«Citoyens contre les mafias et la corruption»

Le samedi 18 juillet 2015, j’ai été invité par l’Association «Citoyens contre les mafias et la corruption» en Sicile, à Partinico, à côté de Palerme, pour participer à la journée de commémoration de juge antimafia Paolo Borsellino.

Cette journée restera gravée à jamais dans ma mémoire.

logo

Le Juge Paolo BorsellinoInvité et accueilli par Toti Comito (Coordonnateur du Cercle de la province de Palerme),  Toti qui devait terminer la préparation de la soirée m’a laissé aux bons soins de Filippo Grillo, un artiste sicilien. Né à Partinico, il nous a fait visiter sa maison située en plein centre-ville. Sa demeure est une vraie caverne d’Ali Baba. Depuis 30 ans, Filippo collectionne des objets typiquement siciliens avec l’espoir d’ouvrir un jour un musée. Ses relations à Marseille où il espère voir son projet de musée aboutir au Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM). Filippo parle bien le français, ce qui fut salvateur pour le reste de la soirée, car le Sicilien est parfois difficile à comprendre.

Au début de la commémoration, peu après 18h00, j’ai eu la joie immense de faire la connaissance de Giovanni Paparcuri. Giovanni était le chauffeur de Rocco Chinnici et il échappa à la mort en août 1983 lorsqu’une voiture remplie de dynamite explosa à Palerme pour tuer le chef du bureau d’instruction.

 Le 29 juillet 1983, à 8 h 10, le magistrat sort de chez lui, sous bonne escorte. Soudain, l’explosion!

Quand retombe la poussière et que se dissipe la fumée, le spectacle est hallucinant : quatre morts, quatorze blessés, une vingtaine de voitures réduites en ferraille, des vitrines et des fenêtres éventrées par dizaines, des appartements dévastés dans un rayon de 200 mètres.

Giovanni Paparcuri est un miraculé. Autour de lui, ils sont tous morts. Il doit sa vie par le fait qu’un de ses collègues lui avait demandé de retourner dans la voiture pour prendre une radio oubliée. Le blindage de la voiture le sauva in extremis.

Aujourd’hui, Giovanni Paparcuri est un militant de l’antimafia. Il entretient la mémoire de ceux qui sont tombés, des victimes de la mafia ; des morts, comme des vivants. Car si notre héritage judéo-chrétien nous incite à nous souvenir surtout des êtres disparus, il ne faut pas oublier ceux qui restent.

La souffrance d’un amour, un papa, une maman, un frère, des enfants, des amis, des proches. Ça fait des centaines et des centaines de personnes qui sont meurtries d’une manière inaltérable par la barbarie mafieuse.

Lors de cette soirée, Giovanni Paparcuri nous a raconté quelques anecdotes de son travail aux côtés de Giovanni Falcone et Paolo Borsellino. Il a passé 10 ans avec eux et s’était lié d’amitié avec Paolo Borsellino et sa famille.

Giovanni Paparcuri ne pouvait plus faire partie d’une équipe d’escorte à cause des blessures subies lors de l’attentat. C’est là que Borsellino lui proposa de travailler pour le pool antimafia de Palerme. Giovanni Paparcuri n’a pas hésité une seconde. Il s’est attelé à la tâche et mis en place le système informatique des juges de Palerme. Un système qui se révélerait désuet aujourd’hui. Car avec quelques ordinateurs et des centaines de disquettes, Giovanni Paparcuri a méticuleusement retranscrit, répertorié et archivé tous les actes du Maxi-Procès (800’000 pages!) qui allait voit le jour en 1986.

La voix douce de Giovanni s’est élevée sur la Piazza Umberto 1er, dans un silence de cathédrale. L’intensité de ses propos était terriblement émouvante. Dans son regard sombre, mais lumineux, on arrive à lire la profonde et détresse qui ne le quitte plus. Grièvement blessé dans l’explosion d’une voiture piégée en 1983, il va « mourir » une seconde fois en 1992, à la mort de Falcone. Puis 57 jours plus tard, en parcourant la Via D’Amelio quelques minutes après l’attentat qui tua son ami, le juge Borsellino.

L’odeur de la mort, de la poudre, de la barbarie est accolée à ses vibrantes paroles.

Un peu plus loin, deux carabiniers en patrouille s’arrêtent quelques instants pour écouter.

Les bruyantes rues siciliennes s’imprègnent des mots de Giovanni Paparcuri, de Toti Comito, du président de la ville de Partinico et de tous les intervenants. J’interviens en français. Explique aux Siciliens que quand je fais le voyage sur leur magnifique île, je ne viens pas sur la terre de la mafia, mais sur la terre de l’ANTIMAFIA. Car du courage il en faut pour se révolter contre l’immonde pieuvre qui pollue l’histoire de la Sicile.

Les noms de Giovanni Falcone, Paolo Borsellino, Emanuele Basile, Rocco Chinnici, Pietro Scaglione, leur entourage, leurs escortes et tous les autres s’envolent vers le ciel. C’est une révérence à ces hommes qui ont eu le courage de dire non à la mafia.

Voir tous ces gens réunis dans une rue de Sicile pour s’opposer à ce cancer alors que pendant des années, personne n’osait même murmurer le nom de Mafia est l’héritage de ces héros!

11227756_1042531485758627_4562938261811852892_n

11699064_985946498134902_5582280632887952822_o

Les magnifiques poèmes de Francesca Lurrseri et de l’écrivain antimafia Francesco Billeci sont venus couronner ce vibrant hommage. La langue de Dante si bien contée est d’une puissance et d’une beauté sans égal. Il y a aussi eu l’intervention de Maurizio Lorenzi, un journaliste, écrivain.

La soirée s’est terminée en apothéose avec une scène théâtrale mise en scène par Maurizio De Luca en pleine rue reconstituant l’existence de madame Agnese Borsellino (décédée en 2013), l’amour de Paolo qui l’a accompagné dans les plus beaux moments de sa vie comme dans les plus tragiques. Pendant une heure, la comédienne a fait une prestation merveilleuse et retranscrit l’émotion de cette vie dramatique. Sacrifiée.

Puis à la fin de la soirée, arrivé à l’improviste après avoir annoncé en début de soirée qu’il ne viendrait pas « pour tromper l’adversaire », Mario Conte, juge antimafia de Palerme, est venu une dizaine de minutes apporter son soutien à cette soirée en évoquant que sans la société civile, les magistrats et les forces de police ne peuvent pas combattre seuls la mafia.

Après quelques accolades étroitement surveillées, le magistrat s’en est allé à bord de sa voiture blindée avec son escorte…

Paolo Borsellino, Giovanni Falcone et tous leurs collègues avaient compris qu’en rendant l’État crédible, la loi du silence, la fameuse omerta s’effriterait pour devenir aussi fine que la cendre qui recouvre les pentes de l’Etna.

Christian Lovis

034-borsellinoPaolo Borsellino funérailles de Pio La Torre. 1982avril
Paolo Borsellino

logo

Qu’est-ce que l’Association  «www.icittadini.it»

l’Association «Citoyens contre les mafias et la corruption»

L’association est inspirée par les valeurs fondamentales de la constitution italienne et engage ses membres et les représentants de ses organes statutaires de respecter les lois et règlements de l’État. Les citoyens contre la mafia se sont engagés à soutenir le travail de la magistrature et des forces de police dans la lutte difficile et continue contre la mafia et la corruption.

L’Association collabore avec d’autres associations antimafia ou d’aide aux victimes de crimes violents. Elle est aidée dans sa démarche quotidienne par des juges imminents de la lutte antimafia, des policiers, des enseignants, des avocats, des journalistes.

Quels sont les buts de l’Association ?

L’association a pour but d’aider toutes les personnes qui décident de suivre comme chemin de vie, la solidarité morale, y compris ceux qui ont décidé d’abandonner des modèles de vie bien différents. Elle œuvre a des programmes éducatifs dans le développement de la dignité humaine et le progrès des peuples.

Qui peut adhérer à l’Association ?

Tout le monde peut adhérer à l’Association, sauf ceux qui font l’objet de poursuites pénales pour association de malfaiteurs avec la mafia. Sont exclus aussi ceux qui sont poursuivis pour corruption, extorsion de fonds, ou qui ont commis des crimes contre les personnes et les biens.

Que fait l’Association ?

Les citoyens contre la mafia entreprennent la gestion des biens saisis aux organisations criminelles. Ils aident également à la réadaptation sociale de ceux qui ont besoin de se réinsérer dans la société civile après le vol des mafias, mais aussi aux hommes et femmes qui ont vécu en qualité de criminels et qui montrent le désir sérieux et sincère de quitter les organisations criminelles pour suivre les voies et le mode de vie fondés sur la légalité, le respect des lois et des valeurs constitutionnelles de l’État.

C. Lovis ©  juillet 2015

Qui a tué les juges antimafia Falcone et Borsellino?

En 1992, les magistrats Falcone et Borsellino sont assassinés à Palerme. La péninsule est en état de choc. Accusée: Cosa Nostra. Dix-huit ans après, explique le journaliste Attilio Bolzoni, de nouvelles révélations suggèrent des complicités haut placées.

Derrière les bombes qui ont ensanglanté l’Italie des années 1992-1993, broyant le juge Giovanni Falcone, pionnier de la lutte contre la Mafia, et, deux mois plus tard, son ami Paolo Borsellino, se cachait-il un mandataire d’Etat? Une mise en scène occulte a-t-elle guidé la main assassine de Cosa Nostra, la Mafia sicilienne?

Si ces massacres ont toujours été entachés de zones d’ombre, l’hypothèse est évoquée, glaçante, ces dernières semaines, en Italie, au gré de déclarations de repentis, jusqu’au procureur national antimafia, Piero Grasso, qui dit que « la Mafia n’était pas la seule à avoir un intérêt à éliminer Giovanni Falcone » ou que les attentats de 1993 ont pavé la voie à une « nouvelle entité politique ».

Attilio Bolzoni, journaliste au quotidien La Repubblica, spécialiste de Cosa Nostra depuis trente ans, vient de publier en Italie un livre, Faq Mafia (Ed. Bompiani), éclairant d’une lumière différente le premier attentat manqué contre Falcone, en 1989. Pour L’Express, il décortique le malaise.

Qui a tué les juges Falcone et Borsellino? Dix-huit ans après leur mort, voilà que le débat est relancé. Toto Riina, le boss de Cosa Nostra, a été condamné, en 2002, en tant que mandataire, pourtant…

Si Riina est bien le mandataire sicilien de ces homicides, on n’a jamais retrouvé le mandataire italien, politique, celui qui, avec Cosa Nostra, a planifié ces attentats de Palerme en 1992 puis ceux sur le continent en 1993. On nous a toujours dit que les auteurs étaient les mafieux corléonais, et seulement eux. Ils ont été capturés et condamnés.

Mais, depuis peu, affleure une nouvelle vérité: la Mafia sicilienne de Riina aurait été le bras armé d’un autre pouvoir, instrumentalisée pour faire le sale boulot. Après la mort de Falcone et de Borsellino, cette « Mafia militaire » a été anéantie par une répression sans précédent de l’Etat italien. Or, aujourd’hui, de plus en plus d’éléments font penser à un complot d’Etat. Notamment la récurrence sur les lieux des massacres de « présences étrangères » à Cosa Nostra – des agents des services secrets italiens.

On repense à la phrase lancée l’an dernier par Riina, parlant pour la première fois de sa prison, après dix-sept ans de silence…

Polizia di Stato/Handout/ReutersToto Riina, le parrain des parrains de Cosa Nostra.
Toto Riina, le parrain des parrains de Cosa Nostra.

Oui. Même lui a réalisé qu’il a été utilisé. Sur la mort de Borsellino, il a dit : « Ne me regardez pas seulement moi, mais regardez aussi en vous… » Ajoutant: « Ce sont eux qui l’ont tué. » Riina a 80 ans, il est malade. On espère qu’il parle avant de mourir…

En attendant, un repenti, interrogé depuis un an et demi par la justice, a parlé, lui.

Le repenti Gaspare Spatuzza a d’abord révélé que c’est non pas le mafieux Vincenzo Scarantino qui a volé la Fiat ayant fait sauter Borsellino mais lui. Il a surtout dit que, dans le garage de Palerme où l’on bourrait d’explosifs la voiture, il n’y avait pas seulement des mafieux, il y avait aussi un agent secret, d’une cinquantaine d’années. Spatuzza l’a identifié, il y a deux mois, dans un fichier photo que les services secrets italiens ont dû envoyer aux magistrats de Caltanissetta, à leur demande. Et cet agent – qui, en 1992, avait bien une mission en Sicile – a aussi été reconnu, juste après, par Massimo Ciancimino, le fils de l’ex-maire mafieux de Palerme, comme l’un des hommes de l’appareil d’Etat qui traitaient avec son père, Vito. En clair, il est l’un des liens entre l’Etat et Cosa Nostra. L’agent secret est désormais sous enquête et son identité n’a pas encore été dévoilée…

Il semblerait que, par ailleurs, soient identifiés d’autres agents ayant traité avec Vito Ciancimino. Par exemple le « signor Franco », l’homme qui, pendant trente ans, aurait eu des contacts étroits avec lui, lui aurait remis de faux passeports et le papello (la liste des requêtes de Toto Riina à l’Etat pour arrêter les massacres). Cet homme ne voulait pas que Vito parle, pas plus que son fils Massimo, qu’il a récemment intimidé… Ce qui émerge de tout ça, c’est qu’une partie de l’Etat traitait avec Cosa Nostra, et qu’une autre a participé matériellement aux massacres.

C’est grave, si c’est avéré… Mais qui, au sein de l’Etat? La Démocratie chrétienne [DC] était alors au pouvoir…

La DC avait des rapports avec la Mafia, mais ceux qui ont déstabilisé l’Italie à coups de bombes sont à chercher non pas dans les partis mais au sein de l’appareil d’Etat. En fait, ces bombes explosent dans un moment de vide et de recomposition politique: la DC s’écroule, balayée par l’opération anticorruption Mains propres, et un nouveau parti, celui de Berlusconi, voit le jour: Forza Italia.

Qui a tué les juges antimafia Falcone et Borsellino?
Le repenti Spatuzza s’est mis à table

Il y a un mois, une commission du ministère de l’Intérieur a pourtant refusé d’admettre Spatuzza dans le programme de protection définitif des repentis. Il n’est pas fiable?

C’est la première fois qu’un repenti, reconnu comme fiable par trois parquets (Caltanissetta, Florence et Palerme) et le procureur national antimafia, se voit débouté par cette commission gouvernementale. Motif officiel: Spatuzza s’est mis à table au-delà des six mois au cours desquels un repenti doit parler.

Repentis, mode d’emploi

Ce sont des mafieux qui ont brisé l’omerta, la loi du silence, et l’invincibilité de la Mafia. L’Etat passe un contrat avec eux, leur donnant une nouvelle identité et un travail dans un lieu protégé. Il n’est pas toujours évident, pour la justice, d’évaluer la fiabilité de leurs révélations. C’est le juge Falcone qui a fait naître la figure du « collaborateur de justice », accouchant le Palermitain Tommaso Buscetta, qui lui a donné les clefs pour comprendre Cosa Nostra et lui infliger le premier coup dur.

Il avait en particulier cité son boss disant, en 1994, que la Mafia avait « le pays dans les mains » grâce à Silvio Berlusconi et à son bras droit, le sénateur Marcello Dell’Utri… Lequel a été condamné en appel, le 29 juin, à sept ans de prison pour complicité d’association mafieuse. Une peine très importante pour un homme depuis toujours en rapport d’affaires avec Berlusconi, notre président du Conseil… Même si les juges l’ont absous pour la période de 1992 à aujourd’hui.

En tout cas, la décision de ne pas protéger Spatuzza, qui intervient alors que les enquêtes sur les massacres sont rouvertes, est un signal politique à ceux qui font émerger une vérité autre que la vérité officielle…

Le procès Borsellino sera-t-il révisé?

Borsellino à Palerme, 3 mai 1992
Borsellino à Palerme, 3 mai 1992

Oui. Il y a trop de questions. Scarantino, celui qui s’était accusé d’avoir volé la Fiat devant tuer le juge, serait donc un faux repenti, comme le pensent les magistrats? Celui qui l’a « accouché » est l’ancien superflic Arnaldo La Barbera. Or on vient juste d’apprendre que ce superflic chargé, dès la fin de 1992, de l’enquête sur ce traumatisme national qu’ont été les assassinats de Falcone et de Borsellino, a été un agent des services secrets…

C’est ahurissant! Il émargeait au titre de source sous le nom de « Catullo » en 1986-1987, puis il est devenu le chef de la squadra mobile(brigade de police judiciaire) de Palerme en 1989. Mais qui entre dans ce monde des services n’en sort pas… La surprise a été totale. Pourquoi un haut policier aurait-il aussi été un 007? A qui devait-il en référer? Il est mort en 2002.

Au sein de l’Etat, certains voulaient la mort de Giovanni Falcone, selon le journaliste.  

Revenons au 20 juin 1989, date du premier attentat manqué contre Falcone, à l’Addaura, en Sicile. Dans votre livre, vous révélez que, déjà, au sein de l’Etat, certains voulaient la mort de Falcone…

Oui, et d’autres ont voulu le sauver. Jusqu’à récemment, on pensait que, ce jour-là, deux tueurs étaient venus de la mer dans un canot pour placer devant la villa de Falcone 58 bâtons de dynamite. Les soupçons s’étaient portés sur deux policiers, Antonino Agostino et Emanuele Piazza. Aujourd’hui, après vingt et un ans, de nouvelles investigations bouleversent tout : les tueurs – des mafieux et des hommes des services secrets – seraient en fait venus de la terre. Tandis qu’Agostino et Piazza seraient venus là pour empêcher l’explosion…

Et ils sont tous deux morts peu après?

Piazza a été étranglé neuf mois après l’Addaura. Quelques mois avant, Agostino avait été tué. On n’a jamais trouvé les assassins. Même Riina a ordonné une enquête interne à Cosa Nostra pour savoir qui l’avait tué. En vain. Donc ce n’était pas Cosa Nostra… Il y a deux mois, le père d’Antonino Agostino, qui de désespoir s’est laissé pousser la barbe depuis la mort de son fils, m’a raconté que, peu de jours avant l’homicide, deux policiers sont venus le voir: « Où est ton fils? » L’un d’eux, a-t-il dit, avait une face de monstre, avec la partie droite gonflée, variolée, qui le faisait ressembler à un cheval.

La même « face de monstre » que des témoins auraient vue sur d’autres lieux de massacres siciliens…?

Oui. Le premier à en avoir parlé est un repenti, tué en 1996, Luigi Ilardo, qui a raconté à un colonel des carabiniers, Michele Riccio, avoir vu un homme des services secrets, à « face de monstre », aller poser des bombes…

Cet attentat de l’Addaura a été suivi d’étranges investigations…

La nuit suivant l’homicide d’Agostino, la squadra mobile de Palerme perquisitionne chez lui. Le père sait que son fils a des papiers secrets dans une armoire. Les policiers les trouvent tout de suite… Et ils disparaissent. Incroyable : cette année, après vingt et un ans, les juges de Palerme font poser un micro chez l’un de ces policiers, Guido Paolilli, à Pescara. Pendant des mois, rien. Jusqu’à ce qu’un matin, voyant le père Agostino à la télévision, Paolilli dise à son fils: « Cette nuit-là, on a fait disparaître un tas de papiers. » Ce policier était sous les ordres du superflic La Barbera… Celui-là encore qui, pendant des années, suivra une fausse « piste passionnelle » pour l’homicide d’Agostino et Piazza… Le père d’Agostino a aussi parlé à La Barbera du « monstre ». Mais le PV a disparu.

Et le juge Falcone, lui, avait-il compris, dès 1989, ce qui se tramait contre lui?

Oui. Deux heures après cet attentat manqué, il a dit que ceux qui l’avaient organisé étaient des « esprits très raffinés ». Et il ne parlait pas des mafieux… Il a livré là une piste jamais suivie… Il savait qu’une partie de l’Etat avait voulu le tuer, car il déstabilisait le pouvoir italien. Il venait de finir le maxi-procès qu’il avait instruit, la première vraie défaite de la Mafia… Aujourd’hui, d’un côté, l’Italie commémore ses héros Falcone et Borsellino. De l’autre, vous savez où étaient, jusqu’à il y a deux mois, tous les actes des enquêtes sur leur mort? Empilés dans un dépôt de la police de Bagheria, près de Palerme, rongés par les excréments de rats et l’humidité!

Un vent de menaces souffle sur la Sicile et la Calabre, aux prises avec la ‘Ndrangheta, la mafia locale devenue la plus puissante d’Europe… Comment interpréter ce climat?

Le procureur de Reggio de Calabre, qui a déclaré la guerre à la « bourgeoisie mafieuse », la mafia en col blanc, et le procureur de Caltanissetta, qui enquête sur les massacres en Sicile, ont reçu une balle par la poste, avec la même empreinte digitale. Ces menaces font suite à bien d’autres depuis le début de l’année, à l’encontre de magistrats, de journalistes… Une fièvre similaire à celle de 1992, qui rend palpable la peur d’un attentat en Sicile ou en Calabre.

Attentat de Capaci qui tua Falcone, sa femme et 3 policiers de son escorte
Attentat de Capaci qui tua Falcone, sa femme et 3 policiers de son escorte
L’attentat de Via d’Amelio, à Palerme tua le juge et 5 membres de l’escorte

 Sources : L’Express. Delphine Saubaber

Cosa Nostra, une histoire sanglante

En trente ans, Cosa Nostra a tué plus de 2000 personnes, policiers, magistrats, parents de «repentis» et mafieux de clans perdants. Entre 1979 et 1992, les années les plus sanglantes, ont notamment été abattus les principaux représentants de l’Etat en Sicile dont :

  • Cesare Terranova, conseiller instructeur à Palerme, (25/09/1979);
  • Gaetano Costa, procureur de Palerme (6/08/1980),
  • le général Carlo Alberto Dalla Chiesa, superpréfet de Palerme (3/09/1982),
  • Giangiacomo Ciacco-Montalto, juge instructeur à Trapani (25/01/1983),
  • Rocco Chinnici, conseiller instructeur à Palerme (29/07 /1983),
  • Giuseppe Montana, commissaire de police à Palerme (25/07/1985),
  • Ninni Cassara, commissaire de police à Palerme (6/08/1985),
  • Antonio Saetta, magistrat (25/09/1988),
  • Rosario Livatino, magistrat (21/09/1990),
  • Giovanni Falcone, juge instructeur à Palerme (23/05/1992),
  • Paolo Borsellino, procureur de Marsala (19/07/1992)

Depuis 1986, les enquêtes du pool antimafia, aidées par les dépositions des premiers repentis, ont permis le Maxi-procès de Palerme. Ce dernier s’est achevé sur les condamnations à perpétuité de centaines de parrains.

En janvier 1993, la police arrêtait Toto Riina, chef du clan des corléonais, grand chef de Cosa nostra et commanditaire de 150 assassinats dont ceux des juges Falcone et Borsellino.

En 1995, son beau-frère, Leoluca Bagharella, était appréhendé.

En mai 1996, c’est au tour de Giovanni Brusca, le principal tueur de l’organisation.

A ce jour, c’est plus de 1000 mafieux qui ont  décidé de collaborer avec la justice et sont actuellement protégés par la police.

L’attentat à la voiture piégée tua Rocco Chinnici, son escorte et le portier de son immeuble
Les obsèques du juge Paolo Borsellino
Les obsèques du juge Paolo Borsellino
Obsèques de Giovanni Falcone
Obsèques de Giovanni Falcone

Mafia : le juge Borsellino sacrifié à la raison d’État

De nouvelles révélations impliquent l’État italien dans l’assassinat du juge Paolo Borsellino.

Le juge Paolo Borsellino est un héros de l’antimafia

Le juge Paolo Borsellino et les cinq agents de son escorte ont été assassinés par Cosa nostra, le 19 juillet 1992, parce que le magistrat s’opposait à une négociation en cours entre la mafia et l’État italien. C’est le parquet de Caltanissetta qui l’affirme dans les motivations des mandats d’arrêt signifiés jeudi à des mafiosi déjà en prison.

Retour au printemps 1992. À la suite des maxi-procès instruits par les juges Falcone et Borsellino, des centaines de mafiosi sont soumis à « l’article 41 bis », le très sévère régime carcéral de haute sécurité. Sous la direction du parrain Toto Riina, Cosa nostra décide alors d’entreprendre une campagne d’attentats terroristes pour contraindre les pouvoirs publics à supprimer ou à assouplir le « 41 bis ». Le parlementaire européen sicilien Salvo Lima – l’homme de Giulio Andreotti en Sicile – et le juge Giovanni Falcone sont les premières victimes.

« Mon ami est un mafieux, il m’a trahi »

Début juillet 1992, Toto Riina fait parvenir par l’intermédiaire de l’ancien maire mafieux de Palerme, Vito Ciancimino, une lettre à deux officiers carabiniers. Dans ce document écrit de sa propre main et aujourd’hui aux actes du procès, le parrain fixe ses conditions pour arrêter la vague d’attentats. Le ministre de l’Intérieur, Nicola Mancino, suit l’affaire, mais Paolo Borsellino, pourtant le plus haut responsable du pool palermitain antimafia, n’est pas informé par sa hiérarchie. Pour lui, il est inacceptable que l’État fasse un pacte avec les assassins de Giovanni Falcone.

Mais Borsellino comprend ce qui se trame. Le 15 juillet, il confie à son épouse : « Mon ami le général des carabiniers Antonio Subbranni est un mafieux, il m’a trahi. » Sans doute fait-il état de son indignation à quelqu’un d’autre. Tragique erreur. La mafia apprend que le magistrat a connaissance de la transaction et qu’il s’y oppose. Le 19 juillet en début d’après-midi, une Fiat 126 bourrée de 100 kilos de Simtex et de Tritolo désintègre Paolo Borsellino et les hommes de son escorte via d’Amelio, à Palerme.

Le mystérieux agenda rouge

Cosa nostra n’a pas pour autant immédiatement gain de cause. La stratégie terroriste continue et, durant l’été 1993, des bombes explosent à Rome, Milan et Florence, faisant dix morts et des dizaines de blessés. En automne, les attentats cessent soudainement. Quelques semaines plus tard, le nombre de mafieux soumis à l’article « 41 bis » passe de 1 200 à 400. La mafia a obtenu ce qu’elle voulait. « Une décision prise en toute indépendance et en absolue solitude », affirme aujourd’hui Giovanni Conso, le ministre de la Justice de l’époque…

Mais un soupçon plus terrible encore pèse sur l’affaire. Dans le garage où la Fiat 126 a été remplie d’explosifs, plusieurs repentis ont signalé la présence d’un homme qui n’appartenait pas à Cosa nostra. Qui était-il ? Et qu’est devenu l’agenda rouge sur lequel Paolo Borsellino notait tout et que les premiers carabiniers arrivés sur les lieux de l’attentat ont retrouvé, mais qui a disparu depuis ? Dans ces deux épisodes, les enquêteurs évoquent la main des services secrets. Désormais, la question n’est plus de savoir si l’État italien a négocié avec Cosa nostra, mais s’il a également participé à l’assassinat de Paolo Borsellino.

Source : Dominique Dunglas, Le Point.fr

Le Parlement européen entre en guerre contre la mafia

Tandis que la crise de l’euro et les soubresauts au Maghreb retenaient l’attention, les députés européens ont approuvé, sans crier gare, le 25 octobre, la création d’une commission antimafia. Objectif : doter les vingt-sept pays de l’Union européenne (UE) d’une structure capable de coordonner la répression de ces activités litigieuses. Ce texte, adopté à une écrasante majorité (584 pour et 6 contre), préconise également la création d’un procureur européen antimafia.

Sonia Alfano

Nul hasard si l’initiative de ce projet revient à un trio de députés italiens, élus en 2010. Ils ont tous payé cher leur engagement contre la nébuleuse mafieuse. Rosario Crocetta (groupe socialiste), à l’origine de ce texte, vit sous protection policière 24 heures sur 24 depuis qu’il a déclaré la guerre à Cosa Nostra dans sa ville de Gela, en Sicile, dont il fut le maire de 2003 à 2009. « La mafia veut ma mort, dit-il laconiquement. Depuis 2003, je ne peux plus me promener seul, ni même ouvrir une fenêtre chez moi ». Il a été épaulé par une autre élue du groupe socialiste, Rita Borsellino, la sœur du juge Paolo Borsellino, assassiné à Palerme en 1992, et de la libérale Sonia Alfano, fille d’un journaliste également tué dans la capitale sicilienne, l’année suivante.

Pour Rosario Crocetta, l’adoption de ce texte constitue une « révolution culturelle ». Par ce vote, dit-il, « l’Europe prend enfin conscience que la mafia n’est pas un problème national, mais un phénomène qui gangrène tous les Etats européens ». Largement inspiré des mesures introduites en Italie au cours des trente dernières années, le document soutenu par les eurodéputés recommande une batterie d’initiatives : la confiscation du patrimoine des criminels et de celui de leurs prête-noms, la protection des témoins de justice, l’interdiction pour les anciens détenus mafieux de se présenter à des élections et, aussi, l’interdiction faite aux entreprises ayant été condamnées pour leurs liens avec la pègre de participer à des appels d’offres. « Il est paradoxal qu’une entreprise qui a été privée de marchés publics à Palerme, puisse concourir à un appel d’offre à Berlin », insiste Rosario Crocetta. Il prône également une meilleure traçabilité des fonds car « l’argent a toujours une histoire ». Pour cela, il souhaite une obligation de transparence sur l’origine des ressources pour tout dépôt bancaire supérieur à un million d’euros et pour tout contrat dans le BTP dépassant deux millions d’euros.

Après le vote des eurodéputés, une commission parlementaire va se mettre en place pour faire des recommandations qui seront introduites dans le labyrinthe institutionnel (Commission, Conseil européen). L’objectif est d’aboutir à une directive avant la fin 2012. Il y a urgence. Les activités mafieuses en Europe ont généré des revenus de l’ordre de 311 milliards d’euros en 2010, selon un rapport du procureur italien, Gaetano Paci. Soit presque deux fois le chiffre d’affaires de Total…

Cahier Géo & Politique, disponible avec « Le Monde », daté du dimanche 30 / Yves-Michel Riols

Rita Borsellino

Il y a 19 ans, le massacre de la via d’Amelio…

Paolo Borsellino

Le 19 juillet 1992, à sept heures du matin, soit cinquante-neuf jours après l’assassinat de Giovanni Falcone, épuisé, le Juge Borsellino s’accorda une journée de repos. Accompagné de son escorte, il se rendit dans sa maison au bord de mer, à Villagrazia. Puis dans l’après-midi, il retourna à Palerme pour rendre visite à sa mère.

Seize heures avaient sonné depuis quelques minutes lorsque le convoi arriva devant l’immeuble. Les membres de l’escorte sortirent des véhicules blindés, mitraillettes à la main. Paolo Borsellino se dirigea alors en direction de la porte d’entrée qui se trouvait à quelques mètres. Soudain, un homme embusqué appuya sur le bouton d’une télécommande à distance et déclencha une explosion dévastatrice. Le corps du magistrat fut carrément sectionné en deux. Les cinq agents, Agostino Catalano, Emanuela Loi, Vincenzo Li Muli, Walter Eddie Cosina et Claudio Traina furent eux aussi déchiquetés. Quant au chauffeur Antonino Vullo, il fut sauvé in extremis grâce au blindage de l’habitacle. Palerme était une nouvelle fois plongée dans l’horreur. Dans un rayon de cinq cents mètres, les vitres des maisons et des magasins avaient volé en éclats, plusieurs véhicules étaient renversés et une partie de la façade de l’immeuble était totalement détruite.

Via D’Amelio, à Palerme

Père de deux enfants, Agostino Catalano (quarante-trois ans) était le directeur général adjoint de la brigade chargée de la protection rapprochée des personnes menacées. Quelques semaines auparavant, il sauva un enfant de la noyade en n’hésitant pas à se jeter à la mer. Quant à l’agent Eddie Walter Cosina (trente et un ans), il quitta volontairement un poste plus confortable à Trieste pour se rendre à Palerme, aussitôt après le massacre de Capaci.

Claudio Traina (vingt-sept ans) était père depuis seulement quelques mois et Vincenzo Li Muli était le plus jeune des policiers de l’escorte avec ses vingt-deux ans. La jeune Emanuela Loi (vingt-quatre ans) venait à peine de réussir le concours d’entrée pour intégrer la brigade de protection des personnes à risques. C’était la première femme à accéder à ce poste. À peine arrivée à la Questure à Palerme et seulement quelques heures après avoir quitté sa famille à Cagliari, elle apprit ce jour-là qu’elle ferait partie du groupe d’escorte du Juge Paolo Borsellino. C’était sa première mission. Sa famille apprit la nouvelle de sa mort lors d’un flash spécial annonçant l’attentat à la via d’Amelio.

(de g. à d.) Emanuela Loi, Walter Eddie Cosina, Agostino Catalano, Vincenzo Li Muli, Claudio Traina
Vidéo réalisée par Christian Lovis © 2011 /images archives TG1 (italia) – Musique : Damien Saez – Album God Bless
 
Images vidéos de l’attentat de la Via d’Amelio qui tua le Juge Borsellino et  les cinq policiers de son escorte. Dans la seconde partie, les obsèques ont été perturbées par des manifestations monstres. Ce fut le début de l’insurrection des consciences chez les Siciliens !
 
 

Extrait du livre : Les hommes de l’antimafia

Livre événement : Les Hommes de l’Antimafia

L’histoire contée dans cet ouvrage est intensément triste. Peu à peu, en explorant la vie des hommes de l’Antimafia, Christian Lovis a découvert qu’ils avaient pratiquement tous payé de leur vie leur courage, leur abnégation, leur sens du devoir et leur loyauté sans faille envers la démocratie institutionnelle de leur pays.

Certes, le constat est terrible, car la mort est une tragédie inacceptable et rien ne peut alléger le malheur qu’elle provoque. Cependant, on peut y trouver un semblant de sérénité quand on sait que les victimes de la mafia ne sont pas mortes pour rien. A l’évidence, le combat mené par une minorité d’individus courageux a permis de mettre en lumière et de dénoncer des pratiques intolérables au sein d’un État de droit. Les progrès réalisés ont été considérables et cruciaux dans la lutte contre le crime organisé. Vous allez découvrir l’histoire de la longue et honteuse cohabitation entre des tueurs sanguinaires et des élus du peuple, mais surtout, le combat incroyable mené par des magistrats et des policiers dont la lutte résonne encore aujourd’hui.