Entretien avec Roberto Scarpinato, procureur antimafia sicilien

Question : La mafia est très présente dans plusieurs pays et agit en investisseur avisé. Dans quel secteur agit-elle en ce moment, après l’immobilier, le trafic de drogue et la prostitution? En Allemagne par exemple, dans quel secteur la mafia investit-elle ?

Roberto ScarpinatoRoberto Scarpinato : Jusqu’à présent, la mafia a surtout investi dans l’immobilier parce qu’il n’existe pas, au niveau européen, un registre immobilier qui permettrait de savoir que quelqu’un qui a acheté des biens immobiliers en Hollande ou en France, c’est la même personne. La mafia a commencé à investir dans les énergies alternatives comme l’énergie éolienne et photovoltaïque. Elle commence à s’intéresser également à la privatisation des services publics, de l’eau par exemple. En Italie, différentes enquêtes ont montré que la Mafia contrôle quasiment tout le secteur de l’éolien en Sicile par le biais de centaines de sociétés qui semblent appartenir à des personnes différentes, mais qui en réalité, sont contrôlées par le  même groupe. Et donc, la mafia continue à faire ce qu’elle a toujours fait. Elle s’est d’ailleurs toujours intéressée à l’énergie. Dès l’époque de Vito Cianciminio, ancien Maire de Palerme et grand mafioso, la mafia s’intéressait au secteur du gaz. Nous avons saisi des quantités considérables d’argent auprès de la  famille Cianciminio qui provenait d’investissement de la mafia dans le secteur du gaz. Ensuite, après le gaz, la mafia s’est intéressée à l’énergie éolienne et photovoltaïque et nous avons découvert qu’il y a même eu des accords passés, entre les mafias italiennes et la mafia russe, pour pouvoir contrôler ce secteur de l’énergie qui est stratégique

Question : Cela montre bien le comportement parasitaire de la mafia qui dispose, désormais, de toutes les compétences économiques utiles pour tirer les marrons du feu. Pour reprendre l’exemple allemand, le grand paradoxe c’est que la mafia profite aussi des abaissements fiscaux qui s’appliquent quand on investit dans les énergies renouvelables.

Roberto Scarpinato : Oui, c’est un danger bien réel. Il y a bien un risque que des fonds européens, des fonds publics finissent dans les poches de la mafia. C’est arrivé en Italie. La mafia a contrôlé les appels d’offres publics, a contrôlé les financements publics, et a eu des accords secrets avec des décideurs politiques importants en éliminant physiquement, des hommes politiques qui ne se laissaient pas corrompre. Ce problème, on l’a connu en Italie, vous allez le connaitre également chez vous.

Un parc éolien en Sicile. Une véritable Eco Mafia.
Un parc éolien en Sicile. Une véritable Eco Mafia.

Question : Cela dit, tout n’est pas négatif. Il y a des enquêtes qui ont abouti. Des centaines de mafiosi ont été mis sous les verrous et leurs biens ont été saisis. A-t-on porté à la mafia un coup fatal ?

Roberto Scarpinato : Malheureusement non. Parce que mon expérience m’a montré qui si on arrête chaque année quelque 200 à 300 membres de la mafia, il y en a 200 ou 300 autres derrières, prêts à prendre la relève. Et les chefs mafieux continuent à commander depuis la prison. Par ailleurs, lorsqu’ils ont purgé leur peine, au bout de 7 ou 8 ans, ils reprennent leur activité criminelle. Et donc, même si l’état italien s’engage beaucoup dans la lutte contre la mafia, il semble que cette lutte ne puisse jamais s’arrêter. Mais ce qui est vraiment préoccupant, c’est que les mafiosi ne sont pas, comme on le pense souvent, des personnes brutales et ignorantes. Nous avons découvert qu’aujourd’hui, les chefs les plus importants de la mafia sont des médecins, des architectes, des chefs d’entreprise, des gens bardés de diplômes. Et ce sont des personnes qui sont capables de contrôler des secteurs très importants de la politique ou du monde de l’éducation. Des personnes qui ont des relations très importantes avec les puissants. Et donc, les enquêtes sont aujourd’hui beaucoup plus difficiles à mener. Ces personnes sont puissantes et jouissent de protections politiques. Très souvent, la justice parvient à s’emparer des hommes de main, des tueurs, des petits bras, mais les cerveaux, ils restent dehors.

message importantEn 2009, il existait déjà 900 éoliennes en Sicile, dont certaines dépassant les 100 mètres de haut, et des milliers en construction. La province sicilienne de Trapani, à elle seule, compte des centaines d’éoliennes. Pour rappel, Trapani est le fief de Matteo Messina Denaro, le N°1 de Cosa Nostra. On estime que l’Eco mafia rapporte des milliards aux organisations criminelles qui peuvent ainsi blanchir leur argent et recevoir les millions d’euros de l’Union européenne.

C. Lovis © Les hommes de l’antimafia
Source : Arte

En souvenir du commissaire Boris Giuliano

Ce 21 juillet 2015, il y aura 36 ans que Boris Giuliano a été assassiné à l’âge de 49 ans par la mafia sicilienne. Policier moderne, d’une redoutable efficacité, Boris Giuliano avait la pugnacité nécessaire pour remonter le moral de ses troupes. Sous son commandement, la brigade mobile de Palerme devint la cellule antigang la plus efficace de toute la péninsule. Il dirigea ses enquêtes avec des méthodes innovantes et édifia une véritable collaboration avec le Bureau fédéral d’investigation américain, le  célèbre F.B.I. Ce qui était une première.

Le commissaire Boris Giuliano
Le commissaire Boris Giuliano

Pour les observateurs, il est admirable que Giuliano ait eu un passé aussi glorieux avec les moyens artisanaux de l’époque. Tous les spécialistes s’accordent à dire qu’il fallait une grande intelligence et une farouche volonté pour arriver à accumuler des preuves factuelles susceptibles d’être reconnues devant un tribunal. On ne parlait pas encore des progrès de la génétique et encore moins des découvertes sur l’ADN. Les micros, les caméras et appareils photos ultra-performants ayant la taille d’une tête d’épingle à cheveux pouvant être dissimulés à peu près n’importe où n’existaient pas à cette époque. Les écoutes téléphoniques étaient rarissimes et demandaient une infrastructure imposante. La seule force des enquêteurs résidait dans un savoureux mélange d’intuition, de perspicacité et de rationalisme cartésien. Un agent devait se fondre dans l’environnement qu’il explorait même si cette immersion dans le milieu criminel sicilien présentait un danger mortel plus que partout ailleurs. Car la Mafia, sûre de son pouvoir et de son impunité, assassinait aussi bien des juges que des hommes politiques. Ce n’était pas un modeste fonctionnaire de l’État, encore moins un sbire*, qui allait retenir leurs ardeurs meurtrières. Les enquêteurs de la brigade mobile passaient des jours et des nuits entières planqués derrière les rideaux d’une fenêtre à observer et à noter tous les faits et gestes des malfrats sous surveillance. Les filatures étaient d’autant plus  difficiles que beaucoup de mafiosi vivaient en totale autarcie dans leur quartier, rendant le travail des policiers plus complexe puisque chaque nouveau visage était rapidement repéré.

*Sbire : terme péjoratif utilisé par les mafiosi pour décrire un policier.

Découvrez la carte des victimes de la mafia à Palerme

L’assassin de Boris Giuliano est Leoluca Bagarella, redoutable tueur du clan de Corleone. Il a été arrêté en 1995 par la DIA américaine qui l’a remis à la justice italienne. Condamné à la prison à perpétuité pour de multiples homicides, il purge sa peine dans une prison de haute sécurité sous le régime carcéral 41 bis. Les conditions d’incarcération sont très dures et réservées aux mafieux et aux terroristes. Il a aujourd’hui 73 ans.

Leoluca Bagarella
Leoluca Bagarella, le mafieux de Corleone purge une peine à perpétuité. Il est en prison depuis 21 ans.

C. Lovis © Les Hommes de l’antimafia
Extrait du livre « Les hommes de l’antimafia. Le monde a besoin de héros »

Le monde a besoin de héros

Giorgio Ambrosoli, un avocat intègre assassiné par le banquier de la mafia

Giorgio Ambrosoli était un avocat italien. En 2015, il y aura 36 ans que cet homme intègre et courageux a été assassiné par la mafia. 

Giorgio Ambrosoli, un avocat intègre victime de la mafia
Giorgio Ambrosoli

Giorgio Ambrosoli travaillait à Milan et il était un expert spécialisé dans les faillites. En 1974, le gouverneur de la Banque d’Italie le choisit pour travailler sur le dossier très sensible de la banque privée du sulfureux Michele Sindona, surnommé également le banquier de Dieu à cause de ses accointances au Vatican.

Au fil de son travail, Giorgio Ambrosoli découvre toutes les irrégularités du système financier du banquier de la mafia. Il ressort les noms de nombreux fonctionnaires et politiciens impliqués dans ce monde opaque de blanchiment d’argent. Malgré les innombrables tentatives de corruption et les menaces de mort, l’homme de loi poursuit son activité. Au fur et à mesure de ses découvertes, le lucide avocat se sent de plus en plus en danger. Il écrivit à sa femme ces quelques mots :

« Je vais payer cher pour mon travail. Je savais avant d’accepter que ça pouvait arriver, mais je ne me plains pas du tout, car c’est une occasion unique pour moi de faire quelque chose pour mon pays. »

Au soir d’un chaud 11 juillet 1979, il rentre de chez des amis où il a passé la soirée et gare sa voiture devant chez lui, à Milan. Un homme sort de l’ombre, s’approche et lui demande : « Maître Ambrosoli ? » L’avocat se retourne. Le tueur à gages l’abat froidement de quatre balles de Magnum à bout portant.

Michele Sindona
Michele Sindona, le banquier de la mafia

Michele Sindona a été jugé en 1986 et reconnu comme l’instigateur de l’assassinat de Giorgio Ambrosoli. Il a été condamné à l’emprisonnement à vie. Il est mort quelques jours plus tard par après un empoisonnement au cyanure de potassium. Sa mort est considérée comme un suicide parce que le cyanure de potassium sent particulièrement fort.

C. Lovis © Les Hommes de l’antimafia
Extrait du prochain livre des Hommes de l’antimafia (Tome 2)