Les clans de la ‘Ndrangheta dans le monde

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Le clan des Calabrais

Reportage au pied du massif de l’Aspromonte, la ville de San Luca est le berceau de la ‘Ndrangheta. C’est de cette terre, sauvage et secrète, que l’organisation criminelle tire sa force.

Pour fuir la vendetta, pour échapper aux forces de l’ordre, ils ont repris le maquis. Depuis le 15 août 2007 et la fusillade qui a fait six morts devant la pizzeria Da Bruno, à Duisbourg (Allemagne), la plupart des chefs de la ‘Ndrangheta se sont réfugiés — croit savoir la police — très loin de San Luca, le petit bourg calabrais d’où sont originaires le patron du restaurant, Giuseppe Strangio, miraculeusement sauf, et trois des victimes criblées par les 70 balles des tueurs.

La fusillade qui a fait six morts devant la pizzeria Da Bruno, à Duisbourg (Allemagne)
La fusillade qui a fait six morts devant la pizzeria Da Bruno, à Duisbourg (Allemagne)

Mais d’autres «parrains» ont grimpé les sentiers escarpés. Ils ont quitté leurs maisons aux façades délabrées, remonté la longue rue Corrado Alvaro, sans doute croisé à l’aube les vieilles femmes en noir qui vont puiser l’eau de source à la fontaine du village. Et ils se terrent aujourd’hui dans quelques cabanes ou bergeries perdues dans la montagne.

«Dans l’Aspromonte, on peut se perdre»

«Depuis la tuerie de Duisbourg, les responsables des clans sont en mouvement, constate l’ancien parlementaire et historien de la criminalité organisée Enzo Ciconte. Il est probable que quelques-uns d’entre eux ont cherché, comme par le passé, à se cacher dans l’Aspromonte.»

Depuis toujours, l’imposant massif rocheux qui se dresse juste au-dessus de San Luca, dans l’extrême sud de la botte italienne, a été le repaire des bandits, le territoire des bergers et la force de la ‘Ndrangheta. C’est dans cette montagne protectrice autant que menaçante que l’histoire de cette féroce organisation criminelle a basculé dans les années 60 lui permettant progressivement de se hisser au même niveau, puis de supplanter la Camorra napolitaine et plus encore la mafia sicilienne.

«L’âpre mont»

Son sommet, enneigé l’hiver, culmine à 1 956 mètres ; 76 000 hectares de nature sauvage où alternent arides à-pic et épaisses forêts de pins et de chênes. C’est à cette montagne que San Luca doit sa réputation. Mieux, sa respectabilité au sein de l’honorable société, qui tire son nom du grec andragathos (homme valeureux).

L'Aspromonte, une région splendide et sauvage de Calabre
L’Aspromonte, une région splendide et sauvage de Calabre

«San Luca, c’est la Mecque de la ‘Ndrangheta», explique un policier. «C’est comme Notre-Dame pour Paris», ajoute un autre. La petite commune à la dizaine de familles mafieuses pour 4 700 âmes abrite en effet sur son territoire, à une quinzaine de kilomètres du centre, le sanctuaire de la Madonna di Polsi, avec la statue de la Vierge couronnée à l’enfant que vénèrent les fidèles calabrais.Refuge des premiers chrétiens du temps de l’Empire romain, le monastère, dont les principaux bâtiments datent du XVIIIe siècle, n’a pas grand charme. Mais, perdu au fond d’une vallée, au coeur de l’Aspromonte, il est le lieu traditionnel des rendez-vous de la ‘Ndrangheta qui a fait de la Vierge de la Montagne sa figure protectrice. Depuis toujours, les chefs de l’organisation s’y réunissent à la fin de la procession populaire du 2 septembre afin d’y tenir une sorte de tribunal, définir les zones d’influence, régler les différends. Une sorte d’assemblée générale du crime où l’on se répartit, dans une atmosphère religieuse, les affaires à venir.

«Nous savons qu’il y a trois ans, plus de 250 chefs, venus de toute la Calabre, mais aussi d’Australie et du Canada, se sont encore retrouvés au monastère pour discuter entre autres des appels d’offres liés à la construction du pont sur le détroit de Messine», détaille le procureur adjoint Nicola Gratteri, en charge des principaux dossiers sur la ‘Ndrangheta.

Nicola Gratteri, Vice-procureur antimafia à Reggio de Calabre
Nicola Gratteri, Vice-procureur antimafia à Reggio de Calabre

Cette année, la réunion n’aura peut-être pas lieu au sanctuaire qui fait de San Luca la capitale de l’organisation calabraise. Trop dangereux même si la configuration du terrain a jusqu’à présent dissuadé les forces de l’ordre d’intervenir. Certains otages n’ont jamais revu la lumière. Aujourd’hui encore, il faut des heures de marche pour accéder à l’église de la Vierge de la Montagne. De San Luca, les voitures passent très difficilement sur les sentiers caillouteux entre les vaches, les chèvres et les sangliers. «Mieux vaut ne pas s’y aventurer. Il faut un bon véhicule», conseillent aux étrangers les vieux du petit bourg qui mettent en garde : «Dans l’Aspromonte, on peut se perdre.»

Les carabiniers le savent, qui, pendant deux décennies, ont souvent ratissé la montagne, sondé les moindres cavités, fouillé les forêts de sapins. Cherchant en vain les centaines de personnes enlevées par la ‘Ndrangheta et gardées prisonnières, au fond d’un trou, parfois pendant plusieurs années. Ce sont les rapts qui, à partir des années 60, ont fait la fortune des Calabrais. Et leur ont permis de passer d’une organisation rurale archaïque à une véritable multinationale du crime.

«À cette époque, la mafia sicilienne avait proposé aux familles de la ‘Ndrangheta de leur sous-traiter certains chantiers publics, rappelle Pino Lombardo, journaliste au Quotidiano della Calabria. Mais celles-ci n’avaient pas assez d’argent pour acheter les pelleteuses, les camions, etc. Alors elles vont enlever des industriels du nord ou des fils de famille pour obtenir des milliards de rançons.»

Le père du jeune Getty avair refusé d'abord de payer avant de recevoir l'oreille de son petit-fils par la poste
Le père du jeune Getty avair refusé d’abord de payer avant de recevoir l’oreille de son petit-fils par la poste

En 1973, l’histoire de Paul Getty, héritier du magnat du pétrole, bouleverse l’opinion publique. Enlevé dans le centre de Rome, le jeune homme est conduit dans l’Aspromonte. Ses ravisseurs lui coupent une oreille pour faire plier ses parents. L’enlèvement dure cinq mois au bout duquel la ‘Ndrangheta extorque près de deux milliards de lires. Au total, jusqu’en 1991, 147 enlèvements ont officiellement été recensés dans la région. Certains otages n’ont jamais revu la lumière. «Les familles de San Luca ont montré une grande capacité de gestion des rapts et ont réussi à faire un saut qualitatif. Elles ont confirmé leur charisme» , souligne Pino Lombardo.L’argent récolté est réinvesti. La jeune génération se lance dans l’immobilier, puis le trafic de stupéfiants, plus rémunérateur. En 1975, le vieux boss Antonio Macri qui s’y oppose est abattu au terme d’une partie de boules.

La ‘Ndrangheta va vite s’imposer sur le marché européen de la cocaïne, en discutant directement avec les cartels colombiens. «Pour gagner leur confiance, les Calabrais s’offrent comme otages, explique Lombardo. Ils restent sur place tant que la cargaison n’a pas été payée.» Surtout, ajoute Nicola Gratteri, «les clans de la ‘Ndrangheta sont unis par les liens du sang. À la différence de la mafia sicilienne organisée en pyramide avec une série d’affiliés, les Calabrais fonctionnent de manière horizontale avec une myriade de petits clans [les ‘ndrine, NDLR] dont les membres appartiennent à la même famille.»

Des cérémonies rituelles où l’on prête serment et brûle des images sacrées. L’entrée dans l’organisation et l’ascension dans la hiérarchie donnent lieu à des cérémonies rituelles où l’on prête serment et brûle des images sacrées. Mais la ‘Ndrangheta a la particularité de ne recruter que «par filiation, poursuit le procureur adjoint de Reggio di Calabre. “Généralement, le fils aîné est prédestiné.” “Les alliances entre familles sont scellées par des mariages, comme au Moyen Âge”, ajoute un policier de Locri. “Cette structure familiale est une garantie pour leurs interlocuteurs. La ‘Ndrangheta est considérée comme plus fiable et plus sérieuse. Lorsque l’un de ses membres est arrêté, il ne trahit pas ses cousins, son père ou ses frères”, souligne Nicola Gratteri. De fait, face au millier de “repentis” de la mafia sicilienne, moins de 100 Calabrais appréhendés ont accepté de collaborer avec la justice.

À San Luca, “le Corleone calabrais” selon l’expression d’Enzo Ciconte, il y aurait ainsi une dizaine de ‘ndrine parmi lesquelles les clans Nirta-Strangio et Vottari-Pelle-Romero actuellement en conflit. Au total, ces familles ne représenteraient pas plus de 200 personnes gérant cependant des milliards d’euros entre trafics de drogue, d’armes, racket et usure. San Luca ne constitue pas le centre le plus riche. Mais le bourg, dressé sur les contreforts de l’Aspromonte, continue de jouir d’une sorte d’autorité morale. Les ‘ndranghetistes ne l’appellent-ils pas “la Mamma” ? “Si quelqu’un veut installer une n’drine hors de Calabre, il doit demander au préalable l’autorisation à San Luca”, précise Enzo Ciconte. En quelques années, la ‘Ndrangheta s’est implantée au nord de l’Italie notamment à la faveur d’une loi (abolie dans les années 90) qui obligeait les individus en odeur de mafia à résider loin de leur domicile familial.

Cette criminalité, forte de 8 000 hommes et 140 clans dans son pays natal, s’est ainsi exportée. À l’étranger, la ‘Ndrangheta s’est infiltrée en se mêlant aux communautés italiennes émigrées. Avec des têtes de pont un peu partout au Canada, en Australie, en Europe du Nord comme à l’Est, où elle a massivement investi immédiatement après la chute du mur de Berlin. Impitoyable avec ses concurrents, l’organisation détient aujourd’hui le quasi-monopole de la cocaïne sur le vieux continent. L’an passé, le procureur national antimafia, Piero Grasso, a révélé qu’un sous-marin avait été confisqué en Colombie. Il devait transporter la drogue jusqu’en Europe en échappant aux contrôles radars. Avec un chiffre d’affaires annuel estimé, entre 20 et 40 milliards d’euros, la ‘Ndrangheta est désormais “l’acteur le plus compétitif du crime organisé”, estiment les services secrets italiens.

“La ‘Ndrangheta, les milliards, tout ça, c’est une invention des médias” autour de San Luca, les routes sont pourtant défoncées. Nombre de maisons restent inachevées. Les immondices débordent des bennes à ordures. Le bourg ressemble à tous ces villages de montagne du Mezzogiorno frappés par le chômage, la précarité des contrats de gardes forestiers, l’émigration des plus jeunes. “La ‘Ndrangheta, les milliards, tout ça, c’est une invention des médias”, assure le patron de la pizzeria de la rue Alvaro. S’il n’y avait les impacts de balles sur tous les panneaux publics, les enquêtes de la magistrature et surtout la succession d’assassinats (un millier de morts en Calabre durant la guerre des clans entre 1985 et 1991), il serait difficile de lui donner tort.

“Derrière les façades, en sous-sol, les maisons des boss sont très bien équipées”, dévoile un policier. “Ils ne dépensent pas leur argent en Calabre. L’important pour eux, ce n’est pas l’ostentation de leur fortune, mais le plaisir de commander”, estime Nicola Gratteri qui ajoute “seuls les chefs sont immensément riches”.

Pour recycler leur argent sale, les mafieux Calabrais ont investi dans l’immobilier partout en Europe, ouvert des restaurants et des hôtels, racheté à la pelle des supermarchés. “Les caisses fonctionnent toute la journée même s’il n’y a pas de clients, indique un enquêteur. Ils paient la TVA et blanchissent le reste.” Quelques chefs de famille cultivent encore la terre ou mènent des troupeaux sur l’Aspromonte. Mais parmi les jeunes générations, la ‘Ndrangheta compte désormais des médecins, des avocats, des entrepreneurs. “Ils veulent être acceptés par la société civile et fréquenter la bourgeoisie”, explique le procureur. Sans pour autant perdre la volonté et la férocité qui restent la marque de fabrique de la ‘Ndrangheta. “Ils font les choses sérieusement”, dit-on des clans calabrais comme garantie d’efficacité.

Francesco Fortugno, assassiné par la mafia calabraise
Francesco Fortugno, assassiné par la mafia calabraise

L’organisation n’hésite plus à frapper haut et fort. En octobre 2005, le vice-président de la région Calabre, Francesco Fortugno, a été abattu en pleine rue à Locri, sur les rives de la mer ionienne à 25 kilomètres de San Luca. Jamais la ‘Ndrangheta n’avait défié l’État de cette manière en éliminant un responsable politique. Et comme le spectaculaire massacre de Duisbourg, cet assassinat a sans doute été décrété au pied de “l’âpre mont”.

Recherché depuis 1990, Pasquale Condello est un des plus puissants boss de la 'Ndrangheta doit purger 4 peines de prison à vie. Il a été arrêté en 2008. (photo via @www.badische-zeitung.de)
Recherché depuis 1990, Pasquale Condello est un des plus puissants boss de la ‘Ndrangheta doit purger 4 peines de prison à vie. Il a été arrêté en 2008. (photo via @www.badische-zeitung.de)

Source : Eric Jozsef — 29 août 2007, Liberation

Les enfants de mafieux en Calabre

En Calabre, dans le fief la ‘Ndrangheta, l’une des plus puissantes mafias du monde, le nouveau-né qui a le malheur de naître dans une famille mafieuse est baptisé à même son berceau. Son père dépose à côté de lui un couteau et une clef. Si le bébé touche la clef qui représente la police, gare à lui ! Si sa petite main potelée atteint le couteau, il sera un “homme d’honneur”. Dans ce cas là, son père le prendra dans les bras, non pas pour lui faire un baiser, mais pour lui cracher dans l’anus. “Ça porte bonheur !” déclare un repenti.

La structure mafieuse d’une ‘Ndrine (famille calabraise) est très opaque et sa plus grande force est sans aucun doute l’importance des liens familiaux. Contrairement à d’autres organisations criminelles, les membres d’une ‘Ndrine ont des filiations biologiques. Ils sont du même arbre généalogique. Ce qui complique incroyablement le travail des enquêteurs qui ne sont pas en mesure d’infiltrer cette mafia et peuvent difficilement se reposer sur le témoignage de repentis. Prendre part à l’arrestation d’un père, d’un frère, un oncle ou un cousin avec lequel on a grandi est une décision impitoyable. Les secrets ancestraux de la Cosa Nostra (mafia sicilienne) ont été dévoilés grâce aux repentis, mais au sein de la ‘Ndrangheta, on compte très peu de collaborateurs de justice.

Les rites des clans de Calabre peuvent parfois ressembler à des plaisanteries d’ados attardés. Un jour, le grand-père mafieux d’un jeune garçon de 5 ans le force à ingurgiter du piment frais extrêmement fort. Le petit souffre la martyre, la bouche en feu ses yeux coulent de douleurs, mais il n’osera en aucune façon recracher afin de montrer à son pépé qu’il est déjà un homme fort et viril. À 5 ans !

Les cochons poussent des cris stridents quand ils sont torturés par les boss qui enseignent à leurs gamins comment utiliser une lame pour faire mal, pour faire saigner ou pour tuer. Une culture mafieuse inculquée dès le plus jeune âge pour que les garçons deviennent des durs à cuir ; des assassins sans crainte et sans pitié. Des “hommes d’honneur” conditionnés par une violence extrême.

Angela Iantosca
La journaliste italienne Angela Iantosca

Dans son livre Bambini a metà, i figli della ‘ndrangheta, la journaliste Angela Iantosca  s’est intéressée aux enfants qui grandissent dans cet univers mafieux.Le lecteur est plongé dans le quotidien de ces rejetons qui vivent dans un monde violent et cruel. Un mafieux calabrais doit faire le serment de tuer son père, sa mère, sa femme ou ses propres enfants si les secrets de l’organisation criminelle sont mis en danger.

L’État italien a décidé de lutter en instaurant des mesures d’éloignement des enfants de mafieux à la première condamnation, même mineure. Certains s’insurgent en accusant le Tribunal pour mineurs de Reggio di Calabria de s’adonner à de la déportation d’enfants. À ce jour, 20 enfants environ sont concernés par cette mesure. Un adolescent de 16 ans, fils de l’une des plus importantes familles de la ‘Ndrangheta, n’allait plus à l’école et déclenchait constamment des bagarres. La majorité des membres de sa famille étant en cavale ou en prison, le magistrat l’a placé dans une famille d’accueil en Sicile. En quelques mois, il est devenu un garçon comme les autres. Le jeune homme a témoigné que dans sa famille de sang, il avait été éduqué à  s’éloigner constamment de l’État. Depuis, il dit avoir retrouvé un chemin de vie qui lui ouvre de nouvelles perspectives d’avenir.

Ce genre d’initiative est bien sûr dramatique, mais l’Italie, confrontée sur son sol magnifique aux quatre mafias les plus structurées et puissantes du monde ne considère désormais plus qu’un enfant de mafieux est irrécupérable. Ca n’est sans doute pas l’idéal, mais c’est une tentative de plus pour essayer d’enrayer le mal endémique qui ronge sa démocratie et son état de droit.

Comme le proférait le juge antimafia Giovanni Falcone, si l’état montre sa force, sa volonté et sa détermination à lutter contre le crime organisé, la mafia n’est pas invincible.

C. Lovis

Découvrez la carte Google Maps des clans de la ‘Ndrangetha

Comment les mafieux terrorisent les gens

Une nuit, la police intervient en nombre au sein d’un quartier défavorisé de Calabre. Les maîtres chiens fouillent les caves des immeubles et retrouvent planqué dans ces endroits glauques 5 kilos de drogue prêt à la revente. Afin d’empêcher à nouveau la police de procéder à d’autres opérations de ce genre, le chef local (qui n’habite pas dans ces quartiers) ordonne à ses soldats de saboter les canalisations d’écoulement des égouts qui se déversent alors dans les caves des immeubles. La puanteur d’excréments était devenu si effroyable que même les chiens policiers refusèrent de pénétrer dans les caves des immeubles baignés dans 5 cm d’eau souillée de wc.

MAFIA-MONTAGA-MERDA

Dans le même quartier, comme tout citoyen ordinaire le ferait, un vieil homme au faible revenu alla se plaindre plusieurs fois au commissariat du quartier pour dénoncer le trafic, les rodéos avec des véhicules volés, le deal sous les fenêtres, les cris incessants au milieu de la nuit. Comme les mafieux ne tuent pas pour rien afin d’éviter de se retrouver sous le feu des projecteurs et surtout de la police, les hommes de main des mafieux remplissent des sceaux de leur propre merde durant des jours. Puis un jour, le vieil homme retrouve l’intérieur de sa voiture maculée d’excréments humains. Les saligauds ont tartiné de merde les moindres recoins de la voiture (tableau de bord, sièges, poignées, boutons de commandes, etc). Le vieil homme ne trouva aucun carrossier ou garagiste pour lui nettoyer sa voiture. Depuis, la voiture inutilisable est abandonnée sur la place de parc comme un message d’avertissement à tous ceux qui voudraient se plaindre auprès de la police.

(Exemples tirés du livre : Au nom de la mafia (Fabrizio GATTI), édité chez Liana Levi © 2013)

Vaste coup de filet contre la mafia calabraise

En 2010, près de 3 000 policiers italiens ont mené une vaste opération contre la ‘Ndrangheta à travers l’Italie. Plus de 300 personnes ont été arrêtées, dont le patron présumé de la pègre calabraise, notamment pour meurtre, détention et trafic d’armes.

L’opération était d’une ampleur exceptionnelle. Quelque 3 000 policiers ont été mobilisés en Calabre et dans le nord de l’Italie, plus de 300 mafieux présumés ont été arrêtés. En ligne de mire : la ‘Ndrangheta, très secrète et ultrapuissante mafia calabraise.

« Il s’agit de la plus importante opération menée ces dernières années contre la ‘Ndrangheta que nous avons touchée au cœur de son système criminel tant sur le plan organisationnel que patrimonial », s’est félicité le ministre de l’Intérieur Roberto Maroni, à l’issue de l’opération. Des arrestations auraient également eu lieu aux Etats-Unis et au Canada.

Ce coup de filet avait couronné deux ans d’investigations de grande ampleur, menées après l’assassinat le 15 juillet 2008 de Carmelo Novella à San Vittore, village du nord de Milan. L’homme était l’ambitieux chef d’un clan de la ‘Ndrangheta dans la région, l’une des plus riches d’Europe. Il a été assassiné après avoir affirmé ses velléités indépendantistes vis-à-vis de la base calabraise de l’organisation.

Parmi les personnes arrêtées, figure Domenico Oppedisano, un octogénaire à la peau tannée par le soleil et à la barbe mal rasée. L’homme, un polo sombre négligemment enfilé, a été cueilli par la police dans la petite ville côtière de Rosarno, à l’extrême sud de l’Italie. Un gros bonnet aux yeux de la justice italienne : il est considéré comme le patron de la « province », organisme qui regroupe les différents clans constituant la ‘Ndrangheta.

Domenico Oppedisano
Le boss mafieux de la province, Domenico Oppedisano

La ‘Ndrangheta ébranlée

L’opération ébranle la première organisation mafieuse du monde mais ne l’achève pas pour autant. […]

La ‘Ndrangheta a longtemps été considérée comme le parent pauvre de la mafia italienne, au fonctionnement familial et au champ d’action limité, en comparaison à la Cosa Nostra sicilienne ou à la Camorra napolitaine. Mais depuis une vingtaine d’années, l’organisation a surpassé – et de loin – ses sœurs italiennes. « C’est la mafia la plus puissante et la plus étendue dans le monde », confirme Fabrice Rizzoli. « Elle a fait de l’importation de cocaïne sa grande spécialité ». Dans un rapport publié en 2006, la direction des investigations anti-mafias considère qu’un tiers du trafic de la cocaïne colombienne dans le monde passe par la ‘Ndrangheta. Mais l’organisation a posé sa patte sur à peu près tous les secteurs juteux : trafics d’immigrés, d’armes et d’immobilier en Europe, celui des diamants en Afrique du sud, casinos et fausse monnaie en Australie. Et évidemment, elle saupoudre de cocaïne et héroïne tous les pays occidentaux.

Le chiffre d’affaires de l’organisation atteint désormais quelque 44 milliards d’euros, selon l’Institut italien spécialisé Eurispes. Mardi en marge des arrestations, la police a saisi des biens, des armes et de la drogue estimés à quelques dizaines de millions d’euros. Une goutte d’eau face à l’immensité de la fortune et de la sphère d’influence des clans calabrais.

Source : France24 – 2010

C’était le parrain de la mafia calabraise

L’Etat italien vient de cogner sur la ‘Ndrangheta, la plus puissante mafia d’Europe. L’opération a révélé une organisation insoupçonnée et, au sommet, un boss.

C’est donc lui, le boss, le chef suprême de la ‘Ndrangheta, qui avait droit de vie et de mort sur les hommes, la Calabre et le monde? Le parrain dégarni que des hommes confits de révérence embrassent, sur ces images captées par les carabiniers au creux de cet Aspromonte rude et délaissé, aux confins de l’Italie? Ce 13 juillet, sous les flashs, Domenico Oppedisano, 80 ans, mâchoires serrées, menottes aux poings entre deux flics, regarde son pouvoir s’éloigner, en silence.

Ce 13 juillet, l’Etat italien a frappé un grand coup sur la tête de la ‘Ndrangheta, la mafia calabraise, devenue, en quelques années, l’organisation la plus riche et dangereuse d’Europe, loin devant sa cousine sicilienne, Nostra. La « maxi-opération » des parquets de Reggio de Calabre et de Milan – 300 personnes arrêtées, 1,5 million d’écoutes – a levé le couvercle sur cette secte à la force aveugle et rampante, aussi tribale qu’ultramoderne. Surprise: cette mafia que l’on décrivait comme une addition « horizontale » de familles autonomes serait en fait une organisation « verticale »! « C’est exceptionnel, nous avons mis au jour un sommet de la ‘Ndrangheta – un « Crimine » – avec, à sa tête, un boss élu chaque mois d’août pour un an. Une structure très hiérarchisée qui décide des chefs dans le nord de l’Italie, au Canada, en Australie… », explique Renato Cortese, le chef de la squadra mobile de Reggio de Calabre. Une présidence tournante, en somme, pour la première mafia globale.

Domenico Oppedisano Boss n°1 de la Ndrangheta

La ‘Ndrangheta ne jure que par les liens du sang

Ingénieux, quand en Sicile, le parrain de Cosa Nostra, Toto Riina, qui a conquis son pouvoir dans les effusions de sang et le tapage des bombes, arrêté en 1993, peut rester le boss jusque derrière les barreaux de sa taule… Le régent Oppedisano n’est pas Riina, ni tyran ni chef militaire. La ‘Ndrangheta n’est pas Cosa Nostra. « Et précisément, dans cette enquête, souligne un enquêteur, nous n’avons pas bénéficié de l’aide de repentis. » Pas de Tommaso Buscetta, donc, qui, il y a vingt-six ans, ouvrit au juge Falcone le livre de Cosa Nostra, ses organigrammes, ses grades. Le renégat déchiffra devant le juge la conspiration de la Mafia et le drame d’un peuple.

En Calabre, les balances se font attendre. Dans la ‘Ndrangheta, qui ne jure que par les liens du sang, on trahit rarement son père ou son frère. La famille, envers et contre tous. La famille, dont l’écrivain calabrais Corrado Alvaro disait, au siècle dernier, qu’elle est la « force de la Calabre, sa colonne vertébrale, le champ de son génie, son drame et sa poésie ». C’est de cette lymphe que la ‘Ndrangheta tire sa puissance et son secret. Au point que, dans une famille ‘ndranghetiste, on naît, par définition, « jeune d’honneur ». Mais c’est à 14 ans, l’âge légal du baptême d’affiliation, le jour où l’on franchit, d’une piqûre rituelle dans le doigt, la frontière invisible qui sépare sa triviale existence du sacré. Ce jour où l’on jure, au nom de « Notre Seigneur Jésus », de se vouer au service exclusif et définitif de la « ‘ndrine », la famille mafieuse – la première cellule de la ‘Ndrangheta, qui s’élargit à coups de mariages arrangés. Et, pour ceux qui s’éloigneraient du droit chemin, il y a un tribunal interne. Doté d’une peine capitale.

Reggio di Calabre

Le service public et la politique en ligne de mire

C’est un jour de noce, le 19 août 2009, que le vieil Oppedisano a été élu boss – les ‘ndranghetistes tiennent des sommets lors des banquets nuptiaux et des enterrements. Son sacre fut ratifié le 1er septembre dernier, durant la fête annuelle de la madone de la montagne, à San Luca. Ce bourg misérable de l’Aspromonte, qui abrite, derrière ses façades grises, des palais de marbre et des bunkers à ouverture hydropneumatique pour les fugitifs, est la « mamma » de la ‘Ndrangheta. C’est San Luca qui autorise l’implantation de chaque nouvelle colonie ‘ndranghetiste dans le monde. Et c’est là, dans une blanchisserie-QG en sous-sol d’un centre commercial de Siderno, que, le 31 juillet 2009, les enquêteurs éberlués entendent, pour la première fois, des hommes, dont deux venus de l’Ontario, parler à voix basse de ce Crimine… Une sorte de « cour constitutionnelle », donc, renouvelée chaque année, qui tranche les litiges entre clans, qui ratifie, surtout, l’élection des capi dans le nord de l’Italie, en Allemagne, au Canada ou en Australie. La ‘Ndrangheta n’infiltre plus seulement, en Calabre, chaque kilomètre de route, chaque appel d’offres, chaque pensée. Elle flingue, au-delà, toute velléité indépendantiste.

Mal en a pris, ainsi, au boss Carmelo Novella, un timbré qui voulait fonder « sa » ‘Ndrangheta à Milan. Le 12 juin 2008, un affilié commente sobrement: « Le Crimine l’a licencié. » Un mois après, Novella reçoit quatre balles dans le coffre, dans un bar, en plein jour. Un an plus tard, on comprend mieux ce que veut dire le sage Oppedisano, le gardien du temple et de ses règles, quand il s’énerve devant son neveu Pietro : « Si je n’opine pas de la tête, il n’y a rien pour personne…! C’est clair? » Certes. Mais on se demande bien, aujourd’hui, qui est cet Oppedisano, natif de Rosarno, cet inconnu ! Son prédécesseur, Antonio Pelle « Gambazza », était un seigneur de San Luca, mais lui? « Si la charge formelle revient à Oppedisano, il traduit surtout l’importance des familles de Rosarno et de la plaine de Gioia Tauro », précise Cortese. Les clans Piromalli, Alvaro, Pesce… Les puissants clans des affaires. L’autre visage, moderne, souterrain, de la ‘Ndrangheta…

Car cette mafia, infiltrée dans le système économique et politique, dépasse de loin les 6 000 affiliés. L’opération du 13 juillet a démêlé des fils de sa « zone grise » à Milan, le coeur économique de la ‘Ndrangheta. Il y a encore six mois, le préfet Lombardi, mal informé sans doute, disait tout haut: « A Milan, la mafia n’existe pas. » Les magistrats ont révélé plus de 500 affiliés en Lombardie, les manigances du directeur du département sanitaire de Pavie, qui achetait des votes pour un boss… La ‘Ndrangheta déplace des milliers de voix, en échange de marchés. Et, aujourd’hui, elle place directement ses pions dans l’administration publique. Il faudra encore frapper ces « invisibles », « ce troisième niveau », jusqu’au coeur de la politique, explique Nicola Gratteri, le procureur adjoint de Reggio. La calabraise est loin d’avoir libéré tous ses secrets. C’est en marchant que les limiers en apprennent sur cette mafia de sables mouvants.

L’hydre de Calabre

Un chiffre d’affaires de 44 milliards d’euros et des ramifications sur les cinq continents. La ‘Ndrangheta calabraise est l’une des organisations du crime les plus puissantes au monde, ayant le monopole du marché de la coke en Europe, traitant d’égal à égal avec les cartels colombiens et mexicains. « L’honorable société » a une structure très complexe, associant des formes strictes de hiérarchie à une très large autonomie des structures de base. Environ 150 « ‘ndrine » (familles) la composent, chacune ayant son territoire d’influence et dépendant d’un « locale », la première cellule organisative de cette mafia. Comptant au moins 49 affiliés, il est hiérarchisé comme une entreprise, avec un « capo locale » ayant droit de vie et de mort, un comptable et un « crimine » gérant les affaires illicites. Où qu’elle s’exporte, la ‘Ndrangheta reproduit ce modèle, ses rites. Mais la base de commandement reste en Calabre.

Source : par Delphine Saubaber, L’express – 2010

2 mafieux de la ‘Ndrangheta arrêtés en Suisse

Deux mafieux présumés de la ‘ndrangheta, la mafia calabraise, résidant en Thurgovie, ont été arrêtés dans la province de Reggio de Calabre, dans le sud de l’Italie, ont indiqué à l’ats vendredi les carabiniers de Reggio de Calabre. Ils confirmaient une information des agences de presse italiennes.

Des mandats d’arrêts ont été émis pour 16 autres membres présumés, qui se trouvent actuellement sur sol helvétique. Selon un porte-parole du commandement de carabiniers de Reggio de Calabre, ces 16 personnes sont recherchées par la police fédérale en Suisse.

Frauenfeld, canton de Thurgovie
Frauenfeld, canton de Thurgovie

Cellule à Frauenfeld

Contactés par l’ats, ni fedpol ni le Ministère public de la Confédération (MPC) ne pouvaient encore confirmer ces informations ou donner des détails. Les 18 suspects sont accusés d’association mafieuse aggravée entre les deux pays.

Les carabiniers italiens ont encore précisé qu’ils étaient tous liés à la cellule dite «locale» de la ‘ndrangheta à Frauenfeld (TG). Toujours selon eux, cette cellule – opérationnelle depuis environ 40 ans – dépend du gang de «Fabrizia», dans la région de Vibo Valentia en Calabre.

policiers italiens3Trafic de drogue

Son activité est principalement liée au trafic de drogue, selon les carabiniers calabrais, pour qui l’existence de la «Société de Frauenfeld» est désormais confirmée dans le cadre de l’enquête menée par la police fédérale (fedpol), en collaboration avec les enquêteurs italiens, depuis 2012.

Ces arrestations ont été possibles grâce à la «très bonne collaboration» entre les enquêteurs suisses et italiens, s’est félicité un porte-parole des carabiniers, interrogé par l’ats. Il a précisé que l’enquête a été principalement menée par les autorités suisses, avec l’aide de la magistrature italienne.

Ces 18 personnes auraient émigré vers les années 70 dans le canton de Thurgovie. Une série d’écoutes téléphoniques a permis d’apporter des preuves de l’existence de cette cellule en Suisse, ajoute encore le porte-parole. Selon lui, les 16 personnes recherchées en Suisse, une fois arrêtées, devront être extradées en Italie. (ats/Newsnet)

Video de l’opération HELVETICA

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