Hommage à Rocco Chinnici

sicile-drapeau2Profession : Magistrat – Juge d’instruction
Fonction : Conseiller instructeur
♥ 19 janvier 1925, à Petralia Soprana (Sicile)
 29 juillet 1983, à Palerme (Sicile), assassiné par la Mafia à 58 ans

Source : Les Hommes de l’antimafia, par Christian Lovis

Rocco Chinnici entre dans la magistrature en 1952. Diplômé en droit, il commence sa carrière à la Cour de Trapani, à l’ouest de la Sicile. Le 25 septembre 1979, le magistrat Cesare Terranova est assassiné devant chez lui avec son chauffeur. C’est alors que le juge Rocco Chinnici prend ses fonctions comme procureur en chef au Palais de justice de Palerme. Cette année, il y aura 30 ans que ce brillant magistrat a perdu la vie. Assassiné par Cosa Nostra. 

Rocco Chinnici
Rocco Chinnici

Aux États-Unis, le F.B.I. affirma que sous la direction de Rocco Chinnici, le Bureau d’instruction du tribunal de Palerme était un centre pilote de la bataille contre la Mafia et du trafic de drogue international. Cité en exemple par ses pairs, le conseiller instructeur s’entoura d’un groupe de magistrats homogènes, actifs et combatifs composé de Giovanni Falcone, Paolo Borsellino, Giuseppe de Lello Finuoli, Leonardo Guarnotta et Giovanni Barrile. On leur confia tous les procès liés à l’organisation criminelle. Ce fut la naissance du premier pool antimafia.

Rocco Chinnici faisait partie de ces magistrats courageux et déterminés qui décidèrent de lutter corps et âme contre Cosa Nostra. Une fois son travail officiel terminé, Chinnici militait contre le crime en participant à de nombreux congrès et rencontres juridiques socioculturelles. Il croyait beaucoup à l’implication des étudiants dans la lutte contre la Mafia. Il entretenait une indicible confiance envers la jeunesse de son pays et dès qu’il en avait la possibilité, il les rencontrait dans les universités et les lycées pour leur parler des dangers de la drogue. Le but prééminent de ces visites était de casser le mythe selon lequel la Mafia pouvait offrir à chacun des perspectives d’avenir et une place respectable dans la société. Parmi eux, se trouvaient parfois des gosses misérables issus de Brancaccio, un quartier défavorisé de Palerme où la pieuvre insidieuse déployait ses tentacules pour recruter facilement de la main-d’oeuvre à bon marché.

Cependant, personne ne put apercevoir Pino Greco, dit « Scarpuzzeda » (les petits souliers), un tueur redoutable de la Mafia, dissimulé dans un endroit imperceptible. Au moment où Rocco Chinnici passa à côté de la Fiat 126 stationnée là depuis quelques minutes, le mafioso appuya sur le bouton de la télécommande à distance et déclencha une puissante charge de tolite cachée dans le coffre. Une violente explosion ébranla tout le quartier transformé en enfer. L’asphalte fut soulevé, les conduites d’eau éclatèrent en déversant des torrents de boue. Au milieu des carcasses et des débris, quatre corps sans vie étaient ravagés par la déflagration. Le chaos fut tel que les journaux titrèrent : « Palerme comme à Beyrouth ».

Mais cette image ne suffit pas à décrire la dévastation. Outre Rocco Chinnici, le souffle de l’explosion tua les carabiniers Mario Trapassi et Salvatore Bartolotta, ainsi que le pauvre concierge Li Sacchi. Dans la voiture saccagée, le chauffeur Giovanni Paparcuri, grièvement blessé, survécut grâce au blindage, mais ne se remit jamais entièrement de ses blessures, tant physiques que morales.

Ecrit par Christian Lovis© – Antimafia.ch™

Photos : © Franco ZECCHIN que je remercie pour son autorisation à utiliser ses photographies.

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Le pool des juges Antimafia de Palerme (1980-1990)

Le pool antimafia de la décennie (1980 – 1990) était composé de magistrat extrêmement courageux. Ces hommes de loi devaient non seulement se battre contre la mafia, mais également contre l’Etat et le Conseil supérieur de la magistrature qui ne comprenait pas grand chose à la dangerosité des organisations criminelles.

Il fut d’abord réticent à la spécialisation des juges et à la centralisation des enquêtes sur Cosa nostra. Lorsque Rocco Chinnici inventa le pool antimafia ce fut une véritable révolution : les informations sur la mafia pouvaient enfin être centralisées par des experts en la matière. Cette initiative conduisit le pool à instruire le « Maxi procès » de Palerme qui permis la condamnation des principaux acteurs de Cosa nostra.

Rocco Chinnici
Rocco Chinnici

Les juges du pool travaillaient ensemble avec force et professionnalisme. La volonté de Rocco Chinnici était de changer la mentalité des gens en ébranlant les consciences. Chinnici a commencé à promouvoir et à participer à des débats dans les écoles, à parler aux jeunes dans les festivals de la jeunesse, dans les rues, lors de tables rondes afin de vaincre une fois pour toutes à la culture mafieuse. Plus tard, jusqu’à la fin de sa vie, une fois son travail terminé, Paolo Borsellino se rendait à la rencontre des jeunes pour les rendre acteurs de la lutte contre la mafia.

Pour commencer, le pool antimafia développa des nouvelles synergies importantes avec la police judiciaire. Ensuite, il mit en place des nouvelles règles pour sélectionner les jurés participants aux procès. Ceux-ci étaient jusque-là, victimes de terribles pressions de la part de Cosa nostra. Le pool s’activa également à tracer les capitaux financiers de la mafia.

Le pool travailla sans relâche pendant des années. Rocco Chinnici s’activait auprès de sa hiérarchie pour que leur travail soit reconnu et valorisé. Puis le 4 août 1983, le juge Rocco Chinnici est tué par une voiture piégée. La mafia pensait couper la tête du pool antimafia, mais son assassinat eut l’effet inverse et une mobilisation générale contre la mafia débuta dans l’esprit des citoyens. Antonino Caponnetto arrive à Palerme pour remplacer Chinnici. Les applaudissements des Siciliens donnèrent du courage aux magistrats du pool qui ne se sentirent plus complètement isolés.

En 1984, Tommaso Buscetta et Vito Ciancimino (ancien maire de Palerme) sont arrêtés. Les révélations de Buscetta sont les prémices du Maxi procès de Palerme. La mafia lance un assaut implacable et plonge la Sicile dans un bain de sang.

Pool antimafia de Palerme
Pool antimafia de Palerme

Au terme du Maxi procès, avec le départ à la retraite de Caponnetto, tout le monde pensa que Giovanni Falcone allait devenir le successeur idéal. Mais l’organe suprême de la magistrature en décida autrement après des heures de débat animés et parfois dramatiques entre les partisans et les opposants de Falcone. Ce fut le juge Antonino Meli qui fut choisi en vertu de son ancienneté, alors qu’il n’avait aucune expérience dans la lutte contre le crime organisé. Caponnetto très amer après cette décision dénudé de logique dit cette phrase terible : « Giovanni Falcone a été abandonné, il a commencé à mourir ».

Dès sa prise de fonction, Meli prendra des décisions absurdes et entrava sans cesse l’action du pool antimafia avant que ce dernier ne soit peu à peu dissout.

C. Lovis, auteur des Hommes de l’antimafia
Crédit Photographie Giornale L’Unita

Hommage à un héros : Paolo Borsellino

Paolo BorsellinoLe 19 juillet 1992, moins de deux mois après son collègue et ami Giovanni Falcone, le juge antimafia Paolo Borsellino ainsi que 5 membres de son escorte étaient assassinés dans un attentat à la bombe d’une extrême violence en plein Palerme.

Le mystère sur les commanditaires de cet attentat est en train de s’éclaircir, mais assombrit encore un peu plus la triste histoire de la collusion existant entre la mafia et certains hommes politiques italiens. Les ordres venaient d’en haut. De bien trop haut…

Une des dernières enquêtes du juge Borsellino devait porter sur les rapports entre mafia, politique et franc-maçonnerie. Les personnes qu’il suspectait étaient des politiciens, des juges, et des parrains impliqués dans des affaires de corruption. Le magistrat sicilien n’aura pas le temps de mener son enquête à terme.

L’attentat

Nous sommes le dimanche 19 juillet 1992, en début d’après-midi. La mère de Paolo Borsellino habite à la via d’Amelio 21. Il vient souvent lui rendre visite, mais comme un juge en danger, il ne prévient jamais à l’avance. À quelques pas de là, personne n’a vu l’homme qui se tient silencieusement et discrètement dans un immeuble en construction. Ce dernier a garé une Fiat 126 à côté du portail d’entrée de la via d’Amelio. Elle contient une charge explosive de 50 kg. En embuscade, il tient une télécommande dans la main.

Le juge Borsellino arrive avec son escorte. La voiture de tête conduite par l’agent Antonio Vullo se parque en épi, prêt à redémarrer à tout moment. Le magistrat sort du véhicule entouré de ses 5 gardes du corps Emanuela Loi, Walter Cosina, Claudio Traina, Vincenzo Li Muli et Agostino Catalano. Paolo Borsellino se dirige vers l’entrée de l’immeuble, une cigarette à la bouche. Alors qu’il passe à la hauteur de la Fiat 127, le tueur embusqué appuie sur la télécommande.

C’est un carnage. Paolo Borsellino et les 5 membres de sont escortes sont déchiquetés et tués sur le coup. 113 logements sont détruits.

Source : « Les Hommes de l’Antimafia« , Christian Lovis

Source photographique : L’Unita

 

Cosa Nostra, une histoire sanglante

En trente ans, Cosa Nostra a tué plus de 2000 personnes, policiers, magistrats, parents de «repentis» et mafieux de clans perdants. Entre 1979 et 1992, les années les plus sanglantes, ont notamment été abattus les principaux représentants de l’Etat en Sicile dont :

  • Cesare Terranova, conseiller instructeur à Palerme, (25/09/1979);
  • Gaetano Costa, procureur de Palerme (6/08/1980),
  • le général Carlo Alberto Dalla Chiesa, superpréfet de Palerme (3/09/1982),
  • Giangiacomo Ciacco-Montalto, juge instructeur à Trapani (25/01/1983),
  • Rocco Chinnici, conseiller instructeur à Palerme (29/07 /1983),
  • Giuseppe Montana, commissaire de police à Palerme (25/07/1985),
  • Ninni Cassara, commissaire de police à Palerme (6/08/1985),
  • Antonio Saetta, magistrat (25/09/1988),
  • Rosario Livatino, magistrat (21/09/1990),
  • Giovanni Falcone, juge instructeur à Palerme (23/05/1992),
  • Paolo Borsellino, procureur de Marsala (19/07/1992)

Depuis 1986, les enquêtes du pool antimafia, aidées par les dépositions des premiers repentis, ont permis le Maxi-procès de Palerme. Ce dernier s’est achevé sur les condamnations à perpétuité de centaines de parrains.

En janvier 1993, la police arrêtait Toto Riina, chef du clan des corléonais, grand chef de Cosa nostra et commanditaire de 150 assassinats dont ceux des juges Falcone et Borsellino.

En 1995, son beau-frère, Leoluca Bagharella, était appréhendé.

En mai 1996, c’est au tour de Giovanni Brusca, le principal tueur de l’organisation.

A ce jour, c’est plus de 1000 mafieux qui ont  décidé de collaborer avec la justice et sont actuellement protégés par la police.

L’attentat à la voiture piégée tua Rocco Chinnici, son escorte et le portier de son immeuble
Les obsèques du juge Paolo Borsellino
Les obsèques du juge Paolo Borsellino
Obsèques de Giovanni Falcone
Obsèques de Giovanni Falcone

Luciano Liggio (Cosa nostra)

Le parrain de Cosa nostra, Luciano Leggio (Liggio) est né à Corleone (Sicile) le 6 janvier 1925. Il est décédé d’une crise cardiaque en prison le 15 novembre 1993 à l’âge de 68 ans.

Liggio — à l’origine Leggio (son nom a été mal transcrit sur un document judiciaire) a commencé comme un voleur de bétail à la petite semaine. À 19 ans, Liggio tue sa première victime en tirant sur un gardien qui l’avait intercepté alors qu’il était en train de voler du grain. Puis un jour, le petit voleur est remarqué par le parrain de Corleone, un médecin généraliste, Michele Navarra (ce dernier va devenir directeur de l’hôpital de la ville suite à l’assassinat de son prédécesseur par une main inconnue). À 20 ans, en profitant de l’appui de son protecteur, Luciano Liggio est engagé comme gabellotto (gardien) pour le compte d’un riche aristocrate possédant d’immenses propriétés dans la région.

Luciano Liggio
Luciano Liggio
Placido Rizzotto, syndicaliste sicilien assassiné par Luciano Liggio
Placido Rizzotto, syndicaliste sicilien assassiné par Luciano Liggio

Le soir du 10 mars 1948 — sans doute sur les ordres de Navarra —, Liggio commet l’un des meurtres politiques les plus retentissants de l’après-guerre. Le syndicaliste Placido Rizzotto qui s’insurgeait contre l’injustice sociale et le pouvoir féodal dont profitaient les propriétaires terriens à l’encontre des paysans siciliens est enlevé sous la menace d’une arme. Il est emmené hors de la ville et exécuté de trois balles dans la nuque à bout portant. Ses restes ainsi que ceux de deux squelettes sont retrouvés dix-huit mois plus tard au fond d’une grotte à soixante mètres sous terre.

En 1958, Liggio assassine son patron Michele Navarra et prend le pouvoir de Corleone. Il restera le chef (Capo mandamento) incontesté du canton de Corleone de 1958 à 1975 et parrain des parrains (Capo Di Tutti Capi) de 1970 à 1974.

Liggio assassine le parrain Michele Navarra et prend sa place au sein de la mafia de Corleone
Liggio assassine le parrain Michele Navarra et prend sa place au sein de la mafia de Corleone. Une centaine de balles seront tirées contre le mauvais docteur Navarra.

Dans les années cinquante, sous la direction de Liggio, ses jeunes loups Riina et Provenzano décident de prendre racine à Palerme pour conquérir le marché du travail et prendre le contrôle du commerce de transport, de l’industrie et de la construction. Mais c’est dans le trafic d’héroïne en pleine explosion que Cosa nostra va devenir immensément riche. Mais tant de richesses font monter les enchères et conduisent à des jalousies et des querelles. Dans les années soixante-dix, une guerre totale entre les familles se déclenche.

Luciano Liggio est arrêté le 16 mai 1974 dans une maison de la via Ripamonti à Milan alors qu’il se trouvait clandestinement avec sa petite amie qui ignorait avec qui elle partageait sa vie avec un tueur cruel et impitoyable.

Liggio est célèbre pour avoir évité de nombreuses condamnations pour insuffisance de preuves alors qu’il était un tueur impitoyable qui inquiétait même ses propres hommes. En 1975, grâce au travail courageux et acharné du juge Cesare Terranova, Liggio est condamné à la prison à vie pour le meurtre de Michele Navarra. Depuis sa prison, le mafioso ordonne à ceux qui vont devenir les plus dangereux parrains de Cosa nostra, Salvatore Riina et Bernardo Provenzano, l’assassinat du lieutenant-colonel Giuseppe Russo (1977).

C’est lui qui en devenant le parrain de la mafia de Corleone  a transformé la petite ville de montagne de Corleone en capitale mondiale du crime.

Luciano Liggio a été arrêté le 16 mai 1974 et emprisonné dès cette date jusqu’à sa mort d’une crise cardiaque en 1993. Il fut enterré à Corleone sans la participation du public interdit par la police.

Liggio est considéré comme le mafieux qui a apporté la Mafia sicilienne à l’apogée de sa puissance, mais il était aussi l’un des responsables de son déclin. Ses tactiques impitoyables et sa cruauté ont forcé de nombreux anciens mafiosi, effrayés et dégoûtés par la violence, à devenir des informateurs de la justice.

ReportageVidéo d’une interview de Luciano Liggio