Quand l’inspecteur Cortese a été promu à la tête de l’unité de la police palermitaine affectée à la traque des chefs mafieux, il a accepté sans hésiter, bien qu’en 1985 les Corléonais aient tué l’un de ses prédécesseurs, Beppe Montana, dans un petit village de pêcheurs proche de Palerme, où il louait une maison de vacances.

Dès sa prise de fonction, en 1998, Cortese a décidé de se concentrer sur le plus gros nom de la liste des individus recherchés : Bernardo Provenzano. Les pistes dont il disposait étaient particulièrement minces. Jusqu’aux meurtres de Falcone et Borsellino, nul n’avait jamais songé à s’intéresser à Provenzano — l’accent avait été mis sur Riina et les autorités ne disposaient pas de moyens suffisants pour rechercher les deux à la fois. On ne possédait que peu d’indices concernant l’apparence physique de Provenzano ; le meilleur était une photo de 1959 sur laquelle, âgé de 26 ans, il semblait tout droit sorti de chez le coiffeur, les cheveux plaqués, luisants d’une généreuse couche de brillantine.

Le commissaire Renato Cortese
Le commissaire Renato Cortese

Cortese a commencé par éplucher toutes les dépositions où il était question de Provenzano, ainsi que ses mandats d’arrêt, les actes d’accusation et les jugements prononcés contre lui par les tribunaux siciliens. Puis i l s’est entretenu avec plusieurs transfuges, soit en prison, soit dans les caches où ils vivaient sous protection policière.

Beaucoup ont bien voulu parler de Provenzano, mais le personnage demeurait fantomatique, et Cortese ne parvenait pas à le cerner. Le policier n’avait jamais rien connu de tel ; en traquant d’autres hommes d’honneur, comme Brusca, il était tombé sur des traces concrètes de leur existence et de leurs déplacements dans Palerme et sa région — ils utilisaient des téléphones portables, maintenaient des relations avec leur famille, entretenaient des maîtresses. Mais sur Provenzano, rien ; les repentis disaient ne l’avoir rencontré que deux ou trois fois, et même ce souvenir-là était flou. Certains croyaient même dur comme fer qu’il était mort.cover

Le plus fascinant pour Cortese n’était pas tant l’appétit sanguinaire de sa proie — qui n’avait rien de surprenant puisqu’il s’agissait du chef de la mafia — que sa grande finesse. Il était frappé par le niveau d’astuce de Provenzano, son caractère « diabolique », comme il disait. Chaque fois que l’on s’attendait à voir agir le parrain d’une façon donnée, il faisait strictement l’inverse. Cortese a acquis la conviction que s’il voulait en découvrir davantage au sujet de Provenzano, il faudrait chercher du côté de Corleone, où le bandit avait entamé sa carrière, et d’où étaient issues aussi bien sa famille de sang que sa famille mafieuse. Pour Cortese et ses hommes, se rendre à Corleone revenait à s’aventurer sur des terres extrêmement dangereuses. L’apparition d’un nouveau visage dans un rayon de quelques kilomètres autour de la ville risquait fort de déclencher l’alerte, car les allées et venues d’« étrangers » étaient surveillées de près. « Corleone est le genre d’endroit où toute personne de l’extérieur inspire le soupçon — même si rien ne dit qu’il s’agit d’un flic », dira Cortese.

Il savait qu’il était impossible pour ses hommes de circuler en uniforme ou à bord de voitures de police. Il fallait donc recourir à une méthode peaufinée au fil des ans, mélange de techniques anciennes et de technologie moderne — surveillance physique doublée de micros et d’écoutes téléphoniques.

Source : Les Parrains de Corleone: Naissance et déclin d’une famille de la mafia de John Follain, Editeur : Denoël (21 janvier 2010)

Bernardo Provenzano
Bernardo Provenzano

 

 

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