Matteo Denaro, insaisissable depuis 1995, est le n° 1 de Cosa Nostra. Son ombre immense plane sur les fructueuses affaires de l’organisation criminelle. Et la traque des services anti-Mafia reste, pour l’instant, vaine. Portrait.

Les occasions de chanter sont rares dans le quartier de haute sécurité de la prison de Trapani. Mais, ce matin du 5 novembre 2007, quand survient la nouvelle de l’arrestation de Salvatore Lo Piccolo, chef suprême de Cosa Nostra, un refrain plein de ferveur monte vers l’azur grillagé. Sur l’air des tifosi clamant leur amour pour les vedettes du calcio, 200 taulards scandent le nom de Matteo Messina Denaro, 52 ans, boss de Trapani et dorénavant de toute la Sicile. « Il a été élu par acclamations, comme les papes de l’an mil… », soupire le journaliste Rino Giacalone, qui se bat chaque jour pour écrire quelques lignes sur la Mafia, sa pompe et ses oeuvres, en pages intérieures de La Sicilia. A sa façon, oui, Denaro est un pape. Du racket, de la came et du calibre. En 1993, quand Cosa Nostra choisissait de faire la guerre à l’Etat et à l’Eglise, sa participation aux attentats de Rome, de Milan et de Florence (10 morts) lui vaudra la prison à vie. Par contumace. Car, depuis quinze ans, Denaro est dans la nature. Sa dernière photo, en play-boy de discothèque, chemise ouverte, lunettes d’aviateur, date de 1995. Les policiers l’ont trouvée, par hasard, dans le portefeuille d’un de ses comparses, sertie comme une relique, ornée de ce simple évangile : « Notre devoir, c’est l’adorer. »

Carte de la Mafia

Il n’y a plus que dans les livres que Palerme ou Corleone passent encore pour des capitales de Cosa Nostra. Le sanctuaire de l’Organisation se niche sur la côte ouest de l’île, dans cette région de Trapani où même les montagnes sont aiguisées comme des couteaux. C’est ici, au pays des muets, que les chefs clandestins Toto Riina et Bernardo Provenzano vinrent abriter leurs cavales et leurs existences de fantômes. C’est ici que le nouveau capo dei capi a fait ses premières humanités, en digne fils de son père, Don Francesco, ouvrier agricole passé à la postérité sous le sobriquet « il giardiniere con il bisturi » (le jardinier au bistouri), car ses avertissements avaient coutume de laisser des traces. A temps perdu, le vieux retournait la terre dans les vignes de la famille D’Ali, une dynastie de banquiers dont l’un des rejetons, Antonio, est, aujourd’hui, sénateur (Forza Italia) et proche de Silvio Berlusconi. Gamin, le futur parrain de Cosa Nostra déjeunait tous les dimanches à la table de celui qui deviendra, en 2005, sous-secrétaire d’Etat à l’Intérieur. En Sicile, le monde finit toujours par être trop petit pour les amis des amis.

BD diabolikL’escalade de Denaro sur le toit du crime ressemble à la carrière de n’importe quel jeune loup dans une multinationale : une marche forcée vers l’excellence mafieuse. A 20 ans, « U Siccu » (le maigre) équipe les pare-chocs de son Alfa Romeo 164 de deux mitraillettes, comme son héros de BD favori, Diabolik. A 30, il se vante d’avoir tué assez d’hommes pour remplir un cimetière, mais ce n’est pas de la vantardise. A 40, il est fiché par le FBI comme l’un des cinq principaux trafiquants de drogue de la planète. Et, avec ça, il vit. Son catalogue de fiancées est encore plus impressionnant que sa collection d’armes à feu. L’une d’elles lui a donné une fillette que le parrain, en sentimental, a prénommée Lorenza. Comme sa vieille mère, une sainte femme.

Quand le substitut anti-Mafia, Roberto Piscitello, descend de sa voiture coffre-fort et déboule, escorté de ses deux gardes du corps, dans le hall d’un hôtel chic de Marsala, le patron, un ami, le salue avec respect, mais de loin. « Denaro est redoutable, car il incarne la synthèse des anciens et des modernes, explique le magistrat, qui le traque depuis dix ans. Il a la cruauté d’un Riina et l’habileté manoeuvrière d’un Provenzano. Il peut se montrer sauvage comme un primate, mais il n’a pas son pareil pour infiltrer les administrations. » Le parrain du troisième type écrit ses pizzini à l’ordinateur sans jamais omettre d’invoquer les mannes de Padre Pio ou de la madone de Lourdes. Dans l’un de ces billets grâce auxquels les mafieux en cavale communiquent, Denaro s’offusque, auprès de Provenzano, de l’insécurité qui grandit : « Les flics sont devenus fous, ils passent les menottes à tout le monde, même aux pieds des chaises ! »

Sait-il seulement que, dans les bureaux de la squadra mobile (brigade mobile) de Trapani, un homme de 39 ans pense à lui, jour et nuit, depuis le coup d’envoi de sa cavale ? Lorsque le commissaire Giuseppe Linares est entré dans le métier, la lutte anti-Mafia n’était encore qu’un leurre. Le premier fugitif qu’on lui a demandé d’arrêter était déjà mort depuis dix ans. Mais il en aurait fallu davantage pour abattre celui qui, à force de se mouvoir en territoire hostile, est devenu le maestro de la fibre optique et du micro-espion. Quand il a envie de se détendre – et vivre sous la menace du psychopathe le plus puissant de toute la Sicile n’interdit pas de se détendre, bien au contraire – Linares interpelle son adjoint par la porte de son bureau : « Fabrizio, apporte une caméra ! » Alors Fabrizio se pointe et, sous l’oeil abasourdi du visiteur, balance un magnifique tronc d’arbre factice sur le bureau du commissaire. C’est comme ça qu’en 2003 les hommes de la squadra mobile de Trapani ont coffré le fugitif Andrea Manciaracina : avec une caméra miniaturisée planquée dans un rameau d’olivier.

Matteo Messina Denaro
Matteo Messina Denaro

Dernièrement, Linares a appris une information d’importance sur le nouveau boss de Cosa Nostra. Denaro est un inconditionnel de Daniel Pennac. Dans l’une de ses planques, on a retrouvé tous les livres de l’auteur de La Fée carabine, en version italienne. Du coup, le commissaire, qui a décidé de vivre dans la tête de son meilleur ennemi, a, lui aussi, dévoré la série des Malaussène. Et il cherche encore le début d’un indice dans le rapport complexe du héros aux institutions. Pendant ce temps-là, on raconte que le parrain se déplace de Palerme jusqu’à Messine dans des ambulances transportant des patients sous dialyse. On raconte aussi que la bourgeoisie mafieuse se porte comme une fleur sur du fumier depuis son avènement.

Quand la lassitude lui donne des migraines, Linares, le flic-Sisyphe de Trapani, revisite ses classiques : « Le courageux ne meurt qu’une fois ; le lâche, plusieurs fois par jour ». C’était la devise préférée du juge Giovanni Falcone. Parfois, aussi, le patron de la squadra mobile reçoit un coup de fil de l’étranger, et la détresse de son interlocuteur lui donne l’envie de tout casser dans cette île sublime et damnée où la confusion des genres fait que le monde à part n’est pas l’apanage des mafieux, mais celui des policiers qui vivent entre eux et ne se marient qu’à des fliquettes. Quand il entend au bout du fil la voix lointaine, écorchée par les neuroleptiques, de Francesco Geraci, c’est comme si une grande bouffée d’orgueil inassouvi montait au cerveau de Linares. Geraci est un ami d’enfance de Denaro.

Le Commissaire Linares
Le Commissaire Giuseppe Linares

Devenu bijoutier à Trapani, il a caché le boss en cavale dans une chambre forte, d’où partait un ascenseur menant à un appartement souterrain. Sous l’influence toujours néfaste d’un canon de 7,65 pointé derrière la nuque, le père de famille a également servi de chauffeur lors d’expéditions punitives conduites par les sbires de Denaro. Il y avait de quoi passer une bonne vingtaine d’années à l’ombre, mais Geraci est l’un des très rares repentis de la région de Trapani. En 1998, il a balancé tout ce qu’il savait sur son copain d’école – et il en savait des tonnes. La justice italienne l’a expédié le plus loin possible, dans un pays que Linares lui-même n’est pas sûr de connaître. Là-bas, l’ancien bijoutier mène une existence qui, faute d’argent, s’amenuise de jour en jour. Au téléphone, il quémande, en larmes, des nouvelles de ses deux garçons, qui grandissent sous un faux nom dans une ville du nord de l’Italie. Linares est la dernière famille de cet homme à la vie fracassée. Alors le policier lui répète les seules paroles qui puissent encore le tenir debout : « Je ne lâcherai pas, je ne lâcherai jamais… »

Dans un mois, dans dix ans, Denaro commettra une erreur, et les journaux de la péninsule afficheront la mine hébétée du play-boy aux mains de sang entre deux rangées de molosses encagoulés. Aux terrasses des cafés, sur le port de Trapani, les notables, les veuves et les voyous liront dans un même silence irrespirable l’histoire éternellement recommencée du dernier des parrains.

Au pays de Cosa Nostra, on traque le capo dei capi non pour venger les morts, mais pour ressusciter les vivants.

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Source : L’Express, Par Henri Haget, publié le 06/08/2008
Mise à jour 2014 : C. Lovis

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