Mafia: quand l’Etat s’empare des biens du crime

Article publié dans l’Express, Par Géraldine Meignan, envoyée spéciale en Sicile – publié le 27/02/2013

Dans leur lutte contre les clans mafieux, les magistrats italiens recourent de plus en plus à la confiscation des actifs « sales ». Leur principal terrain d’action: la Sicile.

Ce jour-là, les rues de Corleone sont vides, les cafés, silencieux. C’est l’hiver, un vent glacial balaie la piazza Garibaldi, que traversent hâtivement, à l’heure de la messe, des femmes vêtues de noir. Des ombres passent derrière les volets clos, le temps est comme suspendu. Il y a vingt ans jour pour jour, Toto Riina, le mafieux le plus sanguinaire qu’a connu la Sicile, était arrêté et condamné à la prison à vie. Dans ce village qui a vu naître les chefs les plus redoutés de Cosa Nostra, son ombre et son souvenir planent encore.

Toto Riina a régné en maître sur la Sicile. Le mythe est intact, et pourtant, ce jour-là, pas âme qui vive autour de son ancienne villa, construite sur les hauteurs de Corleone. Personne pour commémorer l’événement devant la bergerie qui fut son refuge pendant ses années de cavale, plantée au milieu des champs de blé, à quelques kilomètres de là. Les cérémonies se déroulent sur la place du village. Et pour cause. Les biens de celui qu’on surnommait « la Bête » ont été saisis par la justice. Sa résidence héberge désormais les agents de la Guardia di Finanza de Corleone, et la bergerie a été transformée en gîte rural.

Toto Riina arrêté
Toto Riina arrêté

A Palerme, Naples, Rome ou Milan, les juges italiens antimafia ne se contentent plus de traquer les parrains de Cosa Nostra, de la Camorra ou de la ‘Ndrangheta. Depuis qu’une loi de 1982 leur permet de saisir les biens appartenant au crime organisé avant même toute condamnation, ils confisquent à tour de bras. En quatre ans, plus de 40 milliards d’euros d’avoirs mafieux ont été saisis. Des lieux emblématiques, comme le siège de l’Office régional de lutte anti-Mafia à Palerme, des endroits mythiques, tel le café de Paris, à Rome, mais aussi des entreprises, comme cette ferme éolienne de Calabre, une des plus grandes d’Europe, saisie l’été dernier. Cette bataille contre la Mafia, l’Italie est en passe de la gagner.

Mais la gestion de ces actifs est devenue un casse-tête pour la justice. Il se passe parfois dix ans, le temps du procès, avant que les sociétés ne soient définitivement confisquées. Certaines font alors faillite, beaucoup ne trouvent pas preneur – ou, pis, sont ré-cupérées par des hommes de paille. La difficulté de l’exercice se devine au vu du bureau d’Ilaria Ramoni, à Milan : un capharnaüm rempli de livres et de dossiers, sa robe d’avocat accrochée au mur, des photos du juge Falcone posées sur la bibliothèque. Pour elle, combattre la Mafia était un rêve d’enfant. C’est devenu son quotidien. « La confiscation des biens est une mission compliquée, mais nous devons continuer dans cette voie. Parce que c’est la seule façon d’affaiblir le crime organisé », insiste-t-elle.

Ilaria Ramoni
Ilaria Ramoni

Si les mafieux sont prêts à passer une partie de leur vie en prison, ils redoutent plus que tout de voir leur patrimoine confisqué. Privés de leur force de frappe financière, ils ne sont plus rien. Dans une conversation enregistrée par la police, Nino Rotolo, un des parrains de Cosa Nostra, arrêté en 2006, se lamentait auprès du chef d’une famille rivale : « Un des vôtres est en prison à vie ? C’est terrible. Mais nous, on nous a tout confisqué ! Tu te rends compte ? »

La première chose qui frappe, lorsqu’on arrive sur la piazza Vittorio Emanuele Orlando, à Palerme, c’est l’absence de forces de l’ordre devant le nouveau tribunal pénal. Là où l’ancien palais de justice est retranché derrière de hautes vitres blindées, on entre dans le tribunal pénal avec une facilité déconcertante. Depuis le temps, le juge Fabio Licata, spécialisé dans la saisie préventive des biens du crime organisé, n’y prête plus attention. Pas le temps de s’épancher, vu le travail abattu par les magistrats de Palerme ces dernières années.

livre les hommes de l'antimafia

La capitale de la Sicile concentre à elle seule plus de 40 % des avoirs confisqués en Italie. « Au début, nous avons obtenu de très bons résultats, car les boss de Cosa Nostra n’avaient pas pris l’habitude de dissimuler leur patrimoine », raconte Fabio Licata. Arrêté en 1994, Vincenzo Piazza s’est ainsi vu confisquer pour 3 milliards d’euros d’avoirs : des appartements, des supermarchés, des garages, une dizaine de villas, et surtout une immense exploitation agricole en Toscane. Seulement, aux Toto Riina, Bernardo Brusca et Bernardo Provenzano, qui dirigeaient leurs clans depuis leurs villages siciliens, a succédé une Mafia en col blanc.

Les membres de Cosa Nostra n’ignorent plus rien des méthodes de la justice italienne, ils utilisent désormais des artifices comptables, ils placent leur argent dans des paradis fiscaux et se dissimulent derrière des prête-noms. Fabio Licata en convient : « L’identification des avoirs criminels est devenue beaucoup plus difficile. Mais, grâce aux écoutes téléphoniques, aux témoignages des repentis et à l’apport des analyses comptables, on y arrive quand même. » Pour confisquer le San Paolo Palace, ancienne gloire déchue du tourisme sicilien qui se dresse sur le front de mer à Palerme, les magistrats ont bataillé pour découvrir que derrière son propriétaire, Gianni Ienna, se dissimulaient les frères Graviano, rois de la pègre du quartier Brancaccio.

Le passage à l’économie légale coûte très cher

En ce soir d’hiver, ce serait un hôtel quatre étoiles ordinaire, avec sa piscine, ses salles de séminaire, son restaurant rempli d’hommes d’affaires, si ce n’était ce charme suranné, ces peintures écaillées par endroits, ces canapés de cuir fatigués. L’établissement a été saisi en 1994 pour être placé sous la coupe d’un administrateur. Difficile mission que celle de ces avocats désignés par les juges anti-Mafia pour gérer les sociétés confisquées. Oubliés, les flux d’argent sale destinés à être recyclés. Terminés, les appels d’offres captifs obtenus sinon par la violence, du moins par la contrainte. Finis, l’évasion fiscale, les aménagements sans permis de construire et le travail au noir.

La tâche des administrateurs est immense. Et étroites sont leurs marges de manoeuvre, car juridiquement les biens saisis appartiennent toujours à la Mafia. Il faut attendre l’issue du procès pour qu’ils soient définitivement confisqués, et, si les preuves manquent, le patrimoine est restitué au clan mafieux. « Cela arrive plus souvent qu’on ne le croit. Récemment, j’ai dû rendre une société de matériaux un an après sa saisie », confesse Andrea Aiello, un administrateur mandaté par le tribunal de Palerme. Il poursuit : « La première chose à faire, lorsqu’on est désigné, est de couper tous les liens entre la société et les personnes impliquées dans le procès. Puis il faut identifier rapidement des gens de confiance et les nommer à des postes clés. »

Les banques mises en cause pour leur rôle trouble

Luigi Turchio, l’administrateur du San Paolo Palace, a mis un certain temps avant de découvrir que le groom de l’hôtel avait conservé des liens avec les frères Graviano. Il a fallu aussi déloger le clan familial, qui avait pris ses quartiers au dernier étage de l’hôtel. La suite ? Une longue bataille pour éviter la liquidation. Casinos et boîtes de nuit, véritables lessiveuses à recycler l’argent sale, voient en général leur clientèle disparaître du jour au lendemain. Exit aussi les revenus illicites du trafic de drogue et de la prostitution.

En termes de coûts, le passage à l’économie légale est dévastateur. Andrea Aiello égrène les exemples : « Le propriétaire d’une société de distribution de gaz avait enfoui ses tubes à 30 ou 40 centimètres, alors que la réglementation exige de creuser à 1,50 mètre. Il a fallu les déterrer, creuser à nouveau et tout réinstaller. »

Lorsqu’il a pris en main la gestion des chantiers navals de Palerme, une seule personne avait un contrat de travail. Le reste du personnel – une dizaine de salariés – travaillait au noir. Il a fallu les régulariser. Avec la société de travaux publics RGF, les choses pourraient finir plus mal. L’ancien propriétaire avait obtenu le marché du métro de Palerme grâce à de faux documents. Andrea Aiello l’a découvert en arrivant. Depuis, l’entreprise ne peut plus répondre à des appels d’offres, et la faillite est proche.

C’est le pire scénario pour la justice italienne : cela laisse penser que l’Etat est un piètre administrateur, et que c’était mieux avant. D’ailleurs, lorsqu’ils récupèrent leur patrimoine, les boss de Cosa Nostra ne se gênent pas pour attaquer l’Etat en l’accusant de mauvaise gestion. Le poids des banques dans l’économie italienne a longtemps « saboté » le travail des juges anti-Mafia. Parce qu’ils étaient hypothéqués, des biens appartenant au crime organisé ne pouvaient être confisqués. Mais les tribunaux n’hésitent plus à mettre en cause la mauvaise foi des banquiers. C’est ce qui s’est passé avec l’hôtel San Paolo, à qui la caisse d’épargne Sicilcassa avait prêté 40 millions d’euros sans réclamer aucune garantie. « La Cour de cassation a considéré que l’établissement bancaire ne pouvait pas ne pas savoir », explique le juge Licata.

Palace Hotel San Paolo
Palace Hotel San Paolo

Le moins difficile est de revendre les yachts

Ce n’est qu’en dernier ressort, une fois épuisés tous les recours judiciaires, que l’agence spécialisée dans la gestion des biens confisqués, l’ANBSC, entre dans le jeu. Sa mission depuis 2010 ? Solder l’inventaire. Saisir des comptes en banque et revendre des yachts, ça, les fonctionnaires de l’ANBSC savent faire. Mais pour les entreprises, il en va tout autrement. Qui voudrait d’un hôtel ayant appartenu à un chef de Cosa Nostra ? Dix-neuf années ont passé, et Luigi Turchio, l’administrateur du San Paolo Palace est toujours là. Affalé sur une chaise dans le bureau du juge Licata, ce grand gaillard cintré dans un costume bleu semble las. Des contacts ont bien été pris avec des fonds, mais rien de très sérieux.

Yacht de luxe (ce bateau n'a aucun motif réel avec l'article)
Yacht de luxe (ce bateau n’a aucun motif réel avec l’article)

Une formation… à la gestion des avoirs mafieux

« Nous sommes des fonctionnaires, pas des banquiers d’affaires », assène-t-on à l’ANBSC. Sur 1 663 entreprises confisquées en Italie, 10 seulement ont trouvé preneur. Combien ont été rachetées par un homme de paille ? Impossible de le savoir. « J’ai l’impression de passer mon temps à combler les voies d’eau d’un navire en train de sombrer », se lamente un fonctionnaire de l’agence. « Ils sont de bonne volonté, mais sans expérience. L’agence n’a ni les moyens ni les ressources humaines pour accomplir sa mission », tranche Silvana Saguto, qui dirige la section des biens confisqués au tribunal de Palerme.

« Pourquoi ne pas confier ce travail à des gens dont ce serait le métier ? » interroge Marella Caramaza. Epaisse chevelure noire, yeux bleus rieurs, elle dirige l’école de commerce Istud, à Milan. En association avec l’association patronale de Lombardie, l’Aldai, elle a trié sur le volet une soixantaine de cadres candidats pour suivre une formation à la gestion des biens mafieux. Des entrepreneurs retirés des affaires, des chefs d’entreprise prêts à mettre leurs compétences au service de la lutte anti-Mafia ? Pourquoi pas ? Sauf que, à Palerme, l’idée n’emballe pas grand monde : la confiscation des biens du crime organisé est un sujet trop sérieux pour qu’on le confie à des cadres du privé.

Trop dangereux, aussi. Pour s’en convaincre, il suffit de se plonger dans l’un des dossiers posés sur le bureau du juge Licata. Des plaintes pour intimidation, des photos de voitures aux vitres brisées, des lettres de menaces… Des pressions, Luigi Turchio en a subi de la part de fournisseurs du San Paolo Palace liés à l’ancien boss mafieux. Celui-ci est interdit de séjour en Sicile. « Mais il revient de temps en temps, je le sais », murmure l’inflexible administrateur.

Trente ans de lutte

1982. La loi Rognoni-La Torre introduit le délit de « conspiration mafieuse » et autorise les juges à saisir les biens de la Mafia et de ses complices.

1996. Une loi permet de réutiliser villas, immeubles et terres confisqués à la Mafia à des fins sociales et culturelles.

2010. L’Agence nationale pour les biens confisqués (ANBSC) voit le jour. Sa mission : revendre les biens saisis.

2012. En tout, 12 670 biens ont été saisis, dont 1 663 entreprises. Seulement 10 sociétés ont trouvé preneur.