Pourquoi l’Italie est-elle épargnée par les attentats jihadistes ?

Au sein du Parquet national antimafia italien qui possède une énorme expérience dans la lutte contre la criminalité organisée, il existe un Super-Parquet antiterroriste depuis quelques mois. Ce parquet peut se prévaloir de la loi existant déjà sur les repentis de la Mafia pour encourager défections et délations au sein des mouvements terroristes. Les imams sont particulièrement surveillés et une dizaine de mosquées font déjà l’objet d’une surveillance renforcée.

Vincenzo Macri

Ces derniers jours, Vincenzo Macrì, l’ex-procureur de la Direction Nationale Antimafia  a répondu à une question que beaucoup de posent :

 

Pourquoi l’Etat islamique n’a encore entrepris aucun attentat sur le sol italien, pourtant berceau de la religion catholique et également engagé avec la coalition pour combattre les terroristes ?

Selon Vincenzo Macrì

« Daech ne frappe pas l’Italie parce qu’il a besoin de tranquillité pour les mafias qui trafiquent avec lui. Hélas, la présence des mafias nous garantit une certaine tranquillité du point de vue du risque d’attentats terroristes. » … « Les mafias italiennes sont présentes en Afrique du Nord pour guider le trafic des migrants vers les côtes. Il y une sorte de division des gains de ce trafic… Depuis les années 1990, la ‘ndrangheta est à Milan. Aujourd’hui, la ville est le centre du marché de cocaïne de toute l’Europe, c’est la place où s’établit le prix. (…) La vérité est qu’en Lombardie s’est produite une demande de services mafieux, d’illégalité, et la ‘ndrangheta a été prête à les offrir, nouant les contacts avec grands entrepreneurs (hommes d’affaires) et peu à peu elle a pris leur place. »

Les services secrets italiens très actifs en Libye restent toutefois en état d’alerte. En 2016, un Tunisien de 25 ans, Bilel C., soupçonné de préparer un attentat contre la tour de Pise, a été expulsé. Les autorités affirment qu’il avait prêté allégeance à l’État islamique et entretenait une correspondance électronique sans ambiguïté sur ses intentions avec deux amis partis combattre en Irak.

Les autorités avaient arrêtés un Pakistanais de 26 ans, Aftab F., lui aussi suspecté de préparer une action violente au nom de Daech. Ce dernier se trouvait être l’ancien capitaine de l’équipe junior de cricket italien. Soumis depuis plusieurs mois à une surveillance constante des services de sécurité, ce sportif cherchait à se procurer une kalachnikov. Dans des conversations téléphoniques interceptées, Aftab F. exprimait le souhait de partir en Syrie, ou de commettre une attaque contre un bar de Milan ou au sein de l’aéroport de Bergame. Arrivé en 2003 avec ses parents, il a été expulsé vers Islamabad.

Les familles d’Aftab F. comme celle de Bilel C. contestent ces expulsions et ont saisit la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) pour obtenir l’annulation de ces décisions.

Toujours en 2016, dans un coup de filet antiterroriste, les enquêteurs ont retrouvé, dans les téléphones portables de membres d’une cellule dormante des photos d’eux en arme ainsi que des clichés de sites potentiellement visés : des centres commerciaux en Italie, l’aéroport de Bari (dans le sud de l’Italie), mais aussi des monuments romains : tels le Colisée et le Cirque Maxime.

Le nord de l’Italie avec sa région frontalière avec la Suisse est une source d’inquiétude 

Le nord de l’Italie où ont eu lieu la plupart de ces arrestations fait l’objet d’une surveillance renforcée de la part des services antiterroristes, qui soupçonnent cette région frontalière avec la Suisse d’abriter encore des candidats au djihad.

Abderrahim M. © DR Police italienne

Abderrahim M., Italo-marocain de 28 ans, par ailleurs champion de boxe thaïe, est soupçonné d’avoir préparé un attentat à Rome. Ce cliché, transmis par la police italienne, a été retrouvé sur son ordinateur personnel au moment des perquisitions de son domicile.

En avril dernier, Abderrahim M. était interpellé pour des faits similaires à Lecco, sur les bords du lac de Côme. Cet Italo-marocain de 28 ans est accusé d’avoir fomenté un attentat ciblant à la fois l’ambassade d’Israël à Rome et la cité-État du Vatican. Quatre autres personnes (dont sa femme) ont été arrêtées par la même occasion. Toutes sont poursuivies pour la préparation d’actes terroristes.

Ces suspicions font peser un climat délétère sur les communautés musulmanes locales. Le 29 juillet, un imam marocain de 52 ans, Mohamed Madad, récemment arrivé à Vicenza, en Vénétie, a ainsi été arrêté sur dénonciation anonyme et expulsé du pays. La justice lui interdit de revenir en Italie avant quinze ans. « Son seul tort avait été de prénommer l’un de ses enfants Jihad », déclare un fidèle de la mosquée de Noventa Vicentina (à 70 kilomètres de Venise). « Or ce prénom est commun dans le monde musulman où il ne fait pas référence à la notion de guerre sainte mais simplement d’effort », affirme le même homme.

Source :
corrieredellasera.it
Mediapart.fr
lepoint.fr

 

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Un homme de l’antimafia s’en est allé

Cristoforo Rubino, surnommé « Hulk », est mort à l’âge de 53 ans d’une fulgurante maladie. Membre de la Squadra Mobile de Palerme, ce policier était un homme de l’antimafia qui s’était spécialisé dans les écoutes téléphoniques pour mener des opérations contre Cosa Nostra.  

Cristoforo Rubino avait fait partie de l’escorte du juge Giovanni Falcone dans les années 80′. Policier admiré à Palerme pour son courage et son honnêteté, il avait réussi à faire arrêter plusieurs parrains de la mafia sicilienne grâce à ses compétences, notamment dans les écoutes téléphoniques.

Son courage et sa détermination faisait de lui un policier craint des mafiosi de Cosa Nostra. Les collègues qui partageaient son quotidien l’avaient surnommés « Hulk » à cause de sa force physique. Une photo de lui est restée célèbre. On le voit en train de courir sur une intervention, mitraillette à la main, lunettes de soleil sur le nez en plein Palerme.

Un fait d’arme qui restera dans les mémoires des hommes de l’antimafia fut l’arrestation du parrain de Kalsa, quartier de Palerme, Antonino Lauricella. Ce dernier était recherché depuis plusieurs années par la justice pour ses crimes.

Plus grand respect pour Cristoforo Rubino qui rejoint les étoiles de l’antimafia !

C. Lovis

Source : LiveSicilia.it

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Cristoforo Rubino en intervention à Palerme

 

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Cristoforo Rubino en intervention à Palerme

Tommaso Buscetta au Maxi-Procès de Palerme

Le 3 avril 1986, Tommaso Buscetta – qui fut le premier grand parrain à rompre la loi du silence – entra dans la salle du Tribunal-Bunker de Palerme lors du Maxi-procès. Ces révélations débouchèrent, en 1986, à Palerme, sur le premier grand procès anti-Mafia (475 inculpés).

Extrait de mon prochain livre : 

Palerme était quadrillée par des forces de sécurité qui se tenaient sur le pied de guerre vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Autour de la prison de l’Ucciardone, six automitrailleuses blindées et trois mille carabiniers montaient la garde pour protéger le tribunal-bunker aménagé dans l’enceinte de la célèbre prison palermitaine. L’immense salle du tribunal, une sorte d’amphithéâtre plus grande qu’un terrain de football, était conçue pour résister à un attentat à la bombe. À l’extérieur, l’armée avait installé des missiles antiaériens pour protéger le tribunal d’une attaque venue du ciel. On savait de quoi était capable la mafia terroriste de Totò Riina qui demeurait en liberté.

Interview passionnante de Tommaso Buscetta parue dans le journal « La Repubblica » le 17 mars 2005 et traduite dans le courrier international.

Le « repenti » Tommaso Buscetta

Une breakfast room [petite salle à manger] comme il y en a partout, dans un hôtel comme il y en a partout, entre ville et autoroute. Tommaso Buscetta est assis à une table d’angle, contre le mur. De là, il peut regarder vers le jardin, vers la piscine, vers le hall d’entrée : personne n’échappe à son regard long, lent et faussement distrait. Il couvre l’arrière de son crâne rasé d’une casquette des Raiders, porte des lunettes de soleil qui cachent des yeux tristes et une curieuse barbe qui donne un air épineux à son visage rond de Sarrasin.
Il est 8 heures du matin. Tandis qu’en Italie l’arrestation de Balduccio Di Maggio (1) rallume la querelle sur les repentis, Tommaso Buscetta se verse avec gourmandise du sirop d’érable sur du pain perdu – le seul aliment, admet-il, qui lui plaise vraiment aux Etats-Unis, où il vit et se cache. Il fait couler le sirop sur chaque tartine avec une attention méticuleuse, puis, à l’aide de sa fourchette, il les tourne et les retourne dans le jus coloré, avant de mordre dedans avec une passion enfantine. L’opération terminée, il dit comme par routine : “Ils ont arrêté l’homme du baiser.”
Du baiser ? Du baiser à Andreotti (2) ? Qui ? Baldassare Di Maggio ?
“Oui, celui-là, Balduccio. Balduccio Di Maggio.” Et, tout en parlant, il mordille un autre coin de sa tartine dégoulinante de sirop.
Tommaso Buscetta est, aux Etats Unis, l’homme le plus informé sur ce qui se passe en Italie. Il peut disserter sur le sort du gouvernement, la fronde de Bertinotti [leader de Rifondazione Comunista : son conflit avec le gouvernement à propos du budget a failli provoquer la chute de celui-ci], les querelles parlementaires, les lois et propositions de loi, les défilés de mode à Milan. Dans une banlieue aux avenues proprettes, silencieuses, ombragées, aux pelouses tondues de frais, aux villas toutes semblables et tranquilles, Tommaso Buscetta dispute l’ordinateur à son fils de 16 ans, le dernier de ses six enfants. Il pourrait, en bon Américain à la retraite, se reposer sous la véranda, soigner les fleurs du jardin derrière la maison, aller au café du coin boire une bière, regarder le base-ball à la télévision ou ranimer le charbon de bois du barbecue le dimanche à l’heure du brunch. Il préfère se triturer la cervelle à essayer de comprendre ce qui se concocte dans le grand chaudron de la politique italienne. Debout dès l’aube comme beaucoup de septuagénaires, Tommaso Buscetta sélectionne sa revue de presse à travers le labyrinthe d’Internet. Pendant que les feuilles sortent de l’imprimante, il charge la machine à espresso. En buvant son café dans la cuisine spacieuse et ensoleillée, avec de temps à autre un regard au-delà de la véranda vers le chêne du jardin, il commence à lire son journal patchwork.

La nouvelle du jour, c’est l’arrestation de Baldassare Di Maggio. Nos entretiens, qui auront duré trois jours, s’achèvent aujourd’hui sur ce nom, cette arrestation et cette “trahison”.

Commentaire de Tommaso Buscetta : “Le parquet de Palerme a interrogé, puis arrêté Di Maggio. On l’accuse d’homicide. On dit qu’il est redevenu mafieux, mais ça, c’est complètement idiot.

Pourquoi ?
Parce qu’un type comme lui, qui a parlé, ne peut pas réintégrer Cosa Nostra. Il peut redevenir un délinquant de droit commun et prendre la tête d’une bande de chiens enragés, mais il ne sera plus jamais un mafieux.

Il n’y a pas grande différence entre le fait que Di Maggio soit un mafieux ou bien un criminel ordinaire. Ce qui compte, c’est qu’il a tué à nouveau…
Et c’est très grave, en effet. Cependant, le délit d’aujourd’hui n’annule pas la validité de ses déclarations passées. Si Di Maggio a commis des erreurs, il doit payer ses dettes envers la justice.

Il paiera aussi pour ses crimes actuels, mais n’avez-vous pas l’impression que c’est la crédibilité du système anti-Mafia tout entier qui est mise à mal ?
Mise à mal, oui, et comment ! Il y a actuellement trop de choses qui ne fonctionnent plus. Pour Di Maggio, je me demande où était le service central de protection. Est-ce qu’il ne faudrait pas attacher des gens comme Di Maggio à des piquets ? Les astreindre à des horaires pour rentrer chez eux, à des permis pour quitter la ville ? Moi, je ne suis jamais retourné à Palerme. Seuls les gens qui me connaissent savent ce que je donnerais pour un plat d’oursins. En Italie, j’y retournerai encore : pour la confrontation avec Tano Badalamenti (3). Ce sera peut-être la dernière chose que je ferai… Mais ne parlons pas de cela… Il y a eu tellement de dégâts, tellement de négligences…

Quels dégâts, quelles négligences… ?
Mais vous ne voyez donc pas ? L’Etat avait réussi, grâce à un petit groupe d’hommes d’honneur qui s’étaient sentis trahis par Cosa Nostra, à démonter pièce par pièce, comme un puzzle, cette organisation, à en comprendre, grâce à l’intelligence aiguë de Giovanni Falcone, les méthodes, les habitudes, la dangerosité. Ça n’a pas été un travail facile. Ça a même été une tragédie, qui devrait rester dans la mémoire de tous ceux qui veulent bien se souvenir. Une tragédie pour les magistrats : Falcone est mort, Borsellino est mort [assassinés en Sicile à trois mois d’intervalle, en 1992, par les grands parrains mafieux]. Une tragédie pour nous : j’ai subi, ainsi que les autres, tous les deuils, toutes les infamies, tous les sarcasmes. Treize ans après, je suis encore un homme qui doit se cacher au bout de la terre sous un faux nom. Qui a gagné ? Qui a perdu ? Parfois, je me sens vaincu, comme Totò Riina, qui pourrit en prison.

Vous vous sentez vaincu ?
Je ne veux pas donner de leçon. Je peux seulement dire ma colère. Je suis en colère quand je vois comment l’Etat italien, à cause de la mauvaise foi intéressée de quelques-uns et de l’inconséquence des autres, laisse filer la victoire sur Cosa Nostra.

Doucement, procédons par ordre. La mauvaise foi intéressée de qui ?
Vous cherchez à me provoquer. Mais je suis trop fatigué, trop vieux et trop malade pour jouer au petit jeu des provocations. Si vous êtes de bonne foi, les réponses, vous pouvez les trouver tout seul. Ce petit groupe d’hommes vaincus – c’est-à-dire moi, Totuccio Contorno, Pippo Calderone et Marino Mannoia – a expliqué à l’Etat comment écraser la tête de Cosa Nostra. C’est un travail qui est allé de l’avant pendant plusieurs années, et maintenant que la bête, à bout de souffle, agonise, on marche de travers, comme des crabes. On approuve le décret 513 [qui oblige le repenti à confirmer ses déclarations devant les tribunaux, sous peine d’annulation de son témoignage], ce qui est légitime : il est juste que l’accusé se défende par un contre-interrogatoire. Mais le législateur ne devait-il pas prévoir que le témoin pourrait être empêché de confirmer ses déclarations lors du débat, en étant menacé ou acheté ? Il n’était pas très difficile, d’après ce que je peux comprendre, de prévoir que le collaborateur ne pourrait pas recourir à la faculté de ne pas répondre. Il suffisait de le considérer simplement comme témoin, et non comme coaccusé, et la boucle était bouclée. Et l’article 192, qui prévoit que les déclarations d’un repenti peuvent servir de recoupement à celles d’un autre repenti ? [Si deux repentis ou plus fournissent la même version d’un fait, ce dernier prend valeur de preuve.] Je lis qu’ils veulent le modifier. Comme si les réunions de Cosa Nostra étaient sténographiées par des secrétaires ou comme si les pactes de l’organisation étaient scellés devant notaire. Comme si les collaborateurs pouvaient fournir des documents provenant de Cosa Nostra et pas seulement rapporter des paroles, qui valent dans l’organisation bien plus que des feuilles de papier. Bref, il n’y a à mon avis plus un seul politicien qui se demande si une loi ou une polémique de cet ordre ne risque pas de donner un coup de main à la Mafia, si elle renforce ou si elle affaiblit la lutte contre elle. Voulez-vous que je continue ? Il y a pire. L’autre jour, j’ai lu que l’ancien député Dell’Utri (4) avait dit que la Mafia n’existait pas, qu’existait seulement la ‘mentalité mafieuse’…

Qu’en pensez-vous ?
Comment un homme intelligent et cultivé comme Dell’Utri, sicilien de surcroît, peut-il se cacher derrière son petit doigt ? D’accord, il est accusé d’être membre de la Mafia, mais cette défense est grotesque.

Pourtant, ce que dit Dell’Utri, nombreux sont ceux qui en Italie commencent à le penser. On dit plus ou moins que, après Riina, la Mafia est morte et enterrée…
Si ce que vous dites est vrai, alors, cela veut dire que Dell’Utri interprète un sentiment de l’opinion publique italienne, qui, après tant de sang, de morts, d’héroïsme, préfère croire que la Mafia, si elle a jamais existé, n’existe plus. Tandis que la ‘mentalité mafieuse’ est toujours là, et on ne peut rien contre elle car il est impossible de l’éradiquer, ni maintenant ni jamais, et mieux vaut donc vivre avec elle sans se faire trop de mal.

Peut-être la faute incombe-t-elle aussi à certains excès de l’anti-Mafia ?
Je ne comprends pas très bien.

Par exemple, l’opinion publique italienne a de plus en plus de mal à comprendre pourquoi un mafieux qui a tué cinquante ou cent hommes peut, après son arrestation, avouer ses crimes, accuser ses complices et retrouver la liberté…
Je comprends cette difficulté. Moi aussi j’ai été confronté à ce problème.

Quand ?
Un jour de 1994, lors d’une confrontation chez le juge d’instruction. Je me suis trouvé face à face avec un mafieux – repenti – qui avait étranglé mes deux fils.

Qui était ce mafieux repenti ?
Je ne veux pas le dire. Quand il y aura le procès, ça se saura. Mes fils étaient deux jeunes gens innocents, parce qu’ils n’étaient pas mafieux ; leur seul tort était d’être mes fils. Ils ont été tués, et leur assassin était là, devant moi.

Que s’est-il passé lors de cette confrontation ?
Je regardais cet homme qui pleurait et qui me demandait pardon, et j’ai compris que mon ressentiment ne m’aurait pas rendu mes garçons. J’ai compris que je devais faire prévaloir l’intérêt collectif (c’est comme ça qu’on dit), parce que c’est le seul moyen de comprendre que, lorsque la Mafia aura été liquidée, il n’y aura plus d’innocents qui seront tués, et plus aucun homme ne sera l’assassin de jeunes gens innocents. Cet homme qui était devant moi était un assassin, c’est vrai, mais il était précisément en train d’oeuvrer pour qu’il n’y ait plus d’assassins comme lui. Je ne l’ai pas embrassé, non, je n’aurais pas pu, mais je lui ai pardonné dans mon coeur.

Comment peut-on accepter sans crainte que des types qui ont tué jusqu’à cent hommes soient en liberté ?
Vu d’ici, c’est une question bien curieuse… A Rome, on se récrie contre les procès à l’américaine, les accusations à l’américaine, les enquêtes et les débats à l’américaine, les droits de la défense tels qu’ils sont garantis en Amérique. C’est vrai, OK ! Mais, alors, pourquoi personne ne se souvient-il que le boss John Gotti a été trahi par son lieutenant Sammy Gravano, lequel a tué autant et bien plus que Di Maggio et est en liberté sans que cela ne provoque ni scandale politique ni crainte, comme vous dites, de l’opinion publique ? Bien sûr, s’ils prennent Gravano un flingue à la main, ils le mettent en prison et jettent la clé… On peut faire une pause, maintenant ?…”
Tommaso Buscetta a un cancer qui le met à genoux, qui lui pompe toutes ses forces, ses ressources, son envie de vivre. Sur le bord de la console, devant le miroir du salon, un diagnostic médical qui ne laisse guère d’espoirs : myélome multiple et amylose. Un diagnostic vieux de deux ans. Le sang malade qui coule dans ses veines lui a déjà abîmé les reins, et l’on craint maintenant qu’il n’attaque les os. Buscetta, épuisé par les séances de chimiothérapie, se fatigue vite. Il parle lentement. Souvent, il reste silencieux, semble méditer, renouer le fil de ses pensées, reprendre son souffle. De temps à autre, il lui faut s’étendre sur le divan, d’où (par fierté, pour ne pas capituler devant la maladie) il se relève aussitôt, comme mu par un ressort, pour se remettre avec entêtement à parler, à demander, à vouloir expliquer. Il dit : “Je vois une grande confusion chez ceux qui devraient lutter contre la Mafia.

C’est l’inconséquence dont vous parliez tout à l’heure ?
Oui, j’ai l’impression que les magistrats, les policiers, les partis politiques, les commissions parlementaires sont en train de s’enfoncer dans une grande confusion.

Pouvez-vous citer quelques noms, donner quelques exemples ?
Je ne veux pas donner de noms : le problème, c’est la méthode, pas les hommes.

A quelle méthode faites-vous allusion ?
A celle du recours aux repentis. Depuis plus de dix ans, treize si on pinaille, il devrait être évident que seule la collaboration des ex-mafieux peut réduire Cosa Nostra en poussière. Cependant, si je repense à l’usage qui a été fait de cet instrument – comme l’appellent les politiciens -, je sens monter en moi une méchante colère.

Et pourquoi ?
Je ne veux pas donner de leçon, je le répète. Mais je tire mon opinion de mon expérience. Quand j’ai commencé à faire mes déclarations au juge Falcone, en 1984, personne n’était au courant de ma confession. Personne. Et aucune mesure judiciaire ne fut signée avant que l’on n’ait vérifié ce que j’avais dit. Falcone ordonna, comme l’a dit par la suite le juge Piero Grasso à la télévision, plus de 2 500 vérifications. Ce ne fut qu’après que le juge Falcone signa les mandats d’arrêt pour les mafieux. Par contre, aujourd’hui…

Que se passe-t-il aujourd’hui ?
Il se passe aujourd’hui que le premier compte rendu d’interrogatoire se retrouve dans le journal. Avant même que les déclarations du repenti n’aient été vérifiées, il est convoqué au tribunal, obligé d’y raconter ce qu’il sait ou ce qu’il pourrait savoir. C’est ce qui s’est passé, entre autres, pour Giovanni Brusca [déclaré non fiable par le parquet de Caltanissetta]. Un parquet le considère comme fiable et un autre non, selon les besoins du moment.

A votre avis, Brusca est-il fiable ou pas ?
Je dis qu’il est fiable. Il a essayé de jouer au plus malin, mais, quand ensuite il a accusé son père, Bernardo Brusca, il a pris un chemin sans retour. La grande confusion qui entoure Brusca ne doit pas être entièrement rejetée sur ses épaules : elle nous dit que la méthode désormais ne fonctionne plus. Il ne peut pas y avoir deux, trois, quatre, cinq parquets qui, dans la phase initiale, interrogent le même repenti. Cela ne peut produire que des malentendus, de la méfiance et des rivalités, comme c’est en train de se produire. Une fois encore, Giovanni Falcone avait raison quand il imaginait un parquet national qui serait un centre de coordination et de contrôle des déclarations initiales des repentis.

Cependant cette méthode n’aurait pas protégé l’Etat contre le retour d’un Di Maggio à la Mafia, à l’assassinat, au crime…
Cette question, ce n’est pas à moi qu’il faut la poser. Je ne suis ni le père ni le prophète des plus de 1 000 repentis de la Mafia. C’est beaucoup, hein ? Parmi tous ces gens, la plupart ne sont pas des hommes d’honneur, beaucoup de gens de Cosa Nostra ont connu seulement l’horreur de l’assassinat, ont convoité la possibilité qu’elle leur offrait de s’enrichir, ont voulu l’impunité pour leur avidité et leurs faiblesses. Je n’ai rien à voir avec la majorité d’entre eux ; ce sont des gens dépourvus de toute dignité. Ce sont eux, c’est la confusion qui règne dans l’Etat, l’arrogance de ceux qui insultent, non pas tel ou tel magistrat, comme c’est arrivé à Falcone, mais des parquets entiers, comme ça ne se serait jamais produit auparavant, qui me font dire : une page d’histoire est tournée. Cette histoire qui a commencé dans une caserne de carabiniers, autour d’une table – d’un côté, il y avait Falcone, de l’autre, moi -, s’est refermée pour toujours. Maintenant, il faut écrire un autre livre, une autre histoire. Avec d’autres règles, d’autres lois, d’autres hommes. Considérez ces paroles comme mon testament moral.

Quelles règles et quelles lois pourraient ouvrir une nouvelle phase pour le repentir des mafieux ?
Peu m’importe. Mon chemin arrive à sa fin. Je dois me préparer à mourir.”
Mourir. Buscetta le dit comme si c’était un mot doux. Et doucement le fait rouler entre ses lèvres.
“Mourir, oui. J’ai vécu avec la mort à côté de moi, comme une ombre. En tant que mafieux, je savais que je devais m’en faire une compagne. C’était la règle. Je le savais, et ça ne me faisait pas peur. La mort inutile des autres, la mort injuste des innocents m’ont convaincu de ne plus être un mafieux, et une autre mort a commencé à se montrer. La mort par vendetta. Ils ne me menaçaient pas seulement moi, mais aussi mes fils, où qu’ils soient, mon épouse, où qu’elle se cache. Je décidai alors de regarder la mort droit dans les yeux et je tentai le suicide, mais la maudite ne voulut pas de moi. Je fus sauvé et contraint à nouveau de rester sous sa menace. Toute ma vie, j’ai combattu contre la mort. Et maintenant que je la sens sur moi, certains matins je n’arrive pas à me lever ; pour marcher, je dois m’appuyer au mur. Mais je ne veux pas capituler. J’ai vu à l’Ucciardone [la prison de Palerme], il y a bien des années, un jeune homme qui avait la même maladie que moi. Je ne veux pas me retrouver dans l’état où il était et je prie Dieu que tout soit fini avant. C’est drôle, la vie ! J’ai passé la plupart de mes jours à me tenir loin de la mort et, aujourd’hui que le temps est venu, elle me paraît être un cadeau merveilleux. Il est juste qu’il en soit ainsi. Moi aussi je mérite la paix et le repos.”

1. Le repenti Baldassare Di Maggio, dit “Balduccio”, a été arrêté le dimanche 12 octobre dans un appartement de Rome. Ancien chauffeur de Totò Riina, l’ex-chef suprême de Cosa Nostra, il avait livré ce dernier à la justice en 1993.
2. Selon Di Maggio, le sénateur Giulio Andreotti a rencontré Totò Riina et échangé avec lui le baiser mafieux rituel.
3. Antonio Badalamenti, dit “Tano” : ennemi “historique” de Tommaso Buscetta, qui, dans la guerre des clans opposant les deux familles, fit exterminer ses proches, en 1982. Purge une peine de prison à vie depuis 1985. Ne s’est jamais repenti.
4. Marcello Dell’Utri, ex-numéro deux du groupe Fininvest de Silvio Berlusconi. Actuellement jugé à Palerme, il est accusé par trente-six repentis d’avoir été la charnière entre Cosa Nostra et le monde de la finance milanaise.

Source : Giuseppe D’Avanzo et Liana Milella – http://www.courrierinternational.com

 

Pourquoi bascule-t-on dans la Mafia ?

Régulièrement, j’entends des journalistes utiliser le mot Mafia pour évoquer toutes sortes d’affaires et tronquer le mot mafieux pour parler d’individus aux comportements illégaux. Or, force est de constater que l’utilisation abusive de ce terme finit par tromper l’opinion publique sur l’aspect intrinsèque de ce qu’est une mafia. Remettons l’église au milieu du village.

Une Mafia est une organisation criminelle qui est à la recherche du pouvoir pour accumuler des richesses. Elle utilisera des moyens illicites pour parvenir à ses fins et réinjectera une partie de l’argent accumulé dans l’économie légale.

Les journalistes se trompent quand ils parlent de Mafia en évoquant la guerre des gangs qui se produit depuis quelques années dans les quartiers nord de Marseille. Si les gangs marseillais s’entretuent pour le contrôle de territoires (comme le ferait une mafia), ils n’ont aucune ambition de socialisation du quartier. Or, une mafia se distingue par cette capacité de s’encrer dans un territoire pour devenir une alternative aux institutions faibles et incapables de répondre aux exigences socio-économiques de la population.

Les Italiens du Sud ne sont pas tous des mafiosi !

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Les régions d’Italie (Nord, Centre et le Sud ou Mezzogiorno)

Si le phénomène a pris autant d’ampleur dans le sud de l’Italie (Mezzogiorno), c’est suite à la période instable survenue au moment de l’unification italienne (1860). Devant les inégalités politiques, économiques et sociales, certains habitants de ses régions ont été recrutés par la mafia qui était la seule « institution » à pouvoir offrir une ascension sociale et économique à ses affiliés. Dans des régions du Mezzogiorno fortement touchées par le manque de travail, les Italiens n’ont pas de grandes perspectives d’avenir ni de prospérité. Quand les institutions classiques échouent où marque leur faiblesse récurrente, certains se tournent vers les organisations criminelles pour s’assurer un revenu.

Il serait faux de considérer que seul le volet économique fait basculer une personne dans la criminalité. Si l’on considère que pour trouver un sens à sa vie, chaque individu a besoin de considération, d’un peu de notoriété dans son milieu et surtout de perspectives d’avenir, la frustration qui naît chez des individus que l’Etat délaisse engendre un bassin de recrutement providentiel pour la Mafia. Un jeune homme affilié à la mafia passe du statut de « Monsieur Tout-le-Monde » à un « homme respecté ».

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Au sein de la Mafia, ce même jeune homme devra respecter et faire respecter des valeurs de sa nouvelle « famille » (règles, cadre symbolique, code d’honneur). Certes, les exigences sont multiples, mais elles lui apporteront des opportunités qu’il n’aurait jamais connues auparavant. Son sentiment d’appartenance devient total au moment où il comprend qu’il devient un « homme d’honneur » quand il participe au rituel d’intronisation, aux actes criminels, aux réunions, aux banquets et aux cérémonies mafieuses.

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Manifestation antimafia. LA MAFIA TUE, LE SILENCE AUSSI !

À la différence des gangs, si un mafioso est incarcéré ou assassiné, à condition que le mafieux n’ait pas brisé l’omerta, ni trahi son clan, sa famille sera soutenue financièrement par l’organisation criminelle et pourra bénéficier de toutes sortes d’avantages.

Autre différence de marque entre un gang et une Mafia. C’est sa capacité à survivre à la répression policière et aux règlements de comptes sanglants. La Mafia a cette capacité de pérenniser son organisation en remplaçant immédiatement un capo assassiné par un autre. Les règlements de comptes sont fréquents, mais ils sont généralement muris en haut lieu et n’interviennent que si la continuité est assurée. Le décès d’un chef de gang peut faire vaciller toute son organisation et amener des luttes de pouvoir qui iront souvent jusqu’à l’extinction du groupe qui sera remplacé par un autre sans aucune garantie de continuité. Dans la mafia, l’équilibre et l’ordre passent par une juste répartition des activités illicites entre les différentes familles mafieuses. Ce qui n’est pas du tout le cas au sein des gangs de quartiers.

En Italie, la Mafia a survécu à la monarchie, au fascisme et à la République. Ces trois régimes étatiques ne sont jamais parvenus à éradiquer la mafia même après des campagnes de répression parfois très efficaces. Par exemple, Cosa Nostra a été fortement affaiblie après les arrestations dans les années 1990 des chefs historiques (Totò Riina et Bernardo Provenzano), mais elle continue en 2017 à imposer son contrôle territorial en Sicile.

Plusieurs grandes différences qui existent entre un gang et une Mafia sont aussi le prélèvement du Pizzo (racket mafieux) auprès des commerçants. Cet impôt de protection contre un danger qu’elle produit elle-même lui assure des revenus conséquents tous les jours. À de rares exceptions, les gangs de quartiers ne prélèvent (pour l’instant) aucun « impôt » de ce genre. Contrairement à la Mafia, les gangs ne s’infiltrent pas non plus dans le tissu politique, administratif et entrepreneurial dans les marchés publics de la construction. Un gang n’a aucune ambition d’entretenir un consensus social et les seuls « emplois » qu’un gang offre aux jeunes des cités se limitent aux rôles de guetteurs, dealers ou encore de mules. En contrôlant des sociétés légales par le biais d’hommes de paille, la Mafia peut se targuer « d’offrir » du travail aux gens.

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Un inconnu a tagé sur un mur de Palerme : « La Mafia est une montagne de merde »

Il est important de savoir également que la Mafia ne cherche en aucun cas à se substituer à l’État. Elle reste un organisme parasitaire dans lequel des représentants y trouvent leur compte. Un fonctionnaire n’aurait aucune plus-value en participant de quelconque manière à la vie criminelle d’un gang de banlieue.

La mafia va toujours chercher à maintenir un équilibre entre la pression sur la population (racket, intimidation, etc.) et le consensus (soutien financier de la communauté). Ce qui n’est pas le cas d’un gang.

Doivent être considérées comme des Mafias (en précisant qu’elles sont différentes et en constante évolution) :

En Italie : Cosa Nostra en Sicile, ‘Ndrangheta en Calabre, Camorra en Campanie et Sacra Corona Unita dans les Pouilles.

En Asie : Les Yakuza au Japon et la Triade chinoise sont dans cette catégorie conceptuelle.

Ne devraient pas être considérées comme des mafias : (même si des procureurs ont parfois utilisé ce terme de façon discutable pour parler de ces organisations)

Amérique : Les cartels de la cocaïne.

Europe : mafia capitale à Rome, la Brigada — la “mafia” roumaine, Black Axe ou Cosa Nera, la “mafia” nigérienne.

C. Lovis – 2017 © Les Hommes de l’antimafia

La contrefaçon et les médicaments de fraude sont les trafics les plus actifs

Pietro Grasso

Pietro Grasso

INTERVIEW – Affaiblies par les assauts de la justice italienne, ces organisations multiplient les alliances transnationales. Entretien avec Pietro Grasso, une figure de proue de la lutte antimafia.

LE FIGARO.- Vingt ans après l’assassinat des juges Giovanni Falcone et Paolo Borsellino, peut-on dire que la mafia a été battue? Est-elle encore dangereuse?

Pietro GRASSO.-Cosa Nostra, la mafia sicilienne de Toto Riina, a subi des coups très durs qui ont considérablement limité sa capacité militaire, son enracinement sur le territoire. Nombre d’enquêtes sont en cours. Elles nous font espérer d’arriver prochainement à la victoire définitive. Mais il reste encore beaucoup à faire. Sur le terrain, un seul chef historique est encore en liberté (Matteo Denaro Messina à Trapani, NDLR). Son rôle de commandement est beaucoup affaibli. Il n’exerce pratiquement plus aucun pouvoir.

Vous avez déploré que la confiscation des biens mafieux ne soit pas gérée comme elle devrait. Pourquoi?

Plus de quarante milliards d’euros de biens mafieux de toutes sortes ont été saisis en quatre ans: terrains, immeubles, sociétés, véhicules. Ils ont été confiés à des coopératives de jeunes gérées par des associations antimafia. C’est un grand espoir et pour nous un grand succès. Mais ces biens ne sont pas gérés comme il faudrait. Trop de temps se passe entre la saisie et la confiscation effective. Ces biens se détériorent. Il faut les entretenir, lever les hypothèques, enquêter sur les patrimoines pour établir si ces hypothèques sont réelles ou contrefaites. Cela exige des ressources humaines et financières que nous n’avons pas toujours.

Et les autres mafias?

La Camorra napolitaine a subi aussi des coups très durs. Le clan des Casalesi, le plus dangereux, a été détruit, éliminé, ses biens séquestrés. C’est un très grand succès. Quant à la N’Drangheta calabraise, elle accuse elle également des revers sérieux. Son enracinement est combattu avec efficacité non seulement en Calabre, mais aussi à Milan, dans le Piémont, en Ligurie. Les projecteurs sont tous braqués sur cette mafia qui reste pour le moment la plus puissante, la plus dangereuse. Elle domine le trafic de cocaïne, mais elle étend aussi son pouvoir vers d’autres activités criminelles, en Italie et à l’étranger.

Dans votre dernier livre, vous insistez beaucoup sur le fait que «la mafia du XXIe siècle est transnationale».

Le parquet national antimafia que je dirige a établi avec certitude qu’il existe des rapports opérationnels stables entre les mafias italiennes et les plus importantes organisations criminelles internationales, qu’il s’agisse des mafias turque, russe, nigériane, albanaise, de celles des pays d’Europe de l’Est ou des cartels colombiens et mexicains, sans parler de la Cosa Nostra américaine.

Tous sont insérés dans une trame organique de réseaux criminels liés par des accords pour gérer en commun des affaires illicites, pour coordonner le recyclage des gains illicites et le partage des marchés et des zones d’influence. Les enquêtes les plus récentes font également état de rapports entre criminalité organisée et formations terroristes comme les Farc, l’ETA ou encore al-Qaida. Trafic de drogue, d’armes, d’explosifs, de déchets, trafics d’êtres humains, faux documents et recyclage d’argent font partie de leurs activités communes. Les mafias transnationales sont devenues une menace pour la paix, la sécurité et l’autorité des États.

Quels nouveaux trafics retiennent votre attention?

Sans aucun doute celui de la contrefaçon et du trafic des médicaments de fraude, qui est très dangereux pour la santé. Il implique des réseaux très organisés qui assurent la transmission entre les pays producteurs comme la Chine ou l’Amérique latine, et les marchés européens ou américains. C’est certainement l’un des trafics les plus actifs. Les mafias se sont rapidement converties à la mondialisation des marchés.

Les législations sont-elles adaptées à ces nouveaux trafics?

La législation italienne est à l’avant-garde. Depuis sept ou huit ans, elle s’est adaptée à ce nouveau trafic en reconnaissant le délit d’association de malfaiteurs aux fins de trafics de contrefaçon. Cela confère à nos équipes les instruments juridiques nécessaires pour débusquer les réseaux les plus dangereux.

Pensez-vous que l’Europe dans son ensemble, la France en particulier, ait bien pris la mesure de ce danger?

Il serait souhaitable que tous les pays prennent conscience de la gravité de ce danger comme l’Italie l’a fait. Les réseaux criminels profitent des différences de législations pour se développer dans les pays dont les lois ne sont pas aussi contraignantes que les nôtres. Il est absolument nécessaire que l’Europe se dote de lois homogènes pour pouvoir renforcer la coopération internationale, s’agissant en particulier de la séquestration de biens. Avec nos collègues français, c’est un sujet que nous avons plusieurs fois évoqué. Il faut encore renforcer notre coopération dans le domaine informatique pour pouvoir enquêter avec plus d’efficacité sur les patrimoines mafieux.

Source : Par Richard Heuzé – Le Figaro

 

La chasse au fantôme de Corleone

Quand l’inspecteur Cortese a été promu à la tête de l’unité de la police palermitaine affectée à la traque des chefs mafieux, il a accepté sans hésiter, bien qu’en 1985 les Corléonais aient tué l’un de ses prédécesseurs, Beppe Montana, dans un petit village de pêcheurs proche de Palerme, où il louait une maison de vacances.

Dès sa prise de fonction, en 1998, Cortese a décidé de se concentrer sur le plus gros nom de la liste des individus recherchés : Bernardo Provenzano. Les pistes dont il disposait étaient particulièrement minces. Jusqu’aux meurtres de Falcone et Borsellino, nul n’avait jamais songé à s’intéresser à Provenzano — l’accent avait été mis sur Riina et les autorités ne disposaient pas de moyens suffisants pour rechercher les deux à la fois. On ne possédait que peu d’indices concernant l’apparence physique de Provenzano ; le meilleur était une photo de 1959 sur laquelle, âgé de 26 ans, il semblait tout droit sorti de chez le coiffeur, les cheveux plaqués, luisants d’une généreuse couche de brillantine.

Le commissaire Renato Cortese
Le commissaire Renato Cortese

Cortese a commencé par éplucher toutes les dépositions où il était question de Provenzano, ainsi que ses mandats d’arrêt, les actes d’accusation et les jugements prononcés contre lui par les tribunaux siciliens. Puis i l s’est entretenu avec plusieurs transfuges, soit en prison, soit dans les caches où ils vivaient sous protection policière.

Beaucoup ont bien voulu parler de Provenzano, mais le personnage demeurait fantomatique, et Cortese ne parvenait pas à le cerner. Le policier n’avait jamais rien connu de tel ; en traquant d’autres hommes d’honneur, comme Brusca, il était tombé sur des traces concrètes de leur existence et de leurs déplacements dans Palerme et sa région — ils utilisaient des téléphones portables, maintenaient des relations avec leur famille, entretenaient des maîtresses. Mais sur Provenzano, rien ; les repentis disaient ne l’avoir rencontré que deux ou trois fois, et même ce souvenir-là était flou. Certains croyaient même dur comme fer qu’il était mort.cover

Le plus fascinant pour Cortese n’était pas tant l’appétit sanguinaire de sa proie — qui n’avait rien de surprenant puisqu’il s’agissait du chef de la mafia — que sa grande finesse. Il était frappé par le niveau d’astuce de Provenzano, son caractère « diabolique », comme il disait. Chaque fois que l’on s’attendait à voir agir le parrain d’une façon donnée, il faisait strictement l’inverse. Cortese a acquis la conviction que s’il voulait en découvrir davantage au sujet de Provenzano, il faudrait chercher du côté de Corleone, où le bandit avait entamé sa carrière, et d’où étaient issues aussi bien sa famille de sang que sa famille mafieuse. Pour Cortese et ses hommes, se rendre à Corleone revenait à s’aventurer sur des terres extrêmement dangereuses. L’apparition d’un nouveau visage dans un rayon de quelques kilomètres autour de la ville risquait fort de déclencher l’alerte, car les allées et venues d’« étrangers » étaient surveillées de près. « Corleone est le genre d’endroit où toute personne de l’extérieur inspire le soupçon — même si rien ne dit qu’il s’agit d’un flic », dira Cortese.

Il savait qu’il était impossible pour ses hommes de circuler en uniforme ou à bord de voitures de police. Il fallait donc recourir à une méthode peaufinée au fil des ans, mélange de techniques anciennes et de technologie moderne — surveillance physique doublée de micros et d’écoutes téléphoniques.

Source : Les Parrains de Corleone: Naissance et déclin d’une famille de la mafia de John Follain, Editeur : Denoël (21 janvier 2010)

Bernardo Provenzano
Bernardo Provenzano