Commissaire Beppe Montana

sicile-drapeau2Profession : Policier – Commissaire de la Squadra Mobile (Catturandi)

♥ 1951, à Catane (Sicile)
 28 juillet 1985, à Santa Flavia (Sicile)

Source : Les Hommes de l’antimafia, par Christian Lovis


Beppe MontanaNé en 1951 à Agrigente, Giuseppe « Beppe » Montana grandit au pied de l’Etna, à Catane. Après avoir passé avec succès sa licence en droit, il fut admis à la police d’État où il gravit les échelons de la hiérarchie jusqu’au grade de commissaire. Le 4 septembre 1982, au lendemain de l’assassinat du Général Dalla Chiesa, Beppe Montana rejoignit le peloton d’investigation de la questure de Palerme dirigée par Ninni Cassarà.

Immédiatement, le jeune policier montra une persévérance impressionnante et mena ses enquêtes avec une efficacité redoutable. Il mit en cause Nunzio Salafia, Antonino Ragona et le dangereux boss de Catane, Nitto Santapaola, comme étant les principaux suspects de l’attentat du couple Dalla Chiesa et de leur garde du corps.

Sous sa mine triste, le Commissaire Montana avait des manières aimables, la voix douce, le verbe toujours courtois et mesuré. Animé par une passion commune pour l’océan et la navigation, il avait noué des liens d’amitié avec le Juge Paolo Borsellino. Comme certains parlent de voitures, eux échangeaient leurs impressions sur les hors-bord croisés au détour d’une balade en mer. Les deux hommes se gaussaient en comparant leurs embarcations de fonctionnaires à de simples petites coquilles à moteur devant les magnifiques yachts de certains propriétaires à la réputation sulfureuse.

Il avait également noué une solide amitié avec le chef du Pool antimafia de Palerme, Rocco Chinnici. Leurs rapports sortaient du cadre des enquêtes contre Cosa Nostra, car ils cultivaient tous les deux l’espoir de changer la mentalité de la jeunesse sicilienne. Ensemble, ils prenaient leur bâton de pèlerin et se rendaient dans les lycées et les universités pour y rencontrer les étudiants. Leur but était de les sensibiliser au respect de la légalité et aux valeurs démocratiques. Après la mort de son camarade Zucchetto, Beppe Montana avait été le principal animateur de l’association « Lillo Zucchetto » créé en sa mémoire, dont l’objectif était de promouvoir cette activité et ce dialogue avec la jeunesse sicilienne.

La chasse aux fugitifs

Un jour, on lui proposa de prendre le commandement de la section Catturandi. Une entité chargée de traquer et arrêter quelque huit cents mafieux vivants dans la clandestinité. Or, cette brigade spécialisée était en manque d’idées et surtout de résultats depuis plusieurs années. L’arrivée de l’énergique commissaire Montana raviva le moral de la quinzaine d’inspecteurs qui composait l’une des unités les plus exposées au danger. Il fallait une importante somme de courage pour s’infiltrer en terrain hostile, sur des territoires abandonnés par les forces de l’ordre depuis des décennies, où la seule règle demeurait celle des « hommes d’honneur ».

Beppe Montana lors d'une saisie d'armesMalgré le chronique manque de moyens, le jeune officier anticonformiste innova complètement le système d’investigation de son équipe. Il avait la conviction que toutes les enquêtes devaient se dérouler avec des méthodes fondées sur des petites équipes spécialisées. Il exigeait un engagement total et concentré dans le temps, plutôt que des opérations occasionnelles et discontinues. Il comprit très tôt que pour leur propre sécurité, les fugitifs de la Mafia n’erraient jamais loin de leur quartier et des membres de leur famille. L’analyse approfondie des tonnes d’informations traînant sur son bureau lui permit de remarquer un détail cocasse : les mafiosi se montraient moins vigilants lors des jours fériés et au-delà des horaires d’ouverture officielle des administrations, notamment des postes de police ! Qu’à cela ne tienne, les choses allaient changer et le Commissaire Montana mit en place de nouvelles procédures de travail.

Mais même avec les meilleures intentions du monde, quinze policiers chargés de retrouver près de huit cents criminels étaient un jeu inégal et délicat qui forçait les agents à sacrifier leur vie privée en plus de risquer leur peau. Le terrain était miné et leur existence pouvait s’arrêter en une fraction de seconde. Car contrairement à un pays dévasté par un conflit avec son lot d’immeubles détruits, ses carcasses de voitures calcinées et ses soldats armés parcourant les rues, la guerre mafieuse était plus insidieuse. La mort pouvait frapper sans prévenir n’importe où et n’importe quand. Il était facile de dissimuler un revolver sous une veste ou dans un journal plié. Les policiers soumis à ce régime développaient une extrême vigilance et le moindre détail était pris en considération. Du piéton bizarre au passage d’un véhicule à faible allure. Un visage semblant familier aperçu dans un autre endroit, tout était examiné avec une attention minutieuse, car la Faucheuse planait constamment au-dessus d’eux.

Cosa Nostra était bien structurée et se montrait plus forte que l’État. À l’évidence, ses lois autocratiques étaient plus radicales que celles de la justice italienne. Mais la Mafia avait surtout une volonté unanime de triompher sur un gouvernement qui n’était visiblement pas habité par la même volonté. Lorsque lui fut confiée la direction de la section Catturandi, le Commissaire Montana accepta une interview au cours de laquelle il déclara :

— Il est inutile de venir me trouver chaque jour. Je peux vous donner des informations en moyenne tous les six mois. Nos enquêtes sont sensibles et se développent sur le long terme ; par conséquent, vous comprendrez aisément que les renseignements seront transmis uniquement sur les affaires déjà résolues.

En réalité, durant ces années d’activité à la tête de cette brigade, Montana rencontra beaucoup plus souvent les journalistes et l’efficacité de ses méthodes lui permit de diriger plusieurs opérations de police importantes. Des fugitifs étaient arrêtés régulièrement, parfois même en flagrant délit. Les « hommes d’honneur » qui jouissaient jusqu’ici d’une quasi-impunité se retrouvaient sous les verrous pour purger la longue peine qui leur avait été infligée par contumace, des années auparavant. Ces derniers vivant depuis toujours sur des territoires qu’ils pensaient inviolables, au sein de quartiers soustraits à la souveraineté de l’État, n’étaient désormais plus intouchables.

Les collègues de Beppe Montana le surnommaient amicalement « Serpico ». En relation avec le célèbre film où Al Pacino interprète un policier incorruptible. Il était une sorte de Don Quichotte moderne qui frôlait la mort contre un colosse criminel pour défendre les valeurs d’un état de droit.
Il n’était pas du genre à rechercher les fugitifs en publiant des avis de recherche dans les journaux et ne considérait pas pouvoir faire son travail en passant d’un bureau à l’autre sur une chaise à roulettes. Il était convaincu que seules la ténacité et les heures volées au sommeil pouvaient compenser la disproportion honteuse entre le nombre dérisoire des hommes de sa brigade et la quantité de mafiosi à retrouver.

Doté d’un moral d’acier, Montana encourageait toujours ses collègues. Il les poussait à aiguiser leur vue, ce qui était le meilleur moyen de se priver des puissantes jumelles à infrarouge que le ministère leur promettait sans cesse, mais qui ne leur parvenaient jamais. Durant son activité, Beppe Montana arrêta de nombreux fugitifs. Ces filatures permirent aussi de découvrir plusieurs laboratoires clandestins de raffinement d’héroïne, ainsi que des armes.

Après avoir surveillé pendant des semaines les allées et venues des occupants d’une somptueuse villa, le commissaire monta une opération d’envergure. À la tête de ses hommes, arme au poing, il fit irruption dans la fameuse demeure. Huit mafiosi furent arrêtés dont Biagio Picciurro, Pietro Vitale-Massicati, Antonio D’Amico et surtout le parrain de la famille de Prizzi, Tommaso Cannela. Ce fut une grande victoire pour les Catturandi et cette rafle marquait la conclusion de plusieurs mois d’efforts soutenus. C’en était trop pour les parrains de Cosa Nostra. Ils décidèrent de se venger quatre jours plus tard dans le port de la paisible ville de Porticello.

L’assassinat

Le dimanche 28 juillet 1985, après la belle opération du début de semaine, Beppe Montana s’accorda une journée de repos. Il passa la journée entière à naviguer sur son bateau en compagnie de sa fiancée et de quelques amis. En début de soirée, alors que le soleil s’écrasait à l’horizon et irradiait le ciel de ses derniers rayons, Beppe Montana s’activait à amarrer son canot à moteur, pendant que sa compagne rangeait quelques affaires dans un sac de plage. Absorbés par leur tâche, ils ne remarquèrent pas les deux inconnus qui se déplaçaient d’un pas pressé dans leur direction. Soudain, Beppe Montana qui était accroupi ressentit une étrange présence derrière lui et se retourna.
Il n’eut pas le temps d’esquisser la moindre réaction au moment où un homme le visa en plein visage et ouvrit le feu à quatre reprises sous les yeux horrifiés de sa fiancée éclaboussée par le sang. Les tueurs prirent rapidement la fuite. La jeune femme céda à la panique et se mit à courir frénétiquement de maison en maison pour trouver un téléphone et appeler du secours. Mais sitôt après les détonations, il n’y avait plus personne dans la rue.

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