Le scandale des escortes révoquées

Escorte arméeEn Italie plus qu’ailleurs, l’escorte des personnes menacée est un travail dangereux. Avec sur son sol les quatre mafias les mieux structurées au monde, les risques sont réels pour les hommes et les femmes d’escorte autant que pour les personnes dont ils doivent assurer la sécurité. Dernièrement, un ancien ministre a bénéficié d’une escorte de 4 agents avec deux voitures blindées pour se rendre en vacances avec sa famille, dans la province de Brindisi. Il n’y aurait pas de polémique si dans le même temps, des personnes réellement menacées par la mafia ne se voyaient pas retirer leur escorte.

Angela Napoli
La politicienne Angela Napoli

C’est le cas par exemple pour Angela Napoli. Politicienne honnête, ancienne membre de la Chambre de députés de la République italienne, elle a été vice-présidente de la commission parlementaire antimafia et la cheville ouvrière de plusieurs projets de loi pour lutter contre le crime organisé. En 2010, elle était parvenue à faire dissoudre pour infiltration mafieuse le conseil régional de Calabre où siégeaient plusieurs hommes politiques de haut rang. En mars 2010, des enquêteurs avaient découvert que la puissante ‘Ndrangheta avait monté un plan pour l’assassiner. Cette brillante politicienne d’origine calabraise a vécu sous protection policière pendant plusieurs années. Mais non réélue, cette femme engagée contre la mafia s’est vue révoquer son escorte.

Un autre exemple éloquent. Celui de Vincenzo Liarda.

Le syndicaliste Vincenzo Liarda

Vincenzo Liarda est un protagoniste de la lutte contre la mafia. Secrétaire syndical de la CGIL et membre de l’observatoire de la légalité, il a été victime depuis 2011 de 21 actes d’intimidation. Malgré les menaces contre lui et sa famille, l’État italien lui a retiré sa protection sans aucune explication. Aujourd’hui, Vincenzo Liarda vit enfermé dans sa maison pendant que ceux qui l’ont menacé continuent de vivre normalement.

12 juin 2015 – Dernière information
Une polémique est en train d’enfler contre Vincenzo Liarda qui serait accusé d’avoir extrapolé les menaces dont il fait l’objet. Une enquête a été ouverte. Il faut garder à l’esprit que la mafia utilise depuis longtemps la stratégie de discréditation pour faire perdre l’estime d’une personne. Le juge Falcone — comme bien d’autres — avait été victime de rumeurs abjectes. (Exemple : Falcone avait été accusé d’avoir organisé un faux attentat contre sa personne ; immédiatement après l’assassinat du policier Calogero Zucchetto, la mafia avait fait courir le bruit qu’il avait été tué par un mari jaloux). Les exemples ne manquent pas et il faudra attendre la suite de l’enquête pour en savoir plus.

Le procureur Salvatore Vella
Le procureur Salvatore Vella

Procureur adjoint d’Agrigente, juge antimafia, Salvatore Vella n’est pas un citoyen ordinaire. Après avoir décapité la direction de Cosa Nostra de la magnifique région de la Vallée des Temples, le juge Vella a reçu une série de menaces de mort. Pendant des années, il a vécu sous protection policière en voyageant dans des voitures blindées. Lors d’une conférence dans une école, il a trouvé un bout de papier sur lequel étaient inscrits la marque et le numéro de plaque de sa voiture blindée, accompagnée du mot « Boom ! ». Ces menaces n’ont pas empêché de le voir retirer son escorte.

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Le capitaine Ultimo

Un dernier scandale qui date de 2014. Le capitaine Ultimo, de son vrai nom Sergio De Caprio qui avait arrêté en 1993 Totò Riina, le sanguinaire patron de la mafia sicilienne a vu sa protection révoquée. Une décision incroyable quand on sait que le carabinier a été condamné à mort par la Coupole de Cosa Nostra. D’autant plus qu’il y a quelques mois, du fond de sa cellule de haute sécurité, Totò Riina a annoncé : « une probable nouvelle saison de meurtres » contre les magistrats de Palerme. Pourquoi le gouvernement italien a-t-il décidé de ne plus protéger un homme si détesté par la mafia ? Maintenant, Sergio De Caprio est colonel chez les carabiniers. Il tente de rester très discret et ne circule plus qu’à scooter pour éviter de devenir une cible trop facile.

« En Sicile, la mafia frappe les serviteurs de l’État que l’État n’est pas en mesure de protéger ».

Giovanni Falcone

Des escortes d’apparat aux dépens de ceux qui sont réellement menacés

Une polémique enfle en Italie quand on sait qu’à Rome, avec les diplomates et les personnalités du monde entier, la police organise chaque jour environ 120 escortes. Même si la capitale détient deux états sur son sol (Italie et Vatican), ce chiffre de service de protection est énorme en comparaison des autres pays. (Madrid = 60, Londres = 43, Paris = 21, Berlin = 13). D’aucuns lâchent que Rome devrait diminuer les services de protection pour les personnes qui ne sont pas réellement en danger. Ils évoquent que les escortes ne doivent pas servir à afficher une puissance quelconque détriment du citoyen et de ceux qui en ont réellement besoin.

En Italie, on estime que 4000 agents des forces de l’ordre sont chaque jour réquisitionné pour escorter environ 600 personnes. Une dépense annuelle de 250’000’000 d’euros. L’État italien a acheté environ 2000 voitures neuves, dont 800 sont blindées et coûtent de 120’000 à 180’000 euros chacune.

Le niveau d’escorte varie en fonction de la menace :

  • Haute forme de sécurité : 2 ou 3 voitures blindées et plus de 8 agents
  • Moyenne forme de sécurité : 2 voitures d’escorte et 6 agents
  • Basse forme de sécurité : 1 voiture, 1 chauffeur et 1 agent

En 2010, les personnes protégées en Italie étaient au nombre de 410 :

  • 263 juges
  • 90 parlementaires
  • 21 maires et présidents de région
  • 21 ambassadeurs, journalistes et syndicalistes
  • 87 repentis de la mafia

Scandale à la Berlusconi
La crise n’est pas toujours où l’ont croit

L'escorte de Silvio Berlusconi En avril 2006, le premier ministre sortant Silvio Berlusconi qui avait pour habitude de concocter des lois en fonction de ses besoins a exigé juste avant de quitter le pouvoir que les chefs de gouvernement qui ont démissionné de leurs fonctions conservent le droit de garder une escorte maximale sur l’ensemble du territoire national. C’est donc 31 hommes de la police nationale et des carabiniers qui sont restés à la disposition du « Cavaliere » déchu et qui surveillent à la charge du contribuable ses innombrables résidences privées. On estime que l’État dépense 200 000 euros par mois rien qu’avec cette mesure sans compter les conseillers et autres frais qui sont payés par la République au milliardaire déchu du gouvernement.

Quelques personnalités italiennes sous escorte

Article écrit par C. Lovis © Les hommes de l’antimafia
Source : Roberto Brumat, journaliste italien indépendant. Visitez son excellent blog !

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«Citoyens contre les mafias et la corruption»

Le samedi 18 juillet 2015, j’ai été invité par l’Association «Citoyens contre les mafias et la corruption» en Sicile, à Partinico, à côté de Palerme, pour participer à la journée de commémoration de juge antimafia Paolo Borsellino.

Cette journée restera gravée à jamais dans ma mémoire.

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Le Juge Paolo BorsellinoInvité et accueilli par Toti Comito (Coordonnateur du Cercle de la province de Palerme),  Toti qui devait terminer la préparation de la soirée m’a laissé aux bons soins de Filippo Grillo, un artiste sicilien. Né à Partinico, il nous a fait visiter sa maison située en plein centre-ville. Sa demeure est une vraie caverne d’Ali Baba. Depuis 30 ans, Filippo collectionne des objets typiquement siciliens avec l’espoir d’ouvrir un jour un musée. Ses relations à Marseille où il espère voir son projet de musée aboutir au Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM). Filippo parle bien le français, ce qui fut salvateur pour le reste de la soirée, car le Sicilien est parfois difficile à comprendre.

Au début de la commémoration, peu après 18h00, j’ai eu la joie immense de faire la connaissance de Giovanni Paparcuri. Giovanni était le chauffeur de Rocco Chinnici et il échappa à la mort en août 1983 lorsqu’une voiture remplie de dynamite explosa à Palerme pour tuer le chef du bureau d’instruction.

 Le 29 juillet 1983, à 8 h 10, le magistrat sort de chez lui, sous bonne escorte. Soudain, l’explosion!

Quand retombe la poussière et que se dissipe la fumée, le spectacle est hallucinant : quatre morts, quatorze blessés, une vingtaine de voitures réduites en ferraille, des vitrines et des fenêtres éventrées par dizaines, des appartements dévastés dans un rayon de 200 mètres.

Giovanni Paparcuri est un miraculé. Autour de lui, ils sont tous morts. Il doit sa vie par le fait qu’un de ses collègues lui avait demandé de retourner dans la voiture pour prendre une radio oubliée. Le blindage de la voiture le sauva in extremis.

Aujourd’hui, Giovanni Paparcuri est un militant de l’antimafia. Il entretient la mémoire de ceux qui sont tombés, des victimes de la mafia ; des morts, comme des vivants. Car si notre héritage judéo-chrétien nous incite à nous souvenir surtout des êtres disparus, il ne faut pas oublier ceux qui restent.

La souffrance d’un amour, un papa, une maman, un frère, des enfants, des amis, des proches. Ça fait des centaines et des centaines de personnes qui sont meurtries d’une manière inaltérable par la barbarie mafieuse.

Lors de cette soirée, Giovanni Paparcuri nous a raconté quelques anecdotes de son travail aux côtés de Giovanni Falcone et Paolo Borsellino. Il a passé 10 ans avec eux et s’était lié d’amitié avec Paolo Borsellino et sa famille.

Giovanni Paparcuri ne pouvait plus faire partie d’une équipe d’escorte à cause des blessures subies lors de l’attentat. C’est là que Borsellino lui proposa de travailler pour le pool antimafia de Palerme. Giovanni Paparcuri n’a pas hésité une seconde. Il s’est attelé à la tâche et mis en place le système informatique des juges de Palerme. Un système qui se révélerait désuet aujourd’hui. Car avec quelques ordinateurs et des centaines de disquettes, Giovanni Paparcuri a méticuleusement retranscrit, répertorié et archivé tous les actes du Maxi-Procès (800’000 pages!) qui allait voit le jour en 1986.

La voix douce de Giovanni s’est élevée sur la Piazza Umberto 1er, dans un silence de cathédrale. L’intensité de ses propos était terriblement émouvante. Dans son regard sombre, mais lumineux, on arrive à lire la profonde et détresse qui ne le quitte plus. Grièvement blessé dans l’explosion d’une voiture piégée en 1983, il va « mourir » une seconde fois en 1992, à la mort de Falcone. Puis 57 jours plus tard, en parcourant la Via D’Amelio quelques minutes après l’attentat qui tua son ami, le juge Borsellino.

L’odeur de la mort, de la poudre, de la barbarie est accolée à ses vibrantes paroles.

Un peu plus loin, deux carabiniers en patrouille s’arrêtent quelques instants pour écouter.

Les bruyantes rues siciliennes s’imprègnent des mots de Giovanni Paparcuri, de Toti Comito, du président de la ville de Partinico et de tous les intervenants. J’interviens en français. Explique aux Siciliens que quand je fais le voyage sur leur magnifique île, je ne viens pas sur la terre de la mafia, mais sur la terre de l’ANTIMAFIA. Car du courage il en faut pour se révolter contre l’immonde pieuvre qui pollue l’histoire de la Sicile.

Les noms de Giovanni Falcone, Paolo Borsellino, Emanuele Basile, Rocco Chinnici, Pietro Scaglione, leur entourage, leurs escortes et tous les autres s’envolent vers le ciel. C’est une révérence à ces hommes qui ont eu le courage de dire non à la mafia.

Voir tous ces gens réunis dans une rue de Sicile pour s’opposer à ce cancer alors que pendant des années, personne n’osait même murmurer le nom de Mafia est l’héritage de ces héros!

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Les magnifiques poèmes de Francesca Lurrseri et de l’écrivain antimafia Francesco Billeci sont venus couronner ce vibrant hommage. La langue de Dante si bien contée est d’une puissance et d’une beauté sans égal. Il y a aussi eu l’intervention de Maurizio Lorenzi, un journaliste, écrivain.

La soirée s’est terminée en apothéose avec une scène théâtrale mise en scène par Maurizio De Luca en pleine rue reconstituant l’existence de madame Agnese Borsellino (décédée en 2013), l’amour de Paolo qui l’a accompagné dans les plus beaux moments de sa vie comme dans les plus tragiques. Pendant une heure, la comédienne a fait une prestation merveilleuse et retranscrit l’émotion de cette vie dramatique. Sacrifiée.

Puis à la fin de la soirée, arrivé à l’improviste après avoir annoncé en début de soirée qu’il ne viendrait pas « pour tromper l’adversaire », Mario Conte, juge antimafia de Palerme, est venu une dizaine de minutes apporter son soutien à cette soirée en évoquant que sans la société civile, les magistrats et les forces de police ne peuvent pas combattre seuls la mafia.

Après quelques accolades étroitement surveillées, le magistrat s’en est allé à bord de sa voiture blindée avec son escorte…

Paolo Borsellino, Giovanni Falcone et tous leurs collègues avaient compris qu’en rendant l’État crédible, la loi du silence, la fameuse omerta s’effriterait pour devenir aussi fine que la cendre qui recouvre les pentes de l’Etna.

Christian Lovis

034-borsellinoPaolo Borsellino funérailles de Pio La Torre. 1982avril
Paolo Borsellino

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Qu’est-ce que l’Association  «www.icittadini.it»

l’Association «Citoyens contre les mafias et la corruption»

L’association est inspirée par les valeurs fondamentales de la constitution italienne et engage ses membres et les représentants de ses organes statutaires de respecter les lois et règlements de l’État. Les citoyens contre la mafia se sont engagés à soutenir le travail de la magistrature et des forces de police dans la lutte difficile et continue contre la mafia et la corruption.

L’Association collabore avec d’autres associations antimafia ou d’aide aux victimes de crimes violents. Elle est aidée dans sa démarche quotidienne par des juges imminents de la lutte antimafia, des policiers, des enseignants, des avocats, des journalistes.

Quels sont les buts de l’Association ?

L’association a pour but d’aider toutes les personnes qui décident de suivre comme chemin de vie, la solidarité morale, y compris ceux qui ont décidé d’abandonner des modèles de vie bien différents. Elle œuvre a des programmes éducatifs dans le développement de la dignité humaine et le progrès des peuples.

Qui peut adhérer à l’Association ?

Tout le monde peut adhérer à l’Association, sauf ceux qui font l’objet de poursuites pénales pour association de malfaiteurs avec la mafia. Sont exclus aussi ceux qui sont poursuivis pour corruption, extorsion de fonds, ou qui ont commis des crimes contre les personnes et les biens.

Que fait l’Association ?

Les citoyens contre la mafia entreprennent la gestion des biens saisis aux organisations criminelles. Ils aident également à la réadaptation sociale de ceux qui ont besoin de se réinsérer dans la société civile après le vol des mafias, mais aussi aux hommes et femmes qui ont vécu en qualité de criminels et qui montrent le désir sérieux et sincère de quitter les organisations criminelles pour suivre les voies et le mode de vie fondés sur la légalité, le respect des lois et des valeurs constitutionnelles de l’État.

C. Lovis ©  juillet 2015

Assaut sur Palerme

Les parachutistes investissent le fief d’un superparrain. A Palerme, la guerre contre la Mafia est officiellement déclarée. Mais « l’honorable société » reste bien ancrée dans la culture sicilienne.

CiacullihISTOIRE-DE-LA-MAFIA est un petit village agricole posé sur les collines de la Conca d’oro, la Conque d’or, qui dominent la baie de Palerme. C’est encore l’époque de la cueillette des mandarines, et tout était tranquille, en ce dimanche matin, quand les parachutistes sont arrivés. Ils étaient plusieurs centaines, largués d’hélicoptères, armés de fusils d’assaut, appuyés par l’armée de terre, les carabiniers et les chiens policiers.

Ils ont bouclé le village et ont pénétré dans une grande maison rose, la plus belle du coin. Ici habitaient les frères Greco. Michèle, l’aîné, surnommé « le Pape », et Salvatore, « le Sénateur ». Don Tommaso Buscetta, la première « balance » de la longue histoire de la Mafia sicilienne, avait désigné Michèle comme le superparrain de Palerme. On l’accuse d’avoir commandité, en septembre 1982, l’assassinat du général Alberto dalla Chiesa, qui venait d’être nommé préfet de Palerme pour lutter contre la Mafia. Le Pape et le Sénateur ont préféré lever le pied. Ils sont « en fuite » depuis deux ans. Mais la police est sûre qu’ils sont toujours quelque part dans l’île.

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Michele Greco était surnommé « Le Pape » pour sa propension à dire constamment des passages de la bible.

Quand ils sont entrés dans la maison rose, les parachutistes ont découvert une trappe sous le grand tapis du salon. Elle menait, à travers un dédale de galeries et de salles, à des catacombes, où traînaient encore des vivres et des armes. Mais de Greco, point.

Est-ce vraiment étonnant ? Héritiers de la grande tradition, les Greco règnent sur Ciaculli en seigneurs. Dans un champ de mandariniers, une vieille femme en noir s’active à la cueillette. Le Greco? Elle se dresse, raide et théâtrale : « Un homme de bien. » Les meurtres ? « Même si c’était vrai, mon devoir serait de l’aider de toutes mes forces. Mais que peut un ver de terre comme moi pour aider un aigle ? » Et elle termine son discours les deux mains en coupe, en un geste clair : « Et lui, au moins, il en a ! » Les autres cueilleurs, Antonio et Salvio, opinent. Le Pape a toujours été « juste et bon », et s’il a détourné quelques subventions, après tout, « c’est bien parce qu’il est plus fort que les autres ». Rien à dire.

Quelque chose quand même s’est cassé au royaume de la Mafia. Voir ainsi l’armée investir le fief des Greco est un signe. Palerme n’est plus Palerme. Plus tout à fait. Chaque jour, à la même heure, les sirènes de la police hurlent via Nortabartolo, l’une des grandes artères de la capitale. Des policiers en gilet pare-balles, pistolet-mitrailleur au poing, prennent position sur le trottoir, protégeant un petit homme barbu qui s’engouffre dans un immeuble. Le juge Giovanni Falcone, spécialement chargé de briser la Mafia sicilienne, rentre chez lui.

La vie n’est pas facile pour le magistrat, entre son bureau bunker, son escorte armée, sa voiture blindée et son appartement fortifié. Mais ces précautions s’expliquent : depuis 1979, on a ramassé 600 cadavres dans les rues de la ville, déchiquetés dans l’explosion de leur voiture piégée, exécutés au fusil de chasse à canon scié – la « lupara » — ou au fusil d’assaut kalachnikov. Sans compter ceux qui ont disparu au fond de la mer, coulés dans le béton, méthode classique dite de la « lupara bianca ».

Falcone & Borsellino
Falcone & Borsellino

Artisan de l’opération Saint-Michel (366 inculpations, l’automne dernier), le juge Falcone, qui prépare avec ses collègues une nouvelle charrette, affirme pourtant : « Arrêter, condamner ne servira à rien, si nous ne parvenons pas à éradiquer le système mafieux qui gangrène la ville. » Et ça, c’est une autre histoire.

« L’esprit mafieux, c’est comme l’air qu’on respire. C’est une culture que les étrangers ne peuvent pas comprendre », explique Angelo, Sicilien pure race, en avalant un foccace, redoutable sandwich palermitain garni de tripes de vache recouvertes de fromage. Le bistrot est situé dans la Vucceria. Comme tout le centre historique de Palerme, le quartier n’est plus qu’une splendeur en décomposition: ruelles inondées, poubelles éventrées, lambeaux d’églises baroques, chicots de palais normands qui s’effondrent dans l’indifférence générale.

« Prenez notre marchand de foccace, poursuit Angelo. Il ne lui viendrait pas à l’idée de payer des impôts. C’est une notion qui le dépasse. L’Etat, la municipalité n’ont aucune réalité pour lui. En revanche, il paie sa dîme au petit racketteur du coin pour que son échoppe ne soit pas plastiquée. Ça, c’est un rapport concret qu’il comprend et qu’il trouve honnête. »

L’ordre mafieux est la seule loi de Palerme. Le racketteur local dépend d’une organisation criminelle qui contrôle le quartier et qui met se tueurs — les  » killers  » — à la disposition des familles « respectables »: notables, entrepreneurs, industriels de l’héroïne, etc. A ces derniers d’intimider ou d’acheter le personnel politique ou administratif pour que les affaires continuent de marcher. Les honnêtes gens n’ont qu’à subir ou se ranger. C’est ainsi.

Le repenti Tommaso Buscetta
Le repenti Tommaso Buscetta

Grâce aux révélations de Buscetta on a « découvert » que l’ancien main de Palerme, Vito Ciancimino, avait caché des sommes aussi fabuleuses que frauduleuses au Canada. Que les cousins Salvo, exploitants agricoles, businessmen et fermiers généraux (l’Italie a encore des collecteurs d’impôts privés), avaient bâti leur fortune sur le détournement de l’argent public et les spéculations scandaleuses sur l’immobilier. Main basse sur la ville.

La population de Palerme a triplé dans les années 60, et les « familles » se sont entretuées pour obtenir l’adjudication des travaux de construction. « Généralement, explique l’architecte Michelangelo Salamone, cela se passe ainsi : la famille qui l’emporte triple le prix du devis, empoche une part du budget, en consacre une autre à rétribuer complices et hommes de main. » Dans ces conditions, les réalisations sont ce qu’elles sont. La banlieue populaire n’est qu’un hachis de constructions calamiteuses. L’aéroport, construit devant une colline, est un des plus dangereux du monde. Le centre historique pourrit sur pied en attendant que les « familles » se soient mises d’accord pour se partager le budget de 1500 milliards de lires voté depuis des années pour sa réhabilitation.

Trop d’argent, trop de rivalités…

Mais, depuis une dizaine d’années, la Mafia a délaissé l’immobilier pour le trafic, bien plus rentable, de l’héroïne. Avec succès. On estime que le commerce de l' »héro » déverse chaque l’année quelque 700 milliards de lires (dites narco-lires) sur la Sicile. Apport non négligeable dans l’une des régions les plus pauvres d’Italie. Palerme, qui traîne au 80e rang des villes italiennes pour le revenu par habitant, se retrouve – grâce aux narco-lires — au 6e rang pour la consommation !

« L’argent et la loi du plus fort gouvernent le monde », énonce — plein de respect – Sergio. Il est entrepreneur en électricité. Dans son appartement moderne de la via Libertà, le quartier chic de Palerme, il a convié à dîner, ce soir-là, un commerçant, un architecte et un enseignant.

Carlo Alberto Dalla Chiesa
Carlo Alberto Dalla Chiesa

Dans cette discussion de lettrés, l’architecte abrite sa résignation derrière la phrase de Lampedusa, l’auteur du « Guépard » : « En Sicile, il faut que tout change pour que tout reste semblable. » L’enseignant rappelle que les parrains ont été remis en selle en 1944 par les Américains, soucieux de contrôler l’île pendant le débarquement. Le commerçant souligne que la Démocratie-chrétienne a soutenu constamment le système pour s’assurer les suffrages des Siciliens. Et l’entrepreneur conclut, fataliste : « La Mafia est à Rome, à Milan, à New York. La drogue rapporte 70 milliards de dollars par an aux Etats-Unis. Quel pays, quel pouvoir peuvent prétendre lutter contre une telle puissance ? »

Et, pourtant… Quelque chose s’est fêlé dans ce consensus séculaire. Les amis de Sergio ne parlaient-ils pas ouvertement de la Mafia, alors qu’il y a peu personne n’osait prononcer le mot, même dans une conversation privée.

Giovanni Falcone
Giovanni Falcone

L’empire des parrains a dérapé sur les milliards de la drogue. Trop d’argent enjeu, générateur de trop de rivalités. L’ivresse des narco-lires a entraîné l’élimination sauvage des gêneurs : représentants de l’Etat et élus compris. L’assassinat de Dalla Chiesa, les révélations de Buscetta ont brisé l’équilibre mafieux. Depuis, on sent du relâchement. La Démocratie-chrétienne, puissant soutien de l’establishment sicilien, tente de prendre ses distances. L’Eglise aussi : le cardinal Salvatore Pappalardo s’est enfin décidé à tonner, en chaire, contre l’honorable société. On dit même que les obsèques des grands chefs de  » famille  » ne se font plus en grandes pompes, dans la tradition. Rien ne va plus. La municipalité, pour prouver ses bonnes intentions, a décidé d’ériger sur le port un monument « aux victimes de la Mafia ». La région a voté cette année un budget de un milliard de lires pour organiser des cours de « démafiosation » dans les écoles. A Brancaccio, le quartier le plus sanglant de Palerme (50 morts ces dernières années dans la seule via Conte Federico), 5000 gosses ont défilé entre les HLM et les champs de pommes de terre, en portant des banderoles où ils avaient écrit : « Contre la pieuvre ».

Paolo Borsellino
Paolo Borsellino

Les juges deviennent incorruptibles. Palerme vit quasi en état de siège. Entre 1982 et 1984, un. bataillon d’experts financiers a procédé à 24 000 inspections bancaires. Les biens suspects (500 milliards de lires) ont été mis sous séquestre. Tout candidat à une adjudication doit dorénavant se faire attribuer un certificat de « nonmafiosité ». Ces contraintes et la crise des narco-lires, liée à la répression du trafic de la drogue, ont freiné l’activité commerciale de la ville. On ne vend plus autant de belles voitures ni de bijoux dans les boutiques chics de la via Libéria. Pour un peu, les Palermitains se déclareraient sinistrés.

Après Buscetta, qui brise la loi du silence, les femmes, traditionnellement vouées à pleurer leurs morts en silence, s’en mêlent. Les veuves des victimes de la Mafia viennent de se liguer en association. L’une d’elles, Maria Benigno, 52 ans, va jusqu’aux assises pour tenter de confondre les tueurs de son mari. Du jamais vu.

L’affaire remonte à 1976. Trois hommes arrêtent la Fiat 500 où elle avait pris place avec son mari et son frère. Ils tirent à bout portant sur les deux hommes. Pas sur elle : en Sicile, on ne touche pas aux femmes, qui, depuis toujours, savent se taire. Pas elle. La voilà qui dénonce les tueurs. Deux procès ont déjà tourné court « faute de preuves ». Elle continue : troisième procès, cette année. Maria Benigno ne sort pas sans ses gardes du corps. Mais elle s’en méfie un peu, confesse-t-elle en triturant son mouchoir. Elle n’a pas tout à fait tort.

Paolo Giaccone, le médecin lâchement assassiné
Paolo Giaccone, le médecin lâchement assassiné par Cosa Nostra

En 1982, le médecin légiste Paolo Giaccone a été exécuté devant son hôpital. Il avait eu la mauvaise idée d’identifier les empreintes d’un Marchese, membre de l’une des familles les plus sanguinaires de Palerme. Son successeur, qui autopsie en moyenne un cadavre par jour, souhaite une mutation « dans une ville plus tranquille ». Certes.

« Nous vivons un moment historique, affirme le juge Falcone, qui, lui, ne manque pas de courage. Après l’opération Saint-Michel, nous prévoyons 600 nouvelles inculpations pour le printemps. » II a dressé, pour la seule ville de Palerme (700 000 habitants), une liste de 2000 suspects.

« Le pire qui puisse arriver à un homme est de mourir dans le cœur d’un autre », affirme un dicton. La Mafia est-elle en train de mourir dans le cœur des Siciliens ? Peut-être…

Source : Article de l’Express (1985)