Tommaso Buscetta au Maxi-Procès de Palerme

Le 3 avril 1986, Tommaso Buscetta – qui fut le premier grand parrain à rompre la loi du silence – entra dans la salle du Tribunal-Bunker de Palerme lors du Maxi-procès. Ces révélations débouchèrent, en 1986, à Palerme, sur le premier grand procès anti-Mafia (475 inculpés).

Extrait de mon prochain livre : 

Palerme était quadrillée par des forces de sécurité qui se tenaient sur le pied de guerre vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Autour de la prison de l’Ucciardone, six automitrailleuses blindées et trois mille carabiniers montaient la garde pour protéger le tribunal-bunker aménagé dans l’enceinte de la célèbre prison palermitaine. L’immense salle du tribunal, une sorte d’amphithéâtre plus grande qu’un terrain de football, était conçue pour résister à un attentat à la bombe. À l’extérieur, l’armée avait installé des missiles antiaériens pour protéger le tribunal d’une attaque venue du ciel. On savait de quoi était capable la mafia terroriste de Totò Riina qui demeurait en liberté.

Interview passionnante de Tommaso Buscetta parue dans le journal « La Repubblica » le 17 mars 2005 et traduite dans le courrier international.

Le « repenti » Tommaso Buscetta

Une breakfast room [petite salle à manger] comme il y en a partout, dans un hôtel comme il y en a partout, entre ville et autoroute. Tommaso Buscetta est assis à une table d’angle, contre le mur. De là, il peut regarder vers le jardin, vers la piscine, vers le hall d’entrée : personne n’échappe à son regard long, lent et faussement distrait. Il couvre l’arrière de son crâne rasé d’une casquette des Raiders, porte des lunettes de soleil qui cachent des yeux tristes et une curieuse barbe qui donne un air épineux à son visage rond de Sarrasin.
Il est 8 heures du matin. Tandis qu’en Italie l’arrestation de Balduccio Di Maggio (1) rallume la querelle sur les repentis, Tommaso Buscetta se verse avec gourmandise du sirop d’érable sur du pain perdu – le seul aliment, admet-il, qui lui plaise vraiment aux Etats-Unis, où il vit et se cache. Il fait couler le sirop sur chaque tartine avec une attention méticuleuse, puis, à l’aide de sa fourchette, il les tourne et les retourne dans le jus coloré, avant de mordre dedans avec une passion enfantine. L’opération terminée, il dit comme par routine : “Ils ont arrêté l’homme du baiser.”
Du baiser ? Du baiser à Andreotti (2) ? Qui ? Baldassare Di Maggio ?
“Oui, celui-là, Balduccio. Balduccio Di Maggio.” Et, tout en parlant, il mordille un autre coin de sa tartine dégoulinante de sirop.
Tommaso Buscetta est, aux Etats Unis, l’homme le plus informé sur ce qui se passe en Italie. Il peut disserter sur le sort du gouvernement, la fronde de Bertinotti [leader de Rifondazione Comunista : son conflit avec le gouvernement à propos du budget a failli provoquer la chute de celui-ci], les querelles parlementaires, les lois et propositions de loi, les défilés de mode à Milan. Dans une banlieue aux avenues proprettes, silencieuses, ombragées, aux pelouses tondues de frais, aux villas toutes semblables et tranquilles, Tommaso Buscetta dispute l’ordinateur à son fils de 16 ans, le dernier de ses six enfants. Il pourrait, en bon Américain à la retraite, se reposer sous la véranda, soigner les fleurs du jardin derrière la maison, aller au café du coin boire une bière, regarder le base-ball à la télévision ou ranimer le charbon de bois du barbecue le dimanche à l’heure du brunch. Il préfère se triturer la cervelle à essayer de comprendre ce qui se concocte dans le grand chaudron de la politique italienne. Debout dès l’aube comme beaucoup de septuagénaires, Tommaso Buscetta sélectionne sa revue de presse à travers le labyrinthe d’Internet. Pendant que les feuilles sortent de l’imprimante, il charge la machine à espresso. En buvant son café dans la cuisine spacieuse et ensoleillée, avec de temps à autre un regard au-delà de la véranda vers le chêne du jardin, il commence à lire son journal patchwork.

La nouvelle du jour, c’est l’arrestation de Baldassare Di Maggio. Nos entretiens, qui auront duré trois jours, s’achèvent aujourd’hui sur ce nom, cette arrestation et cette “trahison”.

Commentaire de Tommaso Buscetta : “Le parquet de Palerme a interrogé, puis arrêté Di Maggio. On l’accuse d’homicide. On dit qu’il est redevenu mafieux, mais ça, c’est complètement idiot.

Pourquoi ?
Parce qu’un type comme lui, qui a parlé, ne peut pas réintégrer Cosa Nostra. Il peut redevenir un délinquant de droit commun et prendre la tête d’une bande de chiens enragés, mais il ne sera plus jamais un mafieux.

Il n’y a pas grande différence entre le fait que Di Maggio soit un mafieux ou bien un criminel ordinaire. Ce qui compte, c’est qu’il a tué à nouveau…
Et c’est très grave, en effet. Cependant, le délit d’aujourd’hui n’annule pas la validité de ses déclarations passées. Si Di Maggio a commis des erreurs, il doit payer ses dettes envers la justice.

Il paiera aussi pour ses crimes actuels, mais n’avez-vous pas l’impression que c’est la crédibilité du système anti-Mafia tout entier qui est mise à mal ?
Mise à mal, oui, et comment ! Il y a actuellement trop de choses qui ne fonctionnent plus. Pour Di Maggio, je me demande où était le service central de protection. Est-ce qu’il ne faudrait pas attacher des gens comme Di Maggio à des piquets ? Les astreindre à des horaires pour rentrer chez eux, à des permis pour quitter la ville ? Moi, je ne suis jamais retourné à Palerme. Seuls les gens qui me connaissent savent ce que je donnerais pour un plat d’oursins. En Italie, j’y retournerai encore : pour la confrontation avec Tano Badalamenti (3). Ce sera peut-être la dernière chose que je ferai… Mais ne parlons pas de cela… Il y a eu tellement de dégâts, tellement de négligences…

Quels dégâts, quelles négligences… ?
Mais vous ne voyez donc pas ? L’Etat avait réussi, grâce à un petit groupe d’hommes d’honneur qui s’étaient sentis trahis par Cosa Nostra, à démonter pièce par pièce, comme un puzzle, cette organisation, à en comprendre, grâce à l’intelligence aiguë de Giovanni Falcone, les méthodes, les habitudes, la dangerosité. Ça n’a pas été un travail facile. Ça a même été une tragédie, qui devrait rester dans la mémoire de tous ceux qui veulent bien se souvenir. Une tragédie pour les magistrats : Falcone est mort, Borsellino est mort [assassinés en Sicile à trois mois d’intervalle, en 1992, par les grands parrains mafieux]. Une tragédie pour nous : j’ai subi, ainsi que les autres, tous les deuils, toutes les infamies, tous les sarcasmes. Treize ans après, je suis encore un homme qui doit se cacher au bout de la terre sous un faux nom. Qui a gagné ? Qui a perdu ? Parfois, je me sens vaincu, comme Totò Riina, qui pourrit en prison.

Vous vous sentez vaincu ?
Je ne veux pas donner de leçon. Je peux seulement dire ma colère. Je suis en colère quand je vois comment l’Etat italien, à cause de la mauvaise foi intéressée de quelques-uns et de l’inconséquence des autres, laisse filer la victoire sur Cosa Nostra.

Doucement, procédons par ordre. La mauvaise foi intéressée de qui ?
Vous cherchez à me provoquer. Mais je suis trop fatigué, trop vieux et trop malade pour jouer au petit jeu des provocations. Si vous êtes de bonne foi, les réponses, vous pouvez les trouver tout seul. Ce petit groupe d’hommes vaincus – c’est-à-dire moi, Totuccio Contorno, Pippo Calderone et Marino Mannoia – a expliqué à l’Etat comment écraser la tête de Cosa Nostra. C’est un travail qui est allé de l’avant pendant plusieurs années, et maintenant que la bête, à bout de souffle, agonise, on marche de travers, comme des crabes. On approuve le décret 513 [qui oblige le repenti à confirmer ses déclarations devant les tribunaux, sous peine d’annulation de son témoignage], ce qui est légitime : il est juste que l’accusé se défende par un contre-interrogatoire. Mais le législateur ne devait-il pas prévoir que le témoin pourrait être empêché de confirmer ses déclarations lors du débat, en étant menacé ou acheté ? Il n’était pas très difficile, d’après ce que je peux comprendre, de prévoir que le collaborateur ne pourrait pas recourir à la faculté de ne pas répondre. Il suffisait de le considérer simplement comme témoin, et non comme coaccusé, et la boucle était bouclée. Et l’article 192, qui prévoit que les déclarations d’un repenti peuvent servir de recoupement à celles d’un autre repenti ? [Si deux repentis ou plus fournissent la même version d’un fait, ce dernier prend valeur de preuve.] Je lis qu’ils veulent le modifier. Comme si les réunions de Cosa Nostra étaient sténographiées par des secrétaires ou comme si les pactes de l’organisation étaient scellés devant notaire. Comme si les collaborateurs pouvaient fournir des documents provenant de Cosa Nostra et pas seulement rapporter des paroles, qui valent dans l’organisation bien plus que des feuilles de papier. Bref, il n’y a à mon avis plus un seul politicien qui se demande si une loi ou une polémique de cet ordre ne risque pas de donner un coup de main à la Mafia, si elle renforce ou si elle affaiblit la lutte contre elle. Voulez-vous que je continue ? Il y a pire. L’autre jour, j’ai lu que l’ancien député Dell’Utri (4) avait dit que la Mafia n’existait pas, qu’existait seulement la ‘mentalité mafieuse’…

Qu’en pensez-vous ?
Comment un homme intelligent et cultivé comme Dell’Utri, sicilien de surcroît, peut-il se cacher derrière son petit doigt ? D’accord, il est accusé d’être membre de la Mafia, mais cette défense est grotesque.

Pourtant, ce que dit Dell’Utri, nombreux sont ceux qui en Italie commencent à le penser. On dit plus ou moins que, après Riina, la Mafia est morte et enterrée…
Si ce que vous dites est vrai, alors, cela veut dire que Dell’Utri interprète un sentiment de l’opinion publique italienne, qui, après tant de sang, de morts, d’héroïsme, préfère croire que la Mafia, si elle a jamais existé, n’existe plus. Tandis que la ‘mentalité mafieuse’ est toujours là, et on ne peut rien contre elle car il est impossible de l’éradiquer, ni maintenant ni jamais, et mieux vaut donc vivre avec elle sans se faire trop de mal.

Peut-être la faute incombe-t-elle aussi à certains excès de l’anti-Mafia ?
Je ne comprends pas très bien.

Par exemple, l’opinion publique italienne a de plus en plus de mal à comprendre pourquoi un mafieux qui a tué cinquante ou cent hommes peut, après son arrestation, avouer ses crimes, accuser ses complices et retrouver la liberté…
Je comprends cette difficulté. Moi aussi j’ai été confronté à ce problème.

Quand ?
Un jour de 1994, lors d’une confrontation chez le juge d’instruction. Je me suis trouvé face à face avec un mafieux – repenti – qui avait étranglé mes deux fils.

Qui était ce mafieux repenti ?
Je ne veux pas le dire. Quand il y aura le procès, ça se saura. Mes fils étaient deux jeunes gens innocents, parce qu’ils n’étaient pas mafieux ; leur seul tort était d’être mes fils. Ils ont été tués, et leur assassin était là, devant moi.

Que s’est-il passé lors de cette confrontation ?
Je regardais cet homme qui pleurait et qui me demandait pardon, et j’ai compris que mon ressentiment ne m’aurait pas rendu mes garçons. J’ai compris que je devais faire prévaloir l’intérêt collectif (c’est comme ça qu’on dit), parce que c’est le seul moyen de comprendre que, lorsque la Mafia aura été liquidée, il n’y aura plus d’innocents qui seront tués, et plus aucun homme ne sera l’assassin de jeunes gens innocents. Cet homme qui était devant moi était un assassin, c’est vrai, mais il était précisément en train d’oeuvrer pour qu’il n’y ait plus d’assassins comme lui. Je ne l’ai pas embrassé, non, je n’aurais pas pu, mais je lui ai pardonné dans mon coeur.

Comment peut-on accepter sans crainte que des types qui ont tué jusqu’à cent hommes soient en liberté ?
Vu d’ici, c’est une question bien curieuse… A Rome, on se récrie contre les procès à l’américaine, les accusations à l’américaine, les enquêtes et les débats à l’américaine, les droits de la défense tels qu’ils sont garantis en Amérique. C’est vrai, OK ! Mais, alors, pourquoi personne ne se souvient-il que le boss John Gotti a été trahi par son lieutenant Sammy Gravano, lequel a tué autant et bien plus que Di Maggio et est en liberté sans que cela ne provoque ni scandale politique ni crainte, comme vous dites, de l’opinion publique ? Bien sûr, s’ils prennent Gravano un flingue à la main, ils le mettent en prison et jettent la clé… On peut faire une pause, maintenant ?…”
Tommaso Buscetta a un cancer qui le met à genoux, qui lui pompe toutes ses forces, ses ressources, son envie de vivre. Sur le bord de la console, devant le miroir du salon, un diagnostic médical qui ne laisse guère d’espoirs : myélome multiple et amylose. Un diagnostic vieux de deux ans. Le sang malade qui coule dans ses veines lui a déjà abîmé les reins, et l’on craint maintenant qu’il n’attaque les os. Buscetta, épuisé par les séances de chimiothérapie, se fatigue vite. Il parle lentement. Souvent, il reste silencieux, semble méditer, renouer le fil de ses pensées, reprendre son souffle. De temps à autre, il lui faut s’étendre sur le divan, d’où (par fierté, pour ne pas capituler devant la maladie) il se relève aussitôt, comme mu par un ressort, pour se remettre avec entêtement à parler, à demander, à vouloir expliquer. Il dit : “Je vois une grande confusion chez ceux qui devraient lutter contre la Mafia.

C’est l’inconséquence dont vous parliez tout à l’heure ?
Oui, j’ai l’impression que les magistrats, les policiers, les partis politiques, les commissions parlementaires sont en train de s’enfoncer dans une grande confusion.

Pouvez-vous citer quelques noms, donner quelques exemples ?
Je ne veux pas donner de noms : le problème, c’est la méthode, pas les hommes.

A quelle méthode faites-vous allusion ?
A celle du recours aux repentis. Depuis plus de dix ans, treize si on pinaille, il devrait être évident que seule la collaboration des ex-mafieux peut réduire Cosa Nostra en poussière. Cependant, si je repense à l’usage qui a été fait de cet instrument – comme l’appellent les politiciens -, je sens monter en moi une méchante colère.

Et pourquoi ?
Je ne veux pas donner de leçon, je le répète. Mais je tire mon opinion de mon expérience. Quand j’ai commencé à faire mes déclarations au juge Falcone, en 1984, personne n’était au courant de ma confession. Personne. Et aucune mesure judiciaire ne fut signée avant que l’on n’ait vérifié ce que j’avais dit. Falcone ordonna, comme l’a dit par la suite le juge Piero Grasso à la télévision, plus de 2 500 vérifications. Ce ne fut qu’après que le juge Falcone signa les mandats d’arrêt pour les mafieux. Par contre, aujourd’hui…

Que se passe-t-il aujourd’hui ?
Il se passe aujourd’hui que le premier compte rendu d’interrogatoire se retrouve dans le journal. Avant même que les déclarations du repenti n’aient été vérifiées, il est convoqué au tribunal, obligé d’y raconter ce qu’il sait ou ce qu’il pourrait savoir. C’est ce qui s’est passé, entre autres, pour Giovanni Brusca [déclaré non fiable par le parquet de Caltanissetta]. Un parquet le considère comme fiable et un autre non, selon les besoins du moment.

A votre avis, Brusca est-il fiable ou pas ?
Je dis qu’il est fiable. Il a essayé de jouer au plus malin, mais, quand ensuite il a accusé son père, Bernardo Brusca, il a pris un chemin sans retour. La grande confusion qui entoure Brusca ne doit pas être entièrement rejetée sur ses épaules : elle nous dit que la méthode désormais ne fonctionne plus. Il ne peut pas y avoir deux, trois, quatre, cinq parquets qui, dans la phase initiale, interrogent le même repenti. Cela ne peut produire que des malentendus, de la méfiance et des rivalités, comme c’est en train de se produire. Une fois encore, Giovanni Falcone avait raison quand il imaginait un parquet national qui serait un centre de coordination et de contrôle des déclarations initiales des repentis.

Cependant cette méthode n’aurait pas protégé l’Etat contre le retour d’un Di Maggio à la Mafia, à l’assassinat, au crime…
Cette question, ce n’est pas à moi qu’il faut la poser. Je ne suis ni le père ni le prophète des plus de 1 000 repentis de la Mafia. C’est beaucoup, hein ? Parmi tous ces gens, la plupart ne sont pas des hommes d’honneur, beaucoup de gens de Cosa Nostra ont connu seulement l’horreur de l’assassinat, ont convoité la possibilité qu’elle leur offrait de s’enrichir, ont voulu l’impunité pour leur avidité et leurs faiblesses. Je n’ai rien à voir avec la majorité d’entre eux ; ce sont des gens dépourvus de toute dignité. Ce sont eux, c’est la confusion qui règne dans l’Etat, l’arrogance de ceux qui insultent, non pas tel ou tel magistrat, comme c’est arrivé à Falcone, mais des parquets entiers, comme ça ne se serait jamais produit auparavant, qui me font dire : une page d’histoire est tournée. Cette histoire qui a commencé dans une caserne de carabiniers, autour d’une table – d’un côté, il y avait Falcone, de l’autre, moi -, s’est refermée pour toujours. Maintenant, il faut écrire un autre livre, une autre histoire. Avec d’autres règles, d’autres lois, d’autres hommes. Considérez ces paroles comme mon testament moral.

Quelles règles et quelles lois pourraient ouvrir une nouvelle phase pour le repentir des mafieux ?
Peu m’importe. Mon chemin arrive à sa fin. Je dois me préparer à mourir.”
Mourir. Buscetta le dit comme si c’était un mot doux. Et doucement le fait rouler entre ses lèvres.
“Mourir, oui. J’ai vécu avec la mort à côté de moi, comme une ombre. En tant que mafieux, je savais que je devais m’en faire une compagne. C’était la règle. Je le savais, et ça ne me faisait pas peur. La mort inutile des autres, la mort injuste des innocents m’ont convaincu de ne plus être un mafieux, et une autre mort a commencé à se montrer. La mort par vendetta. Ils ne me menaçaient pas seulement moi, mais aussi mes fils, où qu’ils soient, mon épouse, où qu’elle se cache. Je décidai alors de regarder la mort droit dans les yeux et je tentai le suicide, mais la maudite ne voulut pas de moi. Je fus sauvé et contraint à nouveau de rester sous sa menace. Toute ma vie, j’ai combattu contre la mort. Et maintenant que je la sens sur moi, certains matins je n’arrive pas à me lever ; pour marcher, je dois m’appuyer au mur. Mais je ne veux pas capituler. J’ai vu à l’Ucciardone [la prison de Palerme], il y a bien des années, un jeune homme qui avait la même maladie que moi. Je ne veux pas me retrouver dans l’état où il était et je prie Dieu que tout soit fini avant. C’est drôle, la vie ! J’ai passé la plupart de mes jours à me tenir loin de la mort et, aujourd’hui que le temps est venu, elle me paraît être un cadeau merveilleux. Il est juste qu’il en soit ainsi. Moi aussi je mérite la paix et le repos.”

1. Le repenti Baldassare Di Maggio, dit “Balduccio”, a été arrêté le dimanche 12 octobre dans un appartement de Rome. Ancien chauffeur de Totò Riina, l’ex-chef suprême de Cosa Nostra, il avait livré ce dernier à la justice en 1993.
2. Selon Di Maggio, le sénateur Giulio Andreotti a rencontré Totò Riina et échangé avec lui le baiser mafieux rituel.
3. Antonio Badalamenti, dit “Tano” : ennemi “historique” de Tommaso Buscetta, qui, dans la guerre des clans opposant les deux familles, fit exterminer ses proches, en 1982. Purge une peine de prison à vie depuis 1985. Ne s’est jamais repenti.
4. Marcello Dell’Utri, ex-numéro deux du groupe Fininvest de Silvio Berlusconi. Actuellement jugé à Palerme, il est accusé par trente-six repentis d’avoir été la charnière entre Cosa Nostra et le monde de la finance milanaise.

Source : Giuseppe D’Avanzo et Liana Milella – http://www.courrierinternational.com

 

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Buscetta parle. Le testament moral du « prince des repentis »

Découvrez cette longue interview très intéressante de Tommaso Buscetta, l’un des repentis les plus importants de Cosa Nostra.

Source : Archives de la Repubblica, Rome – Publié le 17/03/2005 – Courrier international.
Propos recueillis par Giuseppe D’Avanzo et Liana Milella

Tommaso Buscetta fut le premier grand parrain à rompre la loi du silence. Perdant de la guerre entre familles mafieuses qui décima tous ses proches dans les années 70, il décida de révéler au juge Giovanni Falcone tous les rouages de Cosa Nostra. Ces révélations débouchèrent, en 1986, à Palerme, sur le premier grand procès anti-Mafia (475 inculpés). Falcone paya ce procès de sa vie.

Une breakfast room [petite salle à manger] comme il y en a partout, dans un hôtel comme il y en a partout, entre ville et autoroute. Tommaso Buscetta est assis à une table d’angle, contre le mur. De là, il peut regarder vers le jardin, vers la piscine, vers le hall d’entrée : personne n’échappe à son regard long, lent et faussement distrait. Il couvre l’arrière de son crâne rasé d’une casquette des Raiders, porte des lunettes de soleil qui cachent des yeux tristes et une curieuse barbe qui donne un air épineux à son visage rond de Sarrasin.

Tomasso Buscetta
Tomasso Buscetta

Il est 8 heures du matin. Tandis qu’en Italie l’arrestation de Balduccio Di Maggio (1) rallume la querelle sur les repentis, Tommaso Buscetta se verse avec gourmandise du sirop d’érable sur du pain perdu – le seul aliment, admet-il, qui lui plaise vraiment aux Etats-Unis, où il vit et se cache. Il fait couler le sirop sur chaque tartine avec une attention méticuleuse, puis, à l’aide de sa fourchette, il les tourne et les retourne dans le jus coloré, avant de mordre dedans avec une passion enfantine. L’opération terminée, il dit comme par routine : “Ils ont arrêté l’homme du baiser.”
Du baiser ? Du baiser à Andreotti (2) ? Qui ? Baldassare Di Maggio ?
“Oui, celui-là, Balduccio. Balduccio Di Maggio.” Et, tout en parlant, il mordille un autre coin de sa tartine dégoulinante de sirop.
Tommaso Buscetta est, aux Etats Unis, l’homme le plus informé sur ce qui se passe en Italie. Il peut disserter sur le sort du gouvernement, la fronde de Bertinotti [leader de Rifondazione Comunista : son conflit avec le gouvernement à propos du budget a failli provoquer la chute de celui-ci], les querelles parlementaires, les lois et propositions de loi, les défilés de mode à Milan. Dans une banlieue aux avenues proprettes, silencieuses, ombragées, aux pelouses tondues de frais, aux villas toutes semblables et tranquilles, Tommaso Buscetta dispute l’ordinateur à son fils de 16 ans, le dernier de ses six enfants. Il pourrait, en bon Américain à la retraite, se reposer sous la véranda, soigner les fleurs du jardin derrière la maison, aller au café du coin boire une bière, regarder le base-ball à la télévision ou ranimer le charbon de bois du barbecue le dimanche à l’heure du brunch. Il préfère se triturer la cervelle à essayer de comprendre ce qui se concocte dans le grand chaudron de la politique italienne. Debout dès l’aube comme beaucoup de septuagénaires, Tommaso Buscetta sélectionne sa revue de presse à travers le labyrinthe d’Internet. Pendant que les feuilles sortent de l’imprimante, il charge la machine à espresso. En buvant son café dans la cuisine spacieuse et ensoleillée, avec de temps à autre un regard au-delà de la véranda vers le chêne du jardin, il commence à lire son journal patchwork.

La nouvelle du jour, c’est l’arrestation de Baldassare Di Maggio. Nos entretiens, qui auront duré trois jours, s’achèvent aujourd’hui sur ce nom, cette arrestation et cette “trahison”.
Commentaire de Tommaso Buscetta : “Le parquet de Palerme a interrogé, puis arrêté Di Maggio. On l’accuse d’homicide. On dit qu’il est redevenu mafieux, mais ça, c’est complètement idiot.

Pourquoi ?
Parce qu’un type comme lui, qui a parlé, ne peut pas réintégrer Cosa Nostra. Il peut redevenir un délinquant de droit commun et prendre la tête d’une bande de chiens enragés, mais il ne sera plus jamais un mafieux.

Il n’y a pas grande différence entre le fait que Di Maggio soit un mafieux ou bien un criminel ordinaire. Ce qui compte, c’est qu’il a tué à nouveau…
Et c’est très grave, en effet. Cependant, le délit d’aujourd’hui n’annule pas la validité de ses déclarations passées. Si Di Maggio a commis des erreurs, il doit payer ses dettes envers la justice.

Il paiera aussi pour ses crimes actuels, mais n’avez-vous pas l’impression que c’est la crédibilité du système anti-Mafia tout entier qui est mise à mal ?

Gaetano Badalamenti, mafieux
Gaetano Badalamenti, mafieux

Mise à mal, oui, et comment ! Il y a actuellement trop de choses qui ne fonctionnent plus. Pour Di Maggio, je me demande où était le service central de protection. Est-ce qu’il ne faudrait pas attacher des gens comme Di Maggio à des piquets ? Les astreindre à des horaires pour rentrer chez eux, à des permis pour quitter la ville ? Moi, je ne suis jamais retourné à Palerme. Seuls les gens qui me connaissent savent ce que je donnerais pour un plat d’oursins. En Italie, j’y retournerai encore : pour la confrontation avec Tano Badalamenti (3). Ce sera peut-être la dernière chose que je ferai… Mais ne parlons pas de cela… Il y a eu tellement de dégâts, tellement de négligences…

Quels dégâts, quelles négligences… ?
Mais vous ne voyez donc pas ? L’Etat avait réussi, grâce à un petit groupe d’hommes d’honneur qui s’étaient sentis trahis par Cosa Nostra, à démonter pièce par pièce, comme un puzzle, cette organisation, à en comprendre, grâce à l’intelligence aiguë de Giovanni Falcone, les méthodes, les habitudes, la dangerosité. Ça n’a pas été un travail facile. Ça a même été une tragédie, qui devrait rester dans la mémoire de tous ceux qui veulent bien se souvenir. Une tragédie pour les magistrats : Falcone est mort, Borsellino est mort [assassinés en Sicile à trois mois d’intervalle, en 1992, par les grands parrains mafieux]. Une tragédie pour nous : j’ai subi, ainsi que les autres, tous les deuils, toutes les infamies, tous les sarcasmes. Treize ans après, je suis encore un homme qui doit se cacher au bout de la terre sous un faux nom. Qui a gagné ? Qui a perdu ? Parfois, je me sens vaincu, comme Totò Riina, qui pourrit en prison.

Vous vous sentez vaincu ?
Je ne veux pas donner de leçon. Je peux seulement dire ma colère. Je suis en colère quand je vois comment l’Etat italien, à cause de la mauvaise foi intéressée de quelques-uns et de l’inconséquence des autres, laisse filer la victoire sur Cosa Nostra.

Doucement, procédons par ordre. La mauvaise foi intéressée de qui ?

Dell’Utri
Marcello Dell’Utri, en juin 2010, il est condamné sept ans d’emprisonnement par la cour de Palerme pour « complicité d’association mafieuse »

Vous cherchez à me provoquer. Mais je suis trop fatigué, trop vieux et trop malade pour jouer au petit jeu des provocations. Si vous êtes de bonne foi, les réponses, vous pouvez les trouver tout seul. Ce petit groupe d’hommes vaincus – c’est-à-dire moi, Totuccio Contorno, Pippo Calderone et Marino Mannoia – a expliqué à l’Etat comment écraser la tête de Cosa Nostra. C’est un travail qui est allé de l’avant pendant plusieurs années, et maintenant que la bête, à bout de souffle, agonise, on marche de travers, comme des crabes. On approuve le décret 513 [qui oblige le repenti à confirmer ses déclarations devant les tribunaux, sous peine d’annulation de son témoignage], ce qui est légitime : il est juste que l’accusé se défende par un contre-interrogatoire. Mais le législateur ne devait-il pas prévoir que le témoin pourrait être empêché de confirmer ses déclarations lors du débat, en étant menacé ou acheté ? Il n’était pas très difficile, d’après ce que je peux comprendre, de prévoir que le collaborateur ne pourrait pas recourir à la faculté de ne pas répondre. Il suffisait de le considérer simplement comme témoin, et non comme coaccusé, et la boucle était bouclée. Et l’article 192, qui prévoit que les déclarations d’un repenti peuvent servir de recoupement à celles d’un autre repenti ? [Si deux repentis ou plus fournissent la même version d’un fait, ce dernier prend valeur de preuve.] Je lis qu’ils veulent le modifier. Comme si les réunions de Cosa Nostra étaient sténographiées par des secrétaires ou comme si les pactes de l’organisation étaient scellés devant notaire. Comme si les collaborateurs pouvaient fournir des documents provenant de Cosa Nostra et pas seulement rapporter des paroles, qui valent dans l’organisation bien plus que des feuilles de papier. Bref, il n’y a à mon avis plus un seul politicien qui se demande si une loi ou une polémique de cet ordre ne risque pas de donner un coup de main à la Mafia, si elle renforce ou si elle affaiblit la lutte contre elle. Voulez-vous que je continue ? Il y a pire. L’autre jour, j’ai lu que l’ancien député Dell’Utri (4) avait dit que la Mafia n’existait pas, qu’existait seulement la ‘mentalité mafieuse’…

Qu’en pensez-vous ?
Comment un homme intelligent et cultivé comme Dell’Utri, sicilien de surcroît, peut-il se cacher derrière son petit doigt ? D’accord, il est accusé d’être membre de la Mafia, mais cette défense est grotesque.

Pourtant, ce que dit Dell’Utri, nombreux sont ceux qui en Italie commencent à le penser. On dit plus ou moins que, après Riina, la Mafia est morte et enterrée…
Si ce que vous dites est vrai, alors, cela veut dire que Dell’Utri interprète un sentiment de l’opinion publique italienne, qui, après tant de sang, de morts, d’héroïsme, préfère croire que la Mafia, si elle a jamais existé, n’existe plus. Tandis que la ‘mentalité mafieuse’ est toujours là, et on ne peut rien contre elle car il est impossible de l’éradiquer, ni maintenant ni jamais, et mieux vaut donc vivre avec elle sans se faire trop de mal.

Peut-être la faute incombe-t-elle aussi à certains excès de l’anti-Mafia ?
Je ne comprends pas très bien.

Par exemple, l’opinion publique italienne a de plus en plus de mal à comprendre pourquoi un mafieux qui a tué cinquante ou cent hommes peut, après son arrestation, avouer ses crimes, accuser ses complices et retrouver la liberté…
Je comprends cette difficulté. Moi aussi j’ai été confronté à ce problème.

Quand ?
Un jour de 1994, lors d’une confrontation chez le juge d’instruction. Je me suis trouvé face à face avec un mafieux – repenti – qui avait étranglé mes deux fils.

Qui était ce mafieux repenti ?
Je ne veux pas le dire. Quand il y aura le procès, ça se saura. Mes fils étaient deux jeunes gens innocents, parce qu’ils n’étaient pas mafieux ; leur seul tort était d’être mes fils. Ils ont été tués, et leur assassin était là, devant moi.

Que s’est-il passé lors de cette confrontation ?
Je regardais cet homme qui pleurait et qui me demandait pardon, et j’ai compris que mon ressentiment ne m’aurait pas rendu mes garçons. J’ai compris que je devais faire prévaloir l’intérêt collectif (c’est comme ça qu’on dit), parce que c’est le seul moyen de comprendre que, lorsque la Mafia aura été liquidée, il n’y aura plus d’innocents qui seront tués, et plus aucun homme ne sera l’assassin de jeunes gens innocents. Cet homme qui était devant moi était un assassin, c’est vrai, mais il était précisément en train d’oeuvrer pour qu’il n’y ait plus d’assassins comme lui. Je ne l’ai pas embrassé, non, je n’aurais pas pu, mais je lui ai pardonné dans mon coeur.

Comment peut-on accepter sans crainte que des types qui ont tué jusqu’à cent hommes soient en liberté ?

John Gotti, boss mafieux de New York
John Gotti, boss mafieux de New York

Vu d’ici, c’est une question bien curieuse… A Rome, on se récrie contre les procès à l’américaine, les accusations à l’américaine, les enquêtes et les débats à l’américaine, les droits de la défense tels qu’ils sont garantis en Amérique. C’est vrai, OK ! Mais, alors, pourquoi personne ne se souvient-il que le boss John Gotti a été trahi par son lieutenant Sammy Gravano, lequel a tué autant et bien plus que Di Maggio et est en liberté sans que cela ne provoque ni scandale politique ni crainte, comme vous dites, de l’opinion publique ? Bien sûr, s’ils prennent Gravano un flingue à la main, ils le mettent en prison et jettent la clé… On peut faire une pause, maintenant ?…”

Tommaso Buscetta a un cancer qui le met à genoux, qui lui pompe toutes ses forces, ses ressources, son envie de vivre. Sur le bord de la console, devant le miroir du salon, un diagnostic médical qui ne laisse guère d’espoirs : myélome multiple et amylose. Un diagnostic vieux de deux ans. Le sang malade qui coule dans ses veines lui a déjà abîmé les reins, et l’on craint maintenant qu’il n’attaque les os. Buscetta, épuisé par les séances de chimiothérapie, se fatigue vite. Il parle lentement. Souvent, il reste silencieux, semble méditer, renouer le fil de ses pensées, reprendre son souffle. De temps à autre, il lui faut s’étendre sur le divan, d’où (par fierté, pour ne pas capituler devant la maladie) il se relève aussitôt, comme mu par un ressort, pour se remettre avec entêtement à parler, à demander, à vouloir expliquer. Il dit : “Je vois une grande confusion chez ceux qui devraient lutter contre la Mafia.

C’est l’inconséquence dont vous parliez tout à l’heure ?
Oui, j’ai l’impression que les magistrats, les policiers, les partis politiques, les commissions parlementaires sont en train de s’enfoncer dans une grande confusion.

Pouvez-vous citer quelques noms, donner quelques exemples ?
Je ne veux pas donner de noms : le problème, c’est la méthode, pas les hommes.

A quelle méthode faites-vous allusion ?
A celle du recours aux repentis. Depuis plus de dix ans, treize si on pinaille, il devrait être évident que seule la collaboration des ex-mafieux peut réduire Cosa Nostra en poussière. Cependant, si je repense à l’usage qui a été fait de cet instrument – comme l’appellent les politiciens -, je sens monter en moi une méchante colère.

Et pourquoi ?
Je ne veux pas donner de leçon, je le répète. Mais je tire mon opinion de mon expérience. Quand j’ai commencé à faire mes déclarations au juge Falcone, en 1984, personne n’était au courant de ma confession. Personne. Et aucune mesure judiciaire ne fut signée avant que l’on n’ait vérifié ce que j’avais dit. Falcone ordonna, comme l’a dit par la suite le juge Piero Grasso à la télévision, plus de 2 500 vérifications. Ce ne fut qu’après que le juge Falcone signa les mandats d’arrêt pour les mafieux. Par contre, aujourd’hui…

Que se passe-t-il aujourd’hui ?
Il se passe aujourd’hui que le premier compte rendu d’interrogatoire se retrouve dans le journal. Avant même que les déclarations du repenti n’aient été vérifiées, il est convoqué au tribunal, obligé d’y raconter ce qu’il sait ou ce qu’il pourrait savoir. C’est ce qui s’est passé, entre autres, pour Giovanni Brusca [déclaré non fiable par le parquet de Caltanissetta]. Un parquet le considère comme fiable et un autre non, selon les besoins du moment.

Giovanni Brusca
Giovanni Brusca

A votre avis, Brusca est-il fiable ou pas ?
Je dis qu’il est fiable. Il a essayé de jouer au plus malin, mais, quand ensuite il a accusé son père, Bernardo Brusca, il a pris un chemin sans retour. La grande confusion qui entoure Brusca ne doit pas être entièrement rejetée sur ses épaules : elle nous dit que la méthode désormais ne fonctionne plus. Il ne peut pas y avoir deux, trois, quatre, cinq parquets qui, dans la phase initiale, interrogent le même repenti. Cela ne peut produire que des malentendus, de la méfiance et des rivalités, comme c’est en train de se produire. Une fois encore, Giovanni Falcone avait raison quand il imaginait un parquet national qui serait un centre de coordination et de contrôle des déclarations initiales des repentis.

Cependant cette méthode n’aurait pas protégé l’Etat contre le retour d’un Di Maggio à la Mafia, à l’assassinat, au crime…
Cette question, ce n’est pas à moi qu’il faut la poser. Je ne suis ni le père ni le prophète des plus de 1 000 repentis de la Mafia. C’est beaucoup, hein ? Parmi tous ces gens, la plupart ne sont pas des hommes d’honneur, beaucoup de gens de Cosa Nostra ont connu seulement l’horreur de l’assassinat, ont convoité la possibilité qu’elle leur offrait de s’enrichir, ont voulu l’impunité pour leur avidité et leurs faiblesses. Je n’ai rien à voir avec la majorité d’entre eux ; ce sont des gens dépourvus de toute dignité. Ce sont eux, c’est la confusion qui règne dans l’Etat, l’arrogance de ceux qui insultent, non pas tel ou tel magistrat, comme c’est arrivé à Falcone, mais des parquets entiers, comme ça ne se serait jamais produit auparavant, qui me font dire : une page d’histoire est tournée. Cette histoire qui a commencé dans une caserne de carabiniers, autour d’une table – d’un côté, il y avait Falcone, de l’autre, moi -, s’est refermée pour toujours. Maintenant, il faut écrire un autre livre, une autre histoire. Avec d’autres règles, d’autres lois, d’autres hommes. Considérez ces paroles comme mon testament moral.

Quelles règles et quelles lois pourraient ouvrir une nouvelle phase pour le repentir des mafieux ?
Peu m’importe. Mon chemin arrive à sa fin. Je dois me préparer à mourir.”
Mourir. Buscetta le dit comme si c’était un mot doux. Et doucement le fait rouler entre ses lèvres.
“Mourir, oui. J’ai vécu avec la mort à côté de moi, comme une ombre. En tant que mafieux, je savais que je devais m’en faire une compagne. C’était la règle. Je le savais, et ça ne me faisait pas peur. La mort inutile des autres, la mort injuste des innocents m’ont convaincu de ne plus être un mafieux, et une autre mort a commencé à se montrer. La mort par vendetta. Ils ne me menaçaient pas seulement moi, mais aussi mes fils, où qu’ils soient, mon épouse, où qu’elle se cache. Je décidai alors de regarder la mort droit dans les yeux et je tentai le suicide, mais la maudite ne voulut pas de moi. Je fus sauvé et contraint à nouveau de rester sous sa menace. Toute ma vie, j’ai combattu contre la mort. Et maintenant que je la sens sur moi, certains matins je n’arrive pas à me lever ; pour marcher, je dois m’appuyer au mur. Mais je ne veux pas capituler. J’ai vu à l’Ucciardone [la prison de Palerme], il y a bien des années, un jeune homme qui avait la même maladie que moi. Je ne veux pas me retrouver dans l’état où il était et je prie Dieu que tout soit fini avant. C’est drôle, la vie ! J’ai passé la plupart de mes jours à me tenir loin de la mort et, aujourd’hui que le temps est venu, elle me paraît être un cadeau merveilleux. Il est juste qu’il en soit ainsi. Moi aussi je mérite la paix et le repos.”

1. Le repenti Baldassare Di Maggio, dit “Balduccio”, a été arrêté le dimanche 12 octobre dans un appartement de Rome. Ancien chauffeur de Totò Riina, l’ex-chef suprême de Cosa Nostra, il avait livré ce dernier à la justice en 1993.
2. Selon Di Maggio, le sénateur Giulio Andreotti a rencontré Totò Riina et échangé avec lui le baiser mafieux rituel.
3. Antonio Badalamenti, dit “Tano” : ennemi “historique” de Tommaso Buscetta, qui, dans la guerre des clans opposant les deux familles, fit exterminer ses proches, en 1982. Purge une peine de prison à vie depuis 1985. Ne s’est jamais repenti.
4. Marcello Dell’Utri, ex-numéro deux du groupe Fininvest de Silvio Berlusconi. Actuellement jugé à Palerme, il est accusé par trente-six repentis d’avoir été la charnière entre Cosa Nostra et le monde de la finance milanaise.

Giovanni Falcone
Giovanni Falcone

Assaut sur Palerme

Les parachutistes investissent le fief d’un superparrain. A Palerme, la guerre contre la Mafia est officiellement déclarée. Mais « l’honorable société » reste bien ancrée dans la culture sicilienne.

CiacullihISTOIRE-DE-LA-MAFIA est un petit village agricole posé sur les collines de la Conca d’oro, la Conque d’or, qui dominent la baie de Palerme. C’est encore l’époque de la cueillette des mandarines, et tout était tranquille, en ce dimanche matin, quand les parachutistes sont arrivés. Ils étaient plusieurs centaines, largués d’hélicoptères, armés de fusils d’assaut, appuyés par l’armée de terre, les carabiniers et les chiens policiers.

Ils ont bouclé le village et ont pénétré dans une grande maison rose, la plus belle du coin. Ici habitaient les frères Greco. Michèle, l’aîné, surnommé « le Pape », et Salvatore, « le Sénateur ». Don Tommaso Buscetta, la première « balance » de la longue histoire de la Mafia sicilienne, avait désigné Michèle comme le superparrain de Palerme. On l’accuse d’avoir commandité, en septembre 1982, l’assassinat du général Alberto dalla Chiesa, qui venait d’être nommé préfet de Palerme pour lutter contre la Mafia. Le Pape et le Sénateur ont préféré lever le pied. Ils sont « en fuite » depuis deux ans. Mais la police est sûre qu’ils sont toujours quelque part dans l’île.

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Michele Greco était surnommé « Le Pape » pour sa propension à dire constamment des passages de la bible.

Quand ils sont entrés dans la maison rose, les parachutistes ont découvert une trappe sous le grand tapis du salon. Elle menait, à travers un dédale de galeries et de salles, à des catacombes, où traînaient encore des vivres et des armes. Mais de Greco, point.

Est-ce vraiment étonnant ? Héritiers de la grande tradition, les Greco règnent sur Ciaculli en seigneurs. Dans un champ de mandariniers, une vieille femme en noir s’active à la cueillette. Le Greco? Elle se dresse, raide et théâtrale : « Un homme de bien. » Les meurtres ? « Même si c’était vrai, mon devoir serait de l’aider de toutes mes forces. Mais que peut un ver de terre comme moi pour aider un aigle ? » Et elle termine son discours les deux mains en coupe, en un geste clair : « Et lui, au moins, il en a ! » Les autres cueilleurs, Antonio et Salvio, opinent. Le Pape a toujours été « juste et bon », et s’il a détourné quelques subventions, après tout, « c’est bien parce qu’il est plus fort que les autres ». Rien à dire.

Quelque chose quand même s’est cassé au royaume de la Mafia. Voir ainsi l’armée investir le fief des Greco est un signe. Palerme n’est plus Palerme. Plus tout à fait. Chaque jour, à la même heure, les sirènes de la police hurlent via Nortabartolo, l’une des grandes artères de la capitale. Des policiers en gilet pare-balles, pistolet-mitrailleur au poing, prennent position sur le trottoir, protégeant un petit homme barbu qui s’engouffre dans un immeuble. Le juge Giovanni Falcone, spécialement chargé de briser la Mafia sicilienne, rentre chez lui.

La vie n’est pas facile pour le magistrat, entre son bureau bunker, son escorte armée, sa voiture blindée et son appartement fortifié. Mais ces précautions s’expliquent : depuis 1979, on a ramassé 600 cadavres dans les rues de la ville, déchiquetés dans l’explosion de leur voiture piégée, exécutés au fusil de chasse à canon scié – la « lupara » — ou au fusil d’assaut kalachnikov. Sans compter ceux qui ont disparu au fond de la mer, coulés dans le béton, méthode classique dite de la « lupara bianca ».

Falcone & Borsellino
Falcone & Borsellino

Artisan de l’opération Saint-Michel (366 inculpations, l’automne dernier), le juge Falcone, qui prépare avec ses collègues une nouvelle charrette, affirme pourtant : « Arrêter, condamner ne servira à rien, si nous ne parvenons pas à éradiquer le système mafieux qui gangrène la ville. » Et ça, c’est une autre histoire.

« L’esprit mafieux, c’est comme l’air qu’on respire. C’est une culture que les étrangers ne peuvent pas comprendre », explique Angelo, Sicilien pure race, en avalant un foccace, redoutable sandwich palermitain garni de tripes de vache recouvertes de fromage. Le bistrot est situé dans la Vucceria. Comme tout le centre historique de Palerme, le quartier n’est plus qu’une splendeur en décomposition: ruelles inondées, poubelles éventrées, lambeaux d’églises baroques, chicots de palais normands qui s’effondrent dans l’indifférence générale.

« Prenez notre marchand de foccace, poursuit Angelo. Il ne lui viendrait pas à l’idée de payer des impôts. C’est une notion qui le dépasse. L’Etat, la municipalité n’ont aucune réalité pour lui. En revanche, il paie sa dîme au petit racketteur du coin pour que son échoppe ne soit pas plastiquée. Ça, c’est un rapport concret qu’il comprend et qu’il trouve honnête. »

L’ordre mafieux est la seule loi de Palerme. Le racketteur local dépend d’une organisation criminelle qui contrôle le quartier et qui met se tueurs — les  » killers  » — à la disposition des familles « respectables »: notables, entrepreneurs, industriels de l’héroïne, etc. A ces derniers d’intimider ou d’acheter le personnel politique ou administratif pour que les affaires continuent de marcher. Les honnêtes gens n’ont qu’à subir ou se ranger. C’est ainsi.

Le repenti Tommaso Buscetta
Le repenti Tommaso Buscetta

Grâce aux révélations de Buscetta on a « découvert » que l’ancien main de Palerme, Vito Ciancimino, avait caché des sommes aussi fabuleuses que frauduleuses au Canada. Que les cousins Salvo, exploitants agricoles, businessmen et fermiers généraux (l’Italie a encore des collecteurs d’impôts privés), avaient bâti leur fortune sur le détournement de l’argent public et les spéculations scandaleuses sur l’immobilier. Main basse sur la ville.

La population de Palerme a triplé dans les années 60, et les « familles » se sont entretuées pour obtenir l’adjudication des travaux de construction. « Généralement, explique l’architecte Michelangelo Salamone, cela se passe ainsi : la famille qui l’emporte triple le prix du devis, empoche une part du budget, en consacre une autre à rétribuer complices et hommes de main. » Dans ces conditions, les réalisations sont ce qu’elles sont. La banlieue populaire n’est qu’un hachis de constructions calamiteuses. L’aéroport, construit devant une colline, est un des plus dangereux du monde. Le centre historique pourrit sur pied en attendant que les « familles » se soient mises d’accord pour se partager le budget de 1500 milliards de lires voté depuis des années pour sa réhabilitation.

Trop d’argent, trop de rivalités…

Mais, depuis une dizaine d’années, la Mafia a délaissé l’immobilier pour le trafic, bien plus rentable, de l’héroïne. Avec succès. On estime que le commerce de l' »héro » déverse chaque l’année quelque 700 milliards de lires (dites narco-lires) sur la Sicile. Apport non négligeable dans l’une des régions les plus pauvres d’Italie. Palerme, qui traîne au 80e rang des villes italiennes pour le revenu par habitant, se retrouve – grâce aux narco-lires — au 6e rang pour la consommation !

« L’argent et la loi du plus fort gouvernent le monde », énonce — plein de respect – Sergio. Il est entrepreneur en électricité. Dans son appartement moderne de la via Libertà, le quartier chic de Palerme, il a convié à dîner, ce soir-là, un commerçant, un architecte et un enseignant.

Carlo Alberto Dalla Chiesa
Carlo Alberto Dalla Chiesa

Dans cette discussion de lettrés, l’architecte abrite sa résignation derrière la phrase de Lampedusa, l’auteur du « Guépard » : « En Sicile, il faut que tout change pour que tout reste semblable. » L’enseignant rappelle que les parrains ont été remis en selle en 1944 par les Américains, soucieux de contrôler l’île pendant le débarquement. Le commerçant souligne que la Démocratie-chrétienne a soutenu constamment le système pour s’assurer les suffrages des Siciliens. Et l’entrepreneur conclut, fataliste : « La Mafia est à Rome, à Milan, à New York. La drogue rapporte 70 milliards de dollars par an aux Etats-Unis. Quel pays, quel pouvoir peuvent prétendre lutter contre une telle puissance ? »

Et, pourtant… Quelque chose s’est fêlé dans ce consensus séculaire. Les amis de Sergio ne parlaient-ils pas ouvertement de la Mafia, alors qu’il y a peu personne n’osait prononcer le mot, même dans une conversation privée.

Giovanni Falcone
Giovanni Falcone

L’empire des parrains a dérapé sur les milliards de la drogue. Trop d’argent enjeu, générateur de trop de rivalités. L’ivresse des narco-lires a entraîné l’élimination sauvage des gêneurs : représentants de l’Etat et élus compris. L’assassinat de Dalla Chiesa, les révélations de Buscetta ont brisé l’équilibre mafieux. Depuis, on sent du relâchement. La Démocratie-chrétienne, puissant soutien de l’establishment sicilien, tente de prendre ses distances. L’Eglise aussi : le cardinal Salvatore Pappalardo s’est enfin décidé à tonner, en chaire, contre l’honorable société. On dit même que les obsèques des grands chefs de  » famille  » ne se font plus en grandes pompes, dans la tradition. Rien ne va plus. La municipalité, pour prouver ses bonnes intentions, a décidé d’ériger sur le port un monument « aux victimes de la Mafia ». La région a voté cette année un budget de un milliard de lires pour organiser des cours de « démafiosation » dans les écoles. A Brancaccio, le quartier le plus sanglant de Palerme (50 morts ces dernières années dans la seule via Conte Federico), 5000 gosses ont défilé entre les HLM et les champs de pommes de terre, en portant des banderoles où ils avaient écrit : « Contre la pieuvre ».

Paolo Borsellino
Paolo Borsellino

Les juges deviennent incorruptibles. Palerme vit quasi en état de siège. Entre 1982 et 1984, un. bataillon d’experts financiers a procédé à 24 000 inspections bancaires. Les biens suspects (500 milliards de lires) ont été mis sous séquestre. Tout candidat à une adjudication doit dorénavant se faire attribuer un certificat de « nonmafiosité ». Ces contraintes et la crise des narco-lires, liée à la répression du trafic de la drogue, ont freiné l’activité commerciale de la ville. On ne vend plus autant de belles voitures ni de bijoux dans les boutiques chics de la via Libéria. Pour un peu, les Palermitains se déclareraient sinistrés.

Après Buscetta, qui brise la loi du silence, les femmes, traditionnellement vouées à pleurer leurs morts en silence, s’en mêlent. Les veuves des victimes de la Mafia viennent de se liguer en association. L’une d’elles, Maria Benigno, 52 ans, va jusqu’aux assises pour tenter de confondre les tueurs de son mari. Du jamais vu.

L’affaire remonte à 1976. Trois hommes arrêtent la Fiat 500 où elle avait pris place avec son mari et son frère. Ils tirent à bout portant sur les deux hommes. Pas sur elle : en Sicile, on ne touche pas aux femmes, qui, depuis toujours, savent se taire. Pas elle. La voilà qui dénonce les tueurs. Deux procès ont déjà tourné court « faute de preuves ». Elle continue : troisième procès, cette année. Maria Benigno ne sort pas sans ses gardes du corps. Mais elle s’en méfie un peu, confesse-t-elle en triturant son mouchoir. Elle n’a pas tout à fait tort.

Paolo Giaccone, le médecin lâchement assassiné
Paolo Giaccone, le médecin lâchement assassiné par Cosa Nostra

En 1982, le médecin légiste Paolo Giaccone a été exécuté devant son hôpital. Il avait eu la mauvaise idée d’identifier les empreintes d’un Marchese, membre de l’une des familles les plus sanguinaires de Palerme. Son successeur, qui autopsie en moyenne un cadavre par jour, souhaite une mutation « dans une ville plus tranquille ». Certes.

« Nous vivons un moment historique, affirme le juge Falcone, qui, lui, ne manque pas de courage. Après l’opération Saint-Michel, nous prévoyons 600 nouvelles inculpations pour le printemps. » II a dressé, pour la seule ville de Palerme (700 000 habitants), une liste de 2000 suspects.

« Le pire qui puisse arriver à un homme est de mourir dans le cœur d’un autre », affirme un dicton. La Mafia est-elle en train de mourir dans le cœur des Siciliens ? Peut-être…

Source : Article de l’Express (1985)

En souvenir du commissaire Boris Giuliano

Ce 21 juillet 2015, il y aura 36 ans que Boris Giuliano a été assassiné à l’âge de 49 ans par la mafia sicilienne. Policier moderne, d’une redoutable efficacité, Boris Giuliano avait la pugnacité nécessaire pour remonter le moral de ses troupes. Sous son commandement, la brigade mobile de Palerme devint la cellule antigang la plus efficace de toute la péninsule. Il dirigea ses enquêtes avec des méthodes innovantes et édifia une véritable collaboration avec le Bureau fédéral d’investigation américain, le  célèbre F.B.I. Ce qui était une première.

Le commissaire Boris Giuliano
Le commissaire Boris Giuliano

Pour les observateurs, il est admirable que Giuliano ait eu un passé aussi glorieux avec les moyens artisanaux de l’époque. Tous les spécialistes s’accordent à dire qu’il fallait une grande intelligence et une farouche volonté pour arriver à accumuler des preuves factuelles susceptibles d’être reconnues devant un tribunal. On ne parlait pas encore des progrès de la génétique et encore moins des découvertes sur l’ADN. Les micros, les caméras et appareils photos ultra-performants ayant la taille d’une tête d’épingle à cheveux pouvant être dissimulés à peu près n’importe où n’existaient pas à cette époque. Les écoutes téléphoniques étaient rarissimes et demandaient une infrastructure imposante. La seule force des enquêteurs résidait dans un savoureux mélange d’intuition, de perspicacité et de rationalisme cartésien. Un agent devait se fondre dans l’environnement qu’il explorait même si cette immersion dans le milieu criminel sicilien présentait un danger mortel plus que partout ailleurs. Car la Mafia, sûre de son pouvoir et de son impunité, assassinait aussi bien des juges que des hommes politiques. Ce n’était pas un modeste fonctionnaire de l’État, encore moins un sbire*, qui allait retenir leurs ardeurs meurtrières. Les enquêteurs de la brigade mobile passaient des jours et des nuits entières planqués derrière les rideaux d’une fenêtre à observer et à noter tous les faits et gestes des malfrats sous surveillance. Les filatures étaient d’autant plus  difficiles que beaucoup de mafiosi vivaient en totale autarcie dans leur quartier, rendant le travail des policiers plus complexe puisque chaque nouveau visage était rapidement repéré.

*Sbire : terme péjoratif utilisé par les mafiosi pour décrire un policier.

Découvrez la carte des victimes de la mafia à Palerme

L’assassin de Boris Giuliano est Leoluca Bagarella, redoutable tueur du clan de Corleone. Il a été arrêté en 1995 par la DIA américaine qui l’a remis à la justice italienne. Condamné à la prison à perpétuité pour de multiples homicides, il purge sa peine dans une prison de haute sécurité sous le régime carcéral 41 bis. Les conditions d’incarcération sont très dures et réservées aux mafieux et aux terroristes. Il a aujourd’hui 73 ans.

Leoluca Bagarella
Leoluca Bagarella, le mafieux de Corleone purge une peine à perpétuité. Il est en prison depuis 21 ans.

C. Lovis © Les Hommes de l’antimafia
Extrait du livre « Les hommes de l’antimafia. Le monde a besoin de héros »

Le monde a besoin de héros

Giorgio Ambrosoli, un avocat intègre assassiné par le banquier de la mafia

Giorgio Ambrosoli était un avocat italien. En 2015, il y aura 36 ans que cet homme intègre et courageux a été assassiné par la mafia. 

Giorgio Ambrosoli, un avocat intègre victime de la mafia
Giorgio Ambrosoli

Giorgio Ambrosoli travaillait à Milan et il était un expert spécialisé dans les faillites. En 1974, le gouverneur de la Banque d’Italie le choisit pour travailler sur le dossier très sensible de la banque privée du sulfureux Michele Sindona, surnommé également le banquier de Dieu à cause de ses accointances au Vatican.

Au fil de son travail, Giorgio Ambrosoli découvre toutes les irrégularités du système financier du banquier de la mafia. Il ressort les noms de nombreux fonctionnaires et politiciens impliqués dans ce monde opaque de blanchiment d’argent. Malgré les innombrables tentatives de corruption et les menaces de mort, l’homme de loi poursuit son activité. Au fur et à mesure de ses découvertes, le lucide avocat se sent de plus en plus en danger. Il écrivit à sa femme ces quelques mots :

« Je vais payer cher pour mon travail. Je savais avant d’accepter que ça pouvait arriver, mais je ne me plains pas du tout, car c’est une occasion unique pour moi de faire quelque chose pour mon pays. »

Au soir d’un chaud 11 juillet 1979, il rentre de chez des amis où il a passé la soirée et gare sa voiture devant chez lui, à Milan. Un homme sort de l’ombre, s’approche et lui demande : « Maître Ambrosoli ? » L’avocat se retourne. Le tueur à gages l’abat froidement de quatre balles de Magnum à bout portant.

Michele Sindona
Michele Sindona, le banquier de la mafia

Michele Sindona a été jugé en 1986 et reconnu comme l’instigateur de l’assassinat de Giorgio Ambrosoli. Il a été condamné à l’emprisonnement à vie. Il est mort quelques jours plus tard par après un empoisonnement au cyanure de potassium. Sa mort est considérée comme un suicide parce que le cyanure de potassium sent particulièrement fort.

C. Lovis © Les Hommes de l’antimafia
Extrait du prochain livre des Hommes de l’antimafia (Tome 2)

Les survivants de l’antimafia

Le 23 mai 1992, à 17h59, quand le cortège de trois voitures blindées escortant le juge Giovanni Falcone passa à la hauteur de Capaci, une gigantesque explosion creva l’autoroute. 

La première Fiat qui ouvrait le convoi fut projetée à plusieurs dizaines de mètres de hauteur, anéantissant la vie des trois policiers Vito Schifani, Antonio Montinaro et Rocco Di Cillo. Dans la Croma blanche du milieu de convoi, Giovanni Falcone et sa femme Francesca Morvillo trouveront également la mort. Le garde du corps Giuseppe Costanza, exceptionnellement assis à l’arrière s’en sort grièvement blessé.

L'attentat de Capaci, 23 mai 1992
L’attentat de Capaci, 23 mai 1992

Dans la voiture de queue se trouvent trois autres policiers. Leur tâche est de fermer le convoi et d’empêcher tout dépassement pour assurer la sécurité de l’homme le plus protégé d’Italie. Ces trois policiers s’en sont sortis miraculeusement, mais n’en demeurent pas moins meurtris à vie par ce drame.

Angelo  Corbo est encore un jeune policier au moment du drame, en 1992. Il avait décidé d’intégrer l’équipe des gardes du corps de Giovanni Falcone par conviction. Il se souvient d’un magistrat qui exorcisait sa peur en plaisantant : « Je suis un mort qui marche » disait-il.

Le convoi © Les hommes de l'antimafia
Le convoi © Les hommes de l’antimafia

Falcone était sans doute le mieux placé pour être au courant des risques auxquels il était exposé. Il connaissait par coeur la mafia et en tant que maître d’œuvre du Maxi-Procès, il savait que Cosa Nostra aspirait à se venger en tuant celui qui l’avait mise à genou. Mais la mafia n’était pas la seule à vouloir la peau du grand magistrat. Isolé dans son combat, il a été quasiment expatrié de sa Sicile qu’il aimait tant pour rejoindre le Ministère de la Justice à Rome. Il souffrait de cette injuste solitude et ses gardes du corps le ressentaient.

Les policiers de l’escorte de Giovanni Falcone étaient des amis. Des frères d’armes. Ils savaient qu’en protégeant l’homme le plus haï de Cosa Nostra, ils étaient eux aussi en grand danger. Pourtant, ils n’ont pas hésité une seule seconde. Ils font partie de ces héros de l’antimafia qui font la grandeur de l’histoire italienne. Une lutte incroyable que quelques hommes ont décidé de mener contre la plus dangereuse organisation criminelle du monde.

Angelo Corbo, un des gardes du corps rescapés lors de l'attentat de Capaci
Angelo Corbo, un des gardes du corps rescapés lors de l’attentat de Capaci

Angelo Corbo se sent coupable d’avoir survécu alors que ses amis et ceux qu’il devait protéger, eux, sont morts. Il raconte aujourd’hui qu’on lui a même fait des reproches. Comme celui de n’avoir pas remarqué la voiture conduite par le mafioso Gioacchino La Barbera qui a donné le signal de départ de l’attaque au moment où le convoi a quitté l’aéroport, plus de dix minutes avant l’explosion. Des accusations fallacieuses envers ces anges gardiens. Car Falcone, très attentif à sa sécurité ne divulguait jamais son calendrier. Ses propres gardes du corps ne savaient pas à l’avance que, ce jour-là, Falcone venait à Palerme. Ils l’ont appris au dernier moment, quand il a fallu se rendre à l’aéroport à bord des trois voitures blindées. Lors du procès, il a été admis qu’une taupe devait se trouver aux plus hauts sommets de l’État pour connaître l’emploi du temps du magistrat et aviser ainsi les tueurs de Cosa Nostra de la venue de Falcone en Sicile ce jour-là.

Angelo Corbo est aujourd’hui inspecteur de la police judiciaire à Florence. Il garde dans sa mémoire les images atroces de ses collègues emportés dans l’explosion qui le tourmentent encore actuellement. Il se revoit avec Paolo Capuzzo et Gaspare Cervello, ses confrères survivants, en train de tenter, en vain, d’ouvrir la portière tordue de la Fiat de Falcone avec l’angoisse de voir un tueur de la mafia surgir pour finir le travail. Angelo Corbo se souviendra toujours du silence qui succède au fracas. De tout ce sang. De l’horrible odeur de chair brûlée. Du regard perdu de Francesca Morvillo. De la lente agonie de Giovanni Falcone qui tente encore de bouger malgré ses blessures mortelles.

C. Lovis © les hommes de l’antimafia

Un siècle de mafia

Voici un parcours des grandes figures et des moments forts de l’histoire du crime organisé et de la mafia dans le monde.

1900 – 1915

Ignazio SAIETTA (Lupo, « Le Wolf »)

Chef de la Mano Nera, tueur à gages, extorsion 

Né en 1877, à Corleone, en Sicile, Ignazio SAIETTA, surnommé LUPO sitôt son arrivée aux USA était le leader le plus important dans la pègre italo-sicilienne. Arrivé en 1899, à l’âge de 22 ans aux États-Unis, ce dernier avait fui de la Sicile après avoir commis un assassinat. Il s’installa à New York, dans le quartier est d’Harlem. Lupo se battit la réputation d’être un criminel assoiffé de sang le plus désespéré de l’histoire de la criminalité américaine. Racketteur sans pitié à New York, l’homme était à l’origine d’innombrables épisodes de torture dans un immeuble du quartier de Little Italy.

En 1901, la police de New York et les services secrets réunis qui enquêtaient sur un projet d’attentat visant à tuer le président McKinley perquisitionnèrent une propriété détenue par Lupo. Au cours de la fouille, ils découvrirent les restes d’au moins soixante victimes de meurtre. 

Malgré une condamnation de 30 ans de pénitencier, Lupo ne purgera pas la totalité de sa peine et décédera à l’âge de 70 ans, en 1947, à Atlanta, de mort naturelle.

Ignazio Saietta Lupo - "The Wolf"
Ignazio Saietta Lupo – « The Wolf »

Giacomo COLOSIMO, dit Big Jim

Membre fondateur de la mafia de Chicago, il en deviendra le parrain. Jeu, prostitution et racket étaient ses spécialités.

Né en 1877, en Calabre, en Italie, Big Jim fut assassiné par balles le 16 mai 1920, à l’âge de 43 ans. Alors que son complice Torrio visait le trafic d’alcool dans une Amérique en pleine prohibition, Big Jim refusa et préféra se concentrer sur ce qu’il savait le mieux faire : le proxénétisme.

James Colosimo, dit Big Jim
James Colosimo, dit Big Jim

A suivre…