La mafia en Suisse

Profitant de la crise, la mafia s’implante en Suisse

Article swissinfo, Nicole della Pietra, paru le 21.11.2008

Surfant sur la crise économique, la mafia affiche une santé économique éclatante. Cette organisation globalisée présente-t-elle des dangers particuliers pour la Suisse? Le procureur italien anti-mafia, Agostino Abate, dresse un constant inquiétant et énonce les risques potentiels.

swissinfo: En quoi la Suisse est-elle susceptible d’attirer la ou les mafia(s)?

Agostino Abate: Traditionnellement, la Suisse, a toujours joué un rôle fondamental pour deux raisons. D’abord, parce qu’elle permet au crime organisé d’accéder à des contacts ultérieurs avec d’autres régions du monde, à l’abri du contrôle judicaire italien. Et puis surtout, pour y recycler, cacher et réinvestir ses capitaux.

Malheureusement, depuis quelques années, cet attrait va plus loin. La Suisse est désormais devenue un territoire d’implantation et de développement des activités criminelles autonomes de certains clans. D’un point de vue «génétique», la présence de la mafia exige obligatoirement – et cela se fait parfois très facilement – la création de conditions favorables à ses activités, en pénétrant préalablement le tissu social et économique local qu’elle veut infiltrer.

Ça commence par des investissements dans des activités commerciales licites appartenant à des tiers, pour passer, peu à peu, à la gestion directe du narcotrafic ou de la prostitution pour ne citer que deux exemples. Ce ne sont pas des estimations; je parle de faits avérés en ce qui concerne la Suisse.

swissinfo: Vous évoquiez le recyclage, mais d’autres pays aussi attirent l’argent du crime, sans parler des facilités qu’offre Internet…

A.A. : Il faut reconnaître que la Suisse a perdu de son pouvoir d’attraction avec l’introduction des normes anti-blanchiment et les nouvelles structures judiciaires fédérales. La Suisse n’est plus seulement le petit paradis bancaire et une garantie d’impunité que ce pays a longtemps représenté aux yeux des organisations mafieuses.

Des paradis off shore et d’autres pays, comme l’Angleterre ou le Luxembourg, dans des proportions que je ne veux pas énoncer ici, attirent largement les capitaux du crime organisé aujourd’hui. Quant à Internet, il sert avant tout à déplacer et à faire voyager l’argent.

Mais il n’en demeure pas moins, qu’à un moment donné, l’argent de la mafia doit physiquement franchir la frontière, que ce soit dans une valise ou dans le double-fond d’un coffre de voiture par exemple. C’est inéluctable! D’ailleurs, dans notre jargon anti-recyclage, nous appelons cette phase lorsque «les Schtroumpfs entrent dans la tanière bancaire». Et la Suisse est, et reste, la principale destination de ces transferts.

Swissinfo: Voulez-vous dire que la Suisse n’est pas assez vigilante?

A.A. : Non, je loue le travail des collègues du ministère public à Berne. Mais je dis que l’on ne doit pas se faire d’illusion en s’imaginant que la présence de la mafia se cantonne à l’argent qu’elle dissimule sur la place financière tessinoise, et surtout zurichoise.

Il faut être très attentif aux signes de cette présence et de ces mouvements. Je pense en particulier à l’étape cruciale, lorsque l’organisation noue ses contacts avec des sujets tout à fait respectables, qu’elle va utiliser pour développer ses activités. Je le répète, il y a des signes et il faut impérativement les déceler.

swissinfo: Un exemple…

A.A. : Après la fusillade de Duisburg en Allemagne, on pouvait lire et entendre un peu partout: «C’est un règlement de compte entre clans italiens survenu à l’étranger». C’est totalement faux. Cet épisode de violence a montré que l’organisation s’était véritablement implantée là-bas et qu’elle se déploie partout, là où on ne s’y attend pas.

C’est une réalité. Refuser de la voir revient à enfouir la tête dans le sable. Vous savez, nous ne sommes pas à Hollywood, on ne peut pas distinguer les mafieux des citoyens moyens; ils ne portent pas des «Borsalino» comme dans les films… Je le répète, il faut apprendre à lire certains signaux.

swissinfo: Une organisation patronale italienne, Sos Impresa, dénonçait récemment les montants faramineux que brassent les différentes branches de la mafia. Faut-il y voir un danger de plus pour la Suisse?

A.A. : Il faut redoubler d’attention en période de crise économique. Lorsque des personnes en difficulté ont besoin de financement ou peinent à obtenir des crédits, lorsque les marchés financiers s’effondrent, le danger augmente effectivement.

Celui qui a un pouvoir économique supérieur aux autres peut soudainement conduire une personne qui n’aurait jamais accepté de faire certaines choses à franchir un pas dans l’illégalité. Lorsque c’est fait, il n’y a plus de retour en arrière possible. Or, la présence de telles personnes ou groupes sont des facteurs extrêmement déstabilisants.

La Suisse peut encore réagir face à ce fléau, mais il faut le faire sans attendre, avant qu’il ne soit trop tard. Lutter contre le crime organisé, c’est protéger la démocratie.

AGOSTINO ABATE

Agostino Abate est né en 1957.

Il occupe la fonction de substitut du procureur et successivement procureur de la République à Varèse en Lombardie, depuis 1992.

Le procureur Agostina ABATE
Le procureur Agostino ABATE

Le magistrat est spécialisé dans la lutte contre la corruption et la mafia.

Il a conduit plusieurs enquêtes en collaboration avec le Ministère public de la Confédération, touchant notamment, au blanchiment de capitaux provenant du trafic de stupéfiants.

Plusieurs de ces dossiers d’instruction ont eu des ramifications avec la Suisse. C’était le cas du retentissant scandale du Ticinogate et de l’affaire Francesco Moretti, du nom de cet avocat luganais qui blanchissait les millions des boss de la N’drangheta au Tessin.

Surnommé l’«Antonio di Pietro» de Varèse (Manipulite), il s’attaque à la corruption qui gangrène les institutions de sa province. Ce qui lui vaut aussi de nombreux ennemis dans les milieux économiques.

Agostino Abate est aussi la bête noire du mouvement de la Lega Nord (droite nationaliste italienne), dont il avait fait perquisitionner le siège lombard dans le cadre d’une enquête sur le financement des partis politiques dans le milieu des années 90.

Insulté par le leader de la Lega Nord, Umberto Bossi, dans la presse écrite, le magistrat avait fait condamner le ténor nationaliste pour diffamation.

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