CALABRE : Résistance courageuse d’un entrepreneur

ACTUALITEUn incendie a ravagé le dépôt de Tiberio Bentivoglio, un commerçant qui refuse de payer le pizzo à la ‘Ndrangheta. Tiberio Bentivoglio, un honnête détaillant a été confronté à nouveau à une sournoise attaque de la mafia calabraise. Il faut dire que ce petit entrepreneur de Reggio de Calabre continue à se battre publiquement contre le racket de la mafia.

Tiberio Bentivoglio, un entrepreneur antimafia
Tiberio Bentivoglio, un entrepreneur antimafia

L’incendie de son dépôt la semaine passée n’est que le dernier épisode d’une longue série d’attaques, de menaces et d’attentats qu’il subit depuis des décennies. Depuis 1992, jour où il s’est rebellé ostensiblement contre le racket des clans de la ‘Ndrangheta. Les criminels ne lui ont jamais pardonné et tentent de l’intimider pour éteindre ce foyer de résistance. Il faut préciser que Tiberio Bentivoglioa a été le premier à refuser le pizzo en Calabre.

D’ailleurs, il n’y a pas beaucoup de pays au monde, et aucun en Europe, qui doit aménager une protection policière autour d’un détaillant qui n’aspire qu’à travailler. Tiberio Bentivoglioa a échappé à une tentative de meurtre en février 2011.

Giuseppe Falcomatà, Le maire de Reggio de Calabre
Giuseppe Falcomatà, Le maire de Reggio de Calabre, un précieux soutien dans une région difficile.

Blessé par balles

En février 2011, Tiberio Bentivoglioa a échappé au pire après avoir reçu 2 balles de pistolet après qu’un mafioso lui ait tiré dessus à six reprises. Un des projectiles tirés dans le dos a ricoché contre sa sacoche-banane et lui a dévasté le mollet. Depuis, Bentivoglio est sous escorte policière du 3ème niveau, celle qu’on réserve aux personnes à haut risque. Cet attentat n’a pas arrêté l’entrepreneur qui a continué à dénoncer le racket et les connivences de certaines personnalités avec les clans. Il est même devenu un ambassadeur du mouvement ‘Libera’ ; un ‘réseau de dignité’ dans la lutte antiracket. Il prend régulièrement son bâton de pèlerin pour expliquer son combat dans les écoles et universités.

Un ostracisme destructeur

Malgré la loi qui prévoit l’indemnisation des victimes de la mafia, Tiberio Bentivoglioa a dû lutter ces dernières années pour conserver son commerce étant donné que l’État italien est toujours très en retard pour dédommager les témoins de justice. Sans compter que l’argent perçu n’a jamais suffi à rembourser le coût réel des dommages. À cela, il faut ajouter l’ostracisme rampant qui a éloigné les clients de son magasin. En plus des fournisseurs qui ont commencé à refuser de lui envoyer de la marchandise, il y a eu les banques qui se sont montrées de plus en plus réticentes à lui accorder des crédits. Ça n’est que grâce au réseau de solidarité des groupes antimafia que l’entrepreneur a pu poursuivre son activité professionnelle.

Manifestation de soutien
Une grande manifestation de soutien avec des personnalités importantes s’est déroulée devant le dépôt détruit. La foule a scandé le nom de l’entrepreneur résistant. Une phrase résume à elle seule la détermination des honnêtes gens :

« S’ils devaient brûler cent fois le magasin, nous serons là cent fois pour le reconstruire.»

Pour le jeune maire de Reggio de Calabre, Giuseppe Falcomatà :

« Tiberio est devenu un symbole de notre ville, un porte-drapeau de l’économie saine et honnête de la ville ». Ou encore : « Si Tiberio décidait de se rendre, la ville serait perdue, nous serions tous perdants ».

Le nouveau commerce va d’ailleurs prochainement déménager dans un nouvel immeuble confisqué à la mafia par l’État. Un immeuble au centre-ville, plus facile à surveiller.

C. Lovis © 2016

Source : La Repubblica

La magasin incendié par la mafia calabraise
La magasin incendié par la mafia calabraise

Le clan des Calabrais

Reportage au pied du massif de l’Aspromonte, la ville de San Luca est le berceau de la ‘Ndrangheta. C’est de cette terre, sauvage et secrète, que l’organisation criminelle tire sa force.

Pour fuir la vendetta, pour échapper aux forces de l’ordre, ils ont repris le maquis. Depuis le 15 août 2007 et la fusillade qui a fait six morts devant la pizzeria Da Bruno, à Duisbourg (Allemagne), la plupart des chefs de la ‘Ndrangheta se sont réfugiés — croit savoir la police — très loin de San Luca, le petit bourg calabrais d’où sont originaires le patron du restaurant, Giuseppe Strangio, miraculeusement sauf, et trois des victimes criblées par les 70 balles des tueurs.

La fusillade qui a fait six morts devant la pizzeria Da Bruno, à Duisbourg (Allemagne)
La fusillade qui a fait six morts devant la pizzeria Da Bruno, à Duisbourg (Allemagne)

Mais d’autres «parrains» ont grimpé les sentiers escarpés. Ils ont quitté leurs maisons aux façades délabrées, remonté la longue rue Corrado Alvaro, sans doute croisé à l’aube les vieilles femmes en noir qui vont puiser l’eau de source à la fontaine du village. Et ils se terrent aujourd’hui dans quelques cabanes ou bergeries perdues dans la montagne.

«Dans l’Aspromonte, on peut se perdre»

«Depuis la tuerie de Duisbourg, les responsables des clans sont en mouvement, constate l’ancien parlementaire et historien de la criminalité organisée Enzo Ciconte. Il est probable que quelques-uns d’entre eux ont cherché, comme par le passé, à se cacher dans l’Aspromonte.»

Depuis toujours, l’imposant massif rocheux qui se dresse juste au-dessus de San Luca, dans l’extrême sud de la botte italienne, a été le repaire des bandits, le territoire des bergers et la force de la ‘Ndrangheta. C’est dans cette montagne protectrice autant que menaçante que l’histoire de cette féroce organisation criminelle a basculé dans les années 60 lui permettant progressivement de se hisser au même niveau, puis de supplanter la Camorra napolitaine et plus encore la mafia sicilienne.

«L’âpre mont»

Son sommet, enneigé l’hiver, culmine à 1 956 mètres ; 76 000 hectares de nature sauvage où alternent arides à-pic et épaisses forêts de pins et de chênes. C’est à cette montagne que San Luca doit sa réputation. Mieux, sa respectabilité au sein de l’honorable société, qui tire son nom du grec andragathos (homme valeureux).

L'Aspromonte, une région splendide et sauvage de Calabre
L’Aspromonte, une région splendide et sauvage de Calabre

«San Luca, c’est la Mecque de la ‘Ndrangheta», explique un policier. «C’est comme Notre-Dame pour Paris», ajoute un autre. La petite commune à la dizaine de familles mafieuses pour 4 700 âmes abrite en effet sur son territoire, à une quinzaine de kilomètres du centre, le sanctuaire de la Madonna di Polsi, avec la statue de la Vierge couronnée à l’enfant que vénèrent les fidèles calabrais.Refuge des premiers chrétiens du temps de l’Empire romain, le monastère, dont les principaux bâtiments datent du XVIIIe siècle, n’a pas grand charme. Mais, perdu au fond d’une vallée, au coeur de l’Aspromonte, il est le lieu traditionnel des rendez-vous de la ‘Ndrangheta qui a fait de la Vierge de la Montagne sa figure protectrice. Depuis toujours, les chefs de l’organisation s’y réunissent à la fin de la procession populaire du 2 septembre afin d’y tenir une sorte de tribunal, définir les zones d’influence, régler les différends. Une sorte d’assemblée générale du crime où l’on se répartit, dans une atmosphère religieuse, les affaires à venir.

«Nous savons qu’il y a trois ans, plus de 250 chefs, venus de toute la Calabre, mais aussi d’Australie et du Canada, se sont encore retrouvés au monastère pour discuter entre autres des appels d’offres liés à la construction du pont sur le détroit de Messine», détaille le procureur adjoint Nicola Gratteri, en charge des principaux dossiers sur la ‘Ndrangheta.

Nicola Gratteri, Vice-procureur antimafia à Reggio de Calabre
Nicola Gratteri, Vice-procureur antimafia à Reggio de Calabre

Cette année, la réunion n’aura peut-être pas lieu au sanctuaire qui fait de San Luca la capitale de l’organisation calabraise. Trop dangereux même si la configuration du terrain a jusqu’à présent dissuadé les forces de l’ordre d’intervenir. Certains otages n’ont jamais revu la lumière. Aujourd’hui encore, il faut des heures de marche pour accéder à l’église de la Vierge de la Montagne. De San Luca, les voitures passent très difficilement sur les sentiers caillouteux entre les vaches, les chèvres et les sangliers. «Mieux vaut ne pas s’y aventurer. Il faut un bon véhicule», conseillent aux étrangers les vieux du petit bourg qui mettent en garde : «Dans l’Aspromonte, on peut se perdre.»

Les carabiniers le savent, qui, pendant deux décennies, ont souvent ratissé la montagne, sondé les moindres cavités, fouillé les forêts de sapins. Cherchant en vain les centaines de personnes enlevées par la ‘Ndrangheta et gardées prisonnières, au fond d’un trou, parfois pendant plusieurs années. Ce sont les rapts qui, à partir des années 60, ont fait la fortune des Calabrais. Et leur ont permis de passer d’une organisation rurale archaïque à une véritable multinationale du crime.

«À cette époque, la mafia sicilienne avait proposé aux familles de la ‘Ndrangheta de leur sous-traiter certains chantiers publics, rappelle Pino Lombardo, journaliste au Quotidiano della Calabria. Mais celles-ci n’avaient pas assez d’argent pour acheter les pelleteuses, les camions, etc. Alors elles vont enlever des industriels du nord ou des fils de famille pour obtenir des milliards de rançons.»

Le père du jeune Getty avair refusé d'abord de payer avant de recevoir l'oreille de son petit-fils par la poste
Le père du jeune Getty avair refusé d’abord de payer avant de recevoir l’oreille de son petit-fils par la poste

En 1973, l’histoire de Paul Getty, héritier du magnat du pétrole, bouleverse l’opinion publique. Enlevé dans le centre de Rome, le jeune homme est conduit dans l’Aspromonte. Ses ravisseurs lui coupent une oreille pour faire plier ses parents. L’enlèvement dure cinq mois au bout duquel la ‘Ndrangheta extorque près de deux milliards de lires. Au total, jusqu’en 1991, 147 enlèvements ont officiellement été recensés dans la région. Certains otages n’ont jamais revu la lumière. «Les familles de San Luca ont montré une grande capacité de gestion des rapts et ont réussi à faire un saut qualitatif. Elles ont confirmé leur charisme» , souligne Pino Lombardo.L’argent récolté est réinvesti. La jeune génération se lance dans l’immobilier, puis le trafic de stupéfiants, plus rémunérateur. En 1975, le vieux boss Antonio Macri qui s’y oppose est abattu au terme d’une partie de boules.

La ‘Ndrangheta va vite s’imposer sur le marché européen de la cocaïne, en discutant directement avec les cartels colombiens. «Pour gagner leur confiance, les Calabrais s’offrent comme otages, explique Lombardo. Ils restent sur place tant que la cargaison n’a pas été payée.» Surtout, ajoute Nicola Gratteri, «les clans de la ‘Ndrangheta sont unis par les liens du sang. À la différence de la mafia sicilienne organisée en pyramide avec une série d’affiliés, les Calabrais fonctionnent de manière horizontale avec une myriade de petits clans [les ‘ndrine, NDLR] dont les membres appartiennent à la même famille.»

Des cérémonies rituelles où l’on prête serment et brûle des images sacrées. L’entrée dans l’organisation et l’ascension dans la hiérarchie donnent lieu à des cérémonies rituelles où l’on prête serment et brûle des images sacrées. Mais la ‘Ndrangheta a la particularité de ne recruter que «par filiation, poursuit le procureur adjoint de Reggio di Calabre. “Généralement, le fils aîné est prédestiné.” “Les alliances entre familles sont scellées par des mariages, comme au Moyen Âge”, ajoute un policier de Locri. “Cette structure familiale est une garantie pour leurs interlocuteurs. La ‘Ndrangheta est considérée comme plus fiable et plus sérieuse. Lorsque l’un de ses membres est arrêté, il ne trahit pas ses cousins, son père ou ses frères”, souligne Nicola Gratteri. De fait, face au millier de “repentis” de la mafia sicilienne, moins de 100 Calabrais appréhendés ont accepté de collaborer avec la justice.

À San Luca, “le Corleone calabrais” selon l’expression d’Enzo Ciconte, il y aurait ainsi une dizaine de ‘ndrine parmi lesquelles les clans Nirta-Strangio et Vottari-Pelle-Romero actuellement en conflit. Au total, ces familles ne représenteraient pas plus de 200 personnes gérant cependant des milliards d’euros entre trafics de drogue, d’armes, racket et usure. San Luca ne constitue pas le centre le plus riche. Mais le bourg, dressé sur les contreforts de l’Aspromonte, continue de jouir d’une sorte d’autorité morale. Les ‘ndranghetistes ne l’appellent-ils pas “la Mamma” ? “Si quelqu’un veut installer une n’drine hors de Calabre, il doit demander au préalable l’autorisation à San Luca”, précise Enzo Ciconte. En quelques années, la ‘Ndrangheta s’est implantée au nord de l’Italie notamment à la faveur d’une loi (abolie dans les années 90) qui obligeait les individus en odeur de mafia à résider loin de leur domicile familial.

Cette criminalité, forte de 8 000 hommes et 140 clans dans son pays natal, s’est ainsi exportée. À l’étranger, la ‘Ndrangheta s’est infiltrée en se mêlant aux communautés italiennes émigrées. Avec des têtes de pont un peu partout au Canada, en Australie, en Europe du Nord comme à l’Est, où elle a massivement investi immédiatement après la chute du mur de Berlin. Impitoyable avec ses concurrents, l’organisation détient aujourd’hui le quasi-monopole de la cocaïne sur le vieux continent. L’an passé, le procureur national antimafia, Piero Grasso, a révélé qu’un sous-marin avait été confisqué en Colombie. Il devait transporter la drogue jusqu’en Europe en échappant aux contrôles radars. Avec un chiffre d’affaires annuel estimé, entre 20 et 40 milliards d’euros, la ‘Ndrangheta est désormais “l’acteur le plus compétitif du crime organisé”, estiment les services secrets italiens.

“La ‘Ndrangheta, les milliards, tout ça, c’est une invention des médias” autour de San Luca, les routes sont pourtant défoncées. Nombre de maisons restent inachevées. Les immondices débordent des bennes à ordures. Le bourg ressemble à tous ces villages de montagne du Mezzogiorno frappés par le chômage, la précarité des contrats de gardes forestiers, l’émigration des plus jeunes. “La ‘Ndrangheta, les milliards, tout ça, c’est une invention des médias”, assure le patron de la pizzeria de la rue Alvaro. S’il n’y avait les impacts de balles sur tous les panneaux publics, les enquêtes de la magistrature et surtout la succession d’assassinats (un millier de morts en Calabre durant la guerre des clans entre 1985 et 1991), il serait difficile de lui donner tort.

“Derrière les façades, en sous-sol, les maisons des boss sont très bien équipées”, dévoile un policier. “Ils ne dépensent pas leur argent en Calabre. L’important pour eux, ce n’est pas l’ostentation de leur fortune, mais le plaisir de commander”, estime Nicola Gratteri qui ajoute “seuls les chefs sont immensément riches”.

Pour recycler leur argent sale, les mafieux Calabrais ont investi dans l’immobilier partout en Europe, ouvert des restaurants et des hôtels, racheté à la pelle des supermarchés. “Les caisses fonctionnent toute la journée même s’il n’y a pas de clients, indique un enquêteur. Ils paient la TVA et blanchissent le reste.” Quelques chefs de famille cultivent encore la terre ou mènent des troupeaux sur l’Aspromonte. Mais parmi les jeunes générations, la ‘Ndrangheta compte désormais des médecins, des avocats, des entrepreneurs. “Ils veulent être acceptés par la société civile et fréquenter la bourgeoisie”, explique le procureur. Sans pour autant perdre la volonté et la férocité qui restent la marque de fabrique de la ‘Ndrangheta. “Ils font les choses sérieusement”, dit-on des clans calabrais comme garantie d’efficacité.

Francesco Fortugno, assassiné par la mafia calabraise
Francesco Fortugno, assassiné par la mafia calabraise

L’organisation n’hésite plus à frapper haut et fort. En octobre 2005, le vice-président de la région Calabre, Francesco Fortugno, a été abattu en pleine rue à Locri, sur les rives de la mer ionienne à 25 kilomètres de San Luca. Jamais la ‘Ndrangheta n’avait défié l’État de cette manière en éliminant un responsable politique. Et comme le spectaculaire massacre de Duisbourg, cet assassinat a sans doute été décrété au pied de “l’âpre mont”.

Recherché depuis 1990, Pasquale Condello est un des plus puissants boss de la 'Ndrangheta doit purger 4 peines de prison à vie. Il a été arrêté en 2008. (photo via @www.badische-zeitung.de)
Recherché depuis 1990, Pasquale Condello est un des plus puissants boss de la ‘Ndrangheta doit purger 4 peines de prison à vie. Il a été arrêté en 2008. (photo via @www.badische-zeitung.de)

Source : Eric Jozsef — 29 août 2007, Liberation

C’était le parrain de la mafia calabraise

L’Etat italien vient de cogner sur la ‘Ndrangheta, la plus puissante mafia d’Europe. L’opération a révélé une organisation insoupçonnée et, au sommet, un boss.

C’est donc lui, le boss, le chef suprême de la ‘Ndrangheta, qui avait droit de vie et de mort sur les hommes, la Calabre et le monde? Le parrain dégarni que des hommes confits de révérence embrassent, sur ces images captées par les carabiniers au creux de cet Aspromonte rude et délaissé, aux confins de l’Italie? Ce 13 juillet, sous les flashs, Domenico Oppedisano, 80 ans, mâchoires serrées, menottes aux poings entre deux flics, regarde son pouvoir s’éloigner, en silence.

Ce 13 juillet, l’Etat italien a frappé un grand coup sur la tête de la ‘Ndrangheta, la mafia calabraise, devenue, en quelques années, l’organisation la plus riche et dangereuse d’Europe, loin devant sa cousine sicilienne, Nostra. La « maxi-opération » des parquets de Reggio de Calabre et de Milan – 300 personnes arrêtées, 1,5 million d’écoutes – a levé le couvercle sur cette secte à la force aveugle et rampante, aussi tribale qu’ultramoderne. Surprise: cette mafia que l’on décrivait comme une addition « horizontale » de familles autonomes serait en fait une organisation « verticale »! « C’est exceptionnel, nous avons mis au jour un sommet de la ‘Ndrangheta – un « Crimine » – avec, à sa tête, un boss élu chaque mois d’août pour un an. Une structure très hiérarchisée qui décide des chefs dans le nord de l’Italie, au Canada, en Australie… », explique Renato Cortese, le chef de la squadra mobile de Reggio de Calabre. Une présidence tournante, en somme, pour la première mafia globale.

Domenico Oppedisano Boss n°1 de la Ndrangheta

La ‘Ndrangheta ne jure que par les liens du sang

Ingénieux, quand en Sicile, le parrain de Cosa Nostra, Toto Riina, qui a conquis son pouvoir dans les effusions de sang et le tapage des bombes, arrêté en 1993, peut rester le boss jusque derrière les barreaux de sa taule… Le régent Oppedisano n’est pas Riina, ni tyran ni chef militaire. La ‘Ndrangheta n’est pas Cosa Nostra. « Et précisément, dans cette enquête, souligne un enquêteur, nous n’avons pas bénéficié de l’aide de repentis. » Pas de Tommaso Buscetta, donc, qui, il y a vingt-six ans, ouvrit au juge Falcone le livre de Cosa Nostra, ses organigrammes, ses grades. Le renégat déchiffra devant le juge la conspiration de la Mafia et le drame d’un peuple.

En Calabre, les balances se font attendre. Dans la ‘Ndrangheta, qui ne jure que par les liens du sang, on trahit rarement son père ou son frère. La famille, envers et contre tous. La famille, dont l’écrivain calabrais Corrado Alvaro disait, au siècle dernier, qu’elle est la « force de la Calabre, sa colonne vertébrale, le champ de son génie, son drame et sa poésie ». C’est de cette lymphe que la ‘Ndrangheta tire sa puissance et son secret. Au point que, dans une famille ‘ndranghetiste, on naît, par définition, « jeune d’honneur ». Mais c’est à 14 ans, l’âge légal du baptême d’affiliation, le jour où l’on franchit, d’une piqûre rituelle dans le doigt, la frontière invisible qui sépare sa triviale existence du sacré. Ce jour où l’on jure, au nom de « Notre Seigneur Jésus », de se vouer au service exclusif et définitif de la « ‘ndrine », la famille mafieuse – la première cellule de la ‘Ndrangheta, qui s’élargit à coups de mariages arrangés. Et, pour ceux qui s’éloigneraient du droit chemin, il y a un tribunal interne. Doté d’une peine capitale.

Reggio di Calabre

Le service public et la politique en ligne de mire

C’est un jour de noce, le 19 août 2009, que le vieil Oppedisano a été élu boss – les ‘ndranghetistes tiennent des sommets lors des banquets nuptiaux et des enterrements. Son sacre fut ratifié le 1er septembre dernier, durant la fête annuelle de la madone de la montagne, à San Luca. Ce bourg misérable de l’Aspromonte, qui abrite, derrière ses façades grises, des palais de marbre et des bunkers à ouverture hydropneumatique pour les fugitifs, est la « mamma » de la ‘Ndrangheta. C’est San Luca qui autorise l’implantation de chaque nouvelle colonie ‘ndranghetiste dans le monde. Et c’est là, dans une blanchisserie-QG en sous-sol d’un centre commercial de Siderno, que, le 31 juillet 2009, les enquêteurs éberlués entendent, pour la première fois, des hommes, dont deux venus de l’Ontario, parler à voix basse de ce Crimine… Une sorte de « cour constitutionnelle », donc, renouvelée chaque année, qui tranche les litiges entre clans, qui ratifie, surtout, l’élection des capi dans le nord de l’Italie, en Allemagne, au Canada ou en Australie. La ‘Ndrangheta n’infiltre plus seulement, en Calabre, chaque kilomètre de route, chaque appel d’offres, chaque pensée. Elle flingue, au-delà, toute velléité indépendantiste.

Mal en a pris, ainsi, au boss Carmelo Novella, un timbré qui voulait fonder « sa » ‘Ndrangheta à Milan. Le 12 juin 2008, un affilié commente sobrement: « Le Crimine l’a licencié. » Un mois après, Novella reçoit quatre balles dans le coffre, dans un bar, en plein jour. Un an plus tard, on comprend mieux ce que veut dire le sage Oppedisano, le gardien du temple et de ses règles, quand il s’énerve devant son neveu Pietro : « Si je n’opine pas de la tête, il n’y a rien pour personne…! C’est clair? » Certes. Mais on se demande bien, aujourd’hui, qui est cet Oppedisano, natif de Rosarno, cet inconnu ! Son prédécesseur, Antonio Pelle « Gambazza », était un seigneur de San Luca, mais lui? « Si la charge formelle revient à Oppedisano, il traduit surtout l’importance des familles de Rosarno et de la plaine de Gioia Tauro », précise Cortese. Les clans Piromalli, Alvaro, Pesce… Les puissants clans des affaires. L’autre visage, moderne, souterrain, de la ‘Ndrangheta…

Car cette mafia, infiltrée dans le système économique et politique, dépasse de loin les 6 000 affiliés. L’opération du 13 juillet a démêlé des fils de sa « zone grise » à Milan, le coeur économique de la ‘Ndrangheta. Il y a encore six mois, le préfet Lombardi, mal informé sans doute, disait tout haut: « A Milan, la mafia n’existe pas. » Les magistrats ont révélé plus de 500 affiliés en Lombardie, les manigances du directeur du département sanitaire de Pavie, qui achetait des votes pour un boss… La ‘Ndrangheta déplace des milliers de voix, en échange de marchés. Et, aujourd’hui, elle place directement ses pions dans l’administration publique. Il faudra encore frapper ces « invisibles », « ce troisième niveau », jusqu’au coeur de la politique, explique Nicola Gratteri, le procureur adjoint de Reggio. La calabraise est loin d’avoir libéré tous ses secrets. C’est en marchant que les limiers en apprennent sur cette mafia de sables mouvants.

L’hydre de Calabre

Un chiffre d’affaires de 44 milliards d’euros et des ramifications sur les cinq continents. La ‘Ndrangheta calabraise est l’une des organisations du crime les plus puissantes au monde, ayant le monopole du marché de la coke en Europe, traitant d’égal à égal avec les cartels colombiens et mexicains. « L’honorable société » a une structure très complexe, associant des formes strictes de hiérarchie à une très large autonomie des structures de base. Environ 150 « ‘ndrine » (familles) la composent, chacune ayant son territoire d’influence et dépendant d’un « locale », la première cellule organisative de cette mafia. Comptant au moins 49 affiliés, il est hiérarchisé comme une entreprise, avec un « capo locale » ayant droit de vie et de mort, un comptable et un « crimine » gérant les affaires illicites. Où qu’elle s’exporte, la ‘Ndrangheta reproduit ce modèle, ses rites. Mais la base de commandement reste en Calabre.

Source : par Delphine Saubaber, L’express – 2010

La mafia blanchit les milliards du crime en Suisse

Depuis quelques années, la redoutable ‘Ndrangheta (mafia calabraise), aurait investi 20 à 30 milliards en Suisse en l’espace de 5 ans. 

Pour blanchir son argent sale, la plus active et mystérieuse des mafias italienne rachète des terrains, mais aussi des entreprises et des restaurants au bord de la faillite. Elle investit dans l’immobilier et le négoce.

L’organisation est pourtant active de longue date dans notre pays. Proche par la géographie et la langue, le Tessin est particulièrement exposé, selon l’Office fédéral de la police. «Dans les années 60-70 déjà, la ‘Ndrangheta a aussi investi massivement en Valais. Elle a installé des têtes de pont dans le canton de Vaud et à Genève», explique Nicolas Giannakopoulos, animateur de l’Observatoire du crime organisé, basé à Genève.

Aujourd’hui, la ‘Ndrangheta se sert de notre pays essentiellement comme machine à laver l’argent du crime. «En Suisse, elle investit surtout des fonds dans l’immobilier et dans les secteurs de la gastronomie et de la construction», explique Stefan Kunfermann, porte-parole de l’Office fédéral de la police. «Ce n’est plus la mafia de grand-papa! avertit Nicolas Giannakopoullos. La ‘Ndrangheta travaille aussi avec des diplômés universitaires et des avocats.» Y compris des Suisses. En outre, les mafieux calabrais contrôlent le marché suisse de la cocaïne, qu’ils importent directement d’Amérique du Sud. En octobre dernier, le Tribunal pénal fédéral a ainsi condamné quatre résidents tessinois ayant trempé dans un trafic portant sur 206 kilos de drogue. Les aveux d’un boss mafieux, Salvatore Annacondia, affirme que des armes sont stockées en Suisse avant d’être transportées en camion vers la Botte.

Source : Tribune de Genève

Blanchiment d'argent
Blanchiment d’argent

En Italie, un prêtre anti-mafia visé par des coups de feu

Un prêtre de Calabre (sud de l’Italie), curé à l’église de San Rocco, à Gioiosa Jonica, connu pour vouloir combattre la mafia locale « par l’Évangile », a été visé par des coups de feu, alors qu’il était en voiture, dans la nuit du 29 au 30 août.

Le P. Giuseppe Campisano raconte à Radio Vatican que ce geste d’intimidation est lié à la fête de Saint-Roch, jusqu’ici « enseigne d’un paganisme absolu », à laquelle il a redonné un « visage religieux ». L’organisation par le prêtre de « journées de la légalité », avait également fortement agacé la mafia.

Le P. Giuseppe Campisano avait déjà reçu des menaces téléphoniques, ainsi que des lettres contenant des balles. Il explique qu’il a appris à « vivre avec » la peur.

« Prêtre dévoué à sa mission religieuse et sociale »

« J’essaye d’évangéliser. Un autre instrument, que je suis en train d’adopter, c’est d’aller à la rencontre des familles victimes de l’usure, qui est une autre plaie terrible. Je suis très optimiste, autrement cela ne vaudrait pas la peine. Sinon, quel sens cela aurait-il, 30 ans après, de rester là à combattre et à lutter ? », explique le prêtre à la radio romaine.

Son évêque, Mgr Giuseppe Fiorini Morosini, l’a publiquement soutenu, et l’a encouragé à poursuivre son « ministère précieux et apprécié de prêtre dévoué à sa mission religieuse et sociale ».

Il a condamné « le geste intimidateur, fruit de la lâcheté de personnes qui savent et ne veulent pas affronter les problèmes par la confrontation et le dialogue ».

Voiture incendiée en juin

Il a appelé à « réaffirmer notre engagement pour la nouvelle évangélisation de notre territoire et nous rappelons donc tous les fidèles à une plus grande cohérence entre leur foi et leur vie, en rappelant que la foi ne peut pas être réduite à une dévotion extérieure, mais doit accueillir l’invitation du Christ à mettre sa parole en pratique ».

En juin, la voiture d’un prêtre « anti-mafia » avait déjà été incendiée dans la région. La Ndrangheta calabraise, particulièrement active dans le Sud de l’Italie, a pour activité principale le trafic de cocaïne.

La voiture d’un prêtre italien opposé à la mafia incendiée

Le véhicule d’un prêtre italien, ouvertement opposé à la mafia, a été incendié, dans la nuit du 18 au 19 juin, dans la ville de Cessaniti (Calabre). Le P. Tonino Vattiata, 34 ans, avait pris position, à plusieurs reprises, contre la mafia locale, la Ndrangheta calabraise. Il est membre d’une association anti-mafia Libera Vibo.

Le prêtre a reçu de nombreux soutiens, dont celui du maire de Cassaniti, qui a souligné que cet incident ne touchait pas seulement « un membre de l’Église, mais une communauté tout entière ». « Toute la Calabre est à ses côtés », a pour sa part déclaré le président de la région, Giuseppe Scopelliti.

Selon le journal La Stampa , qui rapporte l’incident, cet incendie est sans doute une tentative d’intimidation du P. Vattiata. Il a déjà été menacé à de multiples reprises pour ses positions anti-mafia.

Messe annulée

Le P. Vattiata a dû annuler la messe du dimanche à la dernière minute, pour aller porter plainte et s’entretenir avec l’évêque de son diocèse. Cet incident est intervenu quelques heures après l’incendie de la voiture de Joseph Vita, conseiller municipal de la ville voisine de Parghelia, également opposé à la mafia.

Le 19 juin, Libera Vibo a découragé l’équipe nationale de football de s’entraîner sur un terrain de la Ndrangheta, situé dans la région.

La Ndrangheta calabraise est une mafia du Sud de l’Italie, dont l’une des activités principales et le trafic de cocaïne.