’explosion.

« Le courageux meurt une seule fois ; le lâche, plusieurs fois par jour. »
Giovanni Falcone (1985)

Extrait du livre : Les hommes de l’antimafia

Pour ne pas oublier… Giovanni FALCONE

Giovanni Falcone, un héros de l’antimafia