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Pourquoi bascule-t-on dans la Mafia ?

Régulièrement, j’entends des journalistes utiliser le mot Mafia pour évoquer toutes sortes d’affaires et tronquer le mot mafieux pour parler d’individus aux comportements illégaux. Or, force est de constater que l’utilisation abusive de ce terme finit par tromper l’opinion publique sur l’aspect intrinsèque de ce qu’est une mafia. Remettons l’église au milieu du village.

Une Mafia est une organisation criminelle qui est à la recherche du pouvoir pour accumuler des richesses. Elle utilisera des moyens illicites pour parvenir à ses fins et réinjectera une partie de l’argent accumulé dans l’économie légale.

Les journalistes se trompent quand ils parlent de Mafia en évoquant la guerre des gangs qui se produit depuis quelques années dans les quartiers nord de Marseille. Si les gangs marseillais s’entretuent pour le contrôle de territoires (comme le ferait une mafia), ils n’ont aucune ambition de socialisation du quartier. Or, une mafia se distingue par cette capacité de s’encrer dans un territoire pour devenir une alternative aux institutions faibles et incapables de répondre aux exigences socio-économiques de la population.

Les Italiens du Sud ne sont pas tous des mafiosi !

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Les régions d’Italie (Nord, Centre et le Sud ou Mezzogiorno)

Si le phénomène a pris autant d’ampleur dans le sud de l’Italie (Mezzogiorno), c’est suite à la période instable survenue au moment de l’unification italienne (1860). Devant les inégalités politiques, économiques et sociales, certains habitants de ses régions ont été recrutés par la mafia qui était la seule « institution » à pouvoir offrir une ascension sociale et économique à ses affiliés. Dans des régions du Mezzogiorno fortement touchées par le manque de travail, les Italiens n’ont pas de grandes perspectives d’avenir ni de prospérité. Quand les institutions classiques échouent où marque leur faiblesse récurrente, certains se tournent vers les organisations criminelles pour s’assurer un revenu.

Il serait faux de considérer que seul le volet économique fait basculer une personne dans la criminalité. Si l’on considère que pour trouver un sens à sa vie, chaque individu a besoin de considération, d’un peu de notoriété dans son milieu et surtout de perspectives d’avenir, la frustration qui naît chez des individus que l’Etat délaisse engendre un bassin de recrutement providentiel pour la Mafia. Un jeune homme affilié à la mafia passe du statut de « Monsieur Tout-le-Monde » à un « homme respecté ».

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Au sein de la Mafia, ce même jeune homme devra respecter et faire respecter des valeurs de sa nouvelle « famille » (règles, cadre symbolique, code d’honneur). Certes, les exigences sont multiples, mais elles lui apporteront des opportunités qu’il n’aurait jamais connues auparavant. Son sentiment d’appartenance devient total au moment où il comprend qu’il devient un « homme d’honneur » quand il participe au rituel d’intronisation, aux actes criminels, aux réunions, aux banquets et aux cérémonies mafieuses.

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Manifestation antimafia. LA MAFIA TUE, LE SILENCE AUSSI !

À la différence des gangs, si un mafioso est incarcéré ou assassiné, à condition que le mafieux n’ait pas brisé l’omerta, ni trahi son clan, sa famille sera soutenue financièrement par l’organisation criminelle et pourra bénéficier de toutes sortes d’avantages.

Autre différence de marque entre un gang et une Mafia. C’est sa capacité à survivre à la répression policière et aux règlements de comptes sanglants. La Mafia a cette capacité de pérenniser son organisation en remplaçant immédiatement un capo assassiné par un autre. Les règlements de comptes sont fréquents, mais ils sont généralement muris en haut lieu et n’interviennent que si la continuité est assurée. Le décès d’un chef de gang peut faire vaciller toute son organisation et amener des luttes de pouvoir qui iront souvent jusqu’à l’extinction du groupe qui sera remplacé par un autre sans aucune garantie de continuité. Dans la mafia, l’équilibre et l’ordre passent par une juste répartition des activités illicites entre les différentes familles mafieuses. Ce qui n’est pas du tout le cas au sein des gangs de quartiers.

En Italie, la Mafia a survécu à la monarchie, au fascisme et à la République. Ces trois régimes étatiques ne sont jamais parvenus à éradiquer la mafia même après des campagnes de répression parfois très efficaces. Par exemple, Cosa Nostra a été fortement affaiblie après les arrestations dans les années 1990 des chefs historiques (Totò Riina et Bernardo Provenzano), mais elle continue en 2017 à imposer son contrôle territorial en Sicile.

Plusieurs grandes différences qui existent entre un gang et une Mafia sont aussi le prélèvement du Pizzo (racket mafieux) auprès des commerçants. Cet impôt de protection contre un danger qu’elle produit elle-même lui assure des revenus conséquents tous les jours. À de rares exceptions, les gangs de quartiers ne prélèvent (pour l’instant) aucun « impôt » de ce genre. Contrairement à la Mafia, les gangs ne s’infiltrent pas non plus dans le tissu politique, administratif et entrepreneurial dans les marchés publics de la construction. Un gang n’a aucune ambition d’entretenir un consensus social et les seuls « emplois » qu’un gang offre aux jeunes des cités se limitent aux rôles de guetteurs, dealers ou encore de mules. En contrôlant des sociétés légales par le biais d’hommes de paille, la Mafia peut se targuer « d’offrir » du travail aux gens.

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Un inconnu a tagé sur un mur de Palerme : « La Mafia est une montagne de merde »

Il est important de savoir également que la Mafia ne cherche en aucun cas à se substituer à l’État. Elle reste un organisme parasitaire dans lequel des représentants y trouvent leur compte. Un fonctionnaire n’aurait aucune plus-value en participant de quelconque manière à la vie criminelle d’un gang de banlieue.

La mafia va toujours chercher à maintenir un équilibre entre la pression sur la population (racket, intimidation, etc.) et le consensus (soutien financier de la communauté). Ce qui n’est pas le cas d’un gang.

Doivent être considérées comme des Mafias (en précisant qu’elles sont différentes et en constante évolution) :

En Italie : Cosa Nostra en Sicile, ‘Ndrangheta en Calabre, Camorra en Campanie et Sacra Corona Unita dans les Pouilles.

En Asie : Les Yakuza au Japon et la Triade chinoise sont dans cette catégorie conceptuelle.

Ne devraient pas être considérées comme des mafias : (même si des procureurs ont parfois utilisé ce terme de façon discutable pour parler de ces organisations)

Amérique : Les cartels de la cocaïne.

Europe : mafia capitale à Rome, la Brigada — la “mafia” roumaine, Black Axe ou Cosa Nera, la “mafia” nigérienne.

C. Lovis – 2017 © Les Hommes de l’antimafia

Le juge Falcone au Panthéon de la Sicile

« Ses idées, ses paroles et son exemple ont incité chacun d’entre nous, les hommes et les femmes de bonne volonté à refuser le dictat de la mafia. »

Giovanni Falcone au Panthéon de la Sicile
Giovanni Falcone au Panthéon de la Sicile

Il y a 24 ans, le juge Giovanni Falcone, sa femme et trois gardes du corps étaient assassinés par une sauvage attaque à la bombe à Capaci, près de Palerme.

Le célèbre juge qui paya de sa vie son engagement incroyable contre la mafia la plus dangereuse du monde est entré en 2015 au « Panthéon des Hommes illustres de la Sicile ».

La pierre tombale est flanquée de deux plaques de marbre à la mémoire de sa femme Francesca Morvillo, le juge Paolo Borsellino et les gardes du corps : Rocco Di Cillo, Vito Schifani, Antonio Montinaro, Walter Eddie Cosina, Claudio Traina, Emanuela Loi, Vincenzo Li Muli et Agostino Catalano.

L’auteur du blog et du livre « Les Hommes de l’antimafia » n’oublie pas de dédier cette information aux gardes du corps et chauffeurs des juges, victimes de la mafia, mais qui ont survécu aux attentats et qui sont malheureusement trop souvent oubliés dans les commémorations alors qu’ils portent une croix de souffrance, d’invalidité et de tristesse très lourde à gérer.

Escorte Falcone : Giuseppe Costanza , Paolo Capuzzo, Gaspare Cervello et Angelo Corbo

Escorte Chinnici : Giovanni Paparcuri

C. Lovis © Les Hommes de l’antimafia™

20041104 - ROMA - SPE - TV: MANFREDI BORSELLINO, IMPOSSIBILE NON TRADIRE LE EMOZIONI - Una foto di archivio del 21 Gennaio 1998 che ritrae i due magistrati Giovanni Falcone e Paolo Borsellino. Questa sera a Palermo ci sara' l' anteprima della fiction dedicata a Borsellino che andra' in onda su Canale 5 lunedi' e martedi' prossimo.   /ARCHIVIO ANSA/DEF
Giovanni Falcone et Paolo Borsellino /ARCHIVIO ANSA/DEF

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Carla Del Ponte, une femme de l’antimafia

En dissimulant ma fierté derrière une certaine désinvolture, je dois avouer que Carla Del Ponte suscite pour ma part, un sentiment de fierté pour mon pays. Comme Dick Marty et aussi Paolo Bernasconi.

Carla Del Ponte
Carla Del Ponte

La Tessinoise Carla Del Ponte est née le 9 février 1947. Elle a été juge d’instruction au Tessin. Elle a enquêté sur la Pizza Connection en étroite collaboration avec le pool antimafia de Palerme, dans les années 1980-1990.

Procureur de la Confédération, elle a été décriée en Suisse pour avoir combattu sans merci les banquiers Suisses, elle était même surnommée « Carlina la peste » par les gens de la Lega. En 1992, pendant l’opération italienne de Manie Pulite (Main propre), Carla Del Ponte avait fait bloquer des comptes suspects dans 67 banques tessinoises.

En 1996, Carla Del Ponte a échappé de peu un attentat de la guérilla des narcotrafiquants contre un hélicoptère de la police colombienne où elle avait pris place. Elle allait visiter un laboratoire clandestin qui venait d’être pris d’assaut par les forces de sécurité.

Haïe par les Serbes, elle a été nommée procureur général au sein de ce tribunal onusien avec l’objectif de traquer les criminels de guerre qui ont ensanglanté les Balkans dans les années nonante et d’instruire charge leurs dossiers devant la justice internationale.

Elle a aussi siégé dans la salle du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR).

C. Lovis


Interview du 20 avril 1994 dans l’Illustré. Propos recueillis par Robert Habel.

Carla Del Ponte, êtes-vous un procureur en danger de mort

Célèbre pour sa lutte contre l’argent sale menée au Tessin, elle est, depuis le 1er avril, procureur général de la Confédération. Projets et confidences de cette femme de fer que la mafia condamnée à mort.

Depuis le 1er avril dernier, c’est une femme qui, pour la première fois, occupe la charge de procureur général de la Confédération. Et quelle femme ! La Tessinoise Carla Del Ponte, 46 ans, est la bête noire de la mafia. Avocate et notaire, elle est devenue juge d’instruction en 1981 puis procureur générale du canton du Tessin en 1985. À ce poste, elle mené un combat sans merci contre le blanchiment de l’argent de la drogue dans notre pays. « Condamnée à mort » par la mafia, elle bénéficie de mesures de sécurité exceptionnelle. Pour la rencontrer dans son bureau du Ministère public, à Berne, il faut d’abord franchir une double porte blindée. Puis, même, lorsqu’on vient pour une interview, présenter une pièce d’identité et soumettre le matériel photo à un contrôle en règle.


illEn tant que procureur du Tessin, vous vous êtes fait connaître par votre lutte contre l’argent sale. L’argent sale, c’est aussi votre priorité comme procureur de la Confédération ?

Del PonteMa priorité, c’est le combat contre la criminalité. Comme procureur du Tessin, je me suis occupée de plusieurs cas de criminalité financière ainsi que de blanchiment d’argent. Comme procureur général de la Confédération, mes taches ont changé, mais le problème principal reste toujours le combat contre la délinquance.


illLes banquiers, au Tessin et en Suisse, ne craignent-ils pas une pratique plus dure ? Il aurait moins d’argent qui affluerait dans leurs coffres.
Del PonteNon, c’est une crainte sans fondement. J’estime qu’une banque voyant les fonds affluer sur le compte d’un client soupçonné de recevoir de l’argent sale n’est pas fondée accepter cet argent. Je pense surtout l’argent de la drogue.

 


illN’y a-t-il pas une distinction établir entre argent sale provenant de la drogue et argent gris provenant de la corruption et de l’évasion fiscale ?
Del PonteL’argent de la corruption, c’est de l’argent sale, au moins dans les pays où le délit était commis, tandis que l’évasion fiscale ne tombe pas sous l’application du Code pénal. Si vous demandez s’il ne serait pas mieux que l’argent de l’évasion fiscale soit aussi considéré comme de l’argent sale, je vous dirais que, du point de vue de nos enquêtes, ça nous faciliterait la tâche. Peut-être que ça va venir, je ne sais pas…

 


illC’est dans vos projets ?

 

Del PonteNon.

 

 


illEnvisagez-vous une intensification de la collaboration avec les États-Unis dans les affaires d’argent sale ?

Del PonteLa collaboration est déjà très bonne, il n’est pas nécessaire de donner une impulsion nouvelle. La Suisse est l’un des pays européens qui collaborent le plus dans la lutte contre la criminalité — organisée ou pas.

 


illPeut-on imaginer que des Services étrangers, par exemple l’agence anti — drogue américaine, puis — sent travailler en Suisse ?

Del PonteIls peuvent collaborer, sans plus.

 

 


illMener leurs propres enquêtes ?

 

Del PonteNon, pas en Suisse.

 

 


illFaire des écoutes téléphoniques par exemple ?

 

Del PonteNon, certainement pas. Il faut respecter notre souveraineté.

 

 


illEst-ce que la lutte contre l’argent sale ne va pas finir par éroder quelque peu, comme le craignent les milieux bancaires, l’image du secret bancaire ?

Del PonteAbsolument pas. D’ailleurs, je ne sais pas d’où vous tenez cette information. Le secret bancaire reste un instrument très valable pour l’économie du pays. L’article 47 de la loi fédérale sur les banques sanctionne cette violation. Nous sommes, je crois, le seul pays au monde qui sanctionne la violation du secret bancaire.

 


illLe scandale des fiches avait secoué le Ministère public en 1989. Est-ce qu’on fiche encore des gens, aujourd’hui, et qui ?
Del PonteJ’ai suivi l’affaire des fiches par la presse et j’ai aussi lu, rapidement, le rapport de la Commission d’enquête parlementaire. Je vais le relire plus attentivement. Actuellement, tout se passe selon les dispositions de la loi en vigueur.

 


illOn fichait des gens qui exerçaient leurs droits démocratiques (manifestations, activités syndicales, etc.) ; l’avenir, est-ce qu’on fichera plutôt des trafiquants de drogue ?
Del PonteJe le pense, en effet. Je ne sais pas ce qu’on faisait, mais je saurai bientôt ce qu’on fera. Une loi sur la sureté intérieure de l’État va être discutée devant le Parlement. Elle va nous donner la base légale concernant l’enregistrement des données. Mais une chose est claire : on ne fichera pas des gens qui exercent leurs droits démocratiques.

 


illDans tous les portraits qu’on fait de vous, on rappelle l’attentat manqué qui visait le juge Falcone et vous-mème, en 1989 Palerme. Cet attentat vous marquée ?

Del PonteOui. Du point de vue émotionnel, le soir où l’on nous dit qu’un attentat avait été organisé contre nous, ça m’a fait un choc. Et encore plus, ensuite, lorsque le juge Falcone a été assassiné. Mais ça ne n’a pas marquée dans mon travail. Ou plutôt cela eut un effet positif : je me suis sentie encore plus motivée.

 


illLe juge Falcone était un ami ?

 

Del PonteOui, on travaillait ensemble depuis dix ans, on se connaissait personnellement.

 

 


illVous avez peur, en pensant aux menaces de mort de la mafia ?

 

Del PonteNon… Ou plutôt, ce n’est pas tout fait vrai. Il avait des moments où l’on sentait que la menace était plus proche. Mais on s’habitue : cela fait treize ans que » évolue dans ce contexte. Évidemment, si l’on m’avait dit, il y a treize ans que j’en arriverai là, je serais probablement restée avocate et notaire.

 


illOn dit qu’il un peu plus d’une année, vous avez été condamnée à mort par la mafia. C’est exact ?

 
Del PonteJe n’aime pas parler de cela. Cela doit rester très cloisonné.

 

 


illÀ Berne, vous vous sentez plus ou moins en sécurité qu’au Tessin ?
Del PonteOh, c’est très bien ici. D’autant que j’ai toujours l’espoir de regagner tôt ou tard ma liberté totale.

 

 


illVous vous sentez un peu en prison ?

 

Del PonteNon, absolument pas. Mais c’est bien normal j’ai envie de temps en temps de sortir de chez moi, d’aller faire un tour en ville.

 


illVous allez au cinéma ?

 

Del PonteIl faudrait que j’aille avec les gardes du corps, mais j’estime que ce n’est pas drôle pour eux de passer la soirée travailler. Le seul film que j’ai vu récemment, en compagnie d’autres magistrats, c’est le film sur Falcone.

 


illLe film vous a plu ?

 

Del Ponte

Pour moi qui connaissais le juge, il n’apporte rien de neuf.

 


illFaire une promenade ou voir un film, ce sont des plaisirs qui vous manquent beaucoup ?

 

Del Ponte

Beaucoup moins qu’au début ; au début, c’était très difficile.

 

 


illOn dit que vous êtes un bourreau de travail. Vous travaillez jour et nuit ?

 

Del Ponte
J’aime beaucoup mon travail : c’est très important. Je travaille entre 10 et 11 heures par jour.

 


illVous m’avez dit que vous n’avez plus le temps de cultiver vos hobbies. C’est le temps qui vous manque ou la liberté ?

Del PonteC’est surtout la liberté de bouger. L’ancien président américain Johnson était enchanté, après son mandat, de ne plus avoir un garde du corps collé à ses basques.

 


illC’est pénible d’avoir toujours un garde du corps ?

 

CDel Pontee n’est pas le garde du corps comme tel qui est pénible, mais l’impression de ne pas être complètement libre de ses mouvements. J’aimerais pouvoir me déplacer en toute liberté.

 


illVous ne vous dites pas, parfois, que vous avez choisi une voie bien contraignante ?

 

Del PonteNon, parce que j’aime mon travail, alors je ne veux pas me culpabiliser.

 

 


illIl y a des succès dont vous êtes particulièrement heureuse ?

 

Del PonteOui, mais je ne veux pas vous dire lesquels.

 

 


illPourquoi ? C’est une sorte de superstition ?

 

Del Ponte

Non, mais il faut comprendre que nos succès professionnels se traduisent quand même, pour les gens qui sont condamnés, par une certaine douleur. Pour eux, c’est tragique, c’est dur. Alors je n’aime pas sortir d’un procès en disant : « Je suis heureuse, j’ai gagné. » Cela doit Tester strictement professionnel.

 


illVous êtes la première femme procureur de la Confédération. C’est plus ou moins difficile, c’est la même chose que pour un homme ?
Del PonteJ’espère bien que ce sera la même chose !

 

 


illJ’ai vu que vous avez interrogé le chef de la mafia. Salvatore Riina, il deux mois Palerme.
Del PonteOui. Dans le cadre de la confiscation de deux millions de dollars retrouvés enterrés au Tessin, il fallait interroger M. Salvatore Riina.

 


illQuelle impression vous a-t-il faite ?

 

Del PonteJe dois dire qu’il m’a donné l’impression d’un homme de pouvoir, d’un grand pouvoir. Comme il se comportait, comme il répondait ou ne répondait pas, comme il polémiquait avec nous. Il est incroyable qu’après plusieurs mois de détention, il se tienne comme s’il était encore le maître de la situation.

 


illC’était une expérience très valable. Est-ce qu’il inspire la peur ?

 

Del PonteQuand je lai vu la télévision après son arrestation, il paraissait anonyme, banal. On se disait même : « C’était celui-là, le chef de la mafia ? » Quand on le rencontre, je vous assure qu’on une autre impression.

 


illQuand il a été arrêté, il répondu qu’il n’avait jamais entendu parler de la mafia et que, de toute façon, il n’en faisait pas partie. C’est toujours sa stratégie de défense ?
Del PonteEn principe oui, mais lors de l’audience qu’on a eue, il était beaucoup plus agressif.

 

 


illIl perd l’espoir de quitter la prison rapidement ?

 

Del PonteIl déjà été condamné deux peines de réclusion vie, alors j’espère qu’il ne sortira plus de prison.

 

 


illQuand vous interrogez un mafieux, vous vous montrez dure ?

 

Del PonteOn ne se dit pas, avant un interrogatoire, qu’on va adopter telle ou telle attitude. Mais, dans les cinq premières minutes d’un interrogatoire, on doit choisir un certain style : soigner les bonnes manières ou être plus dur. Je le fais depuis treize ans, alors c’est devenu naturel. Chaque délinquant son propre caractère, alors il faut sentir comment le prendre pour faire sortir la vérité ou le plus de vérité possible.


illComment réagissez-vous l’agressivité ? Par l’agressivité ou par la distance ?

 

Del PonteSurtout par la distance. Parfois on devient aussi agressif, mais on essaie de garder son calme.

 

 


illIl vous arrive de vous mettre en colère ?

 

Del PonteÇa m’est arrivé, oui.

 

 


illVous êtes une femme de fer, mais quand on vous rencontre, on est surpris : vous paraissez très douce.

Del PonteMais je le suis probablement ! Je vous remercie de me le dire…

 

 


C. Lovis – XI.2016

La complexité d’une enquête antimafia

Cette carte démontre la complexité d’une enquête antimafia. Les alliances, les recoupements, les liens existants sont très complexes et on réalise le niveau de difficulté auquel un juge doit faire face lors de son instruction. Tout en sachant qu’une telle carte change continuellement au gré des actions des uns et des autres (arrestations, assassinats, disparition, etc.)

Mappa rapporti criminali Romagna_SanMarino_Marche
Mappa dei rapporti mafioso-criminali tra Riviera – Romagnala, San Marino E Campania

Source (2013) : www.gruppoantimafiapiolatorre.it

Extrait de mon prochain livre : Avanti !

L’instruction menée par le juge Falcone avançait à grands pas. Il épluchait minutieusement des piles d’archives bancaires en s’ingéniant à reconstituer scrupuleusement le cheminement de l’argent et à recouper les données récoltées. Son bureau était recouvert de chèques qu’il inspectait à la loupe en comparant les signatures pour démontrer les liens entre les fraudes, la corruption, corollaires incontournables en matière de blanchiment.

Comme une sorte de père — et il le faisait tous les jours — Rocco Chinnici rendait visite à son équipe pour soutenir leur action et prendre des nouvelles de leurs enquêtes. En sortant du bureau de Falcone, il ne put s’empêcher d’éprouver un grand contentement de lui avoir confié le dossier Spatola-Inzerillo. Il avait compris très vite les hautes capacités intellectuelles et la perspicacité de Giovanni Falcone qui faisait de lui un enquêteur hors pair et talentueux pour instruire des enquêtes d’une infinie complexité. Il était doublement satisfait en constatant que les juges[1] de son Bureau d’instruction responsables d’investigations sur la mafia échangeaient au fur et à mesure leurs informations. Ce grand magistrat avait l’intention d’officialiser une nouvelle culture juridique, mais il devait d’abord faire basculer les barrières administratives et réglementaires afin de combattre l’inertie, l’incompétence crasse ou délibérée de passablement de magistrats du palais de justice. Rocco Chinnici était un meneur qui n’avait rien à voir avec tous ces imposteurs devenus chefs par ambition plutôt que par principe. Il était un patron par nature. Un vrai qui luttait corps et âme contre la sclérose des hiérarchies corporatives. Il abhorrait le système de pouvoir dont s’accommodait la classe dominante.

Ce qui peut nous paraître logique aujourd’hui ne l’était pas à cette époque. En appliquant une vision globale du phénomène mafieux et en liant de fil en aiguille des éléments et de fait les un aux autres, Giovanni Falcone était en train de développer une nouvelle méthode pour instruire des procès contre la mafia. Son arme fatale résidait dans les enquêtes bancaires ; or dans ce monde occulte, il fallait une volonté inébranlable et une détermination à toute épreuve pour transpercer l’obscurité du secret bancaire. Avec une minutie scrupuleuse, Falcone reconstituait le plus infime mouvement bancaire. La récolte des documents nécessaires était compliquée, car chaque directeur tentait par tous les moyens de s’opposer aux perquisitions ordonnées par Falcone. Pour les patrons de ces établissements, cela s’assimilait à la violation du secret de la confession pour un prêtre. Un magistrat était forcé d’attendre des mois après une demande d’autorisation de consulter un simple compte bancaire alors que tous les jours, des centaines de milliers de transactions s’effectuaient en quelques minutes.

À force de voir impuissant les inspecteurs de la brigade financière repartir de leur établissement les bras chargés de documents confidentiels, les plaintes se multiplièrent.

« Vous allez ruiner l’économie de Palerme ! » brailleront certains de la classe dirigeante.

« Une trahison pour la Sicile » vociférera d’autres hauts placés jouant les vierges effarouchées devant ces nouvelles méthodes. La méthode Falcone.

[1] Giovanni Falcone, Paolo Borsellino, Leonardo Guarnotta

Texte soumise aux droits d’auteur © Christian Lovis, Tous droits réservés, février 2016

 

Livre à lire !

En ma qualité d’auteur, je souhaitais consacrer quelques pages de ce blog à ceux et celles qui écrivent sur la mafia. Régulièrement, vous trouverez des publications qui ont enrichi mes propres connaissances sur le sujet.


J’en pense quoi ?

leshommesPhilippe Rizzoli est un expert reconnu et un homme engagé sur le sujet. Dans ce petit livre, il passe en revue par ordre alphabétique toutes les strates qui touchent le monde des mafias. De la lettre «A» de l’accumulation (du capital) à la lettre «Z» de zoomafia, vous découvrirez un condensé historique et actuel des nombreuses activités des organisations criminelles. Ce livre est accessible et se lit dans tous les sens en fonction des envies. Si je conseille régulièrement ce livre aux étudiants qui me sollicitent pour des travaux sur la mafia et l’antimafia, je leur recommande de ne pas se fixer uniquement sur cet ouvrage qui survol un sujet extrêmement vaste et d’une grande complexité. Pour l’approfondir sans raccourcis, il faut se référer à d’autres ouvrages également.

Nouvelle réédition
162 définitions mafieuses.
De A comme « Accumulation du capital » à Z comme « Zoomafia »

 » La mafia de A à Z »couv1-mafia


de Fabrice Rizzoli (Auteur)

Broché: 221 pages
Editeur : Editions Tim buctu (Novembre 2015)
Langue : Français
Le site internet de l’auteur (mafias.fr)