L’actualité met de l’importance où elle veut. Toujours ce désagréable sentiment d’être manipulé par une presse à sensation, une presse à faits divers. Ces derniers temps, quasiment tous les jours, on évoque l’affaire Christian VARONE (pour autant qu’on puisse parler d’une affaire). En Turquie, ce ne sont pas les belles pierres abandonnées au bord des routes qui son préoccupantes, mais une réalité ô combien plus sombre : La mafia turque. Puissante, richissime et pourtant à peu près totalement occultée.

Depuis plusieurs années, le déjà considérable trafic d’héroïne à travers les Balkans a encore explosé. Selon les estimations documentées du chef de la brigade serbe des stupéfiants, on estime à 10 tonnes d’héroïne qui traversait chaque mois la Serbie, le long de la route des Balkans (Albanie, Bulgarie, Croatie, Macédoine ex-yougoslave, Serbie, Slovénie). Provenance unique de cette héroïne : la Turquie. Acteur central du trafic et fournisseur quasi exclusif de la Route des Balkans : la mafia turque.

Le trafic d’opiacés, première des activités criminelles des clans turcs, est parvenu à son apogée à la fin des années 1980, sous l’impulsion de « Musullulu ». Traditionnellement, il s’agit d’une activité de la branche kurde — sans exclusivité toutefois. En fait, les Turcs sont venus au trafic de stupéfiants par l’intermédiaire de la contrebande – cigarettes, armes, matériel électronique et audiovisuel, voitures de luxe, pièces détachées, passage de migrants clandestins… Les groupes criminels ont également développé une activité de faussaire : documents de voyage, faux passeports, titres douaniers, etc.

De nos jours, le trafic de stupéfiants est plus concurrentiel au sein des Balkans, avec l’implication des Albanais. Dans les villes, les clans exercent leur influence sur (ou contrôlent même carrément) le jeu clandestin, l’exploitation de la prostitution, le racket, le prêt à usure, le piratage des adjudications de travaux publics, le recouvrement « musclé » de dettes pour le compte de créanciers impatients (contre la rétention de 50 % de sommes récupérées), la vente « privée » des propriétés de l’État grâce aux liens privilégiés avec les politiques ainsi que le racket du stationnement.

Les mafieux turcs sont implantés en Bulgarie depuis les années 1960, mais également en Suisse et en Allemagne. Aux Pays-Bas, Espagne et en Angleterre, ils sont actifs dans le trafic d’héroïne.

Relatons quelques Parrains et clans de la mafia turque. (Le nom vient toujours en premier ; le prénom suit)

Gloires montantes
Peker Sedat : né en 1970, déjà « parrain » avant l’âge de 30 ans. Il règne sur la rive asiatique d’Istanbul, toujours calme et souriant, entouré de milliers d’hommes l’appelant « chef ». Comme nombre de parrains turcs, Peker ne fait pas mystère de ses convictions « idéalistes ». Il déclare, dans la seule interview qu’il a jamais accordée, et intitulée sans doute par antiphrase « I am not a godfather » : « Je ne vis pas dans un monde souterrain comme un cloporte ou autre insecte inférieur. Mon style est plus celui d’un lion, d’un aigle ou d’un loup gris ».

Sedat Peker est régulièrement interpellé – mais sans que cela ne dure jamais longtemps. Replié en Roumanie, il se livre à la justice turque en août 1998, pour être bientôt libéré. En juin 2000, le voilà à nouveau inculpé de 8 assassinats. Mais en juillet 2001, un Peker libre comme l’air est le héros et mécène d’un grand mariage entre les enfants d’un haut dirigeant politique et d’un homme d’affaires d’Urfa. En mai 2002 enfin, tout le gratin « idéaliste » de Turquie assiste à une grande réception donnée par lui pour lancer son site Internet qui diffuse la doctrine nationaliste-pantouranienne et préparant l’« unité de la nation turque, forte de 300 millions de Turcs ».  Participent à la fête patriotique : plusieurs artistes éminents, des généraux en retraite, des dirigeants de grands clubs sportifs, le président de la fédération turque de football et des personnalités politiques, notamment du MHP.

Özbizerdik Onur : superbe pedigree mafieux que celui du jeune Onur, dont l’histoire est depuis l’enfance celle des « Atrides de la maffya ». À 12 ans, il voit le garde du corps de son beau-père, tuer sa mère. Élevé par son grand-père, Onur est un mafieux précoce : à 15 ans, il tire une balle dans les testicules d’un videur lui barrant l’accès d’un club interdit aux mineurs. Quand meurt son grand-père (août 1999), Onur – qui a tout juste 16 ans – prend la tête de la « famille » avec pour tuteur et lieutenant Osman Dönmez, parrain « idéaliste ». En décembre 1999, à Istanbul, il vide un chargeur sur Gencay (frère d’Alaatin) et son épouse, les blessant gravement. Depuis lors, Onur et Osman Dönmez sont inséparables. Le chef « idéaliste » éduque son protégé, lui apprend son métier de parrain, le remplace quand il est en prison.

C. Lovis

Source :
Mafia(s), à la découverte des sociétés du crime, Thierry Cretin (page 62)
Raufer Xavier, « L’Union Européenne, la mafia turque et… l’Arlésienne », Outre-Terre, 2005/1

 

Publicités