Centre d’accueil de migrants contrôlé par la ‘Ndrangheta

ITALIE (Mai 2017) ► 500 membres de la police, des carabiniers et de la Guardia di Finanza ont mené l’opération « Jonny » contre le clan Arena de la ‘Ndrangheta. 68 personnes ont été interpellées et accusées d’association mafieuse, extorsion, détention d’armes, malversations, escroqueries aux dépens de l’Etat et fraude aux fournitures publiques.

Le  clan est soupçonné d’avoir contrôlé le marché de la nourriture et de la blanchisserie du centre d’accueil pour migrants d’Isola Capo Rizzuto (1.200 places, près de Crotone), mais aussi sur celui de Lampedusa. Leur influence sur le centre se faisait grâce à Leonardo Sacco, Président de la Section Calabraise de la Confrérie de la Miséricorde, chargée de la gestion du centre depuis plus de 10 ans, et du prêtre d’Isola Capo Rizzuto et cofondateur de la Confrérie, le père Edoardo Scordio.

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Basée à Florence, la Confrérie Nationale de la Miséricorde a décidé la mise sous tutelle de sa section calabraise. Subventionné par l’Etat italien et l’Union Européenne, le clan aurait détourné ainsi au moins 36 millions d’euros destinés à l’aide aux réfugiés. Les enquêteurs ont également identifié des opérations d’extorsion de fonds contre des commerces et la gestion d’une société de paris sportifs en ligne.

Source : Repubblica – Italie

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Nouveau procès 34 ans après l’assassinat du procureur de Turin

TURIN – ‘Ndrangheta ► La justice italienne vient de commencer le procès d’un boulanger de 62 ans, Rocco « Barca » Schirripa. Installé à Turin mais d’origine calabraise, il est accusé d’être un des auteurs matériels du meurtre de Bruno Caccia. Procureur de Turin, Caccia avait été abattu de 14 balles, plus 3 balles de coups de grâce, le 26 juin 1983, au bas de chez lui.

Le Procureur de Turin Bruno Caccia
Le Procureur de Turin Bruno Caccia assassiné en 1983

Proche du clan mafieux Ursini-Belfiore, Schirripa était déjà connu dans des affaires de vol et de trafic de cocaïne. L’assassinat du magistrat avait d’abord été revendiqué par les Brigades Rouges mais c’est à cause de ses enquêtes sur le blanchiment des clans calabrais que la magistrat a été tué. En 1993, le boss Domenico Belfiore, principal parrain de la ‘Ndrangheta pour la région de Turin dans les années 1980, est condamné à la prison à vie en tant que commanditaire du meurtre de Bruno Caccia.

C’est au cours du procès contre Schirripa que vient d’être dévoilé le témoignage d’un repenti de la ‘Ndrangheta, Domenico Agresta, 28 ans, issu d’un important clan mafieux de Plati, en Calabre. Surnommé « Micu McDonald », il a été condamné à 30 ans de prison pour un homicide datant de 2008. Il est aussi le neveu d’un autre Domenico Agresta, qui a été le chef de la ‘Ndrangheta pour l’ensemble du Piémont. Selon le repenti, son père, Saverio Agresta aurait évoqué avec lui les noms de Schirripa et D’Onofrio : « C’est eux qui ont fait le Procureur Caccia ».

Francesco D’Onofrio actuellement âgé de 62 ans, est un calabrais, ancien militant du groupe armé d’extrême-gauche « Primea Linea ». Condamné dans les années 1980 pour son appartenance aux « Comunisti Organizzati per la Liberazione Proletaria », D’Onofrio est considéré depuis comme un des chefs de la ‘Ndrangheta pour le Piémont, en tant que membre de la « Chambre de Contrôle » de Turin. Il apparaît dans plusieurs enquêtes antimafia et a été condamné en Appel à 9 ans de prison. Par la voix de son avocat, il a nié toute implication dans le meurtre du magistrat.

Source : La Stampa

L’ombre de la ‘Ndrangheta plane sur l’Expo de Milan

ACTUALITELa mafia la plus puissante du monde, la ‘Ndrangheta a infiltré les marchés publics lors des travaux de construction pour l’Exposition universelle de Milan en 2015. Une enquête a révélé que la Cosa Nostra, la mafia sicilienne, était aussi impliquée. C’est dans le cadre d’écoutes téléphoniques effectuées par la Guardia di Finanza que l’affaire a commencé.

Lors d’une opération antimafia conjointe, la Guardia di Finanza et le Parquet de Reggio de Calabre ont saisis des biens estimés à 15 millions d’euros (immeubles, voitures de luxe, motos, camions, polices d’assurance, comptes courants,…) et inculpés 32 personnes des clans Aquino-Coluccio et Piromalli-Bellocco de la ‘Ndrangheta pour association mafieuse blanchiment, extorsion, détention d’armes et incitation à la prostitution.

Dans cette opération, une douzaine de chefs d’entreprise et d’hommes de paille sont aussi impliqués. L’enquête concerne plusieurs pavillons de l’Expo Universelle et également la construction du centre commercial d’Arese (un des plus grands d’Italie, avec 200 boutiques et 25 restaurants). L’argent aurait aussi été blanchi dans des complexes touristiques en Roumanie et dans un immeuble au Maroc.

Source : La Stampa & Antimafia Duemila

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Plus de mille victimes innocentes assassinées par la mafia !

D’après un recensement publié par La Stampa, les mafiosi italiens ont tués depuis 1861, quelque 1120 personnes innocentes, dont 125 femmes et 105 mineurs.

La liste des « victimes innocentes » de la mafia a été réalisée avec le Centre de journalisme d’investigation en Italie (IRPI) et plusieurs associations. « Beaucoup avaient le seul tort de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment », écrit le quotidien La Stampa.

« C’est malheureusement un travail en cours dont l’issue est encore lointaine », précise le journal, qui a réalisé deux infographies interactives.

La première permet de situer toutes les victimes recensées.

Visionnez la carte interactive

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Calabre: deux chefs de la mafia vivaient dans un bunker « comme des animaux »

Deux des criminels les plus recherchés d’Italie ont été arrêtés dans un bunker, avec un arsenal impressionnant. Le bâtiment était « très bien caché au milieu des arbres » dans la montagne de Calabre.

« Comme des animaux » avec un véritable arsenal. Deux chefs de la Ndrangheta, la mafia calabraise ont été arrêtés vendredi par la police italienne qui les a découverts cachés dans un bunker aménagé, où ils « vivaient comme des animaux ».

Giuseppe Ferraro, 47 ans, et Giuseppe Crea, 37 ans, « vivaient dans ce bunker, très bien caché au milieu des arbres », dans les montagnes au-dessus de Maropati, a précisé le procureur de la Calabre, Federico Cafiero de Raho. Le magistrat a ajouté que le site était sous surveillance depuis un an. »Ils vivaient là comme des animaux, une vie rude complètement coupée de la société », a ajouté le procureur.

 Sur les photos faites par la police, on peut voir l’intérieur de cet abri, un local en dur de 25 m2 environ, très sommaire, où sont entreposés notamment des boîtes de tomates en conserve et un thermos, aux côtés d’un évier rudimentaire.
Suite de l’article de l’Express
Giuseppe Crea et Giuseppe Ferraro
Giuseppe Crea et Giuseppe Ferraro

CALABRE : Résistance courageuse d’un entrepreneur

ACTUALITEUn incendie a ravagé le dépôt de Tiberio Bentivoglio, un commerçant qui refuse de payer le pizzo à la ‘Ndrangheta. Tiberio Bentivoglio, un honnête détaillant a été confronté à nouveau à une sournoise attaque de la mafia calabraise. Il faut dire que ce petit entrepreneur de Reggio de Calabre continue à se battre publiquement contre le racket de la mafia.

Tiberio Bentivoglio, un entrepreneur antimafia
Tiberio Bentivoglio, un entrepreneur antimafia

L’incendie de son dépôt la semaine passée n’est que le dernier épisode d’une longue série d’attaques, de menaces et d’attentats qu’il subit depuis des décennies. Depuis 1992, jour où il s’est rebellé ostensiblement contre le racket des clans de la ‘Ndrangheta. Les criminels ne lui ont jamais pardonné et tentent de l’intimider pour éteindre ce foyer de résistance. Il faut préciser que Tiberio Bentivoglioa a été le premier à refuser le pizzo en Calabre.

D’ailleurs, il n’y a pas beaucoup de pays au monde, et aucun en Europe, qui doit aménager une protection policière autour d’un détaillant qui n’aspire qu’à travailler. Tiberio Bentivoglioa a échappé à une tentative de meurtre en février 2011.

Giuseppe Falcomatà, Le maire de Reggio de Calabre
Giuseppe Falcomatà, Le maire de Reggio de Calabre, un précieux soutien dans une région difficile.

Blessé par balles

En février 2011, Tiberio Bentivoglioa a échappé au pire après avoir reçu 2 balles de pistolet après qu’un mafioso lui ait tiré dessus à six reprises. Un des projectiles tirés dans le dos a ricoché contre sa sacoche-banane et lui a dévasté le mollet. Depuis, Bentivoglio est sous escorte policière du 3ème niveau, celle qu’on réserve aux personnes à haut risque. Cet attentat n’a pas arrêté l’entrepreneur qui a continué à dénoncer le racket et les connivences de certaines personnalités avec les clans. Il est même devenu un ambassadeur du mouvement ‘Libera’ ; un ‘réseau de dignité’ dans la lutte antiracket. Il prend régulièrement son bâton de pèlerin pour expliquer son combat dans les écoles et universités.

Un ostracisme destructeur

Malgré la loi qui prévoit l’indemnisation des victimes de la mafia, Tiberio Bentivoglioa a dû lutter ces dernières années pour conserver son commerce étant donné que l’État italien est toujours très en retard pour dédommager les témoins de justice. Sans compter que l’argent perçu n’a jamais suffi à rembourser le coût réel des dommages. À cela, il faut ajouter l’ostracisme rampant qui a éloigné les clients de son magasin. En plus des fournisseurs qui ont commencé à refuser de lui envoyer de la marchandise, il y a eu les banques qui se sont montrées de plus en plus réticentes à lui accorder des crédits. Ça n’est que grâce au réseau de solidarité des groupes antimafia que l’entrepreneur a pu poursuivre son activité professionnelle.

Manifestation de soutien
Une grande manifestation de soutien avec des personnalités importantes s’est déroulée devant le dépôt détruit. La foule a scandé le nom de l’entrepreneur résistant. Une phrase résume à elle seule la détermination des honnêtes gens :

« S’ils devaient brûler cent fois le magasin, nous serons là cent fois pour le reconstruire.»

Pour le jeune maire de Reggio de Calabre, Giuseppe Falcomatà :

« Tiberio est devenu un symbole de notre ville, un porte-drapeau de l’économie saine et honnête de la ville ». Ou encore : « Si Tiberio décidait de se rendre, la ville serait perdue, nous serions tous perdants ».

Le nouveau commerce va d’ailleurs prochainement déménager dans un nouvel immeuble confisqué à la mafia par l’État. Un immeuble au centre-ville, plus facile à surveiller.

C. Lovis © 2016

Source : La Repubblica

La magasin incendié par la mafia calabraise
La magasin incendié par la mafia calabraise

‘Ndrangheta: autopsie d’une vendetta

Le suspect n°1 pour le massacre de Duisburg, en août 2007, a été arrêté le 12 mars dernier… L’Express a recomposé l’enchaînement tragique des faits et s’est plongé dans cette enquête sur la mafia calabraise, la plus puissante d’Europe.

Il n’a opposé aucune résistance, a balbutié, très vite, que oui, il était bien Giovanni Strangio. Puis il a embrassé sa femme, comme on étreint quelqu’un avant une longue séparation. Ce 12 mars, les policiers ont fait irruption à 23h15.

Strangio vivait là, dans ce quatre-pièces de la banlieue d’Amsterdam, loué à des Hollandais, avec son épouse et son fils de 3 ans. Calfeutré chez lui, la plupart du temps. Teint en blond. Travesti avec des chapeaux et des lunettes.

Lui, l’un des hommes les plus recherchés d’Europe pour avoir, le 15 août 2007, baigné de sang les pavés de Duisburg, en Allemagne. Lui, accusé d’avoir organisé le pire carnage de la ‘Ndrangheta, la mafia calabraise, hors de l’Italie.

Renato Cortese, policier antimafia
Renato Cortese, policier antimafia

Près de deux ans de traque, obsessionnelle et méticuleuse. « Près de deux ans à recouper des indices, des écoutes à l’infini. Et un travail qui n’a été possible que parce que nous avons réussi à former une seule équipe d’investigation, avec nos collègues néerlandais et allemands », explique Renato Cortese, chef de la squadra mobile de Reggio de Calabre.

Strangio n’était pas perdu. Il avait, avec lui, 570 000 euros en cash, une machine à fabriquer de faux documents et un calibre 9 sous Cellophane. Récit d’une odyssée sanglante, qui, un jour d’Assomption, hissa le mythe de la ‘Ndrangheta du ruisseau aux étoiles.

La mafia la plus puissante d’Europe avait toujours fui les opérations kamikazes, préférant la discrétion et l’infiltration financière aux soucis charriés par la publicité. A Duisburg, le voile s’est déchiré.

Il y a longtemps que, obsédée par le recyclage de sa fortune colossale – 44 milliards de chiffre d’affaires – la ‘Ndrangheta tisse sa toile invisible en plein coeur du Vieux Continent. En Allemagne, notamment, où elle s’est greffée, à partir de la fin des années 1980, sur les vagues d’immigrés italiens, au point de s’y sentir comme à la maison. Avec ses pizzas, ses traditions tribales et ses traumas les plus enfouis.

Les six Calabrais foudroyés le 15 août 2007, devant la pizzeria Da Bruno, ont été les victimes expiatoires d’une lutte à mort entre deux dynasties, les Pelle-Vottari et les Strangio-Nirta. C’est cet écheveau que le procureur adjoint de Reggio, Nicola Gratteri, s’est acharné à dénouer, pendant près de deux ans, pour enfin clore son enquête.

Cet été 2007, Giovanni Strangio avait tout prévu. Du 16 au 30 août, il devait partir en vacances. Enfin, c’est ce qui était griffonné sur la vitrine de sa pizzeria le Tony’s, située dans une ruelle de Kaarst, banlieue de la Ruhr ennuyeuse mais prospère, avec ses pavillons de brique rose, ses rideaux en dentelle et ses jardins manucurés.

A côté, la caissière de la supérette, Karin, une petite femme joviale, l’avait bien noté. « Giovanni » était sans doute allé faire un tour dans sa famille, en Calabre. « On le connaissait depuis des années, ici! » Un gars gentil, 30 ans, plutôt beau gosse, toujours discret mais sociable. Avec ses deux pizzerias, il fournissait toute la ville en margherita.

Alors, si on avait dit à Karin que son voisin serait un jour accusé d’un sextuple ­assassinat, elle serait tombée à la ­renverse. Neuf jours plus tard, la police débarquait à 5 heures du matin au Tony’s pour tout désosser. Dans son autre pizzeria, le San Michele, un canon de?9 mm était planqué dans la moutarde et les munitions dans le ketchup.

Aujourd’hui, à la supérette, le patron de Karin, à qui Strangio louait son local – toujours comptant, toujours à l’heure – ne trouve pas les mots. « C’est dur… » La dernière personne à avoir recueilli des confidences de l’homme aux deux visages est peut-être une fille de l’Est. Au téléphone, terrorisée, elle coupe court: « Je veux oublier! Je ne dirai rien de négatif sur lui! »

Peut-être lui a-t-il avoué que tout ça ne serait jamais arrivé si un type n’avait pas reçu un jaune d’oeuf en pleine face, un jour de carnaval, en 1991. Disséquer la métaphysique du massacre de Duisburg revient à prendre quelque distance avec les règles usuelles de la vie en société pour s’enfoncer dans les secrets séculaires de la mafia calabraise.

Pour comprendre, il faut retourner en son sein, dans le village de San Luca, la « mamma » de la ‘Ndrangheta. San Luca, au bout de l’Italie, une terre cuite et recuite par un soleil cloué au zénith, un bourg misérable et réprobateur qui vénère Dieu et contemple sa légende du haut de son rocher, assiégé par les monts acérés de l’Aspromonte. Ici, les habitants vivent dans un face-à-face de tous les instants avec eux-mêmes et avec leurs morts. Ici, les documents judiciaires  spécifient quand un défunt est « décédé de cause naturelle ». C’est assez rare.

Le village de San Luca, la "mamma" de la 'Ndrangheta
Le village de San Luca, la « mamma » de la ‘Ndrangheta

A San Luca, l’existence sacrifie plus aux exigences de la survie qu’à la miséricorde. D’où les kalachnikovs et les munitions « à usage exclusif de l’Otan » planquées dans les cages d’escalier et la chapelle du cimetière. D’où ces bunkers à ouverture hydropneumatique, creusés en sous-sol pour se protéger, dans l’ordre, de la famille adverse puis de l’Etat. Des caches où la police a trouvé des billets de banque suisses et tchèques, des serres où marinent des plants de marijuana et des DVD du Parrain.

A San Luca, on meure rarement de « cause naturelle »

Car c’est bien une faida, une vendetta calabraise, qui s’est exportée pour la première fois hors de ses terres naturelles, à Duisburg. Nicola Gratteri, quatre gardes du corps sur les talons, ne se fait aucune illusion: « Les faide sont comme des volcans immobiles pendant un siècle, qui entrent tout à coup en éruption. Plus qu’une guerre entre deux familles, c’est une force qui va au-delà de la logique criminelle, car elle vient des tripes, et les femmes en entretiennent la haine. Une violence que Cosa Nostra et la Camorra, où les clans ne sont pas nécessairement des familles de sang, ne connaissent pas. »

En Calabre, on trépasse au gré de sa parenté. Alors, si les mafieux se battent, en plus, pour le trafic de cocaïne en Europe, il en faut peu pour se faire cueillir par un parabellum.

Ce 10 février 1991, donc, c’est jour de carnaval au village et, pour les Vottari, la coupe est pleine. Des jeunes Strangio-Nirta les ont bombardés de mousse dans un bar. L’affaire dégénère à grand renfort de lancers d’oeufs, jusqu’à ce qu’Antonio Vottari empoigne un pistolet dans sa boîte à gants et carbonise deux rivaux d’un coup.

Il est vrai qu’à San Luca la jeunesse manque de référents paternels: le vieux Nirta purge vingt-sept ans de prison pour enlèvement. Quant à Giuseppe Vottari, chargé d’un crime par un boss, en 1986, il s’était fait flinguer, une fois sa mission accomplie, en oubliant de se baisser lors de la fusillade.

Par ici, la justice des balles passe plus vite que celle des tribunaux. Antonio Vottari, l’homme qui n’aimait pas les oeufs, est retrouvé sulfaté un an plus tard au pied d’un arbre. Mais l’apothéose survient le 1er mai 1993. Un autre jour de fête: la mafia se régale de symboles. Vers 19 heures, deux membres des Vottari sont éradiqués dans leur étable. Une demi-heure plus tard, la riposte éclate: un affilié des Strangio s’écrase sur le volant de sa voiture. A 19 h 35, un autre s’écroule devant la boucherie.

L’Etat, enfin, lève un sourcil. A force de faire de leur village un stand de tir, les mafieux ne sont plus à l’abri. Et, quand le sang coule trop, le business finit par sombrer. Alors on en appelle à un pacificateur, un boss qui a déjà mené des tables rondes avec des brutes sanguinaires. Et le calme revient. Précaire, forcément.

Pendant ces années de trêve, les clans de San Luca et d’ailleurs continueront à exporter les leurs dans le nord de l’Italie, en Australie, en Espagne, aux Pays-Bas… et en Allemagne. Où, dès 2000, comme l’atteste un rapport ultrasecret de la police fédérale (BKA), on connaît très bien l’existence, à Duisburg, à ­Erfurt ou à Leipzig, de ces pizzerias-lessiveuses d’argent détenues par les clans de San Luca, « qui appartiennent aux plus puissants de la ‘Ndrangheta ».

Le rapport détaille les noms, les lieux, les soupçons. On y trouve même un certain Strangio Giovanni. L’adresse de la pizzeria Da Bruno aussi, futur théâtre du crime, rachetée, à un moment, 250 000 deutsche Mark (130?000 A), cash, par un Calabrais qui déclarait en gagner 800 (400 A) par mois. En Allemagne, un pizzaiolo peut connaître une ascension fulgurante.

En attendant, dans le silence de l’Aspromonte, la vengeance couve toujours, acharnée. C’est un paraplégique, un membre des Pelle-Vottari, qui, de sa chaise roulante, va, avec d’autres, rallumer la faida. Son nom: Francesco Pelle, aussi appelé « Ciccio Pakistan » – pour son côté un peu noiraud.

Ce soir de juillet 2006 donc, « Pakistan » prend le frais sur son balcon, son nouveau-né dans les bras. A 23 h 30, des coups de feu déchirent l’air. Il est emmené à l’hôpital. Et restera paralysé des jambes. Pendant des jours, une dizaine de proches, pour la plupart repris de justice, vont monter la garde devant sa chambre. Ils sont tous armés comme pour la Troisième Guerre mondiale. Les médecins n’osent rien dire.

Ciccio Pakistan, lui, rumine de mauvaises pensées. Naufragé immobile sur son lit, il insulte ses cousins qui ne lui écrivent pas et la terre entière, « sur l’âme des morts », « sur la tombe de Toto » – celui qui n’aimait pas les oeufs. Il en est réduit à une obsession qui envahit tout. Les ennemis paieront.

Son clan lui a dit de se calmer. Rien à faire. Depuis la capture, en 2004, du grand Morabito, capo (boss) légendaire de la ‘Ndrangheta, dit « U’Tiradrittu » (Tire-droit), Pakistan voulait être un chef. Il avait convolé avec une demoiselle de la dynastie, Nunziatina, et se sentait intouchable. Sa sortie de clinique, le 13 décembre, ne laisse rien augurer de bon.

The bodies of victims of a shooting lie on the ground in front of the main train station in the northwestern German town of Duisburg August 15, 2007. Six Italian men were shot dead in the northwestern German city of Duisburg early on Wednesday in an execution-style killing apparently linked to a mafia turf war. The shootings took place close to an Italian restaurant called Da Bruno, a police spokesman said. The victims, all shot in the head, were aged between 16 and 39. REUTERS/Armin Thiemer (GERMANY)
15 août 2007, la tuerie de Duisburg en Allemagne rappelle que la mafia est internationale. REUTERS/Armin Thiemer (GERMANY)

De fait, le jour de Noël 2006, un commando prend d’assaut la maison du vieux Nirta. Sa belle-fille, Maria Strangio, une jolie brune de 35 ans, est tuée. Une femme touchée! Et le code mafieux qui n’a pas été respecté… Deux sacrilèges en un.

Même un membre des Pelle (alliés des Vottari, accusés de la tuerie) en visite auprès d’un ami en prison, s’en offusque, en février 2007: « Ils se sont mal comportés. Comme des clowns. Si on veut faire une chose, il faut avertir d’abord. » Il dit aussi: « On respire un climat de terreur. Plus personne ne sort des maisons. »

Dans un effort désespéré, Pelle s’en va voir le régent des Strangio, alias Ciccio Boutique, pour tenter une médiation. Boutique le reçoit poliment: « Ils sont venus nous incommoder », grommelle-t-il.

Dès lors, on attend l’apocalypse. La ‘Ndrangheta elle-même semble chanceler. Et le feu d’artifice que l’Europe entière interprétera, à Duisburg, comme le sacre de sa puissance sera, en fait, sa pire bavure.

Un fusil et un livre de prières…

Juin 2007, une Volkswagen Golf quitte San Luca, direction Duisburg, avec deux hommes à bord. Ils ne savent pas que les enquêteurs italiens ont farci l’habitacle de micros. Comme halluciné, l’un répète à l’autre, du nom de Marco Marmo (l’une des futures victimes du massacre): « Comment l’arrêter [la faida]? Si Gianluca [le mari de la défunte] ne meurt pas, on ne pourra pas l’arrêter. Il n’a plus rien à perdre. »

En clair, les Pelle-Vottari craignent tant les représailles des Strangio qu’il leur faut les précéder. Tuer, et vite, le mari de Maria Strangio. Se procurer, outre des perruques pour se travestir, un fusil de précision américain qu’ils cherchent d’abord en Suisse, en vain, puis à Duisburg, où ils s’appuieront sur une bonne base, le restaurant Da Bruno – on y trouvera, après le massacre, un fusil d’assaut calibre 223 Remington et un livre de prières. Et dans le portefeuille d’une des victimes, l’image de l’archange Michel à moitié brûlée, symbole d’un rite d’initiation de la ‘Ndrangheta.

De ces gesticulations guerrières les Allemands sont informés. « Nous les avons prévenus en juin », observe Nicola Gratteri. Ont-ils fait quelque chose? « Pas que je sache ». Personne, ni à la police de Duisburg, ni au BKA, la police fédérale, n’a souhaité répondre à L’Express.

« La police allemande, poursuit le magistrat, avait créé une équipe de 15 personnes sur la ‘Ndrangheta. Mais ils l’ont dissoute peu avant la Coupe du Monde de foot de 2006 pour renforcer les rangs de l’antiterrorisme. Si, dans un Etat, le délit d’association de malfaiteurs de type mafieux n’existe pas, comme en Allemagne, c’est que le législateur ne croit pas à ­l’existence de la Mafia chez lui… »

­Wilfried Albishausen, à la tête du syndicat des criminalistes de Rhénanie-du-Nord – Westphalie, résume, à l’italienne: « C’est l’omerta. » Avant de détailler, en soupirant, les trous dans la législation qui font de l’Allemagne « une très bonne adresse pour recycler l’argent sale. Si les Italiens peuvent confisquer des biens, même sur soupçon d’appartenance à la Mafia, chez nous, il faut prouver le délit… Quant aux écoutes, interdiction dans les lieux publics ; obligation de couper les micros quand on parle de choses privées… Bref, on n’a pas les outils. » Ni la culture.

Il y a vingt ans, déjà, Albishausen a tenté, en fin limier, de passer au tamis les pizzerias calabraises de Duisburg. Qui avait souscrit le bail? Qui les gérait? Qui y avait des parts? Le mur était tapissé des arbres généalogiques de la Calabre. Un casse-tête indescriptible. « Ils sont tous cousins et s’appellent tous pareil. »

Vingt ans plus tard, donc, c’est l’été meurtrier. Cette nuit du 15 août, le sang doit exulter. A 2h24, une rafale de feu, 54 balles, s’abat sur six proches des Pelle-Vottari qui sortent du Da Bruno. A San Luca, le lendemain, le téléphone hurle de tous côtés. Les uns se perdent en des sanglots de tragédie antique, les autres, sauvés du chagrin par la rancune, commentent la nouvelle comme un match du calcio.

De Duisburg, le frère d’une victime appelle sa cousine: « Ils les ont tous tués… Mon frère, mon neveu Francesco, tous ceux qui travaillaient dans le restaurant… » Sa cousine: « J’ai vu à la télé. On est restés comme morts… » Dans le camp d’en face, on prend du champ: « On dit qu’ils ont tué Francesco, celui de Gianni, le fils de la zia Teresa. – Si, ah? – Si! Si! – Va bene. » Benissimo.

En Allemagne, les fiancées germaniques des pizzaiolos calabrais accusés, avec Strangio, d’association mafieuse, frisent, elles, l’état de choc. L’une hurle à son homme au téléphone: « A la police, il y a tellement de photos de vous, plus de 80 ou 90! Vous êtes tous parents! » – « Come? Come? » répond l’autre, qui se sait sur écoute.

C’est son amour pour les lasagnes qui perdra Giuseppe Nirta

Du fin fond de San Luca monte déjà la rumeur de la « persécution judiciaire ». Les parents de Giovanni Strangio se sont livrés à l’hebdomadaire Oggi: « Gianni », qui « se sentait mal à la vue du sang », n’aurait jamais pu faire ça. « Tuer six personnes est une chose gravissime, que même les bêtes les plus féroces ne font pas », dit son père, ancien camionneur. Seulement, Gianni n’avait jamais étouffé la rancoeur de la mort de sa belle-soeur Maria. « Bastardi, bastardi [les salauds] », répétait-il, emmuré dans une résistance suicidaire à la fatalité.

Le 8 août, il part de San Luca pour Düsseldorf, en téléphonant à son frère: « Ne dis à personne que je suis en train de monter. Ne dis pas que je vais à la pizzeria. » Là-bas, il ne passe plus aucun coup de fil. Il va dans une armurerie commander des chargeurs pour des pistolets Glock à retirer le 14 août.

Il n’ira pas, finalement. Il est le seul à être formellement soupçonné pour le massacre aujourd’hui. Deux témoins, cette nuit-là, ont vu deux hommes de haute stature. Strangio ne l’est pas. « Nous pensons que plus de deux personnes ont participé au massacre », dit Gratteri.

Même s’il n’y a toujours pas de preuve, les soupçons se portent aussi sur Giuseppe Nirta, le beau-frère de Strangio, arrêté en novembre 2008 à Amsterdam – déjà. C’est l’amour des lasagnes transportées par sa femme, venue exprès de San Luca, qui l’a perdu.

Une filature dantesque, pour les enquêteurs italiens, qui suivent, sur 2 700 kilomètres, en zigzag à travers la Suisse, la France, la Belgique, l’Allemagne, la Passat des trois soeurs de Strangio. Jusqu’à une maison louée non loin d’un quartier élégant d’Amsterdam. Et, le 24 novembre, les pâtes, accompagnées de saucisses, sont livrées à Nirta, via un intermédiaire. Fin du voyage. « A ce jour, depuis Duisburg, 70 personnes ont déjà été interpellées, résume le superflic Cortese. Entre 1991 et 2007, aucune. La population a besoin d’une réponse forte de l’Etat. »

Giuseppe Nirta arrêté en 2008
Giuseppe Nirta arrêté en 2008

En Italie, les deux clans, eux, digèrent mal leurs 150 millions d’euros de biens confisqués: des voitures de luxe, un supermarché… Mais le calme est revenu. « Il a fait chaud mais, maintenant, le ciel est dégagé », poétise une femme entendue dans une écoute. « Cette trêve a été imposée par les familles les plus puissantes de la ‘Ndrangheta, révèle Gratteri. La faida faisait perdre trop d’argent… »

Quant au Da Bruno, rebaptisé, il a rouvert, relooké design. Le nouveau patron voudrait tourner la page. Seulement les clients, avant de commander du poisson en papillote, demandent où ont agonisé les victimes. Et l’ancienne enseigne du restaurant a été achetée 10 000 euros sur eBay par un dingue de la Mafia.

Derrière les cuisines, une salle, sans fenêtre, est restée en l’état. Une ­table, douze chaises, des poutres, un buffet en chêne massif. Dans ce clair-obscur se tenaient les conclaves murmurés des capi faisant voeu de silence: « Je ne sais rien, je n’ai rien vu, je n’étais pas là et, si j’y étais, je dormais. » Loin du ventre de l’Aspromonte. A Duisburg, en Allemagne.

Le 12 Juillet 2011, la Cour d’Assise de Locri a condamné Giovanni Strangio (né en 1979) à la prison à perpétuité pour les meurtres de Duisbourg.

Sources : Par Delphine Saubaber et Vanja Luksic, publié le 18/03/2009, l’Express