Le gouverneur de Sicile défie Cosa nostra

L’excellent journal Lyon Capital a interviewé un des héros emblématiques de la lutte antimafia dont nous avons déjà souvent parlé sur ce blog. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Rosario Crocetta tient sa parole (ce qu’il a toujours fait d’ailleurs). Ça pourrait sembler normal, mais de la part d’un homme politique, c’est un phénomène inhabituel. Quel bien ça fait dans une période qui nous incite à lever le doigt bien haut quand on nous parle de promesses politiques…

Élu gouverneur de Sicile en octobre 2012, Crocetta fait figure d’exemple en Italie, mais aussi en Europe. Puisque les héros ne meurent jamais, les juges Falcone et Borsellino ainsi que leurs comparses doivent se délecter de son action depuis là-haut… (et sans doute le protéger…)

C. Lovis

Rosario Crocetta
Rosario Crocetta, gouverneur antimafia

Interview recueillie par Lyon Capitale (Par Jean-Michel Verne)

Lyon Capitale : Lors de notre dernière rencontre, en 2006, trois ans après votre élection à la mairie de Gela, vous nous aviez dit : “Avant d’être élu, j’avais l’idée de ce qu’était la mafia. Mais, là, je l’ai sentie.” Maintenant que vous venez d’être élu à la présidence de la région Sicile, que ressentez-vous ?

Rosario Crocetta : Je vous avoue qu’en ce moment précis je suis étonné. Je sais qu’il y a la mafia en Sicile, mais je ne pensais pas que les gens pouvaient s’en délier. Mon élection, c’est un signe fort. Mais j’ai face à moi un système qui sort totalement de la normalité.

Pouvez-vous nous donner un exemple de cette situation hors norme ?

Le premier exemple qui me vient à l’esprit, c’est le consortium des autoroutes siciliennes, le Cas. J’ai découvert que travaillait dans ce secteur l’entreprise Venturi, qui n’est pas en règle avec les directives antimafia de la préfecture. Cette entreprise, qui avait perdu tout agrément à Milan, était pourtant agréée en Sicile. J’ai décidé de l’écarter. Elle percevait 15 000 euros par jour pour surveiller les autoroutes. Le travail consiste à utiliser trois camionnettes et quatre employés déjà payés par l’entreprise. Cela ne vaut certainement pas 15 000 euros par jour !

Le secteur de la santé a révélé très vite de nombreux scandales et vous avez décidé d’agir en révoquant le responsable du département…

Avec l’assesseur Lucia Borsellino [la fille du magistrat assassiné, NdlR], à laquelle j’ai réclamé un audit, nous avons été effarés. Nous avons découvert qu’un marché géré par l’ASP [équivalent italien de l’Assistance publique], destiné à fournir des équipements portatifs pour les vieillards incontinents, se montait à la somme astronomique de 41 millions d’euros. Nous nous sommes aperçus qu’il y avait eu des manœuvres pour truquer l’appel d’offres. J’ai immédiatement dénoncé les faits au procureur, qui a ouvert une enquête. J’ai révoqué le responsable de l’ASP, Salvatore Cirignotta. C’est un ancien magistrat.

Lucia Borsellino (fille du célèbre juge antimafia Paolo) et Rosario Crocetta
Lucia Borsellino (fille du célèbre juge antimafia Paolo) et Rosario Crocetta

Un autre domaine est emblématique de l’emprise de Cosa Nostra, celui de la formation professionnelle.

Nous avons en Sicile 2 200 sociétés spécialisées dans le secteur de la formation professionnelle. C’est un véritable système, dans lequel on trouve des élus de la région, leurs femmes, leurs fils, etc. Et ce système écarte systématiquement les vraies compétences. Ce sont les contribuables qui payent. Nous nous trouvons face à une corruption généralisée. La mafia a pénétré au cœur des institutions, il faut casser tout ça. Et il faut faire vite. Je prépare une loi qui interdit que des députés de la région puissent agir pour favoriser des entreprises à la tête desquelles on trouve des parents de ces élus aux premier et deuxième degrés.

Votre action ne peut être véritablement efficace sans la collaboration de certains fonctionnaires pour dénoncer ces agissements. Comment vous y êtes-vous pris ?

J’ai envoyé une lettre à tous les fonctionnaires du secteur de la formation, en leur enjoignant de me dire s’ils avaient ou non des liens avec des entreprises qui travaillent pour la région. Sur 70, seulement 10 ont répondu. Du coup, j’ai muté l’ensemble des employés du département. Ils ont tenté d’occuper et de bloquer les locaux. J’ai appelé la police pour les évacuer pour “occupation illégale de lieux publics”. Les syndicats se sont mis au milieu, mais je n’ai pas fléchi. Ils sont partis.

Tous les domaines de compétence de la région semblent sous l’emprise de la Pieuvre, qui a installé son système clientéliste. Les secteurs du tourisme et de la culture ne sont pas épargnés ?

Ça, c’est la cerise sur le gâteau. J’ai découvert qu’une exposition et un vernissage avaient été facturés 3 millions d’euros… Même si on mettait la Joconde, ça ne coûterait jamais cette somme ! Je me suis également attaqué à la société qui gère les musées et leur billetterie. On s’est aperçus que 19 millions d’euros de recettes n’ont pas été rétrocédés à la région. C’est énorme.

L’emprise de la mafia sur les marchés publics pose un réel problème économique. Elle paralyse le bon fonctionnement non seulement de l’institution, mais de toute l’économie sicilienne. Comment allez-vous agir ?

Le problème est particulièrement sensible dans le domaine de l’environnement, où j’ai de grandes ambitions pour la Sicile. 3 500 entreprises siciliennes rencontrent des difficultés sur ces marchés, car elles sont exclues des appels d’offres par la mafia et que les projets sont bloqués. Des directeurs de l’office qui gère les marchés viennent travailler en Porsche et en Ferrari alors qu’ils gagnent officiellement 3 000 euros par mois. Vous ne trouvez pas qu’il y a quelque chose qui ne va pas ? Il faut comprendre que des entreprises payent des pots-de-vin de 30 000, 50 000, 100 000 euros. Alors j’ai procédé à des mutations dans les services administratifs. Il est important de libérer les activités du marché de la mafia. Pour nous, c’est une vraie révolution financière. On enregistre ces dernières années une baisse de l’activité du secteur des travaux publics de près de 70 %.

Votre action se veut particulièrement efficace sur la gestion des fonds européens. Que faut-il faire pour remettre la Sicile sur les bons rails ?

Nous sommes face à un vrai désastre. Mes prédécesseurs, “Totò” Cuffaro et Rafaelle Lombardo, ont inscrit dans la programmation des fonds qui ne peuvent être validés par Bruxelles. Ces dépenses vont être payées in fine par la région. 600 millions de fonds européens n’ont pas été versés du fait de cette mauvaise gestion. J’avoue que la Commission européenne, c’est l’un de nos principaux problèmes. Nous risquons aujourd’hui de perdre 6 milliards d’euros de programmation sur les prochaines années. Pour redresser la situation, j’ai saisi la Commission seulement trois semaines après mon élection. Nous avons travaillé jour et nuit. Le grand enjeu est d’éliminer les connexions entre l’économie, la politique et la mafia.

Avant votre élection, la Sicile se trouvait dans une situation extrêmement préoccupante. Qu’en est-il aujourd’hui ?

La crise économique est un problème que nous avons pris à bras le corps. C’est la première fois depuis longtemps que les agences de notation n’ont pas déclassé la Sicile. Nous ne sommes plus considérés sous la menace d’un défaut de paiement.

Le choix de votre équipe est déterminant pour remplir vos objectifs. Vous ne pouvez pas vous permettre de faire d’erreurs. Vous avez reçu à ce propos de vives critiques, on vous reproche certaines nominations, qui ne seraient pas judicieuses.

Le choix le plus symbolique c’est celui de Tano Grasso, une figure de l’antiracket, au poste de directeur général du département technique. Ce nouveau responsable est chargé notamment de surveiller les appels d’offres. On m’a critiqué en disant que Tano Grasso était un philosophe, donc quelqu’un de forcément incompétent. Moi, je crois le contraire. Mettez un philosophe à ce poste, il sera forcément moins cynique, moins technocratique. L’enjeu est considérable. Un département comme celui-là, ou il devient le domaine de la mafia, ou il est celui de l’antimafia, il n’y a pas de choix à faire.

Mais je voudrais aller plus loin. J’ai vraiment une confiance totale en mon équipe. Elle est constituée de gens qui sont tombés amoureux de moi (Rosario Crocetta affiche un large sourire). J’entretiens une relation sentimentale avec mes collaborateurs et collaboratrices. En regardant une personne, je suis capable en trente secondes de tout comprendre d’elle. Je suis trop habitué à me défendre pour ne pas comprendre l’autre.

Tano Grasso
Tano Grasso, figure de l’antiracket

Craignez-vous aujourd’hui une réaction violente de la part de la mafia ? Vous avez échappé par le passé à plusieurs tentatives d’assassinat. Avez-vous peur pour votre vie ? Vivez-vous constamment sous protection policière ?

Dès le premier jour de mon élection, un collaborateur a reçu un appel. Émis des États-Unis. Un inconnu a dit qu’il fallait que je fasse attention à moi et que j’allais mourir. J’ai aussi reçu une lettre anonyme où il était écrit que j’allais être découpé comme un cochon ! (Rosario Crocetta allume sa quatrième cigarette. Il en fume trois paquets par jour…) Mais, vous savez, ces gens-là n’ont aucune chance de m’impressionner. Je les attends de pied ferme. Je connais cette mafia, qui est la mafia des affaires. Le problème ne se situe plus aujourd’hui avec l’organisation militaire. La mafia des affaires, c’est la politique. Face à eux, il y a désormais l’antimafia, qui commence à se montrer très efficace, notamment contre le racket.

Vous dégagez, c’est manifeste, un impressionnant charisme. Est-ce le secret de votre réussite ?

Je reviens sur le cas de l’ASP et de la révocation de son responsable. C’est l’un des directeurs qui était en place qui a tout dénoncé. Des gens ont trouvé le courage de parler parce qu’ils ont confiance en moi. Cette confiance permet de lutter et de faire que la société change. Beaucoup commencent à comprendre la vraie révolution que je mène en Sicile. Et mon message est universel. En 2008, je me suis rendu en Colombie pour participer à une manifestation antimafia contre le cartel de Medellín. J’ai pris la parole devant la foule qui m’acclamait et j’ai mis en cause les liens des politiques colombiens avec les narcotrafiquants. J’ai dénoncé le fait que des enfants étaient enlevés pour devenir de futurs narcos. Une femme s’est approchée de moi, elle m’a montré les photos de ses deux enfants devenus trafiquants. Elle m’a pris le bras et elle m’a dit : “Reste avec nous.”

Les dérives mafieuses que vous constatez en Sicile sont-elles transposables au reste de l’Europe ?

Parfaitement transposables. Qu’il s’agisse de la France, de l’Allemagne ou d’ailleurs, tous les pays sont sous la menace mafieuse dans la gestion des marchés publics. Et il n’y a pas que les mafias italiennes. Les russes et les autres se sont également infiltrées dans le tissu économique. C’est la mafia des affaires.

Avez-vous imaginé que vous puissiez échouer face à la puissance de la mafia ?

Les gens commencent à comprendre que je conduis ici une vraie révolution. La lutte contre la mafia est politique et sociale. L’Italie a gagné son combat contre le terrorisme [Rosario Crocetta fait ici référence à la lutte contre les Brigades rouges] mais pas contre la mafia. La mafia n’est pas “un” système, elle est “le” système. Moi, je suis l’anomalie, la déviance. Quoi qu’il se passe, je mènerai ce combat même si je sais qu’il est impossible. La liberté des hommes réside dans la lutte même.

Le parcours de Rosario Crocetta

1951 : Naissance à Gela. Dans les années 1980, devient cadre dans la raffinerie ENI de cette cité industrielle de la côte sud de la Sicile.

1990 : Il se révolte contre le massacre de huit adolescents dans une salle de jeu de la ville par la Stidda (l’“Étoile”), surnom de la redoutable mafia locale. Décide de se lancer en politique.

2002 : Adjoint à l’éducation de la ville de Gela, il s’oppose au maire en place.

2003 : Maire de Gela après que la justice a invalidé l’élection de son adversaire pour fraude en collusion avec la mafia. Premier maire sicilien à se déclarer ouvertement homosexuel. Ancien communiste et chrétien, il est élu avec une alliance de centre gauche. Parvient avec succès à purifier tous les marchés publics de la ville. La Stidda lance trois “contrats” contre lui.

2007 : Réélu à Gela avec 64,7% des voix.

2008 : Adhère au Parti démocrate (centre gauche).

2009 : Élu au Parlement européen.

2012 : Remporte la majorité relative aux élections régionales anticipées d’octobre et devient président de la Sicile.

2013 : Présente ses propres listes aux élections sénatoriales, mais uniquement en Sicile, après avoir fondé son propre parti, Megafono (mégaphone).

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