Conticello, un commerçant antimafia de Palerme

Lors de l’une de mes nombreuses visites à Palerme, notamment au cours de mes enquêtes sur les Hommes de l’antimafia, une destination gourmande me tenait particulièrement à cœur :

L’Antica Focacceria San Francesco, Via Alessandro Paternostro 58, Palerme.

Après avoir déambulé le long du port et de sa grande artère bruyante, j’ai bifurqué en direction de la vieille ville pour rejoindre ce célèbre restaurant qui est aussi le plus vieux de Palerme. Il a été ouvert en 1834 et n’a jamais fermé depuis !

ficus-p-marina-palermoJ’ai traversé la Piazza Marina et surtout le petit parc Garibaldi. An centre de cet espace romantique, je découvre émerveillé le plus vieux Ficus de Palerme aux racines monumentales. Puis j’arrive dans les ruelles étroites et sombres de la vieille ville. Le sol est pourvu de grandes dalles qui doivent devenir extrêmement glissantes les jours de pluie. Heureusement, le ciel est souvent dégagé sur la Sicile et il ne pleut pas souvent.

Arrivé sur une place pittoresque en face de l’Eglise San Francesco, plus de doute, c’est bien là ! Deux carabiniers en gilets pare-balle, mitraillettes au poing sont en faction et protège les lieux. Quel accueil !

Un « buongiorno » et un sourire amical plus tard, je me retrouve en ce lieu qui est devenu par la force des choses l’un des symboles de la lutte antimafia. A l’intérieur, quelques clients. Près de l’entrée, un couple est assis à une table, faisant semblant de rien. Leur œil vigilant, leur posture ne trompe pas le flic que je suis : se sont des policiers en civil !

Vincenzo Conticello
Vincenzo Conticello est un entrepreneur constamment sous escorte policière

La pièce principale est composée de bancs en bois et de chaises en fer autour de tables en marbre. Toutes sortes de délicieuses spécialités gastronomiques siciliennes trônent sur le présentoir.  Le parfum mais aussi les aliments présentés excitent mes papilles. (panelle, pizza, beignets, pâtes, huile d’olives, Focaccia , ricotta, tomates séchées, salami piquant, oignon, piment, safran, sardines, fenouil sauvage, raisins, etc).  Une saveur d’autant plus exquise en sachant que tous les produits vendus ont été cultivés sur des terres confisquées à la mafia en Italie. Le restaurant est sur plusieurs étages. Dans les supérieurs, les salles sont moins dépouillées. Au 3ème étage. Il y a même des nappes blanches pour déguster des spécialités de la mer comme de l’espadon ou du poulpe. Rien de meilleur avec un bon vin sicilien !

Vincenzo Conticello
Vincenzo Conticello

Si cet endroit est l’un des lieux les plus protégés de Palerme, c’est parce que le propriétaire a refusé de payer le Pizzo (racket mafieux). Vincenzo Conticello est un entrepreneur-courage, constamment sous escorte policière, héros de l’antimafia pour avoir été l’un des premiers commerçants à dénoncer l’extorsion et surtout à dénoncer ses auteurs. Avant lui, l’entrepreneur Libero Grassi avait refusé de céder au chantage de la mafia. Il a été assassiné le 29 août 1991.

Depuis 1834, la Mafia n’avait éprouvé aucun intérêt pour la typique Focacceria tenue de père en fils par la famille de Vincenzo Conticello. Un jour de 2005, des racketteurs tentent de lui soutirer de l’argent. Le soir du vendredi 25 novembre, des racketteurs sont venus dans sa boutique.

« Si tu veux vivre une vie plus tranquille, ne pas avoir de problèmes avec les clients et le personnel, tu dois payer 50.000 euros pour le passé et 500 euros par mois à partir de maintenant».

Conticello refuse de payer. Il a la présence d’esprit de relever l’immatriculation du scooter et appelle les carabiniers qui rappliquent dix minutes plus tard. Les policiers sont surpris quand l’entrepreneur accepte de porter plainte. Si dans nos contrées, ce choix peut paraître logique, c’est un acte de courage dans le pays de l’Omertà où ce genre de décision vous condamne parfois à la mort.

Toutefois, les ennuis commencent pour le commerçant. Sa voiture est endommagée, des sacs de clients sont volés, un réservoir d’eau de son établissement est endommagé…

En mars 2006, les enquêteurs interpellent son racketteur ainsi que trois autres mafiosi. Les quatre hommes seront condamnés en novembre 2007 à un total de 48 ans de prison (des peines de 10 à 16 ans de prison).

En sachant que Vincenzo Conticello aurait pu se contenter de dénoncer les faits, mais pas les mafiosi, comme c’est souvent le cas en Sicile, on se demande où il a été cherché ce courage de résistance.

«Le courage, nous l’avons tous en nous, mais nous ne le savons pas. J’avais peur, mais je ne voulais pas être un complice de la mafia aux yeux de ma fille». (source : Libération)

La condamnation des mafiosi aggrava encore la situation du commerçant. Une quinzaine d’employés terrorisés quittèrent l’établissement qui fut également déserté par bon nombre de clients. Pire encore, de nombreuses administrations en Sicile ne s’y fournirent plus comme ils en avaient pris l’habitude depuis des lustres.

Depuis, Vincenzo Conticello a quitté la Sicile et vit à Milan. Il a ouvert deux autres restaurant à Rome et à Milan. En dépit de la protection policière, il porte une arme  à la ceinture.

Régulièrement, il reçoit des menaces de mort de la Mafia.

« Vous êtes un homme mort: vous, les flics et les procureurs»   

Vincenzo a tenu bon. Il a refusé de devenir l’esclave du crime.

Il est un Homme de l’antimafia !

C. Lovis

Vincenzo Conticello
Vincenzo Conticello devant son établissement public