Deal de rue : Lausanne comme à Palerme

À Palerme, la Black Axe (société secrète nigériane) est dans la cible de la justice italienne. C’est la première fois qu’un groupe criminel non affilié aux mafias traditionnelles est dans le collimateur de l’antimafia. À la suite de l’arrivée massive de migrants en Europe, la justice italienne s’inquiète d’un rapprochement entre l’organisation criminelle nigériane et Cosa Nostra.

Après l’arrestation de 23 Nigérians soupçonnés d’appartenir à la nouvelle organisation mafieuse, le procureur adjoint du tribunal de Palerme explique ce que représente cette nouvelle pègre.

« Ces groupes de Nigérians ont les mêmes caractéristiques que les organisations mafieuses, ils agissent exactement pareil. Ils sont organisés dans une structure pyramidale et utilisent l’intimidation pour s’implanter . On essaie de prouver qu’il y a des liens entre la mafia et ces Nigérians. Mais cette relation ne peut être que verticale : jamais la mafia n’autoriserait une autre organisation à travailler d’égale à égale avec elle. Les Nigérians finiraient vraisemblablement assassinés dans l’arrière-pays s’ils tentaient de s’imposer face à Cosa Nostra. Ballaro le jour et Ballaro la nuit, c’est la même chose, la drogue circule en toute impunité, admet le procureur. Mais l’important, c’est que cette drogue soit vendue avec l’accord de la mafia. C’est Cosa Nostra qui supervise le marché, mais ce qu’on sait, c’est que la mafia prend les Nigérians très au sérieux. Nous pensons qu’il existe des liens entre la criminalité nigériane de Palerme et les gangs de Castel Volturno, de Catane, et d’ailleurs en Italie».

Au centre du marché de Ballaro, le trafic de cocaïne se déroule aux yeux de tous, comme à Lausanne où même harcelés, les dealers africains peinent à quitter la rue. Devant l’arrivée massive des nigérians, la mafia a imposé ses règles : par d’armes à feu dans les mains des Africains. S’ils doivent punir, ils doivent utiliser des machettes ou des haches.

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Trafiquants de drogue à Lausanne

Outre la drogue, la prostitution est l’une des activités les plus lucratives des Nigérians de Ballaro. Elles seraient environ 600 jeunes Nigérianes – les plus nombreuses devant les Roumaines – à faire le trottoir à Palerme sous leur surveillance. Véritables esclaves sexuelles, elles doivent accepter la passe à 20 euros, alors qu’elle est habituellement à 50 euros.

En principe, Cosa Nostra interdit la prostitution, mais sans y participer activement, les mafieux profitent ainsi de cette colossale manne financière en prenant leur part au passage.

C. Lovis  2017© Les Hommes de l’Antimafia™ 

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Prostituée du Nigéria exploitée en Sicile

Source : Le Monde, par Amaury Hauchard

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‘Ndrangheta: autopsie d’une vendetta

Le suspect n°1 pour le massacre de Duisburg, en août 2007, a été arrêté le 12 mars dernier… L’Express a recomposé l’enchaînement tragique des faits et s’est plongé dans cette enquête sur la mafia calabraise, la plus puissante d’Europe.

Il n’a opposé aucune résistance, a balbutié, très vite, que oui, il était bien Giovanni Strangio. Puis il a embrassé sa femme, comme on étreint quelqu’un avant une longue séparation. Ce 12 mars, les policiers ont fait irruption à 23h15.

Strangio vivait là, dans ce quatre-pièces de la banlieue d’Amsterdam, loué à des Hollandais, avec son épouse et son fils de 3 ans. Calfeutré chez lui, la plupart du temps. Teint en blond. Travesti avec des chapeaux et des lunettes.

Lui, l’un des hommes les plus recherchés d’Europe pour avoir, le 15 août 2007, baigné de sang les pavés de Duisburg, en Allemagne. Lui, accusé d’avoir organisé le pire carnage de la ‘Ndrangheta, la mafia calabraise, hors de l’Italie.

Renato Cortese, policier antimafia
Renato Cortese, policier antimafia

Près de deux ans de traque, obsessionnelle et méticuleuse. « Près de deux ans à recouper des indices, des écoutes à l’infini. Et un travail qui n’a été possible que parce que nous avons réussi à former une seule équipe d’investigation, avec nos collègues néerlandais et allemands », explique Renato Cortese, chef de la squadra mobile de Reggio de Calabre.

Strangio n’était pas perdu. Il avait, avec lui, 570 000 euros en cash, une machine à fabriquer de faux documents et un calibre 9 sous Cellophane. Récit d’une odyssée sanglante, qui, un jour d’Assomption, hissa le mythe de la ‘Ndrangheta du ruisseau aux étoiles.

La mafia la plus puissante d’Europe avait toujours fui les opérations kamikazes, préférant la discrétion et l’infiltration financière aux soucis charriés par la publicité. A Duisburg, le voile s’est déchiré.

Il y a longtemps que, obsédée par le recyclage de sa fortune colossale – 44 milliards de chiffre d’affaires – la ‘Ndrangheta tisse sa toile invisible en plein coeur du Vieux Continent. En Allemagne, notamment, où elle s’est greffée, à partir de la fin des années 1980, sur les vagues d’immigrés italiens, au point de s’y sentir comme à la maison. Avec ses pizzas, ses traditions tribales et ses traumas les plus enfouis.

Les six Calabrais foudroyés le 15 août 2007, devant la pizzeria Da Bruno, ont été les victimes expiatoires d’une lutte à mort entre deux dynasties, les Pelle-Vottari et les Strangio-Nirta. C’est cet écheveau que le procureur adjoint de Reggio, Nicola Gratteri, s’est acharné à dénouer, pendant près de deux ans, pour enfin clore son enquête.

Cet été 2007, Giovanni Strangio avait tout prévu. Du 16 au 30 août, il devait partir en vacances. Enfin, c’est ce qui était griffonné sur la vitrine de sa pizzeria le Tony’s, située dans une ruelle de Kaarst, banlieue de la Ruhr ennuyeuse mais prospère, avec ses pavillons de brique rose, ses rideaux en dentelle et ses jardins manucurés.

A côté, la caissière de la supérette, Karin, une petite femme joviale, l’avait bien noté. « Giovanni » était sans doute allé faire un tour dans sa famille, en Calabre. « On le connaissait depuis des années, ici! » Un gars gentil, 30 ans, plutôt beau gosse, toujours discret mais sociable. Avec ses deux pizzerias, il fournissait toute la ville en margherita.

Alors, si on avait dit à Karin que son voisin serait un jour accusé d’un sextuple ­assassinat, elle serait tombée à la ­renverse. Neuf jours plus tard, la police débarquait à 5 heures du matin au Tony’s pour tout désosser. Dans son autre pizzeria, le San Michele, un canon de?9 mm était planqué dans la moutarde et les munitions dans le ketchup.

Aujourd’hui, à la supérette, le patron de Karin, à qui Strangio louait son local – toujours comptant, toujours à l’heure – ne trouve pas les mots. « C’est dur… » La dernière personne à avoir recueilli des confidences de l’homme aux deux visages est peut-être une fille de l’Est. Au téléphone, terrorisée, elle coupe court: « Je veux oublier! Je ne dirai rien de négatif sur lui! »

Peut-être lui a-t-il avoué que tout ça ne serait jamais arrivé si un type n’avait pas reçu un jaune d’oeuf en pleine face, un jour de carnaval, en 1991. Disséquer la métaphysique du massacre de Duisburg revient à prendre quelque distance avec les règles usuelles de la vie en société pour s’enfoncer dans les secrets séculaires de la mafia calabraise.

Pour comprendre, il faut retourner en son sein, dans le village de San Luca, la « mamma » de la ‘Ndrangheta. San Luca, au bout de l’Italie, une terre cuite et recuite par un soleil cloué au zénith, un bourg misérable et réprobateur qui vénère Dieu et contemple sa légende du haut de son rocher, assiégé par les monts acérés de l’Aspromonte. Ici, les habitants vivent dans un face-à-face de tous les instants avec eux-mêmes et avec leurs morts. Ici, les documents judiciaires  spécifient quand un défunt est « décédé de cause naturelle ». C’est assez rare.

Le village de San Luca, la "mamma" de la 'Ndrangheta
Le village de San Luca, la « mamma » de la ‘Ndrangheta

A San Luca, l’existence sacrifie plus aux exigences de la survie qu’à la miséricorde. D’où les kalachnikovs et les munitions « à usage exclusif de l’Otan » planquées dans les cages d’escalier et la chapelle du cimetière. D’où ces bunkers à ouverture hydropneumatique, creusés en sous-sol pour se protéger, dans l’ordre, de la famille adverse puis de l’Etat. Des caches où la police a trouvé des billets de banque suisses et tchèques, des serres où marinent des plants de marijuana et des DVD du Parrain.

A San Luca, on meure rarement de « cause naturelle »

Car c’est bien une faida, une vendetta calabraise, qui s’est exportée pour la première fois hors de ses terres naturelles, à Duisburg. Nicola Gratteri, quatre gardes du corps sur les talons, ne se fait aucune illusion: « Les faide sont comme des volcans immobiles pendant un siècle, qui entrent tout à coup en éruption. Plus qu’une guerre entre deux familles, c’est une force qui va au-delà de la logique criminelle, car elle vient des tripes, et les femmes en entretiennent la haine. Une violence que Cosa Nostra et la Camorra, où les clans ne sont pas nécessairement des familles de sang, ne connaissent pas. »

En Calabre, on trépasse au gré de sa parenté. Alors, si les mafieux se battent, en plus, pour le trafic de cocaïne en Europe, il en faut peu pour se faire cueillir par un parabellum.

Ce 10 février 1991, donc, c’est jour de carnaval au village et, pour les Vottari, la coupe est pleine. Des jeunes Strangio-Nirta les ont bombardés de mousse dans un bar. L’affaire dégénère à grand renfort de lancers d’oeufs, jusqu’à ce qu’Antonio Vottari empoigne un pistolet dans sa boîte à gants et carbonise deux rivaux d’un coup.

Il est vrai qu’à San Luca la jeunesse manque de référents paternels: le vieux Nirta purge vingt-sept ans de prison pour enlèvement. Quant à Giuseppe Vottari, chargé d’un crime par un boss, en 1986, il s’était fait flinguer, une fois sa mission accomplie, en oubliant de se baisser lors de la fusillade.

Par ici, la justice des balles passe plus vite que celle des tribunaux. Antonio Vottari, l’homme qui n’aimait pas les oeufs, est retrouvé sulfaté un an plus tard au pied d’un arbre. Mais l’apothéose survient le 1er mai 1993. Un autre jour de fête: la mafia se régale de symboles. Vers 19 heures, deux membres des Vottari sont éradiqués dans leur étable. Une demi-heure plus tard, la riposte éclate: un affilié des Strangio s’écrase sur le volant de sa voiture. A 19 h 35, un autre s’écroule devant la boucherie.

L’Etat, enfin, lève un sourcil. A force de faire de leur village un stand de tir, les mafieux ne sont plus à l’abri. Et, quand le sang coule trop, le business finit par sombrer. Alors on en appelle à un pacificateur, un boss qui a déjà mené des tables rondes avec des brutes sanguinaires. Et le calme revient. Précaire, forcément.

Pendant ces années de trêve, les clans de San Luca et d’ailleurs continueront à exporter les leurs dans le nord de l’Italie, en Australie, en Espagne, aux Pays-Bas… et en Allemagne. Où, dès 2000, comme l’atteste un rapport ultrasecret de la police fédérale (BKA), on connaît très bien l’existence, à Duisburg, à ­Erfurt ou à Leipzig, de ces pizzerias-lessiveuses d’argent détenues par les clans de San Luca, « qui appartiennent aux plus puissants de la ‘Ndrangheta ».

Le rapport détaille les noms, les lieux, les soupçons. On y trouve même un certain Strangio Giovanni. L’adresse de la pizzeria Da Bruno aussi, futur théâtre du crime, rachetée, à un moment, 250 000 deutsche Mark (130?000 A), cash, par un Calabrais qui déclarait en gagner 800 (400 A) par mois. En Allemagne, un pizzaiolo peut connaître une ascension fulgurante.

En attendant, dans le silence de l’Aspromonte, la vengeance couve toujours, acharnée. C’est un paraplégique, un membre des Pelle-Vottari, qui, de sa chaise roulante, va, avec d’autres, rallumer la faida. Son nom: Francesco Pelle, aussi appelé « Ciccio Pakistan » – pour son côté un peu noiraud.

Ce soir de juillet 2006 donc, « Pakistan » prend le frais sur son balcon, son nouveau-né dans les bras. A 23 h 30, des coups de feu déchirent l’air. Il est emmené à l’hôpital. Et restera paralysé des jambes. Pendant des jours, une dizaine de proches, pour la plupart repris de justice, vont monter la garde devant sa chambre. Ils sont tous armés comme pour la Troisième Guerre mondiale. Les médecins n’osent rien dire.

Ciccio Pakistan, lui, rumine de mauvaises pensées. Naufragé immobile sur son lit, il insulte ses cousins qui ne lui écrivent pas et la terre entière, « sur l’âme des morts », « sur la tombe de Toto » – celui qui n’aimait pas les oeufs. Il en est réduit à une obsession qui envahit tout. Les ennemis paieront.

Son clan lui a dit de se calmer. Rien à faire. Depuis la capture, en 2004, du grand Morabito, capo (boss) légendaire de la ‘Ndrangheta, dit « U’Tiradrittu » (Tire-droit), Pakistan voulait être un chef. Il avait convolé avec une demoiselle de la dynastie, Nunziatina, et se sentait intouchable. Sa sortie de clinique, le 13 décembre, ne laisse rien augurer de bon.

The bodies of victims of a shooting lie on the ground in front of the main train station in the northwestern German town of Duisburg August 15, 2007. Six Italian men were shot dead in the northwestern German city of Duisburg early on Wednesday in an execution-style killing apparently linked to a mafia turf war. The shootings took place close to an Italian restaurant called Da Bruno, a police spokesman said. The victims, all shot in the head, were aged between 16 and 39. REUTERS/Armin Thiemer (GERMANY)
15 août 2007, la tuerie de Duisburg en Allemagne rappelle que la mafia est internationale. REUTERS/Armin Thiemer (GERMANY)

De fait, le jour de Noël 2006, un commando prend d’assaut la maison du vieux Nirta. Sa belle-fille, Maria Strangio, une jolie brune de 35 ans, est tuée. Une femme touchée! Et le code mafieux qui n’a pas été respecté… Deux sacrilèges en un.

Même un membre des Pelle (alliés des Vottari, accusés de la tuerie) en visite auprès d’un ami en prison, s’en offusque, en février 2007: « Ils se sont mal comportés. Comme des clowns. Si on veut faire une chose, il faut avertir d’abord. » Il dit aussi: « On respire un climat de terreur. Plus personne ne sort des maisons. »

Dans un effort désespéré, Pelle s’en va voir le régent des Strangio, alias Ciccio Boutique, pour tenter une médiation. Boutique le reçoit poliment: « Ils sont venus nous incommoder », grommelle-t-il.

Dès lors, on attend l’apocalypse. La ‘Ndrangheta elle-même semble chanceler. Et le feu d’artifice que l’Europe entière interprétera, à Duisburg, comme le sacre de sa puissance sera, en fait, sa pire bavure.

Un fusil et un livre de prières…

Juin 2007, une Volkswagen Golf quitte San Luca, direction Duisburg, avec deux hommes à bord. Ils ne savent pas que les enquêteurs italiens ont farci l’habitacle de micros. Comme halluciné, l’un répète à l’autre, du nom de Marco Marmo (l’une des futures victimes du massacre): « Comment l’arrêter [la faida]? Si Gianluca [le mari de la défunte] ne meurt pas, on ne pourra pas l’arrêter. Il n’a plus rien à perdre. »

En clair, les Pelle-Vottari craignent tant les représailles des Strangio qu’il leur faut les précéder. Tuer, et vite, le mari de Maria Strangio. Se procurer, outre des perruques pour se travestir, un fusil de précision américain qu’ils cherchent d’abord en Suisse, en vain, puis à Duisburg, où ils s’appuieront sur une bonne base, le restaurant Da Bruno – on y trouvera, après le massacre, un fusil d’assaut calibre 223 Remington et un livre de prières. Et dans le portefeuille d’une des victimes, l’image de l’archange Michel à moitié brûlée, symbole d’un rite d’initiation de la ‘Ndrangheta.

De ces gesticulations guerrières les Allemands sont informés. « Nous les avons prévenus en juin », observe Nicola Gratteri. Ont-ils fait quelque chose? « Pas que je sache ». Personne, ni à la police de Duisburg, ni au BKA, la police fédérale, n’a souhaité répondre à L’Express.

« La police allemande, poursuit le magistrat, avait créé une équipe de 15 personnes sur la ‘Ndrangheta. Mais ils l’ont dissoute peu avant la Coupe du Monde de foot de 2006 pour renforcer les rangs de l’antiterrorisme. Si, dans un Etat, le délit d’association de malfaiteurs de type mafieux n’existe pas, comme en Allemagne, c’est que le législateur ne croit pas à ­l’existence de la Mafia chez lui… »

­Wilfried Albishausen, à la tête du syndicat des criminalistes de Rhénanie-du-Nord – Westphalie, résume, à l’italienne: « C’est l’omerta. » Avant de détailler, en soupirant, les trous dans la législation qui font de l’Allemagne « une très bonne adresse pour recycler l’argent sale. Si les Italiens peuvent confisquer des biens, même sur soupçon d’appartenance à la Mafia, chez nous, il faut prouver le délit… Quant aux écoutes, interdiction dans les lieux publics ; obligation de couper les micros quand on parle de choses privées… Bref, on n’a pas les outils. » Ni la culture.

Il y a vingt ans, déjà, Albishausen a tenté, en fin limier, de passer au tamis les pizzerias calabraises de Duisburg. Qui avait souscrit le bail? Qui les gérait? Qui y avait des parts? Le mur était tapissé des arbres généalogiques de la Calabre. Un casse-tête indescriptible. « Ils sont tous cousins et s’appellent tous pareil. »

Vingt ans plus tard, donc, c’est l’été meurtrier. Cette nuit du 15 août, le sang doit exulter. A 2h24, une rafale de feu, 54 balles, s’abat sur six proches des Pelle-Vottari qui sortent du Da Bruno. A San Luca, le lendemain, le téléphone hurle de tous côtés. Les uns se perdent en des sanglots de tragédie antique, les autres, sauvés du chagrin par la rancune, commentent la nouvelle comme un match du calcio.

De Duisburg, le frère d’une victime appelle sa cousine: « Ils les ont tous tués… Mon frère, mon neveu Francesco, tous ceux qui travaillaient dans le restaurant… » Sa cousine: « J’ai vu à la télé. On est restés comme morts… » Dans le camp d’en face, on prend du champ: « On dit qu’ils ont tué Francesco, celui de Gianni, le fils de la zia Teresa. – Si, ah? – Si! Si! – Va bene. » Benissimo.

En Allemagne, les fiancées germaniques des pizzaiolos calabrais accusés, avec Strangio, d’association mafieuse, frisent, elles, l’état de choc. L’une hurle à son homme au téléphone: « A la police, il y a tellement de photos de vous, plus de 80 ou 90! Vous êtes tous parents! » – « Come? Come? » répond l’autre, qui se sait sur écoute.

C’est son amour pour les lasagnes qui perdra Giuseppe Nirta

Du fin fond de San Luca monte déjà la rumeur de la « persécution judiciaire ». Les parents de Giovanni Strangio se sont livrés à l’hebdomadaire Oggi: « Gianni », qui « se sentait mal à la vue du sang », n’aurait jamais pu faire ça. « Tuer six personnes est une chose gravissime, que même les bêtes les plus féroces ne font pas », dit son père, ancien camionneur. Seulement, Gianni n’avait jamais étouffé la rancoeur de la mort de sa belle-soeur Maria. « Bastardi, bastardi [les salauds] », répétait-il, emmuré dans une résistance suicidaire à la fatalité.

Le 8 août, il part de San Luca pour Düsseldorf, en téléphonant à son frère: « Ne dis à personne que je suis en train de monter. Ne dis pas que je vais à la pizzeria. » Là-bas, il ne passe plus aucun coup de fil. Il va dans une armurerie commander des chargeurs pour des pistolets Glock à retirer le 14 août.

Il n’ira pas, finalement. Il est le seul à être formellement soupçonné pour le massacre aujourd’hui. Deux témoins, cette nuit-là, ont vu deux hommes de haute stature. Strangio ne l’est pas. « Nous pensons que plus de deux personnes ont participé au massacre », dit Gratteri.

Même s’il n’y a toujours pas de preuve, les soupçons se portent aussi sur Giuseppe Nirta, le beau-frère de Strangio, arrêté en novembre 2008 à Amsterdam – déjà. C’est l’amour des lasagnes transportées par sa femme, venue exprès de San Luca, qui l’a perdu.

Une filature dantesque, pour les enquêteurs italiens, qui suivent, sur 2 700 kilomètres, en zigzag à travers la Suisse, la France, la Belgique, l’Allemagne, la Passat des trois soeurs de Strangio. Jusqu’à une maison louée non loin d’un quartier élégant d’Amsterdam. Et, le 24 novembre, les pâtes, accompagnées de saucisses, sont livrées à Nirta, via un intermédiaire. Fin du voyage. « A ce jour, depuis Duisburg, 70 personnes ont déjà été interpellées, résume le superflic Cortese. Entre 1991 et 2007, aucune. La population a besoin d’une réponse forte de l’Etat. »

Giuseppe Nirta arrêté en 2008
Giuseppe Nirta arrêté en 2008

En Italie, les deux clans, eux, digèrent mal leurs 150 millions d’euros de biens confisqués: des voitures de luxe, un supermarché… Mais le calme est revenu. « Il a fait chaud mais, maintenant, le ciel est dégagé », poétise une femme entendue dans une écoute. « Cette trêve a été imposée par les familles les plus puissantes de la ‘Ndrangheta, révèle Gratteri. La faida faisait perdre trop d’argent… »

Quant au Da Bruno, rebaptisé, il a rouvert, relooké design. Le nouveau patron voudrait tourner la page. Seulement les clients, avant de commander du poisson en papillote, demandent où ont agonisé les victimes. Et l’ancienne enseigne du restaurant a été achetée 10 000 euros sur eBay par un dingue de la Mafia.

Derrière les cuisines, une salle, sans fenêtre, est restée en l’état. Une ­table, douze chaises, des poutres, un buffet en chêne massif. Dans ce clair-obscur se tenaient les conclaves murmurés des capi faisant voeu de silence: « Je ne sais rien, je n’ai rien vu, je n’étais pas là et, si j’y étais, je dormais. » Loin du ventre de l’Aspromonte. A Duisburg, en Allemagne.

Le 12 Juillet 2011, la Cour d’Assise de Locri a condamné Giovanni Strangio (né en 1979) à la prison à perpétuité pour les meurtres de Duisbourg.

Sources : Par Delphine Saubaber et Vanja Luksic, publié le 18/03/2009, l’Express

 

Le clan des Calabrais

Reportage au pied du massif de l’Aspromonte, la ville de San Luca est le berceau de la ‘Ndrangheta. C’est de cette terre, sauvage et secrète, que l’organisation criminelle tire sa force.

Pour fuir la vendetta, pour échapper aux forces de l’ordre, ils ont repris le maquis. Depuis le 15 août 2007 et la fusillade qui a fait six morts devant la pizzeria Da Bruno, à Duisbourg (Allemagne), la plupart des chefs de la ‘Ndrangheta se sont réfugiés — croit savoir la police — très loin de San Luca, le petit bourg calabrais d’où sont originaires le patron du restaurant, Giuseppe Strangio, miraculeusement sauf, et trois des victimes criblées par les 70 balles des tueurs.

La fusillade qui a fait six morts devant la pizzeria Da Bruno, à Duisbourg (Allemagne)
La fusillade qui a fait six morts devant la pizzeria Da Bruno, à Duisbourg (Allemagne)

Mais d’autres «parrains» ont grimpé les sentiers escarpés. Ils ont quitté leurs maisons aux façades délabrées, remonté la longue rue Corrado Alvaro, sans doute croisé à l’aube les vieilles femmes en noir qui vont puiser l’eau de source à la fontaine du village. Et ils se terrent aujourd’hui dans quelques cabanes ou bergeries perdues dans la montagne.

«Dans l’Aspromonte, on peut se perdre»

«Depuis la tuerie de Duisbourg, les responsables des clans sont en mouvement, constate l’ancien parlementaire et historien de la criminalité organisée Enzo Ciconte. Il est probable que quelques-uns d’entre eux ont cherché, comme par le passé, à se cacher dans l’Aspromonte.»

Depuis toujours, l’imposant massif rocheux qui se dresse juste au-dessus de San Luca, dans l’extrême sud de la botte italienne, a été le repaire des bandits, le territoire des bergers et la force de la ‘Ndrangheta. C’est dans cette montagne protectrice autant que menaçante que l’histoire de cette féroce organisation criminelle a basculé dans les années 60 lui permettant progressivement de se hisser au même niveau, puis de supplanter la Camorra napolitaine et plus encore la mafia sicilienne.

«L’âpre mont»

Son sommet, enneigé l’hiver, culmine à 1 956 mètres ; 76 000 hectares de nature sauvage où alternent arides à-pic et épaisses forêts de pins et de chênes. C’est à cette montagne que San Luca doit sa réputation. Mieux, sa respectabilité au sein de l’honorable société, qui tire son nom du grec andragathos (homme valeureux).

L'Aspromonte, une région splendide et sauvage de Calabre
L’Aspromonte, une région splendide et sauvage de Calabre

«San Luca, c’est la Mecque de la ‘Ndrangheta», explique un policier. «C’est comme Notre-Dame pour Paris», ajoute un autre. La petite commune à la dizaine de familles mafieuses pour 4 700 âmes abrite en effet sur son territoire, à une quinzaine de kilomètres du centre, le sanctuaire de la Madonna di Polsi, avec la statue de la Vierge couronnée à l’enfant que vénèrent les fidèles calabrais.Refuge des premiers chrétiens du temps de l’Empire romain, le monastère, dont les principaux bâtiments datent du XVIIIe siècle, n’a pas grand charme. Mais, perdu au fond d’une vallée, au coeur de l’Aspromonte, il est le lieu traditionnel des rendez-vous de la ‘Ndrangheta qui a fait de la Vierge de la Montagne sa figure protectrice. Depuis toujours, les chefs de l’organisation s’y réunissent à la fin de la procession populaire du 2 septembre afin d’y tenir une sorte de tribunal, définir les zones d’influence, régler les différends. Une sorte d’assemblée générale du crime où l’on se répartit, dans une atmosphère religieuse, les affaires à venir.

«Nous savons qu’il y a trois ans, plus de 250 chefs, venus de toute la Calabre, mais aussi d’Australie et du Canada, se sont encore retrouvés au monastère pour discuter entre autres des appels d’offres liés à la construction du pont sur le détroit de Messine», détaille le procureur adjoint Nicola Gratteri, en charge des principaux dossiers sur la ‘Ndrangheta.

Nicola Gratteri, Vice-procureur antimafia à Reggio de Calabre
Nicola Gratteri, Vice-procureur antimafia à Reggio de Calabre

Cette année, la réunion n’aura peut-être pas lieu au sanctuaire qui fait de San Luca la capitale de l’organisation calabraise. Trop dangereux même si la configuration du terrain a jusqu’à présent dissuadé les forces de l’ordre d’intervenir. Certains otages n’ont jamais revu la lumière. Aujourd’hui encore, il faut des heures de marche pour accéder à l’église de la Vierge de la Montagne. De San Luca, les voitures passent très difficilement sur les sentiers caillouteux entre les vaches, les chèvres et les sangliers. «Mieux vaut ne pas s’y aventurer. Il faut un bon véhicule», conseillent aux étrangers les vieux du petit bourg qui mettent en garde : «Dans l’Aspromonte, on peut se perdre.»

Les carabiniers le savent, qui, pendant deux décennies, ont souvent ratissé la montagne, sondé les moindres cavités, fouillé les forêts de sapins. Cherchant en vain les centaines de personnes enlevées par la ‘Ndrangheta et gardées prisonnières, au fond d’un trou, parfois pendant plusieurs années. Ce sont les rapts qui, à partir des années 60, ont fait la fortune des Calabrais. Et leur ont permis de passer d’une organisation rurale archaïque à une véritable multinationale du crime.

«À cette époque, la mafia sicilienne avait proposé aux familles de la ‘Ndrangheta de leur sous-traiter certains chantiers publics, rappelle Pino Lombardo, journaliste au Quotidiano della Calabria. Mais celles-ci n’avaient pas assez d’argent pour acheter les pelleteuses, les camions, etc. Alors elles vont enlever des industriels du nord ou des fils de famille pour obtenir des milliards de rançons.»

Le père du jeune Getty avair refusé d'abord de payer avant de recevoir l'oreille de son petit-fils par la poste
Le père du jeune Getty avair refusé d’abord de payer avant de recevoir l’oreille de son petit-fils par la poste

En 1973, l’histoire de Paul Getty, héritier du magnat du pétrole, bouleverse l’opinion publique. Enlevé dans le centre de Rome, le jeune homme est conduit dans l’Aspromonte. Ses ravisseurs lui coupent une oreille pour faire plier ses parents. L’enlèvement dure cinq mois au bout duquel la ‘Ndrangheta extorque près de deux milliards de lires. Au total, jusqu’en 1991, 147 enlèvements ont officiellement été recensés dans la région. Certains otages n’ont jamais revu la lumière. «Les familles de San Luca ont montré une grande capacité de gestion des rapts et ont réussi à faire un saut qualitatif. Elles ont confirmé leur charisme» , souligne Pino Lombardo.L’argent récolté est réinvesti. La jeune génération se lance dans l’immobilier, puis le trafic de stupéfiants, plus rémunérateur. En 1975, le vieux boss Antonio Macri qui s’y oppose est abattu au terme d’une partie de boules.

La ‘Ndrangheta va vite s’imposer sur le marché européen de la cocaïne, en discutant directement avec les cartels colombiens. «Pour gagner leur confiance, les Calabrais s’offrent comme otages, explique Lombardo. Ils restent sur place tant que la cargaison n’a pas été payée.» Surtout, ajoute Nicola Gratteri, «les clans de la ‘Ndrangheta sont unis par les liens du sang. À la différence de la mafia sicilienne organisée en pyramide avec une série d’affiliés, les Calabrais fonctionnent de manière horizontale avec une myriade de petits clans [les ‘ndrine, NDLR] dont les membres appartiennent à la même famille.»

Des cérémonies rituelles où l’on prête serment et brûle des images sacrées. L’entrée dans l’organisation et l’ascension dans la hiérarchie donnent lieu à des cérémonies rituelles où l’on prête serment et brûle des images sacrées. Mais la ‘Ndrangheta a la particularité de ne recruter que «par filiation, poursuit le procureur adjoint de Reggio di Calabre. “Généralement, le fils aîné est prédestiné.” “Les alliances entre familles sont scellées par des mariages, comme au Moyen Âge”, ajoute un policier de Locri. “Cette structure familiale est une garantie pour leurs interlocuteurs. La ‘Ndrangheta est considérée comme plus fiable et plus sérieuse. Lorsque l’un de ses membres est arrêté, il ne trahit pas ses cousins, son père ou ses frères”, souligne Nicola Gratteri. De fait, face au millier de “repentis” de la mafia sicilienne, moins de 100 Calabrais appréhendés ont accepté de collaborer avec la justice.

À San Luca, “le Corleone calabrais” selon l’expression d’Enzo Ciconte, il y aurait ainsi une dizaine de ‘ndrine parmi lesquelles les clans Nirta-Strangio et Vottari-Pelle-Romero actuellement en conflit. Au total, ces familles ne représenteraient pas plus de 200 personnes gérant cependant des milliards d’euros entre trafics de drogue, d’armes, racket et usure. San Luca ne constitue pas le centre le plus riche. Mais le bourg, dressé sur les contreforts de l’Aspromonte, continue de jouir d’une sorte d’autorité morale. Les ‘ndranghetistes ne l’appellent-ils pas “la Mamma” ? “Si quelqu’un veut installer une n’drine hors de Calabre, il doit demander au préalable l’autorisation à San Luca”, précise Enzo Ciconte. En quelques années, la ‘Ndrangheta s’est implantée au nord de l’Italie notamment à la faveur d’une loi (abolie dans les années 90) qui obligeait les individus en odeur de mafia à résider loin de leur domicile familial.

Cette criminalité, forte de 8 000 hommes et 140 clans dans son pays natal, s’est ainsi exportée. À l’étranger, la ‘Ndrangheta s’est infiltrée en se mêlant aux communautés italiennes émigrées. Avec des têtes de pont un peu partout au Canada, en Australie, en Europe du Nord comme à l’Est, où elle a massivement investi immédiatement après la chute du mur de Berlin. Impitoyable avec ses concurrents, l’organisation détient aujourd’hui le quasi-monopole de la cocaïne sur le vieux continent. L’an passé, le procureur national antimafia, Piero Grasso, a révélé qu’un sous-marin avait été confisqué en Colombie. Il devait transporter la drogue jusqu’en Europe en échappant aux contrôles radars. Avec un chiffre d’affaires annuel estimé, entre 20 et 40 milliards d’euros, la ‘Ndrangheta est désormais “l’acteur le plus compétitif du crime organisé”, estiment les services secrets italiens.

“La ‘Ndrangheta, les milliards, tout ça, c’est une invention des médias” autour de San Luca, les routes sont pourtant défoncées. Nombre de maisons restent inachevées. Les immondices débordent des bennes à ordures. Le bourg ressemble à tous ces villages de montagne du Mezzogiorno frappés par le chômage, la précarité des contrats de gardes forestiers, l’émigration des plus jeunes. “La ‘Ndrangheta, les milliards, tout ça, c’est une invention des médias”, assure le patron de la pizzeria de la rue Alvaro. S’il n’y avait les impacts de balles sur tous les panneaux publics, les enquêtes de la magistrature et surtout la succession d’assassinats (un millier de morts en Calabre durant la guerre des clans entre 1985 et 1991), il serait difficile de lui donner tort.

“Derrière les façades, en sous-sol, les maisons des boss sont très bien équipées”, dévoile un policier. “Ils ne dépensent pas leur argent en Calabre. L’important pour eux, ce n’est pas l’ostentation de leur fortune, mais le plaisir de commander”, estime Nicola Gratteri qui ajoute “seuls les chefs sont immensément riches”.

Pour recycler leur argent sale, les mafieux Calabrais ont investi dans l’immobilier partout en Europe, ouvert des restaurants et des hôtels, racheté à la pelle des supermarchés. “Les caisses fonctionnent toute la journée même s’il n’y a pas de clients, indique un enquêteur. Ils paient la TVA et blanchissent le reste.” Quelques chefs de famille cultivent encore la terre ou mènent des troupeaux sur l’Aspromonte. Mais parmi les jeunes générations, la ‘Ndrangheta compte désormais des médecins, des avocats, des entrepreneurs. “Ils veulent être acceptés par la société civile et fréquenter la bourgeoisie”, explique le procureur. Sans pour autant perdre la volonté et la férocité qui restent la marque de fabrique de la ‘Ndrangheta. “Ils font les choses sérieusement”, dit-on des clans calabrais comme garantie d’efficacité.

Francesco Fortugno, assassiné par la mafia calabraise
Francesco Fortugno, assassiné par la mafia calabraise

L’organisation n’hésite plus à frapper haut et fort. En octobre 2005, le vice-président de la région Calabre, Francesco Fortugno, a été abattu en pleine rue à Locri, sur les rives de la mer ionienne à 25 kilomètres de San Luca. Jamais la ‘Ndrangheta n’avait défié l’État de cette manière en éliminant un responsable politique. Et comme le spectaculaire massacre de Duisbourg, cet assassinat a sans doute été décrété au pied de “l’âpre mont”.

Recherché depuis 1990, Pasquale Condello est un des plus puissants boss de la 'Ndrangheta doit purger 4 peines de prison à vie. Il a été arrêté en 2008. (photo via @www.badische-zeitung.de)
Recherché depuis 1990, Pasquale Condello est un des plus puissants boss de la ‘Ndrangheta doit purger 4 peines de prison à vie. Il a été arrêté en 2008. (photo via @www.badische-zeitung.de)

Source : Eric Jozsef — 29 août 2007, Liberation

Le scandale des escortes révoquées

Escorte arméeEn Italie plus qu’ailleurs, l’escorte des personnes menacée est un travail dangereux. Avec sur son sol les quatre mafias les mieux structurées au monde, les risques sont réels pour les hommes et les femmes d’escorte autant que pour les personnes dont ils doivent assurer la sécurité. Dernièrement, un ancien ministre a bénéficié d’une escorte de 4 agents avec deux voitures blindées pour se rendre en vacances avec sa famille, dans la province de Brindisi. Il n’y aurait pas de polémique si dans le même temps, des personnes réellement menacées par la mafia ne se voyaient pas retirer leur escorte.

Angela Napoli
La politicienne Angela Napoli

C’est le cas par exemple pour Angela Napoli. Politicienne honnête, ancienne membre de la Chambre de députés de la République italienne, elle a été vice-présidente de la commission parlementaire antimafia et la cheville ouvrière de plusieurs projets de loi pour lutter contre le crime organisé. En 2010, elle était parvenue à faire dissoudre pour infiltration mafieuse le conseil régional de Calabre où siégeaient plusieurs hommes politiques de haut rang. En mars 2010, des enquêteurs avaient découvert que la puissante ‘Ndrangheta avait monté un plan pour l’assassiner. Cette brillante politicienne d’origine calabraise a vécu sous protection policière pendant plusieurs années. Mais non réélue, cette femme engagée contre la mafia s’est vue révoquer son escorte.

Un autre exemple éloquent. Celui de Vincenzo Liarda.

Le syndicaliste Vincenzo Liarda

Vincenzo Liarda est un protagoniste de la lutte contre la mafia. Secrétaire syndical de la CGIL et membre de l’observatoire de la légalité, il a été victime depuis 2011 de 21 actes d’intimidation. Malgré les menaces contre lui et sa famille, l’État italien lui a retiré sa protection sans aucune explication. Aujourd’hui, Vincenzo Liarda vit enfermé dans sa maison pendant que ceux qui l’ont menacé continuent de vivre normalement.

12 juin 2015 – Dernière information
Une polémique est en train d’enfler contre Vincenzo Liarda qui serait accusé d’avoir extrapolé les menaces dont il fait l’objet. Une enquête a été ouverte. Il faut garder à l’esprit que la mafia utilise depuis longtemps la stratégie de discréditation pour faire perdre l’estime d’une personne. Le juge Falcone — comme bien d’autres — avait été victime de rumeurs abjectes. (Exemple : Falcone avait été accusé d’avoir organisé un faux attentat contre sa personne ; immédiatement après l’assassinat du policier Calogero Zucchetto, la mafia avait fait courir le bruit qu’il avait été tué par un mari jaloux). Les exemples ne manquent pas et il faudra attendre la suite de l’enquête pour en savoir plus.

Le procureur Salvatore Vella
Le procureur Salvatore Vella

Procureur adjoint d’Agrigente, juge antimafia, Salvatore Vella n’est pas un citoyen ordinaire. Après avoir décapité la direction de Cosa Nostra de la magnifique région de la Vallée des Temples, le juge Vella a reçu une série de menaces de mort. Pendant des années, il a vécu sous protection policière en voyageant dans des voitures blindées. Lors d’une conférence dans une école, il a trouvé un bout de papier sur lequel étaient inscrits la marque et le numéro de plaque de sa voiture blindée, accompagnée du mot « Boom ! ». Ces menaces n’ont pas empêché de le voir retirer son escorte.

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Le capitaine Ultimo

Un dernier scandale qui date de 2014. Le capitaine Ultimo, de son vrai nom Sergio De Caprio qui avait arrêté en 1993 Totò Riina, le sanguinaire patron de la mafia sicilienne a vu sa protection révoquée. Une décision incroyable quand on sait que le carabinier a été condamné à mort par la Coupole de Cosa Nostra. D’autant plus qu’il y a quelques mois, du fond de sa cellule de haute sécurité, Totò Riina a annoncé : « une probable nouvelle saison de meurtres » contre les magistrats de Palerme. Pourquoi le gouvernement italien a-t-il décidé de ne plus protéger un homme si détesté par la mafia ? Maintenant, Sergio De Caprio est colonel chez les carabiniers. Il tente de rester très discret et ne circule plus qu’à scooter pour éviter de devenir une cible trop facile.

« En Sicile, la mafia frappe les serviteurs de l’État que l’État n’est pas en mesure de protéger ».

Giovanni Falcone

Des escortes d’apparat aux dépens de ceux qui sont réellement menacés

Une polémique enfle en Italie quand on sait qu’à Rome, avec les diplomates et les personnalités du monde entier, la police organise chaque jour environ 120 escortes. Même si la capitale détient deux états sur son sol (Italie et Vatican), ce chiffre de service de protection est énorme en comparaison des autres pays. (Madrid = 60, Londres = 43, Paris = 21, Berlin = 13). D’aucuns lâchent que Rome devrait diminuer les services de protection pour les personnes qui ne sont pas réellement en danger. Ils évoquent que les escortes ne doivent pas servir à afficher une puissance quelconque détriment du citoyen et de ceux qui en ont réellement besoin.

En Italie, on estime que 4000 agents des forces de l’ordre sont chaque jour réquisitionné pour escorter environ 600 personnes. Une dépense annuelle de 250’000’000 d’euros. L’État italien a acheté environ 2000 voitures neuves, dont 800 sont blindées et coûtent de 120’000 à 180’000 euros chacune.

Le niveau d’escorte varie en fonction de la menace :

  • Haute forme de sécurité : 2 ou 3 voitures blindées et plus de 8 agents
  • Moyenne forme de sécurité : 2 voitures d’escorte et 6 agents
  • Basse forme de sécurité : 1 voiture, 1 chauffeur et 1 agent

En 2010, les personnes protégées en Italie étaient au nombre de 410 :

  • 263 juges
  • 90 parlementaires
  • 21 maires et présidents de région
  • 21 ambassadeurs, journalistes et syndicalistes
  • 87 repentis de la mafia

Scandale à la Berlusconi
La crise n’est pas toujours où l’ont croit

L'escorte de Silvio Berlusconi En avril 2006, le premier ministre sortant Silvio Berlusconi qui avait pour habitude de concocter des lois en fonction de ses besoins a exigé juste avant de quitter le pouvoir que les chefs de gouvernement qui ont démissionné de leurs fonctions conservent le droit de garder une escorte maximale sur l’ensemble du territoire national. C’est donc 31 hommes de la police nationale et des carabiniers qui sont restés à la disposition du « Cavaliere » déchu et qui surveillent à la charge du contribuable ses innombrables résidences privées. On estime que l’État dépense 200 000 euros par mois rien qu’avec cette mesure sans compter les conseillers et autres frais qui sont payés par la République au milliardaire déchu du gouvernement.

Quelques personnalités italiennes sous escorte

Article écrit par C. Lovis © Les hommes de l’antimafia
Source : Roberto Brumat, journaliste italien indépendant. Visitez son excellent blog !

Entretien avec Roberto Scarpinato, procureur antimafia sicilien

Question : La mafia est très présente dans plusieurs pays et agit en investisseur avisé. Dans quel secteur agit-elle en ce moment, après l’immobilier, le trafic de drogue et la prostitution? En Allemagne par exemple, dans quel secteur la mafia investit-elle ?

Roberto ScarpinatoRoberto Scarpinato : Jusqu’à présent, la mafia a surtout investi dans l’immobilier parce qu’il n’existe pas, au niveau européen, un registre immobilier qui permettrait de savoir que quelqu’un qui a acheté des biens immobiliers en Hollande ou en France, c’est la même personne. La mafia a commencé à investir dans les énergies alternatives comme l’énergie éolienne et photovoltaïque. Elle commence à s’intéresser également à la privatisation des services publics, de l’eau par exemple. En Italie, différentes enquêtes ont montré que la Mafia contrôle quasiment tout le secteur de l’éolien en Sicile par le biais de centaines de sociétés qui semblent appartenir à des personnes différentes, mais qui en réalité, sont contrôlées par le  même groupe. Et donc, la mafia continue à faire ce qu’elle a toujours fait. Elle s’est d’ailleurs toujours intéressée à l’énergie. Dès l’époque de Vito Cianciminio, ancien Maire de Palerme et grand mafioso, la mafia s’intéressait au secteur du gaz. Nous avons saisi des quantités considérables d’argent auprès de la  famille Cianciminio qui provenait d’investissement de la mafia dans le secteur du gaz. Ensuite, après le gaz, la mafia s’est intéressée à l’énergie éolienne et photovoltaïque et nous avons découvert qu’il y a même eu des accords passés, entre les mafias italiennes et la mafia russe, pour pouvoir contrôler ce secteur de l’énergie qui est stratégique

Question : Cela montre bien le comportement parasitaire de la mafia qui dispose, désormais, de toutes les compétences économiques utiles pour tirer les marrons du feu. Pour reprendre l’exemple allemand, le grand paradoxe c’est que la mafia profite aussi des abaissements fiscaux qui s’appliquent quand on investit dans les énergies renouvelables.

Roberto Scarpinato : Oui, c’est un danger bien réel. Il y a bien un risque que des fonds européens, des fonds publics finissent dans les poches de la mafia. C’est arrivé en Italie. La mafia a contrôlé les appels d’offres publics, a contrôlé les financements publics, et a eu des accords secrets avec des décideurs politiques importants en éliminant physiquement, des hommes politiques qui ne se laissaient pas corrompre. Ce problème, on l’a connu en Italie, vous allez le connaitre également chez vous.

Un parc éolien en Sicile. Une véritable Eco Mafia.
Un parc éolien en Sicile. Une véritable Eco Mafia.

Question : Cela dit, tout n’est pas négatif. Il y a des enquêtes qui ont abouti. Des centaines de mafiosi ont été mis sous les verrous et leurs biens ont été saisis. A-t-on porté à la mafia un coup fatal ?

Roberto Scarpinato : Malheureusement non. Parce que mon expérience m’a montré qui si on arrête chaque année quelque 200 à 300 membres de la mafia, il y en a 200 ou 300 autres derrières, prêts à prendre la relève. Et les chefs mafieux continuent à commander depuis la prison. Par ailleurs, lorsqu’ils ont purgé leur peine, au bout de 7 ou 8 ans, ils reprennent leur activité criminelle. Et donc, même si l’état italien s’engage beaucoup dans la lutte contre la mafia, il semble que cette lutte ne puisse jamais s’arrêter. Mais ce qui est vraiment préoccupant, c’est que les mafiosi ne sont pas, comme on le pense souvent, des personnes brutales et ignorantes. Nous avons découvert qu’aujourd’hui, les chefs les plus importants de la mafia sont des médecins, des architectes, des chefs d’entreprise, des gens bardés de diplômes. Et ce sont des personnes qui sont capables de contrôler des secteurs très importants de la politique ou du monde de l’éducation. Des personnes qui ont des relations très importantes avec les puissants. Et donc, les enquêtes sont aujourd’hui beaucoup plus difficiles à mener. Ces personnes sont puissantes et jouissent de protections politiques. Très souvent, la justice parvient à s’emparer des hommes de main, des tueurs, des petits bras, mais les cerveaux, ils restent dehors.

message importantEn 2009, il existait déjà 900 éoliennes en Sicile, dont certaines dépassant les 100 mètres de haut, et des milliers en construction. La province sicilienne de Trapani, à elle seule, compte des centaines d’éoliennes. Pour rappel, Trapani est le fief de Matteo Messina Denaro, le N°1 de Cosa Nostra. On estime que l’Eco mafia rapporte des milliards aux organisations criminelles qui peuvent ainsi blanchir leur argent et recevoir les millions d’euros de l’Union européenne.

C. Lovis © Les hommes de l’antimafia
Source : Arte

La carte des victimes de la mafia en Sicile

Pour les lecteurs du livre et du blog des hommes de l’antimafia découvrez une carte avec les lieux précis des endroits où sont tombés les Hommes de l’antimafia à Palerme et dans sa périphérie.  Une carte impressionnante qui démontre l’horreur d’une ville sous l’emprise de Cosa Nostra durant les années 1980 et 1990.

Mafia: quand l’Etat s’empare des biens du crime

Article publié dans l’Express, Par Géraldine Meignan, envoyée spéciale en Sicile – publié le 27/02/2013

Dans leur lutte contre les clans mafieux, les magistrats italiens recourent de plus en plus à la confiscation des actifs « sales ». Leur principal terrain d’action: la Sicile.

Ce jour-là, les rues de Corleone sont vides, les cafés, silencieux. C’est l’hiver, un vent glacial balaie la piazza Garibaldi, que traversent hâtivement, à l’heure de la messe, des femmes vêtues de noir. Des ombres passent derrière les volets clos, le temps est comme suspendu. Il y a vingt ans jour pour jour, Toto Riina, le mafieux le plus sanguinaire qu’a connu la Sicile, était arrêté et condamné à la prison à vie. Dans ce village qui a vu naître les chefs les plus redoutés de Cosa Nostra, son ombre et son souvenir planent encore.

Toto Riina a régné en maître sur la Sicile. Le mythe est intact, et pourtant, ce jour-là, pas âme qui vive autour de son ancienne villa, construite sur les hauteurs de Corleone. Personne pour commémorer l’événement devant la bergerie qui fut son refuge pendant ses années de cavale, plantée au milieu des champs de blé, à quelques kilomètres de là. Les cérémonies se déroulent sur la place du village. Et pour cause. Les biens de celui qu’on surnommait « la Bête » ont été saisis par la justice. Sa résidence héberge désormais les agents de la Guardia di Finanza de Corleone, et la bergerie a été transformée en gîte rural.

Toto Riina arrêté
Toto Riina arrêté

A Palerme, Naples, Rome ou Milan, les juges italiens antimafia ne se contentent plus de traquer les parrains de Cosa Nostra, de la Camorra ou de la ‘Ndrangheta. Depuis qu’une loi de 1982 leur permet de saisir les biens appartenant au crime organisé avant même toute condamnation, ils confisquent à tour de bras. En quatre ans, plus de 40 milliards d’euros d’avoirs mafieux ont été saisis. Des lieux emblématiques, comme le siège de l’Office régional de lutte anti-Mafia à Palerme, des endroits mythiques, tel le café de Paris, à Rome, mais aussi des entreprises, comme cette ferme éolienne de Calabre, une des plus grandes d’Europe, saisie l’été dernier. Cette bataille contre la Mafia, l’Italie est en passe de la gagner.

Mais la gestion de ces actifs est devenue un casse-tête pour la justice. Il se passe parfois dix ans, le temps du procès, avant que les sociétés ne soient définitivement confisquées. Certaines font alors faillite, beaucoup ne trouvent pas preneur – ou, pis, sont ré-cupérées par des hommes de paille. La difficulté de l’exercice se devine au vu du bureau d’Ilaria Ramoni, à Milan : un capharnaüm rempli de livres et de dossiers, sa robe d’avocat accrochée au mur, des photos du juge Falcone posées sur la bibliothèque. Pour elle, combattre la Mafia était un rêve d’enfant. C’est devenu son quotidien. « La confiscation des biens est une mission compliquée, mais nous devons continuer dans cette voie. Parce que c’est la seule façon d’affaiblir le crime organisé », insiste-t-elle.

Ilaria Ramoni
Ilaria Ramoni

Si les mafieux sont prêts à passer une partie de leur vie en prison, ils redoutent plus que tout de voir leur patrimoine confisqué. Privés de leur force de frappe financière, ils ne sont plus rien. Dans une conversation enregistrée par la police, Nino Rotolo, un des parrains de Cosa Nostra, arrêté en 2006, se lamentait auprès du chef d’une famille rivale : « Un des vôtres est en prison à vie ? C’est terrible. Mais nous, on nous a tout confisqué ! Tu te rends compte ? »

La première chose qui frappe, lorsqu’on arrive sur la piazza Vittorio Emanuele Orlando, à Palerme, c’est l’absence de forces de l’ordre devant le nouveau tribunal pénal. Là où l’ancien palais de justice est retranché derrière de hautes vitres blindées, on entre dans le tribunal pénal avec une facilité déconcertante. Depuis le temps, le juge Fabio Licata, spécialisé dans la saisie préventive des biens du crime organisé, n’y prête plus attention. Pas le temps de s’épancher, vu le travail abattu par les magistrats de Palerme ces dernières années.

livre les hommes de l'antimafia

La capitale de la Sicile concentre à elle seule plus de 40 % des avoirs confisqués en Italie. « Au début, nous avons obtenu de très bons résultats, car les boss de Cosa Nostra n’avaient pas pris l’habitude de dissimuler leur patrimoine », raconte Fabio Licata. Arrêté en 1994, Vincenzo Piazza s’est ainsi vu confisquer pour 3 milliards d’euros d’avoirs : des appartements, des supermarchés, des garages, une dizaine de villas, et surtout une immense exploitation agricole en Toscane. Seulement, aux Toto Riina, Bernardo Brusca et Bernardo Provenzano, qui dirigeaient leurs clans depuis leurs villages siciliens, a succédé une Mafia en col blanc.

Les membres de Cosa Nostra n’ignorent plus rien des méthodes de la justice italienne, ils utilisent désormais des artifices comptables, ils placent leur argent dans des paradis fiscaux et se dissimulent derrière des prête-noms. Fabio Licata en convient : « L’identification des avoirs criminels est devenue beaucoup plus difficile. Mais, grâce aux écoutes téléphoniques, aux témoignages des repentis et à l’apport des analyses comptables, on y arrive quand même. » Pour confisquer le San Paolo Palace, ancienne gloire déchue du tourisme sicilien qui se dresse sur le front de mer à Palerme, les magistrats ont bataillé pour découvrir que derrière son propriétaire, Gianni Ienna, se dissimulaient les frères Graviano, rois de la pègre du quartier Brancaccio.

Le passage à l’économie légale coûte très cher

En ce soir d’hiver, ce serait un hôtel quatre étoiles ordinaire, avec sa piscine, ses salles de séminaire, son restaurant rempli d’hommes d’affaires, si ce n’était ce charme suranné, ces peintures écaillées par endroits, ces canapés de cuir fatigués. L’établissement a été saisi en 1994 pour être placé sous la coupe d’un administrateur. Difficile mission que celle de ces avocats désignés par les juges anti-Mafia pour gérer les sociétés confisquées. Oubliés, les flux d’argent sale destinés à être recyclés. Terminés, les appels d’offres captifs obtenus sinon par la violence, du moins par la contrainte. Finis, l’évasion fiscale, les aménagements sans permis de construire et le travail au noir.

La tâche des administrateurs est immense. Et étroites sont leurs marges de manoeuvre, car juridiquement les biens saisis appartiennent toujours à la Mafia. Il faut attendre l’issue du procès pour qu’ils soient définitivement confisqués, et, si les preuves manquent, le patrimoine est restitué au clan mafieux. « Cela arrive plus souvent qu’on ne le croit. Récemment, j’ai dû rendre une société de matériaux un an après sa saisie », confesse Andrea Aiello, un administrateur mandaté par le tribunal de Palerme. Il poursuit : « La première chose à faire, lorsqu’on est désigné, est de couper tous les liens entre la société et les personnes impliquées dans le procès. Puis il faut identifier rapidement des gens de confiance et les nommer à des postes clés. »

Les banques mises en cause pour leur rôle trouble

Luigi Turchio, l’administrateur du San Paolo Palace, a mis un certain temps avant de découvrir que le groom de l’hôtel avait conservé des liens avec les frères Graviano. Il a fallu aussi déloger le clan familial, qui avait pris ses quartiers au dernier étage de l’hôtel. La suite ? Une longue bataille pour éviter la liquidation. Casinos et boîtes de nuit, véritables lessiveuses à recycler l’argent sale, voient en général leur clientèle disparaître du jour au lendemain. Exit aussi les revenus illicites du trafic de drogue et de la prostitution.

En termes de coûts, le passage à l’économie légale est dévastateur. Andrea Aiello égrène les exemples : « Le propriétaire d’une société de distribution de gaz avait enfoui ses tubes à 30 ou 40 centimètres, alors que la réglementation exige de creuser à 1,50 mètre. Il a fallu les déterrer, creuser à nouveau et tout réinstaller. »

Lorsqu’il a pris en main la gestion des chantiers navals de Palerme, une seule personne avait un contrat de travail. Le reste du personnel – une dizaine de salariés – travaillait au noir. Il a fallu les régulariser. Avec la société de travaux publics RGF, les choses pourraient finir plus mal. L’ancien propriétaire avait obtenu le marché du métro de Palerme grâce à de faux documents. Andrea Aiello l’a découvert en arrivant. Depuis, l’entreprise ne peut plus répondre à des appels d’offres, et la faillite est proche.

C’est le pire scénario pour la justice italienne : cela laisse penser que l’Etat est un piètre administrateur, et que c’était mieux avant. D’ailleurs, lorsqu’ils récupèrent leur patrimoine, les boss de Cosa Nostra ne se gênent pas pour attaquer l’Etat en l’accusant de mauvaise gestion. Le poids des banques dans l’économie italienne a longtemps « saboté » le travail des juges anti-Mafia. Parce qu’ils étaient hypothéqués, des biens appartenant au crime organisé ne pouvaient être confisqués. Mais les tribunaux n’hésitent plus à mettre en cause la mauvaise foi des banquiers. C’est ce qui s’est passé avec l’hôtel San Paolo, à qui la caisse d’épargne Sicilcassa avait prêté 40 millions d’euros sans réclamer aucune garantie. « La Cour de cassation a considéré que l’établissement bancaire ne pouvait pas ne pas savoir », explique le juge Licata.

Palace Hotel San Paolo
Palace Hotel San Paolo

Le moins difficile est de revendre les yachts

Ce n’est qu’en dernier ressort, une fois épuisés tous les recours judiciaires, que l’agence spécialisée dans la gestion des biens confisqués, l’ANBSC, entre dans le jeu. Sa mission depuis 2010 ? Solder l’inventaire. Saisir des comptes en banque et revendre des yachts, ça, les fonctionnaires de l’ANBSC savent faire. Mais pour les entreprises, il en va tout autrement. Qui voudrait d’un hôtel ayant appartenu à un chef de Cosa Nostra ? Dix-neuf années ont passé, et Luigi Turchio, l’administrateur du San Paolo Palace est toujours là. Affalé sur une chaise dans le bureau du juge Licata, ce grand gaillard cintré dans un costume bleu semble las. Des contacts ont bien été pris avec des fonds, mais rien de très sérieux.

Yacht de luxe (ce bateau n'a aucun motif réel avec l'article)
Yacht de luxe (ce bateau n’a aucun motif réel avec l’article)

Une formation… à la gestion des avoirs mafieux

« Nous sommes des fonctionnaires, pas des banquiers d’affaires », assène-t-on à l’ANBSC. Sur 1 663 entreprises confisquées en Italie, 10 seulement ont trouvé preneur. Combien ont été rachetées par un homme de paille ? Impossible de le savoir. « J’ai l’impression de passer mon temps à combler les voies d’eau d’un navire en train de sombrer », se lamente un fonctionnaire de l’agence. « Ils sont de bonne volonté, mais sans expérience. L’agence n’a ni les moyens ni les ressources humaines pour accomplir sa mission », tranche Silvana Saguto, qui dirige la section des biens confisqués au tribunal de Palerme.

« Pourquoi ne pas confier ce travail à des gens dont ce serait le métier ? » interroge Marella Caramaza. Epaisse chevelure noire, yeux bleus rieurs, elle dirige l’école de commerce Istud, à Milan. En association avec l’association patronale de Lombardie, l’Aldai, elle a trié sur le volet une soixantaine de cadres candidats pour suivre une formation à la gestion des biens mafieux. Des entrepreneurs retirés des affaires, des chefs d’entreprise prêts à mettre leurs compétences au service de la lutte anti-Mafia ? Pourquoi pas ? Sauf que, à Palerme, l’idée n’emballe pas grand monde : la confiscation des biens du crime organisé est un sujet trop sérieux pour qu’on le confie à des cadres du privé.

Trop dangereux, aussi. Pour s’en convaincre, il suffit de se plonger dans l’un des dossiers posés sur le bureau du juge Licata. Des plaintes pour intimidation, des photos de voitures aux vitres brisées, des lettres de menaces… Des pressions, Luigi Turchio en a subi de la part de fournisseurs du San Paolo Palace liés à l’ancien boss mafieux. Celui-ci est interdit de séjour en Sicile. « Mais il revient de temps en temps, je le sais », murmure l’inflexible administrateur.

Trente ans de lutte

1982. La loi Rognoni-La Torre introduit le délit de « conspiration mafieuse » et autorise les juges à saisir les biens de la Mafia et de ses complices.

1996. Une loi permet de réutiliser villas, immeubles et terres confisqués à la Mafia à des fins sociales et culturelles.

2010. L’Agence nationale pour les biens confisqués (ANBSC) voit le jour. Sa mission : revendre les biens saisis.

2012. En tout, 12 670 biens ont été saisis, dont 1 663 entreprises. Seulement 10 sociétés ont trouvé preneur.