Les survivants de l’antimafia

Le 23 mai 1992, à 17h59, quand le cortège de trois voitures blindées escortant le juge Giovanni Falcone passa à la hauteur de Capaci, une gigantesque explosion creva l’autoroute. 

La première Fiat qui ouvrait le convoi fut projetée à plusieurs dizaines de mètres de hauteur, anéantissant la vie des trois policiers Vito Schifani, Antonio Montinaro et Rocco Di Cillo. Dans la Croma blanche du milieu de convoi, Giovanni Falcone et sa femme Francesca Morvillo trouveront également la mort. Le garde du corps Giuseppe Costanza, exceptionnellement assis à l’arrière s’en sort grièvement blessé.

L'attentat de Capaci, 23 mai 1992
L’attentat de Capaci, 23 mai 1992

Dans la voiture de queue se trouvent trois autres policiers. Leur tâche est de fermer le convoi et d’empêcher tout dépassement pour assurer la sécurité de l’homme le plus protégé d’Italie. Ces trois policiers s’en sont sortis miraculeusement, mais n’en demeurent pas moins meurtris à vie par ce drame.

Angelo  Corbo est encore un jeune policier au moment du drame, en 1992. Il avait décidé d’intégrer l’équipe des gardes du corps de Giovanni Falcone par conviction. Il se souvient d’un magistrat qui exorcisait sa peur en plaisantant : « Je suis un mort qui marche » disait-il.

Le convoi © Les hommes de l'antimafia
Le convoi © Les hommes de l’antimafia

Falcone était sans doute le mieux placé pour être au courant des risques auxquels il était exposé. Il connaissait par coeur la mafia et en tant que maître d’œuvre du Maxi-Procès, il savait que Cosa Nostra aspirait à se venger en tuant celui qui l’avait mise à genou. Mais la mafia n’était pas la seule à vouloir la peau du grand magistrat. Isolé dans son combat, il a été quasiment expatrié de sa Sicile qu’il aimait tant pour rejoindre le Ministère de la Justice à Rome. Il souffrait de cette injuste solitude et ses gardes du corps le ressentaient.

Les policiers de l’escorte de Giovanni Falcone étaient des amis. Des frères d’armes. Ils savaient qu’en protégeant l’homme le plus haï de Cosa Nostra, ils étaient eux aussi en grand danger. Pourtant, ils n’ont pas hésité une seule seconde. Ils font partie de ces héros de l’antimafia qui font la grandeur de l’histoire italienne. Une lutte incroyable que quelques hommes ont décidé de mener contre la plus dangereuse organisation criminelle du monde.

Angelo Corbo, un des gardes du corps rescapés lors de l'attentat de Capaci
Angelo Corbo, un des gardes du corps rescapés lors de l’attentat de Capaci

Angelo Corbo se sent coupable d’avoir survécu alors que ses amis et ceux qu’il devait protéger, eux, sont morts. Il raconte aujourd’hui qu’on lui a même fait des reproches. Comme celui de n’avoir pas remarqué la voiture conduite par le mafioso Gioacchino La Barbera qui a donné le signal de départ de l’attaque au moment où le convoi a quitté l’aéroport, plus de dix minutes avant l’explosion. Des accusations fallacieuses envers ces anges gardiens. Car Falcone, très attentif à sa sécurité ne divulguait jamais son calendrier. Ses propres gardes du corps ne savaient pas à l’avance que, ce jour-là, Falcone venait à Palerme. Ils l’ont appris au dernier moment, quand il a fallu se rendre à l’aéroport à bord des trois voitures blindées. Lors du procès, il a été admis qu’une taupe devait se trouver aux plus hauts sommets de l’État pour connaître l’emploi du temps du magistrat et aviser ainsi les tueurs de Cosa Nostra de la venue de Falcone en Sicile ce jour-là.

Angelo Corbo est aujourd’hui inspecteur de la police judiciaire à Florence. Il garde dans sa mémoire les images atroces de ses collègues emportés dans l’explosion qui le tourmentent encore actuellement. Il se revoit avec Paolo Capuzzo et Gaspare Cervello, ses confrères survivants, en train de tenter, en vain, d’ouvrir la portière tordue de la Fiat de Falcone avec l’angoisse de voir un tueur de la mafia surgir pour finir le travail. Angelo Corbo se souviendra toujours du silence qui succède au fracas. De tout ce sang. De l’horrible odeur de chair brûlée. Du regard perdu de Francesca Morvillo. De la lente agonie de Giovanni Falcone qui tente encore de bouger malgré ses blessures mortelles.

C. Lovis © les hommes de l’antimafia

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La mafia fait plus d’argent avec les migrants qu’avec l’argent de la drogue

Selon l’expert de la mafia, Corrado de Rosa, l’immigration est une mine d’or pour les chefs de la mafia italienne et leur implication dans le trafic d’êtres humains ne s’arrête pas. En effet, à peine débarqués en Italie, les demandeurs d’asile et les migrants sont exploités.

En Sicile, la Cosa Nostra organise contre paiement le voyage des clandestins vers d’autres pays européens. Grâce à des écoutes téléphoniques et des enquêtes précises, la police a réussi à déterminer que c’était les parrains de la mafia sicilienne qui gérait les centres d’immigration d’Italie.

Des terroristes de l’État islamique se glissent chaque jour dans ce flux étourdissant de migrants afin d’accomplir la conquête de l’Europe. Les djihadistes ont d’ailleurs annoncé vouloir envoyer 500’000 soldats d’Allah pour cette invasion. La mafia n’en a cure et continue de s’enrichir à la faveur de à cette tragédie humanitaire.

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Encore beaucoup de gens regardent la mafia avec la naïveté du cinéphile. Dans la vraie vie, un boss de la mafia n’a rien d’un homme d’honneur. Les codes d’honneur, les valeurs familiales, les traditions, les images pieuses dans la poche des tueurs qui prient après chaque crime ne sont qu’une honteuse façade de personnes viles. Cosa Nostra, la mère de toutes les mafias, se consacre exclusivement à son profit économique quitte à pactiser avec l’EI qui mène une guerre religieuse contre l’Occident. C’est ça la réalité de la mafia.

Les spécialistes de la lutte antimafia s’accordent à dire qu’en ce moment, en Italie, la mafia fait plus d’argent avec les migrants qu’avec l’argent de la drogue. À Rome, 44 personnes viennent d’être arrêtées par la brigade antimafia. Dans le lot, il y a des mafieux, mais aussi des hommes politiques et des hommes d’affaires, tous soupçonnés d’avoir profité de s’enrichir avec le trafic d’êtres humains. Les enquêteurs ont mis à jour un système de corruption, de racket et de pots-de-vin très étendu. Les sociétés privées qui ont remporté des contrats publics pour gérer les centres d’hébergement sont tenues par des mafieux qui engendrent ainsi de gros bénéfices. Devant les menaces de mort, les entreprises rivales se sont toutes retirées de ces contrats publics. La communauté européenne verse des millions d’euros d’allocations pour aider l’Italie à faire face à la situation, mais cet argent est détourné par des boss mafieux qui promettent des places et des repas à des migrants qui n’en voient jamais le jour.

C. Lovis © 2015

Giovanni Falcone, portrait d’un magistrat

Giovanni Falcone est né le 18 mai 1939, à Palerme. Il est mort assassiné par la mafia le 23 mai 1992, à Capaci, à l’âge de 53 ans. Véritable paladin de la lutte antimafia, il est parvenu à mettre la puissante Cosa Nostra à genou lors du Maxi-Procès de Palerme (1986-87). Il a vécu sous haute protection policière pendant plus de 10 ans, privé de sa liberté pour que d’autres puissent vivre dans un État de droit démocratique, libéré de l’omnipotence mafieuse. Parfois décrié lors de son combat, trahi par certains, continuellement isolé dans son propre pays, Giovanni Falcone était un modèle pour ses collègues et les enquêteurs du F.B.I aux États-Unis. Aujourd’hui, les gens se sont rendu compte de l’importance de son combat. De nombreux édifices publics, des statues, des places, des écoles de magistrature portent son nom partout dans le monde et lui rendent hommage à titre posthume.

Tous les pays ont leur héros légendaire. L’Inde possède Mahatma Gandhi, l’Afrique du Sud : Nelson Mandela, la France : Charles de Gaulle, les Suisses Guillaume Tell, l’Italie : Padre Pio…

Et le monde : Giovanni Falcone.

2015 © C. Lovis

La carte des victimes de la mafia en Sicile

Pour les lecteurs du livre et du blog des hommes de l’antimafia découvrez une carte avec les lieux précis des endroits où sont tombés les Hommes de l’antimafia à Palerme et dans sa périphérie.  Une carte impressionnante qui démontre l’horreur d’une ville sous l’emprise de Cosa Nostra durant les années 1980 et 1990.

Cosa Nostra : la traque se poursuit

Matteo Messina Denaro, le chef de la mafia sicilienne reste introuvable. Pourtant ils sont 200 policiers de la brigade antimafia qui le chassent jour et nuit. La tête du N° de Cosa Nostra vient d’être mise à prix pour 1,5 million d’euros. Il fait partie des 10 fugitifs les plus recherchés sur la planète, selon la revue « Forbes ».

Matteo Messina Denaro
Matteo Messina Denaro

Lunettes fumées, Rolex en or au poignet, aimant les filles et les voitures de luxe, Matteo Messina Denaro à aujourd’hui 52 ans. Il est recherché pour trafic de drogue et de multiples homicides. À 30 ans, le boss mafieux avait déjà tué de ses propres mains une cinquantaine de personnes. A contrario de ses prédécesseurs d’une discrétion légendaire, Messina Denaro est un frimeur et aime se vanter de ses crimes : « Avec les personnes que j’ai tuées, je pourrais remplir un cimetière » disait-il.

Et du sang sur les mains, il en a. Il a un jour étranglé la fiancée enceinte de l’un de ses rivaux. Mais il a tué également des journalistes, des policiers et des magistrats qui enquêtaient sur ses crimes. En 1993, il avait participé à la vague d’attentat commanditée par Toto Riina à Rome, Florence et Milan. Dix morts. Mais depuis, Matteo Messina Denaro est en cavale. La justice travaille pour affaiblir le N° 1 de l’organisation en arrêtant son entourage dans une politique de terre brûlée anticriminelle.

Vague d’arrestation dans son entourage proche

Sa sœur chérie Patrizia qui était son bras droit, son frère Salvatore qui était son alter ego, son beau-frère Filippo qui était son serviteur, et enfin Giuseppe Grigoli, son prête-nom, son ambassadeur au cœur de l’économie légale. (Source Marcelle PADOVANI, L’Obs)

Giuseppe GRIGOLI, le prête-nom du parrain
Giuseppe GRIGOLI, le prête-nom du parrain

Mais pour un mafieux, ça fait partie de sa vie. Ses proches le suivent ou disparaissent. Cependant, l’arrestation de son prête-nom a été l’un des coups les plus rudes que Messina Denaro a subis ces dernières années. Grigoli qui vient d’être condamné à 12 ans de réclusion criminelle pour « association mafieuse » s’est vu confisquer 700 millions d’euros et perdre les 46 points de vente des supermarchés qu’il dirigeait pour le compte du parrain sicilien. Ce que sait la police, c’est que le boss mafieux, surnommé « u Siccu » (le Sec) à cause de sa minceur, est sans aucun doute encore caché sur son territoire, la province de Trapani. Les caches sont nombreuses et certaines parties de la région sont impénétrables, car aussitôt repéré par les guetteurs. La moindre voiture inhabituelle, le moindre inconnu qui traînerait dans les parages du boss y est repéré aussi sec par sa garde rapprochée. « Le bruit d’un hélicoptère sonne comme un signal d’alarme » déclarait Giuseppe Linares, ancien chef de la Squadra Mobile de Trapani.

En 2014, les carabiniers du ROS et leurs collègues de la police exécutaient 16  mandats d'arrêt ordonné par le juge d'instruction Nicola Aiello. Les mafieux arrêtés étaient dans le 1er cercle du parrain de Cosa Nostra. Depuis 2009, il y a eu 48 arrestations de mafieux et 88 millions d'euros saisis. La politique de la terre brûlée orchestrée par les magistrats siciliens vise à affaiblir le parrain et épuiser ses ressources.
En 2014, les carabiniers du ROS et leurs collègues de la police exécutaient 16 mandats d’arrêt ordonné par le juge d’instruction Nicola Aiello. Les mafieux arrêtés étaient dans le 1er cercle du parrain de Cosa Nostra. Depuis 2009, il y a eu 48 arrestations de mafieux et 88 millions d’euros saisis. La politique de la terre brûlée orchestrée par les magistrats siciliens vise à affaiblir le parrain et épuiser ses ressources.

Matteo Messina Denaro qui a de nombreuses maîtresses a une fille qu’il a conçue dans la clandestinité. Elle a aujourd’hui 19 ans et avait écrit sur son mur Facebook le jour de l’anniversaire de son père, le 26 avril : « Je voudrais avoir l’affection d’une personne, mais cette personne n’est pas présente à mes côtés et ne le sera jamais à cause du destin. »

La jeune fille sait qu’elle ne peut joindre son père sous aucun prétexte. Malgré un monde de (sur)communication, son père reste hors de portée. Les flics savent que les points faibles de tous les fugitifs sont les femmes et la famille. Ils contrôlent et suivent tous les faits et gestes de l’entourage proche du parrain.

Des moyens et de l’ingéniosité pour traquer le fugitif

Les Catturandi traquent le chef de la mafia sicilienne sans relâche
Les Catturandi traquent le chef de la mafia sicilienne sans relâche

Fabrizio Giacalone est un policier qui le chasse depuis une décennie. Il a parfois pensé atteindre son but, mais chaque fois, le mafieux lui a filé entre les doigts. Il sait qu’il se cache dans de villas confortables à d’autres en effectuant de nombreux séjours à l’étranger. Au siège de la brigade mobile de Trapani, une pièce tapissée d’écrans de contrôles est consacrée à la traque du fugitif. Jour et nuit, sept jours sur sept, 365 jours par années, six policiers se relayent pour scruter le moindre signal, la moindre piste. Des balises GPS, des micros-espions et des caméras aussi grandes qu’une tête d’épingle ont été posés dans les coins que les policiers estimaient les plus sensibles. Elles sont changées régulièrement de place en fonction de l’enquête. Les Catturandi (Chasseurs de mafieux) sont des spécialistes pour placer des mouchards dans les endroits les plus incongrus. Dans des nids d’oiseaux, des beauty case d’éventuelles maîtresses, des simulateurs cardiaques de suspects, dans des déchets. Une soixantaine de personnes sensées faire partie du premier cercle du parrain sont fliquées en permanence.

Cosa Nostra joue le rôle d’un État alternatif

Aujourd’hui, Messina Denaro gère des revenus conséquents. Au-delà du trafic de drogue et de tous les autres crimes mafieux, les marchés qu’il contrôle comme ceux des éoliennes, du bâtiment, de l’agriculture et des supermarchés lui rapportent des millions d’euros. Dans la province, il est considéré par certains comme un prospère bienfaiteur. En effet, le parrain de Cosa Nostra fait rouler l’économie locale et comme il n’y a plus d’assassinat dans la province, les connivences s’installent.

C. Lovis, mai 2015 © leshommesdelantimafia
Source : Marcelle Padovani (L’Obs)

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