La carte des victimes de la mafia en Sicile

Pour les lecteurs du livre et du blog des hommes de l’antimafia découvrez une carte avec les lieux précis des endroits où sont tombés les Hommes de l’antimafia à Palerme et dans sa périphérie.  Une carte impressionnante qui démontre l’horreur d’une ville sous l’emprise de Cosa Nostra durant les années 1980 et 1990.

Palerme, l’un des rares lieux éthiques qui nous restent

Livres à lire absolument écrit par Roberto Scarpinato

Entretien avec Roberto Scarpinato par Maria Lombardo

Maria Lombardo [1] : Être juge a été, pour vous, le résultat d’un choix bien déterminé ?

Roberto Scarpinato vit sous escorte depuis 20 ans!   © Letizia Battaglia
Roberto Scarpinato vit sous escorte depuis 20 ans! © Letizia Battaglia

Roberto Scarpinato : Je voulais devenir psychanalyste et neurobiologiste. J’étais fasciné par la connaissance des mécanismes mentaux et des mécanismes inconscients. Après, je me suis orienté vers la magistrature par tradition familiale, mon père était magistrat. Mais cette passion ancienne m’est restée et elle émerge même dans ma profession de magistrat. Je veux dire que, au-delà de la résolution de cas concrets, je suis aussi intéressé par ce qui se cache derrière le masque, derrière l’apparence : les parcours intérieurs à travers lesquels les mafieux construisent leur image, le rapport qu’ils ont avec leur propre mort et avec celle des autres, le rapport à Dieu, les dynamiques relatives aux sens de culpabilité, leur sens d’appartenance à une communauté autre par rapport à la société civique… L’observation de ces dimensions psychiques nous fait comprendre à quel point l’opinion courante selon laquelle les mafieux seraient seulement des monstres, des individus dépourvus de sentiments, poussés exclusivement par le désir d’argent, est erronée. Cette attitude découle en partie, d’un déficit de connaissance, mais elle est aussi alimentée par la tentative inconsciente d’exorciser le mal en le projetant sur quelques individus vécus comme monstrum, c’est-à-dire comme une altérité qui ne nous concerne pas. La mafia, de même que, dans le passé, le nazisme et d’autres institutions totalitaires, est, au contraire, un phénomène de masse, un univers mental qui implique des milliers de personnes, qu’il s’agisse d’hommes d’honneur militants, d’affiliés, de proches, de sympathisants ou de leurs réseaux parentaux ou amicaux. Si l’on fait abstraction de cette culture, si l’on ne comprend pas ses racines, si l’on ne saisit pas les contaminations secrètes avec notre propre culture, on opère un simple refoulement de la réalité. Le droit pénal n’est pas suffisant pour avoir raison des cultures négatives. Encore faut-il s’interroger sur les causes profondes de la faillite du processus de socialisation de ces individus et explorer le réseau d’intérêts que la sub-culture mafieuse englobe, afin d’effectuer des interventions systémiques et étalées sur une longue durée.

M. L. : Quel est votre rapport à Palerme ?

R. S. : Palerme m’a beaucoup donné, mais aussi beaucoup pris. Elle m’a pris la liberté. Depuis plusieurs années, je vis une vie blindée, comme si j’étais un prisonnier assigné à domicile. Jamais un seul pas sans escorte, à l’extérieur de mon bureau ou de ma maison. Je limite au maximum mes mouvements dans la ville. C’est dur, car le plaisir d’une promenade par exemple se nourrit, surtout, du plaisir d’être seul avec soi-même, ou bras dessus, bras dessous avec un ami, de passer anonymement dans la foule, s’arrêtant de temps en temps pour admirer un monument ou pour lorgner la vitrine d’un magasin… Tout cela devient impossible si vous êtes entouré par une nuée d’hommes armés et que vous avez constamment la peur d’attirer l’attention des gens. A la fin, sans vous en apercevoir, vous y renoncez, et votre vie relationnelle, petit à petit, s’atrophie. Ainsi, de Palerme, je ne connais que les rues principales, et je n’ai fréquenté qu’une dizaine de personnes en tout de 1989 jusqu’à aujourd’hui.

Limiter la liberté affecte aussi des aspects moins voyants et plus profonds. Vous vous rendez compte qu’en réalité vous ne vous appartenez plus. Non seulement votre vie extérieure a été blindée, mais aussi la partie la plus vitale de vous, celle qui, parfois, voudrait se laisser aller, qui voudrait oublier, au moins pendant quelques heures, son rôle public. Vous apprenez à contrôler chaque mot, à surveiller attentivement votre discours dans tous les contextes, parce que les mots peuvent être utilisés contre vous ou contre ceux qui travaillent avec vous. A Palerme, les mots ne sont jamais innocents. Il y a toujours quelqu’un aux aguets, prêt à les saisir pour les déformer, pour anéantir votre légitimité, ou à les transformer en instruments de mort. Parfois, il m’arrive de revoir des gens que j’avais connus avant de venir à Palerme, et ces gens-là m’avouent ne plus me reconnaître.

M. L. : Et, à l’inverse, que vous a donné cette ville ?

R. S. : Palerme est un lieu extraordinaire. Un lieu qui permet de se connaître vraiment et de percer les secrets de l’existence humaine. Je dis souvent que Palerme, la ville de la mafia, de tous les massacres et de tous les délits, est l’un des rares lieux éthiques qui nous restent. Ailleurs, la différence bien-mal tend à se nuancer en des tonalités grises intermédiaires entre le blanc et le noir ; ici, la ligne de démarcation est nette : d’un côté, il y a les assassins et leurs complices, de l’autre, il y a les victimes. Choisir entre le bien et le mal, ici, c’est donc plus facile qu’ailleurs. Ce qui est terriblement difficile, c’est de vivre ce choix jusqu’au bout. Tôt ou tard, la réalité vous rattrape et vous oblige à faire un choix. Et, à ce moment-là, vous ne pouvez plus bluffer avec vous-même, vous ne pouvez plus vous raconter des histoires, et c’est là que vous découvrez qui vous êtes. Si, par exemple, vous êtes commerçant ou entrepreneur, tôt ou tard, on vient vous racketter ou vous impliquer dans des affaires louches. Vous devez choisir : payer et devenir un esclave ou un complice de la mafia, ou alors vous révolter et dénoncer les faits, courant le risque d’être tué comme Libero Grassi. Si vous êtes curé, vous devez choisir entre vous limiter à dire la messe du dimanche, ou bien agir comme Padre Puglisi qui essayait d’arracher les jeunes de son quartier à la culture mafieuse et qui, pour cette raison, a été assassiné. Si vous êtes journaliste, vous pouvez simplement écrire des articles inoffensifs, ou bien aller au fond des choses, avec le risque d’être tué comme De Mauro, Fava, Francese et d’autres encore. Si vous êtes médecin et qu’on vous demande une consultation technique complaisante, vous pouvez accepter, ou refuser et, dans ce cas, être éliminé comme le docteur Paolo Giaccone. Si vous êtes homme politique et qu’on vous demande des faveurs, vous pouvez choisir de devenir complice ou vous opposer, comme le fit Piersanti Mattarella, assassiné devant sa maison. Même si vous êtes un citoyen quelconque, un jour, il peut vous arriver d’assister à un délit, et alors, soit vous vous tournez de l’autre côté et vous essayez d’oublier, soit vous témoignez, comme cette personne qui avait assisté, par hasard, à l’homicide du juge Rosario Livatino et qui a dû renoncer à sa vie et entrer dans la clandestinité, sous la protection de l’Etat.

Palerme est, donc, le lieu des choix. Jean-Paul Sartre disait que nous sommes le choix que nous faisons et que le fondement de l’éthique consiste dans le fait de choisir. Si tel est le cas, cette ville est le lieu éthique par excellence ou, si l’on préfère, un laboratoire éthique.

La plupart des gens, ceux qui ne choisissent pas, qui ne sont ni avec la mafia ni avec l’anti-mafia, se sont enfermés dans leur ego. L’éthique commence au moment où la personne sort de l’enceinte de son propre moi et commence à s’occuper des autres, où elle tombe amoureuse de la destinée des autres.

Je me rappelle, quand les gens défilaient devant les cercueils de Giovanni Falcone et de sa femme Francesca Morvillo, nous, les magistrats du pool anti-mafia, étions très découragés. Paolo Borsellino nous regarda et, en indiquant les cercueils, il dit : “C’est inutile de nous voiler la face. C’est ce qui nous attend nous aussi.” Et, en regardant la foule, il ajouta : “C’est pour eux que je reste ! ” Quelques mois après, Paolo aussi a été assassiné et quand, le soir du 19 juillet 1992, je vis sur le béton son cadavre massacré par l’explosif, je ne pouvais pas m’enlever ses mots de la tête. Cet homme était mort parce qu’il était tombé amoureux de la destinée des autres.

Roberto Scarpinato

M. L. : Tous les autres, ceux qui ne choisissent pas, sont-ils indifférents ?

R. S. : Le problème est plus complexe que ça. Comme je vous l’ai dit, nous sommes dans un lieu qui nous met face à des choix dramatiques. Nous ne pouvons pas prétendre à l’héroïsme du citoyen moyen. Il a aussi le droit à la fragilité. Le rôle des institutions et des gens qui ont choisi de travailler au sein des institutions est celui de tendre une main aux plus faibles, de représenter un Etat crédible qui se charge d’être une force pour tous. C’est ainsi seulement qu’il sera possible de créer une véritable culture anti-mafieuse.

Il me semble que malheureusement, aujourd’hui, il y a une inversion de tendance et que le message dominant est celui de ne penser qu’à soi. Cela se manifeste aussi à travers les tentatives répétées de délégitimer, parfois par des manœuvres souterraines, parfois ouvertement, toutes ces figures dans lesquelles l’homme de la rue peut trouver un facteur d’identification collective. A ce propos, je voudrais souligner que l’importance de Falcone et de Borsellino est allée bien au-delà du rôle de magistrat qu’ils ont joué. Jusqu’à il y a quinze, vingt ans, à Palerme, dans l’opinion commune, il y avait d’un côté la mafia, de l’autre un Etat dans lequel il était difficile de s’identifier, parce qu’il avait le visage de politiciens et d’administrateurs que l’on savait être compromis. Même lorsqu’on ne s’identifiait pas à la mafia, on n’avait pas envie pour autant de s’identifier avec cet Etat-là. Falcone, Borsellino et les autres qui les ont précédés, ont représenté la possibilité d’une identification collective alternative, offrant l’image d’un Etat avec lequel il était possible, et même, beau de s’identifier. En quelque sorte, ils ont répondu à une attente, à une exigence qui cherchait à s’exprimer. A partir de ce moment, une possibilité d’identification avec l’Etat a pris corps non seulement pour les gens du commun, mais aussi pour une génération de magistrats : beaucoup d’entre nous sont venus à Palerme de différentes parties d’Italie. Parce qu’être magistrat à Palerme signifiait alors l’être de la manière la plus noble, comme nous l’avions espéré en entrant dans la magistrature. La tentative constante de délégitimer Falcone, Borsellino et, après eux, tous ceux qui ont pris une position contre la culture mafieuse, représente quelque chose de très grave, car cela signifie détruire la possibilité d’une quelconque identification. Avec le risque de se refermer à nouveau en soi, de redevenir inoffensif, de ne s’occuper plus que de ses affaires.

M. L. : Pourtant, des gens descendent dans la rue défendre l’Etat de droit et l’indépendance de la magistrature. Comment l’interprétez-vous, vous qui vivez et travaillez à Palerme ?

R. S. : L’histoire de l’Italie est celle d’un pays qui est arrivé au rendez-vous de la modernité avec un grave retard. Au xixe siècle, alors que, dans le reste de l’Europe, la révolution industrielle décollait et que la culture de la “citoyenneté” était un acquis pour de larges couches de la bourgeoisie, subsistaient encore dans plusieurs régions italiennes une économie et une culture quasi-féodales, avec des taux d’analphabétisme très élevés. En Italie, la construction d’un Etat démocratique de droit est une conquête récente, à peine cinquante ans, et c’est le produit d’une culture d’élite. L’assimilation populaire des valeurs de l’Etat de droit est le résultat d’un processus d’alphabétisation démocratique lent et long. Ce processus a suivi dans le passé, malgré mille difficultés, une trajectoire constante. Mais il reste à ce jour inachevé, et risque un grave blocage, voire un recul. Amon avis, cela dépend aussi du fait que l’Italie est un pays où la culture du refoulement est très forte, et qui refuse de s’interroger sur son propre passé, un passé où le fascisme, les massacres, la mafia, la corruption ont impliqué directement la masse. Cette attitude nie la dimension macro-politique de ces phénomènes et les exorcise en en attribuant la responsabilité uniquement à quelques “pommes pourries” (des fanatiques isolés pour le terrorisme, des paysans presque analphabètes pour la mafia, quelques hommes politiques de second plan pour la corruption), de manière à acquitter les classes dirigeantes de toute responsabilité. Mais ceux qui refusent de se confronter à leur propre histoire sont condamnés à la revivre. Le virus de l’autoritarisme, avec ses multiples masques, est toujours latent et prêt à se raviver pour corrompre les fondements de l’Etat de droit. De nos jours, descendre dans la rue pour défendre ces valeurs est un acte d’intelligence de l’histoire, une manière de donner du sens au sacrifice de ceux qui ont immolé leur vie au nom de ces valeurs, d’être “citoyen” et non “sujet”, et une façon, aussi, de rester lié à l’Europe.

20 anni dalla morte di Borsellino - Commemorazione per ricordare la starge di via D'Amelio

M. L. : Certains soutiennent que la mafia, désormais, n’existe plus.

R. S. : Cette opinion est due, d’une part, à un défaut de connaissance, d’autre part, à une vieille stratégie de la culture mafieuse, qui a toujours joué la carte de la minimisation. Jusqu’à il y a quelques années, on disait que la mafia n’existait pas, qu’elle était tout simplement une habitude mentale, ou qu’elle était constituée par une galaxie anarchique de bandes criminelles. Mais après le Maxiprocesso [2], le fait que la mafia était une structure collective organisée de manière pyramidale, un Etat dans l’Etat, est entré dans la conscience collective. Par la suite, on a tenté de détruire cette nouvelle conscience, tour à tour en rendant illégitimes les magistrats qui s’occupaient de la mafia et en faisant croire que l’arrestation des chefs mafieux avait signé la fin de la structure mafieuse. Or, Cosa Nostra a compris que ce qui n’existe pas pour les médias n’existe pas tout court. L’opinion publique se rend compte de l’existence du phénomène mafieux seulement lors de faits éclatants. La stratégie des nouveaux chefs de la mafia consiste dans sa mise en clandestinité : il faut éviter les homicides retentissants, agir en souterrain. Ils engendrent ainsi l’illusion de la fin de l’organisation.

M. L. : Vous parliez des obstacles dans votre vie personnelle, nous connaissons les risques que votre métier comporte. Êtes-vous toujours convaincu que cela en vaut la peine ?

R. S. : Je fais partie de ces personnes qui n’arrivent pas à vivre sans inscrire leur vie dans un horizon de sens. Je crois en quelques valeurs laïques, même avec leurs désillusions. Par exemple, ma manière de vivre le droit et ses valeurs est peut-être différente de celle d’autres magistrats. Pour moi, le droit démocratique, plus encore que la certitude de l’ordre et de la stabilité sociale, doit garantir un droit inviolable : celui de la fragilité de l’homme. Ce sont surtout les plus fragiles, les plus faibles, qui ont besoin de la loi. Car les forts, les puissants, font souvent respecter la loi d’eux-mêmes. Parmi les personnes fragiles, j’en ai connu des plus sensibles, qui se dérobent à la logique de la compétition, qui refusent de se durcir ou n’en sont pas capables, et qui gardent, pour cette raison, une réserve précieuse d’humanité, une réserve à laquelle nous tous, par des voies secrètes, d’une manière ou d’une autre, nous allons puiser quand la vie nous tourne le dos.

Garantir le droit à la fragilité, c’est en réalité protéger notre fragilité même et sa possible évolution en une force tranquille, contre la nécessité d’acquérir une dureté qui, tôt ou tard, se retourne contre nous. Les mafieux sont de pauvres malheureux qui mènent des existences névrosées. Entraînés à la dureté et à la dissimulation à partir de la plus tendre enfance, ils cumulent pouvoir et richesse pour nourrir un ego omnivore qui nécessite, sans arrêt, une reconnaissance de l’extérieur. L’obsession du “respect” est l’un des signes de ce syndrome.

M. L. : Un juge regarde les faits et c’est sur la base de ces faits qu’il entreprend des démarches judiciaires. Mais quand il s’agit de rapports entre mafia et politique, les spéculations de la part des membres d’un parti ou de plusieurs partis deviennent fréquentes. Dans certains cas, on a entendu parler de “théorèmes” présumés de la magistrature…

R. S. : Tant que Giovanni Falcone, par exemple, s’est occupé de mafieux de bas rang, il n’y a pas eu de problèmes. Au moment où il a commencé à poursuivre pénalement des personnages de la haute bourgeoisie palermitaine, comme les cousins Salvo, il a été accusé d’être un communiste. La même accusation avait été adressée au commissaire Cassara et à d’autres encore. Revenons au thème de la délégitimation. Comment peut-on bloquer un magistrat ou un représentant de la police qui fait son devoir ? Soit en le tuant, soit en l’isolant. On va faire croire à l’opinion publique que ce magistrat ou ce policier n’est pas animé par le désir de faire son devoir, mais qu’il est l’instrument d’une volonté politique partisane. Alors, de deux choses l’une : soit nous estimons que la criminalité est un fait qui concerne exclusivement des analphabètes, des incultes, des monstres qui dissolvent les cadavres dans l’acide, et que les membres de la bourgeoisie n’ont jamais été impliqués dans ces histoires, et cela voudrait dire qu’il y a eu des magistrats qui se sont trompés ou qui ont été partisans, soit nous considérons (et il me semble que l’histoire parle clairement) que la question de la criminalité concerne aussi des membres de la classe dirigeante et que ces derniers utilisent l’instrument de la délégitimation au moment où ils sont soumis à une enquête, afin d’isoler les magistrats qui en sont chargés.

Je voudrais rappeler, à ce propos, les mots prononcés par le général Carlo Alberto Dalla Chiesa quelques jours avant d’être assassiné à Palerme, à l’occasion d’une interview. S’étant rendu compte qu’il avait été isolé et anticipant presque sa propre fin, il dit : “Je crois avoir compris les nouvelles règles du jeu. On tue quelqu’un de puissant lorsque cette combinaison fatale se produit : il est devenu trop dangereux, mais il est isolé ; on peut donc le tuer.”

S’il existe des magistrats partisans, il faudrait les chercher parmi ceux qui, dans le passé, n’ont absolument rien fait. La politique judiciaire ne se fait pas que dans les procès, qui sont un moment de vérification publique. Elle doit être permanente, car si l’on n’exerce pas le contrôle de la légalité dans toutes les directions possibles, si l’on ne fait pas les enquêtes, si l’on n’engage pas les procès, alors on pratique la politique de l’inertie. Le magistrat qui ose accomplir son propre devoir sait bien qu’il va rentrer dans un cercle dantesque et que sa propre vie, à partir de ce moment, devient un enfer. Il faut aussi tenir compte du fait que l’attaque à l’encontre d’un magistrat particulier a pour but de dissuader tous les autres magistrats. Car un magistrat qui enquête sur les puissants peut être la cible d’une certaine presse, il peut faire l’objet de procédés disciplinaires, de dénonciations pénales, et ce message est perçu par les autres, incités ainsi à fermer les yeux pour avoir une vie tranquille et une carrière absolument sereine. Le dommage réel n’est donc pas seulement la neutralisation d’un magistrat particulier et d’un procès particulier, mais l’intimidation comme forme de contrôle de la légalité. C’est pourquoi la défense de l’indépendance et de l’autonomie de la magistrature n’est pas un problème corporatif, mais bien l’un des nœuds institutionnels à travers lesquels passe la défense de la démocratie.

M. L. : Donc, le juge est, parfois, un Don Quichotte…

R. S. : Non, ce n’est pas un Don Quichotte. Il faut revisiter ce que les massacres de Capaci et de via D’Amelio [2] ont représenté historiquement. Nous, les magistrats, nous étions à un tournant : soit on accrochait la toge au mur et on arrêtait d’être magistrat – parce que, de toute façon, Riina, Bagarella et tous les autres, malgré les condamnations à perpétuité qui avaient coûté tout ce sang, continuaient de vivre dans des situations dorées et profitaient toujours de protections aux plus hauts niveaux –, soit on allait jusqu’au bout, poursuivant ce travail que Falcone et Borsellino n’avaient pas eu la possibilité d’achever. Cette décision n’a pas été prise de sangfroid, mais sous la poussée d’une très forte pression populaire. Lors des enterrements, les églises et le palais de justice étaient bondés de gens qui nous encourageaient à continuer.

“Leurs idées continueront de marcher avec nos jambes”

Les collaborateurs de la justice eux-mêmes, pour la première fois après des années de silence, mûrirent la conviction que l’Etat avait, enfin, pris les choses au sérieux, et ils commencèrent à révéler ce que précédemment ils avaient tu par crainte. Je me rappelle qu’en 1984, quand Falcone demanda à Buscetta de lui révéler tout ce qu’il savait sur les rapports entre mafia et politique, ce dernier s’y refusa, rétorquant que s’il avait parlé, lui, on l’aurait considéré comme fou, et Falcone aurait été éliminé sous peu. D’autres collaborateurs, comme par exemple Maurizio Mannoia, avaient eu la même attitude.

Alors, si nous avons rêvé, nous avons rêvé ensemble : c’était un grand rêve collectif et non pas le rêve solitaire de quelques magistrats. Après les massacres de Capaci et de via D’Amelio, personne ne pouvait plus soutenir que la mafia n’existait pas. Il y avait presque un sens de culpabilité collective envers les victimes de ces massacres, devenues le symbole d’une volonté de rachat. Après, lentement, le deuil s’est élaboré. La tension collective s’est relâchée et il y a eu un retour à la “normalité”. Et maintenant, nous sommes dans une phase de régression où, jour après jour, nous courons le risque de perdre le terrain que nous avons aussi péniblement gagné.

M. L. : Croyez-vous malgré tout que le mécanisme amorcé dans les années du “Printemps palermitain” se soit consolidé et puisse redémarrer ?

R. S. : Palerme est une ville multiple : il y a la ville de la mafia, la ville de l’anti-mafia, et celle du “marécage”, c’est-à-dire de l’indifférence. Ces trois villes cohabitent. La première et la dernière Palerme – celle de la mafia et celle de l’indifférence – sont comme une végétation naturelle qui se reproduit spontanément en envahissant tout. La nouvelle Palerme – celle de l’anti-mafia et de la culture de la légalité – est, au contraire, comme une fleuraison de serre, délicate, qui, pour pousser et se développer, a besoin de l’intervention continuelle d’un jardinier qui désherbe le terrain et le fertilise. Dès que le jardinier s’absente ou qu’il relâche son attention, la petite fleuraison arrête de pousser et la “végétation naturelle” envahit le jardin, en l’infestant. Actuellement, à mon avis, beaucoup de “jardiniers” sont absents. Chaque jour qui passe, je vois la vieille végétation repousser et empiéter sur de nouveaux espaces.

Je me rappelle qu’il y a quelques années, quand il semblait que la culture de la légalité allait s’enraciner, un vieux mafieux devenu collaborateur de l’Etat, m’avait dit : “Monsieur le juge, ne vous faites pas d’illusions, ils vont revenir. Peut-être sous des formes différentes, mais ils vont revenir. Ceux-là, ils sont comme l’herbe qui pousse et qui perce même le ciment. Il n’y a que Dieu qui puisse les vaincre, s’il le veut.”

Ces derniers temps, ces mots me reviennent souvent à l’esprit.

traduction : deborah puccio.

Sources : 

Le Dernier des juges Broché – 23 juin 2011
de Roberto Scarpinato (Auteur), Anna Rizello (Auteur)

 Notes

[ 1] Maria Lombardo, née à Catane en Sicile, est journaliste, responsable adjointe des services Culture et spectacles au quotidien La Sicilia. Spécialiste de langue et de culture françaises, elle est très attentive aux liens entre la France à l’Italie, et plus particulièrement, comme Leonardo Sciascia, aux relations entre les milieux siciliens et transalpins. Chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres de la République française, elle collabore aux colloques franco-italiens organisés à Paris au Théâtre des Italiens. Cet entretien est extrait de son premier essai, Scelte (Edizioni della Battaglia, 2001). Inédit en français, il a été augmenté par Maria Lombardo spécialement pour cette parution dans La pensée de midi.

[ 2] Le plus grand procès contre la mafia, ouvert le 10 février 1986. Giovanni Falcone en a été le juge d’instruction. Sa mort correspond au moment où les condamnations des mafieux ont été émises.

[ 3] Le 23 mai 1992, Giovanni Falcone est victime d’un attentat qui fit sauter un morceau de l’autoroute reliant Palerme à l’aéroport de Punta Raisi, à la hauteur du village de Capaci. Le 19 juillet 1992, Paolo Borsellino, désigné comme l’héritier du travail d’enquête de Giovanni Falcone au moment de sa mort, est à son tour assassiné, au moyen d’une voiture remplie d’explosif placée dans la rue D’Amelio, où habitait la mère du magistrat.

 

Giovanni Falcone doit disparaître…

Par Madeleine ROSSI*, le 9 novembre 2011

*Madeleine Rossi est une journaliste free-lance suisse d’origine italienne. Elle combine de multiples talents dont l’enquête et la photographie

Géopolitique de l’Italie. Le juge Giovanni Falcone aurait dû mourir dès juin 1989, lors d’un attentat à la dynamite dans sa villa en bord de mer, près de Palerme. Cet événement, peu connu en dehors de l’Italie, est pourtant un signe annonciateur des attentats qui coûteront la vie au magistrat et à son collègue et ami Paolo Borsellino, trois ans plus tard (1992). Plus de vingt ans après les faits, les enquêtes piétinent encore…

« Le juge Falcone a commencé à mourir en 1988 »
Antonino Caponnetto, magistrat et créateur du pool antimafia de Palerme

Un attentat « oublié »

EN 1988, le juge Antonino Caponnetto, père du pool antimafia créé en 1983 après l’assassinat du juge Rocco Chinnici, s’apprête à quitter ses fonctions. Caponnetto est convaincu que Falcone lui succèdera, question de compétences et de renommée autant que de logique professionnelle, mais le Conseil supérieur de la magistrature italien (CSM) décide de choisir Antonio Meli, farouchement opposé au pool et adversaire de Falcone. C’est ce qui fit dire à Caponnetto, bien plus tard : « Falcone a commencé à mourir en 1988  ».

Car en ne le nommant pas, le CSM, voix de l’État italien, délégitimait Falcone et le livrait directement à Cosa Nostra, laissant à l’organisation toute latitude pour l’éliminer.

À cette époque, le magistrat est déstabilisé par la jalousie et les rivalités internes. Il est le principal ennemi de la mafia sicilienne, mais aussi de ces fameux commanditaires occultes œuvrant au plus haut niveau de l’État. D’aucuns tentent de saper sa réputation et son travail, d’autres remettent en cause le lien de confiance entre Falcone et le collaborateur de justice Tommaso Buscetta, grand boss de Cosa Nostra et premier « repenti » d’importance, qui guide littéralement le juge dans le labyrinthe des cosche et des clans de Cosa Nostra.

Le maxi-procès de Palerme [1] a affaibli Cosa Nostra, mais l’organisation n’entend pas en rester là. Les corléonais, dont le chef est Toto Riina, doivent d’une part reprendre le pouvoir sur les autres clans palermitains mais aussi récupérer les alliances politiques mises à mal lors de l’instruction et des condamnations.

Cosa Nostra en est donc réduite à l’extrémité terroriste pour se faire entendre et rappeler l’État à ses « obligations » envers elle. La violence extrême devient une nécessité, autant pour reprendre ce pouvoir perdu que pour exécuter Falcone. Cette idée d’un juge Falcone trop gênant remonte à 1983 déjà, époque à laquelle Toto Riina songeait déjà à l’éliminer pour en faire un exemple. Les plans envisagés consistaient entre autres à envoyer un kamikaze, en la personne du fils d’un boss mafieux, atteint d’une maladie incurable, qui aurait dû se faire exploser une fois entré dans le bureau du juge sous prétexte de révélations. Rencontré à plusieurs reprises à Florence, Pier Luigi Vigna, ancien procureur national antimafia, nous parle d’un autre plan consistant à « remplacer le fourgon du pâtissier qui venait chaque matin sur l’esplanade du Tribunal de Palerme, et à faire exploser ce véhicule  ». Puis, en 1986, Toto Riina projette de faire assassiner Falcone au bazooka, manière, comme le dit Pier Luigi Vigna, « de supprimer un juge pour en faire taire cent autres  ».

L’attentat avorté

Puis vient le jour où les hommes de la mafia font placer 58 bâtons de dynamite dans un sac de plongée placé sur les récifs faisant face à la villa de l’Addaura, tout près de Palerme. C’est là que Falcone aimait à passer ses vacances et passer du temps en famille. C’est là qu’il devait convier les juges suisses Carla Del Ponte et Claudio Lehmann, accompagnés du commissaire tessinois Clemente Gioia, tous invités à Palerme dans le cadre d’une enquête sur la piste financière italo-suisse de Cosa Nostra.

Le 20 juin 1989, un plongeur dépose le sac sur les rochers, tandis qu’un autre homme attend au large sur une barque. C’est lui qui devra appuyer sur le détonateur. Mais il n’aura jamais à le faire. Falcone et ses invités ne viendront pas.

Le lendemain matin, soit le 21 juin 1989, un agent d’escorte aperçoit au loin ce sac de plongée. Par chance, ni lui ni les autres agents ne soulèvent le sac, ayant la présence d’esprit d’uniquement l’ouvrir et de donner l’alarme.

Il est important de noter ces dates, car les diverses versions officielles ou les rares mentions de cet attentat dans la littérature affirment tout autre chose : le sac aurait été déposé le 21 au matin, chose improbable en raison de la fréquentation de cet endroit public, et découvert le même jour vers midi. Or, en raison de la fréquentation de la plage par des baigneurs, il aurait été impossible de distinguer ce sac d’un autre.

Carla Del Ponte et Clemente Gioia, 2011. Crédit photo M. Rossi
Carla Del Ponte et Clemente Gioia, 2011. Crédit photo M. Rossi

Carla Del Ponte et Clemente Gioia, rencontrés par l’auteur à Lugano en septembre 2011, ont des souvenirs précis de cet épisode. En 1989, les services de la procureure Del Ponte enquêtent sur un entrepreneur italien, Oliviero Tognoli, sous mandat d’arrêt dans le cadre de la « Pizza Connection ». Tognoli fait alors savoir aux magistrats suisses qu’il souhaite se constituer prisonnier en Suisse, mais sans que cela se sache « en bas  », à Palerme. Son arrestation volontaire, acceptée par les autorités suisses, doit passer pour un hasard, car il a épousé une parente d’un boss de Cosa Nostra, dont le clan a été le premier à déposer des fonds en Suisse. Et c’est justement la piste que suit le juge Falcone, sans être réellement certain que Tognoli est régulièrement informé des tentatives de la justice italienne à son encontre par une taupe à la Questura de Palerme, Bruno Contrada. Ce Bruno Contrada, numéro deux des services secrets italiens, le SISDE (devenu l’AISI en 2007), est l’un des nombreux agents doubles que l’on retrouve dans la nébuleuse gravitant autour de l’attentat de l’Addaura. Partir du cas « banal » de l’entrepreneur Tognoli permet de voir à quel point une enquête de routine peut prendre des proportions exponentielles et servir de base à un attentat.

Carla Del Ponte et ses collaborateurs auraient donc dû se rendre à Palerme en janvier 1989, mais le juge Falcone a préféré renvoyer le rendez-vous pour des questions de sécurité. Les Suisses se rendent finalement à Palerme en juin 1989.

Dans la soirée, au restaurant, se souvient Carla Del Ponte, Falcone leur propose de se rendre à l’Addaura le lendemain et de profiter d’un après-midi à la mer. « Je ne dis ni oui ni non », raconte la magistrate, « je dis que je préfère aviser le lendemain. Mais c’est de là qu’ils ont su que nous irions à l’Addaura. Il se peut que le propriétaire du restaurant, qui nous servait et restait près de nous, ait parlé. D’ailleurs, il a été assassiné lorsque l’enquête a commencé… Le lendemain matin, en arrivant au bureau, je dis à Falcone que je préfère visiter la ville plutôt que d’aller à la mer. Nous changeons donc de programme, mais cette fois-ci nous sommes seuls dans son bureau, et personne ne nous entend. Et c’est ce qui nous a sauvé la vie ».

Le commissaire Gioia souligne alors que, le jour de leur arrivée à Palerme, ils se trouvaient en compagnie d’une trentaine de personnes, policiers et magistrats. Il se souvient avoir dit à un collègue : « on surplombe la mer, il suffit qu’ils mettent un bateau piégé là-dessous, et nous y passons tous  ».

Voilà ce fameux « changement de programme » parfois cité dans les rares documents qui évoquent l’Addaura, sans plus de précisions. Mais changement de programme ou non, la villa de l’Addaura était sous surveillance policière constante, car Falcone s’y rendait souvent, soit en famille, soit pour y dormir.

Carla Del Ponte confirme que les agents ont découvert le sac piégé très tôt le matin du 21 juin, lorsque la plage est encore déserte. Cela prouve que l’engin a été placé là la veille, probablement dans la soirée du 20 juin ou plus tard dans la nuit, après que les commanditaires ont appris que Falcone envisageait de se rendre à l’Addaura le lendemain.

Clemente Gioia confirme alors que des inspecteurs sont venus les chercher le matin à l’hôtel, lui, Carla Del Ponte et toute la délégation suisse. « Ils nous ont baladés en voiture pendant un moment, sans rien nous dire. Puis ils ont fini par lâcher qu’ils avaient trouvé quelque chose… Nous avons revu Falcone dans son bureau vers 13h, il était sur le point d’être déplacé vers un endroit sûr et m’a dit de rassembler mon monde et de partir tout de suite. Quelques jours plus tard, il m’a communiqué ses nouvelles coordonnées. Mais la question qui restait en suspens, c’était de savoir comment ils avaient fait pour savoir que nous irions là, à l’Addaura, et qui avait transmis cette information  ».

Et après ?

L’épisode de l’Addaura s’est déroulé à l’époque où l’État italien était obligé de se remettre en question. Les « négociations » avec Cosa Nostra allant à l’encontre de l’État de droit souhaité par Falcone, il était nécessaire de l’empêcher d’aller plus loin.

Il n’existe à ce jour aucune vérité judiciaire au sujet de cet attentat. Enterré, laissé de côté ou au mieux considéré comme pièce annexe à d’autres affaires, le dossier a été rouvert en 2010 par le Parquet de Caltanissetta. Le 3 janvier 2011, la dépêche ANSA tombe et titre : « l’ADN du plongeur qui a placé le sac piégé a été identifié ». Cette bonne nouvelle n’en est pas une, sachant qu’un collaborateur de justice, Angelo Fontana, avait déjà donné le nom du coupable, un certain Angelo Galatolo.

Cette tentative d’attentat a occupé le premier plan médiatique pendant quelques jours, mais le silence est très vite retombé. Personne, « au sommet », n’a eu l’idée de convoquer Falcone pour, au minimum, lui signifier l’appui de l’État ou, comme cela aurait dû être le cas, se pencher sur ses propres enquêtes et comprendre « qui » le magistrat avait à ce point dérangé. Parallèlement à ce désintérêt étatique, les appels anonymes qu’a reçus Carla Del Ponte dès janvier 1989 servent également à dénigrer Falcone. Il est dit, ici et là, qu’en réalité c’est la magistrate suisse qui était visée par l’attentat et que Falcone a repris ces menaces pour en rajouter à cette tentative d’attentat qu’il aurait lui-même organisée pour se faire remarquer.

Clemente Gioia a un souvenir précis de ces appels anonymes reçus à Lugano, et reconnaît la voix comme celle d’un certain Vito Palazzolo [2], homme de main de Cosa Nostra, déjà arrêté, mais fugitif (évadé après une permission). La voix dira plusieurs fois à Gioia : « dites à Carla Del Ponte de se tenir tranquille, vous ne devez pas aller à Palerme  ». Quelques jours après l’attentat, le même homme appelle Gioia et lui dit : « Vous avez vu ce qui s’est passé ? Comportez-vous bien à présent ».

Falcone est conscient du compte à rebours qui venait de se déclencher, au point de confier à sa sœur qu’il est désormais « un cadavre ambulant  ». Il décide de ne pas perdre de temps. Comme ses malheureux prédécesseurs, il a ses dossiers, archives, ses agendas, ses données. Mais il parle clairement. Si quelqu’un a placé 58 bâtons de dynamite sur la plage et a échoué, ce quelqu’un recommencera.

Il affirme donc très vite que seule une taupe interne aux services de police – ce qui exclut le restaurateur assassiné – a pu signaler aux tueurs qu’il se rendrait à l’Addaura, en compagnie des ses collègues suisses.

C’est à cette époque qu’il évoquera ces « menti raffinatissime  », ces esprits extrêmement raffinés qui tentent « de diriger certaines actions mafieuses  ». Falcone voit se refermer autour de lui le même piège qui a permis d’éliminer Dalla Chiesa en 1982 et le dit : « j’assiste au même mécanisme, il suffit d’avoir des yeux pour voir  ».

Des morts et des ombres

Cet attentat avorté aura fait de nombreuses victimes collatérales, tant du côté des forces de l’ordre que de la mafia (voir encadré). Il démontre de manière exemplaire qu’un État peut décider d’isoler un homme pour le tuer. Rien de ce qui gravite autour des faits, ni les enquêtes, ni les mensonges des uns et des autres, n’ont plus d’importance que cela, en regard de ce qui a motivé les actes.

À la question de savoir quels enseignements peuvent être tirés, Pier Luigi Vigna donne une réponse quelque peu désabusée : « L’époque de la violence et du sang est révolue, il n’y aura certainement plus d’attentats ou d’attaques comme avant, car le visage actuel de la mafia est celui du profit, et non plus celui du sang. Aujourd’hui, nous sommes dans un pays où deux ministres sont accusés et inculpés pour corruption et association mafieuse, dont l’un a dû démissionner en raison de ses liens avec la Camorra. Donc la collusion entre les organisations criminelles et l’appareil d’État existe toujours, oui, mais encore une fois c’est le profit qui domine aujourd’hui. La mafia peut être contente de ses 180 à 200 milliards d’euros annuels. Elle peut mettre l’économie d’un pays en crise, voilà quelle est sa puissance aujourd’hui. »

À la fin de notre entretien du 19 octobre 2011 à Florence, Pier Luigi Vigna évoque un thème qui crée encore la polémique aujourd’hui : « je me bagarre souvent avec mes collègues de Palerme à propos de cette phrase de Falcone, « la mafia est humaine et comme tout fait humain, nous pouvons la comprendre ». Or, Falcone ne disait pas qu’il serait un jour possible de supprimer la mafia. Il disait seulement que tant que l’humain existera, la mafia existera elle aussi  ».

Les 007 italiens

Lorsqu’un serviteur de l’État doit vivre avec une interrogation révélatrice du dysfonctionnement profond de l’entité qu’il défend, les pions sur l’échiquier prennent une autre dimension. Les « ordres de mort » émanent aussi bien du crime organisé que du sommet de l’État, et, comme le répétait le juge Borsellino, « il est difficile de savoir laquelle de ces condamnations est la plus cruelle ».

Monument à la mémoire du juge Giovanni Falcone, Italie, 2011. Crédit photo M. Rossi
Monument à la mémoire du juge Giovanni Falcone, Italie, 2011. Crédit photo M. Rossi

 

L’État, quel qu’il soit, ne peut obtenir d’accords avec une organisation criminelle sans ses indispensables charnières : en l’occurrence, les services secrets. Or, en Italie, le SISDE affiche constamment une activité anormale et une rapidité d’intervention surnaturelle pour un tel organisme. Ils étaient présents quelques instants à peine après l’explosion de la voiture de Borsellino, en 1992. Dans le cas précis de l’attentat de l’Addaura, les agents d’escorte – attachés à la sécurité de Falcone – Emanuele Piazza et Nino Agostino ont payé pour avoir voulu dénoncer les liens entre la Questura de Palerme et Cosa Nostra. Ils n’ont pas vécu assez longtemps pour savoir où se trouverait Contrada, le 19 juillet 1992, à 16h58 et 12 secondes, lorsque la voiture de Borsellino explose à Palerme, Via d’Amelio. Or, Contrada se trouve sur une barque au large de Palerme, en compagnie d’un autre officier et d’un commerçant lié à un important clan, celui de la Noce (et dont le boss sera condamné pour sa participation aux deux attentats de 1992). Cent secondes exactement après l’explosion, le commerçant est averti par sa fille, restée à terre, qu’un attentat vient de se produire. Contrada passe à son tour un coup de fil, au siège romain du SISDE, au motif qu’il veut obtenir des informations plus précises sur ce qui « semble être un attentat », dira-t-il aux enquêteurs.

Il y a ici deux problèmes qui valent mieux qu’un long discours : le premier est que l’information relatant l’effectivité d’un attentat est tombée à 17h16, soit 14 minutes et 30 secondes après que le jeune fille ait averti son père. Le second est que ce 19 juillet était un dimanche, et pourtant, les bureaux des services secrets bouillonnaient, loin de Palerme… où d’autres de ses représentants, surgis de nulle part immédiatement après l’attentat, emportaient des preuves.

Après l’épisode de l’Addaura, Falcone a dit des deux agents Agostino et Piazza que leurs cercueils lui avaient sauvé la vie, en ce sens que le temps employé à les éliminer avait retardé le moment où l’on s’en prendrait définitivement à lui. Le comble de l’ironie, mais preuve que Cosa Nostra n’aime guère que l’on se moque d’elle, est que Toto Riina lui-même a demandé que soit ouverte une enquête interne qui le laverait d’au moins une accusation, celle d’avoir fait enlever et tuer Agostino et Piazza.

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Repères

Emanuele Piazza, agent d’escorte, rattaché au SISDE : disparu le 16 mars 1990, assassiné. Son corps sera dissous dans l’acide sur la commune de Capaci, lieu de l’attentat contre Falcone en 1992. Conclusions préliminaires de l’enquête : disparition inexpliquée, sans doute en raison d’une affaire de cœur.

Giammarco Piazza, avocat, frère d’Emanuele : a commencé à répondre aux enquêteurs palermitains le 25 octobre 2010 et a dit, au cours d’une interview, ne pas avoir parlé plus tôt « car [je] ne faisais aucune confiance aux enquêteurs de l’époque ».

Nino Agostino, agent d’escorte, désireux de parler et de dénoncer une taupe à la Questura : assassiné le 5 août 1989 avec son épouse. Conclusions de l’enquête : crime passionnel.

Francesco Tumino, démineur des carabiniers : a menti sur l’heure et le jour où il a été appelé pour désamorcer l’engin explosif. N’a jamais donné d’explications plausibles à ses mensonges.

Bruno Contrada, No.2 du SISDE : condamné en première et en deuxième instance pour association mafieuse. Probablement impliqué dans la tentative d’attentat contre Falcone et dans l’assassinat des agents Piazza et Agostino. Instrument de l’État italien pour raisons politiques et stratégiques, chargé de « favoriser » la montée en puissance du pouvoir mafieux.

Oliviero Tognoli, entrepreneur italien, s’est rendu aux autorités suisses et a confirmé – oralement uniquement – à Carla Del Ponte ainsi qu’à Giovanni Falcone le double jeu de Bruno Contrada.

Salvino Madonia, Angelo Fontana, Gaetano Scotto, Raffaele et Angelo Galatolo : hommes d’honneur, soldats et boss mafieux. Tous impliqués dans l’attentat de l’Addaura et dans les attentats de 1992.

Paolo Gaeta : dealer occasionnel, assassiné par Angelo Fontana (voir ci-dessus), avait assisté aux préparatifs de l’attentat à l’Addaura alors qu’il se baignait. Toxicomane, considéré comme dangereux, a été assassiné pour éviter qu’il ne parle.

L’explosif retrouvé dans le sac de plongée : frère jumeau de l’explosif utilisé lors des attentats de 1992.

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Voir un autre article de Madeleine Rossi sur ce site, « Saint-Marin, paradis fiscal part à la chasse aux blanchisseurs » Voir


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[1] Le maxi-procès a débuté en 1986, et on peut le résumer à 19 condamnations à vie, 475 accusés dont 360 reconnus coupables et 2 665 ans de prison.

[2] Voir Jean-François Gayraud, Le monde des mafias, pp. 155-156 (Paris,Odile Jacob 2005, 2008). Né en 1947 à Terrasini (Sicile), Vito Palazzolo est un grand boss de Cosa Nostra et lui appartient depuis des décennies. Il a joué un rôle central dans de nombreuses opérations financières pour le compte de Cosa Nostra et a entres autres blanchi des fonds en Suisse (l’affaire « Pizza Connection ») et permis la « sortie » vers l’Afrique du Sud de trois mafieux impliqués dans l’assassinat du député Salvo Lima en 1992. Vito Palazzolo vit actuellement en Afrique du Sud, où il a su mettre à profit ses talents de négociateur… L’Italie a tenté de relancer une procédure d’extradition contre lui en 2004, mais le chef mafieux, dont la vie est une aventure criminelle, n’a pas encore été inquiété et possède un passeport sud-africain (obtenu sous une fausse identité).