Mafia italienne : le crépuscule des repentis

En Italie, cinq mille ex-mafiosi collaborent avec l’Etat. Une vie entre petits boulots et angoisse des représailles. Marcelle Padovani raconte leur incroyable parcours dans l’ère berlusconienne.

Il y a des repentis heureux. Ceux que l’on appelle ici les « pentiti« . Gaspare Mutolo, par exemple. Cet ex-mafioso sicilien passe son temps aujourd’hui à parcourir la campagne romaine, un foulard noué autour du cou et un chevalet sous le bras. Car il est devenu peintre. Un peintre naïf qui couvre des dizaines de toiles de ses maisonnettes aveugles, entourées de fleurs des champs, et bien sûr de cactus et de figuiers de Barbarie. Jamais un être vivant dans ses tableaux. Comme s’il voulait chasser de son imaginaire tout rappel du passé, et spécialement ces 15 homicides (dont 7 par étranglement) qu’il reconnaît avoir commis.

Gaspare Mutolo lors de son arrestation. On reconnait à l’extrême gauche le commissaire de la Squadra Mobile Dr. Boris Giuliano

Mutolo n’utilise plus ses mains larges et puissantes que pour manier des pinceaux. Sa reconversion à la vie civile est totale, et sa collaboration sans faille depuis ce 15 décembre 1991, où il a décidé de se mettre à table parce qu’il n’en pouvait plus de la cruauté inutile de Cosa Nostra. Il faut dire qu’en face de lui il y avait un interlocuteur de choix, le célèbre juge Giovanni Falcone. « J’ai libéré ma conscience parce que j’en avais une », commente aujourd’hui l’ancien mafioso.

Logement gratuit et 1.200 euros par mois

Gaspare Mutolo est donc un exemple de réinsertion réussie. Il entraîne son visiteur dans son vaste appartement, où les toiles couvrent tout l’espace. Les meubles de bois sont peints d’un blanc souligné de dorures. On pourrait se croire chez un commerçant prospère. Sa femme Maria, toute de noir vêtue, sert le café sur un plateau couvert d’un napperon immaculé. Leurs quatre enfants, qui les ont suivis dans l’exil loin de la Sicile, ont maintenant fondé leur propre famille. Gaspare, lui, vend des tableaux pour arrondir ses fins de mois puisqu’il bénéfice, en échange de sa collaboration avec la magistrature, d’un logement gratuit et d’un chèque de 1 200 euros par mois.

C’est le Service de Protection, l’organisme créé en 1991 pour gérer les repentis, qui paie. Tous les comptes de Gaspare avec la justice ont été apurés. A 70 ans, il a passé près de vingt ans en prison pour vol, extorsion, trafic de drogue et homicide. Longtemps il a vécu sous un nom d’emprunt avec de faux papiers.

Désormais il peut à nouveau utiliser sa véritable identité. « Dans la peinture, dit-il, j’ai trouvé la sérénité et la joie de vivre. Les paysages me donnent un sentiment de liberté. »

« Gaspare est un vrai talent », soutient Enzo Mazzarella, qui a organisé en avril 2010 la première expo où Gaspare est sorti de l’ombre, dans sa galerie de la via de Monserrato à Rome. Même avis à la galerie Bonelli à Palerme où Mutolo a exposé en février 2011.

« Mon Etat, c’était Cosa Nostra »

Veston aubergine sur un pantalon de velours beige, l’ex-criminel soigne toujours sa mise. Il est vif, intelligent, pragmatique, et maintenant qu’il joue franc jeu avec l’Etat, il réalise enfin le voeu de son père qui lui avait dit le jour de ses 12 ans : « Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? Tu veux un conseil ? Deviens flic. Les flics ne font rien et ils sont toujours propres. » Mutolo, en bon « flic », a fait arrêter plus de 600 « hommes d’honneur« , comme on appelle les mafiosi, et en a convaincu une dizaine d’autres de franchir le Rubicon.

Lui qu’on surnommait « le Baron » ou « Mister Champagne » ne pense plus aux folles soirées de Palerme, Naples ou Milan, aux Ferrari, aux montres Cartier, aux costumes Armani, au Moët et Chandon et « aux gonzesses ». « J’ai découvert, dit-il, d’autres valeurs. » Mais comment a-t-il pu si longtemps être un étrangleur ? Il répond : « Je n’avais pas le choix. J’appartenais à une organisation où la principale vertu est l’obéissance et où les ordres doivent être exécutés. Je me sentais autorisé, légitimé même, à commettre des crimes. Mon Etat, c’était Cosa Nostra. » Mutolo illustre à la perfection l’homme d’honneur qui a tourné la page en collaborant avec les institutions.

Le gotha du repentir

Aujourd’hui, en Italie, ils sont 1.207 (dont 284 de la Mafia sicilienne) à avoir choisi la même voie : ce pays est désormais le plus gros producteur mondial de – c’est le terme légal – « collaborateurs de la justice« . Trois fois plus que les Etats-Unis. En 1996, lors de la grande débâcle de Cosa Nostra, on comptait jusqu’à 25 nouveaux repentis par jour ! En choisissant l’Etat contre la « Famille », ils ont mis l’organisation mafieuse à genoux. Ils appartenaient au gotha du crime. Désormais ils sont membres du gotha du repentir.

Récidivistes

Mais tous ceux qui ont quitté la maison-mère n’ont pas eu la même chance, ou la même lucidité, que Mutolo. Il y a d’abord les récidivistes (« 1 % d’entre eux », souligne le procureur national antimafia Piero Grasso), qui recommencent leurs trafics de drogue, leurs vols, leurs extorsions, puis les faux repentis qui reprennent la route de la Sicile pour se venger.

Salvatore Contorno
Le mafioso Salvatore Contorno

Ils se font toujours pincer et, du coup, finissent pour de bon derrière les barreaux. Salvatore Contorno en sait quelque chose. Boucher de profession, il est arrêté en 1984, se repent et permet de faire coffrer 127 criminels : en remerciement de ses bons et loyaux services, il écope seulement d’une peine de six ans de prison.

Mais dès qu’il est libéré, il retourne dans son île, bien décidé à venger les 35 (35 !) membres de sa famille assassinés par Cosa Nostra pour le punir d’avoir brisé l’omerta. Alors qu’il prépare un assassinat, la police l’arrête et l’expédie aux Etats-Unis, où il bénéfice une nouvelle fois d’un traitement de faveur grâce à sa collaboration avec le FBI lors du procès de la Pizza Connection

Faux repentir, encore, pour cette femme de mafioso : Giacomina Filippello. Son compagnon, « boss » de la Sicile occidentale, meurt dans ses bras, fauché par une rafale de mitraillette. Alors, elle aussi décide de passer de l’autre côté de la barrière. Le Service de Protection l’aide à se réinsérer en lui dénichant un café dans le quartier du Trastevere à Rome. Mais elle est à nouveau arrêtée, quand la police constate qu’elle l’a transformé en… bordel !

Etrangler les étrangleurs

Il y a enfin le cas tragique de Santino Di Matteo, de la famille d’Altofonte près de Palerme. Il est aujourd’hui un peu plus chauve, un peu plus gras, mais toujours aussi vif et gouailleur que lors de notre première rencontre en 1995. Il a la même allure féline et le même goût prononcé pour les chaînes en or.

Santino Di Matteo
Santino Di Matteo

Il y a quinze ans, quand il avait décidé de sauter le pas, il avait balancé les noms des 18 membres du commando qui avait assassiné le juge Falcone en mai 1992. Mais une fois transféré dans la région de Rome, il a été frappé par une terrible vendetta : son fils Giuseppe, 15 ans, est enlevé en Sicile par Cosa Nostra, tenu enfermé dans une cave pendant 779 jours, enfin étranglé et dissous dans l’acide.

Di Matteo déjoue la surveillance policière et repart illico en Sicile. Pour étrangler les étrangleurs, surtout Bernardo Brusca, le chef de son clan. Il rate son coup, est rattrapé par la police et emprisonné. Libéré en 2002, il dégote, toujours grâce au fameux Service de Protection, un boulot tranquille : il revend les pièces de rechange automobiles mises sous séquestre par la justice. Mais aujourd’hui il est encore inconsolable et se met à pleurer dès qu’il évoque son fils : « J’imagine son regard affolé lorsqu’il a compris qu’on allait le tuer. »

Vieux comme le monde

Mais qui sont donc les repentis ? Ecartons tout de suite une équivoque sur le prétendu caractère religieux de leur parcours : il n’existe pas. Ni croix ni bénitier derrière leurs confessions. Un seul pentito, Gaspare Spatuzza, qui collabore depuis 2008, fait explicitement référence à la foi. Accusé de 40 homicides pour lesquels il est encore sous les verrous, il demande pardon de ses crimes et explique : « Entre Dieu et Cosa Nostra, j’ai choisi Dieu. » A 46 ans, il s’est même inscrit à la faculté de théologie et vit la dureté de l’isolement carcéral comme une expiation. Mais il est une exception. Pour tous les autres, le repentir n’a rien d’une conversion spirituelle.

« Un repenti est tout simplement un ancien criminel qui, à un moment donné de son histoire personnelle ou de celle de son organisation, décide de collaborer avec l’Etat. C’est tout. Les repentis sont vieux comme le monde et existent dans tous les pays. Mieux vaudrait les appeler des témoins ou des indicateurs de police« , explique le procureur antimafia Piero Grasso, 65 ans, qui les a pratiquement tous interrogés et a tenu l’accusation aux côtés du juge Falcone, en 1987, pendant le « maxi-procès » de Palerme.

« Las d’être une machine à tuer »

Devenir un repenti n’est pourtant pas chose facile. Avant de sauter le pas, il faut peser le pour et le contre. « J’avais peur« , reconnaît Mutolo, « peur d’être assassiné, même en prison » ,surtout « j’avais peur pour ma famille« . Il a fini par se livrer à une « analyse froide de la situation » et s’est rendu à l’évidence : « Cosa Nostra n’était plus l’organisation d’autrefois, puisqu’elle tuait femmes et enfants et multipliait les attentats contre les institutions. »

Il a donc cessé de tergiverser. Santino Di Matteo a lui aussi eu des doutes, mais il « en avait trop vu » et il « n’en pouvait plus ». Quant à ce repenti récent, Salvatore Grigoli, un ex-assassin impitoyable, il déclare : « J’étais las d’être une machine à tuer. » C’est donc d’abord la crise de Cosa Nostra qui a poussé des mafiosi fatigués dans les bras de l’Etat.

Et ce, en dépit des pressions familiales, celles des épouses surtout, qui ne voient pas d’un bon oeil un changement radical de leur niveau de vie, ni l’exil loin de la Sicile. Ainsi la femme du repenti Rosario Trubia, qui, le 24 mars 2010, se présente avec ses quatre enfants au tribunal de Caltanissetta en Sicile où son mari est en train de témoigner, et déclare :  » Nous vivions mieux lorsque mon mari était mafioso.  » En 1988, c’était Giuseppa Favaloro qui apostrophait les juges de Palerme :  » Mon mari n’est pas un repenti. C’est un infâme. Depuis que j’ai su qu’il collaborait, j’ai ouvert les armoires, enlevé tous ses vêtements et je les ai brûlés. A mes enfants, j’ai dit : « Pauvres petits, vous n’avez plus de père ! » »

Buscetta, le premier et le plus célèbre des pentiti

Enfin, il reste un dernier obstacle à surmonter pour collaborer : « Cette espèce de respect inné des bien-pensants pour le criminel pur et dur qui n’ouvre pas la bouche, et le dénigrement automatique du collabo qui parle « , relève Luigi Li Gotti, avocat de nombreux repentis. Li Gotti signale en passant qu’encore aujourd’hui les gosses de Palerme, lorsqu’ils veulent insulter un copain, le traitent de  » Buscetta  » : Buscetta, le premier et le plus célèbre des pentiti

Tommaso Buscetta lors de son arrestation

Outre l’ostracisme de ses anciens amis et de sa famille, le repenti devra affronter le problème épineux du travail. Ce sera son principal souci. « Le problème des repentis, c’est qu’ils ne savent rien faire de leurs dix doigts, dit Leonardo Lavigna, directeur du Service de Protection. Ils n’ont pas de métier, pas de diplôme, ni de CV présentable. » Alors on les oriente vers des boulots de jardinier, d’agriculteur, de maçon, de garçon de café, d’employé, si c’est possible…

Lorsqu’ils sont vraiment en danger de mort, on les convainc de changer d’identité. Mais, lorsqu’ils ont des enfants, cela devient compliqué.  » La seule solution est de leur expliquer que leur papa fait un boulot pour le ministère de l’Intérieur, un boulot dangereux, et qu’il doit être méconnaissable. » On a ainsi vu fleurir des centaines de vraies fausses cartes d’identité où le lieu de naissance indiqué est la Libye (la Libye, autrefois occupée par Mussolini, a un état civil difficilement vérifiable.

Des repentis coûteux

Les repentis posent en fait les problèmes d’une ville de 5.000 habitants : 1 207 « collaborateurs » plus les 3.963 membres de leurs familles, tous transférés hors de Sicile, de Calabre ou de Campanie. Il faut inscrire les enfants à la crèche ou à l’école et les faire vacciner, trouver un avocat, conduire les malades chez le médecin, et même parfois chez un chirurgien qui leur remodèle le visage.

Le Service de Protection est aussi une sorte de service social, une « grande maman », comme l’appellent les repentis, qui s’occupe du quotidien de personnes habituées à un tout autre train de vie. La gestion de cette petite population finit par coûter à la collectivité entre 50 et 60 millions d’euros par an. C’est le prix de leur inestimable contribution à la déconfiture de la Mafia. « Leur apport a servi à battre l’aile militaire de Cosa Nostra, rappelle l’avocat Luigi Li Gotti. En brisant l’omerta, ils nous ont laissé un patrimoine de connaissances inestimable: on sait aujourd’hui pratiquement tout sur le crime organisé. »

Les rapports de la Mafia avec la politique

Ce sont les collaborateurs de la dernière génération qui ont la partie la moins facile. Parce que le climat s’est durci avec l’arrivée de Berlusconi au pouvoir. Les critiques se sont accentuées envers ces « criminels » et ces « délateurs » qu’on devrait laisser « pourrir en prison « plutôt que de leur verser un « véritable salaire », comme l’écrivent les médias berlusconiens. Il est vrai que, n’ayant plus rien à révéler sur le fonctionnement de leur organisation, les « hommes d’honneur » ont abordé un chapitre brûlant : les rapports de la Mafia avec la politique.

Comme Gaspare Spatuzza. Pauvre Spatuzza, qui, en 2010, a osé dénoncer clairement ce qui n’était jusqu’alors qu’un vague soupçon : les relations étroites du président du Conseil italien avec Cosa Nostra. Cela a commencé, dit Spatuzza, à l’époque de l’entrée en politique de Berlusconi, en 1993-1994, quand la Mafia s’est mise à faire exploser des bombes à Rome et à Florence.

Spatuzza raconte que son chef de l’époque, un certain Graviano, lui, parle alors sans ambages : « Berlusconi est une personne sérieuse, c’est notre point de référence, avec son copain et bras droit, le sénateur Marcello Dell’Utri, il a mis le pays dans nos mains. » Et il rappelle que les parrains avaient injecté de l’argent dans l’empire médiatique berlusconien.

Le repenti Grigoli soutient lui en 2011 : « On nous donna l’ordre dès 1994 de voter Berlusconi. » Qui s’étonnera alors que les journaux tombent à bras raccourcis sur ce dernier collabo, titrant « Il parle trop », « Basta les repentis », « Spatuzza, Grigoli, ou l’imagination malade » ? Qui s’étonnera que, malgré ses révélations, Spatuzza se soit vu refuser l’accès au programme de protection des repentis ?

On assiste aujourd’hui en Italie au crépuscule du repentir. Plus rien ni personne n’encourage le mafioso à rompre l’omerta. Au contraire. Le gouvernement a adopté des lois qui favorisent l’opacité des transactions financières et fait donc un cadeau à la Mafia. Même sur le terrain de la lutte contre le crime organisé, Silvio Berlusconi a su placer l’Italie sous sa chape de plomb.

Article écrit par Marcelle Padovani – Le Nouvel Obserbvateur