Roberto Saviano : le combat contre la mafia continue

Source : Ouest France

La sortie de son livre, Gomorra, a fait l’effet d’une bombe en Italie, il y a six ans. Pour la première fois, la Camorra, la mafia napolitaine, était décrite dans le détail. A dire vrai, racontée plus que décrite. Avec un sens de la narration qui fait de Saviano un vrai écrivain, avec une connaissance culturelle du phénomène que seuls les magistrats, les policiers ou les journalistes qui travaillent sur ce sujet possèdent aussi bien. Gomorra a été un succès retentissant. Un succès qui a protégé Roberto Saviano de possibles attentats, mais qui l’a aussi condamné à une vie sous escorte. A à peine 25 ans.

Nous l’avons rencontré lors de son passage à Paris pour la sortie en France de son dernier livre, Le combat continue, chez Robert Laffont. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, Roberto Saviano nous parle des entreprises mafieuses, de leur nature économique, militaire et aussi religieuse. Il parle aussi de la France, c’est par là que le livre commence, et de l’incroyable myopie qui, selon lui, caractérise le débat français sur ces questions. Il nous parle de sa vie quotidienne. De ses aspirations. Rencontre…

Votre livre commence sur la France et la menace mafieuse. Elle est sous-estimée selon vous ?

Le Parquet anti-mafia italien a lancé une alerte très claire. Les mafias seraient prêtes à investir 100 milliards d’euros sur le territoire français. La France est intéressante pour plusieurs raisons : se planquer, parce qu’il n’y a pas de véritable lutte contre la mafia, pour ses liens avec les pays d’Afrique occidentale qui reçoivent des tonnes de cocaïne, parce qu’on en parle peu. C’est une situation idéale. La crise a ouvert une autoroute à la criminalité organisée. Je suis surpris que cela n’apparaît pas du tout dans le débat politique à la veille d’une élection aussi importante. Pas un seul candidat ne parle de l’économie criminelle.

En pleine crise, la mafia n’a pas de problème de liquidités ?
Exactement. C’est toute la différence. Les mafias ne sont pas seulement riches, mais elles sont en position de force parce qu’elles disposent de liquidités. C’est dans leur culture, leur organisation économique vise à toujours relier le profit à quelque chose de concret. La finance est regardée avec une certaine méfiance d’ailleurs, elle véhicule de l’argent sale, bien sûr, les organisations l’utilisent, mais elles s’en méfient aussi. Donc l’enracinement est nécessaire, mais il est difficile de le retrouver ici, en France, par exemple, parce que l’émigration, le contrôle du territoire, a besoin de beaucoup de désespoir, d’une communauté.

En Corse ?
Oui, en Corse, c’est vrai, elle a produit une mafia pour son propre compte. La mafia corse est aujourd’hui sous-évaluée pour des raisons politiques. Sarkozy se montre comme un gagnant sur ce sujet face au FLNC, et dont parler de la Corse risquerait de créer des problèmes sur le front politique, mais personnellement j’ai toujours considéré le FLNC une déclinaison de ce qu’est la mafia corse qui a des rapports avec la N’dranghetta, la Camorra, les Russes. C’est certainement un problème sous-estimé.

L’enracinement reste un critère identitaire essentiel pour les organisations ?
Oui, c’est à la fois le refuge et la racine. C’est de là que part la règle. Si il y a un pépin dans le trafic de drogue à Bordeaux ou à Lisbonne, c’est en Calabre qu’il est résolu. Les villages calabrais qui fondent les règles de la N’drangheta s’appellent « mamma ». La mamma, c’est Africo, Plati et San Luca On les appelle ainsi parce que ces villages dictent les règles des narcotrafiquants. Cela paraît incroyable, mais c’est ainsi.

Les organisations criminelles adorent les rites…

Par exemple, le rite d’affiliation est fondamental. Le serment qu’on prête, la main posée sur la pointe d’un couteau, en évoquant l’histoire mythique de Osso, Mastrasso et Carcagnosso, fondateurs de la N’drangheta, de la mafia et de la Camorra. Cela paraît impensable qu’un garçon d’aujourd’hui, connecté à internet, à facebook, puisse y penser. Et pourtant, il y pense. Il y puise une forme d’autorité, d’appartenance à une histoire, à des règles.

Leur code est plus fort que le droit ?
Oui, parce qu’il prévoit l’erreur, la trahison. Il prévoit tout ce que l’être humain fait.

Au début du livre, vous écrivez. « Au fond, quand on est écrivain on se sent étranger partout sauf sur la page ». C’est la nouvelle patrie de Saviano, la page ?

Oui, en réalité oui. Cela semble un peu exagéré, mais c’est vrai.

Elle l’aurait été même sans les menaces ?
Un peu, sans doute. Je ne suis toujours senti en difficulté à vivre sur ma terre. Dans ma condition actuelle, ce n’est pas une phrase romantique, c’est vraiment un message réel. Je me sens étranger partout, peut-être parce que maintenant je le suis. Ce n’est plus seulement un malaise moral ou personnel.

C’est un exil forcé ? Ou pour une part vous l’auriez choisi ?
Sans doute. Pour une part ce sentiment est indépendant de la persécution que je subis, mais je dois dire que le fait de ne pas pouvoir revenir sur ma terre m’impressionne en soi. D’autant plus que nous sommes en Europe. On est habitués, moi aussi, à voir un jeune kurde, algérien,, éthiopien, russe persécutés. J’en ai rencontré beaucoup durant les sept mois que j’ai passé aux Etats-Unis, mais il n’y avait aucun européen.

Votre livre, Gomorra, vous a contraint à vivre sous protection, toujours menacé. La littérature a une force qu’on avait fini peut-être par sous-estimer ?

Oui. Salman Rushdie m’en a souvent parlé. Les grands régimes sont de vrais estimateurs de la littérature, ils persécutent les poètes. Les Soviétiques avaient une peur bleue des écrivains, même s’ils n’étaient lus que par peu de personnes. La littérature est redevenue explosive sur le plan civil. Dans une société où on peut tout dire, diffuser une idée en ligne en quelques secondes, la littérature arrête ce flux. Comme si elle bloquait le tapis roulant de l’information. Et elle oblige ainsi tout le monde à fixer leur regard, à ravailler la mémoire, à approfondir, à comprendre. A peser les choses.

Pourtant, la machine médiatique a aussi été un salut ?

Oui, c’est les deux. C’est bipolaire, comme ma vie. Cachée et pourtant toujours visible.

Qu’est-ce qui vous fait tenir ?
La discipline. S’habiller, même si je reste cloitré dans une chambre. Respecter les horaires. Etudier, beaucoup. Ne pas céder à la paresse. Faire des pompes.

Comme les détenus politiques dans les camps ?
Exactement, c’est d’eux que je l’ai appris. On peut même dire des détenus tout court.

Le matin, qu’est-ce qui vous donne un point d’équilibre, une normalité ?

Le travail. Le désir d’entrer en contact avec les personnes. Une nervosité qui ne cesse jamais, un désir de dire, d’écrire, de chercher. Tout cela est contrebalancé par la dépression, bien sûr. J’y bute en permanence. En permanence. Je l’aurais peut-être connue sans cette situation, mais le péril est plus grand dans ma condition de sombrer dans la mélancolie, la dépression. Y compris du fait de ma façon de vivre. Dans l’obscurité souvent, les chambres d’hôtels sans lumière. C’est terrible. Cela arrive à tous ceux qui vivent comme moi.

Vous le racontez, d’ailleurs, dans votre précédent livre, « La beauté et l’enfer ».

Oui.

Il y a une question que tout le monde se pose, ce poids, cette force d’impact de la littérature, vous vous y attendiez en publiant Gomorra ou vous avez été submergé ?

Cela a été une avalanche. Moi, j’avais prévu une réaction, on avait tout fait pour que ce livre ait un impact, qu’il puisse sensibiliser des personnes. Mais dans ma tête, si j’avais vendu 30 000 exemplaires j’airais été très heureux, et mon éditeur aussi aurait été comblé.

A quoi attribuez-vous cette avalanche ?

Il y a beaucoup de facteurs. La télévision. Mon livre était dixième dans les classements, et puis après un passage à la télé, il a commencé à grimper, grimper. Tu sais, le mécanisme est parfois mystérieux. Le fait d’avoir une escorte, par exemple, n’indique rien, en fait, sur la valeur de la personne qui a besoin de protection. Ce n’est pas un mérite. Je connais des journalistes excellents, courageux,  qui n’ont jamais été menacés et d’autres très médiocres qui ont été menacés. Ce n’est pas un mérite, c’est comme trébucher sur une situation. C’est très dangereux de penser que l’escorte est un mérite, très dangereux parce que c’est comme si c’était démériter de ne pas en avoir.

L’expérience télévisée que vous avez eue avec Fabio Fazio et cette  émission à grand succès, « Parle avec moi », que vous avez présentée ensemble, a été une façon de prendre ces médias par les cornes, avoir pris le volant ?
Pour un moment, oui. Arriver à des millions de personnes en racontant des histoires. En parlant de la mafia au Nord. Et les Italiens étaient alors contents de pouvoir écouter des histoires et pas des politiciens.

Ce pouvoir de la narration est inoxydable, il résiste à la machine médiatique, aux nouveaux médias, aux réseaux sociaux ?

Oui, c’est quelque chose d’ancien qui peut se renouveler, mais c’est toujours l’Epos. Toujours identique. Le récit est toujours le fils d’Homère.

Falcone revient très souvent dans vos écrits. Je me souviens de l’attentat de Capaci contre Giovanni Falcone et de l’impression alors de vivre comme dans une tragédie grecque, d’être immergé dans quelque chose de classique. Dans un monde fait de bien et de mal avec toutes les nuances et les ombres entre les deux. Ce lien avec cette dimension classique existe dès qu’on parle de mafia ?

C’est vrai, c’est un sujet qui présente des aspects de la tragédie grecque. Parce que les Grecs ont été en mesure de raconter comme personne les temps et les façons d’être hommes, les faiblesses. Des artistes ont essayé de représenter des histoires de mafia sous les traits de Médée. Non seulement on ressent un air de tragédie mais aussi de mélodrame. La construction scénique d’un meurtre, d’un massacre.

Dans le livre, vous décrivez l’incroyable quantité de bunkers que les parrains installent…

Oui, la logique du bunker est difficile à comprendre. On l’imagine comme une simple cache, à la James Bond. En fait, le bunker, c’est la réponse mafieuse à la cellule monastique. Ils cherchent la concentration, le silence. Le pouvoir devient immatériel. Tout est dans la tête. C’est la seule façon pour eux de résister à la perpétuité.

Vous n’êtes plus retourné à Naples depuis combien de temps ?
Six ans. Presque six ans.

Qu’est-ce qui vous motive aujourd’hui ?

Essayer de m’occuper de la criminalité internationale, en parler dans des pays comme la France qui croient que le problème ne les regarde pas. Pour éveiller les consciences, mais aussi pour prétendre des engagements. Aucune bataille progressiste ne peut être menée sans une lutte sérieuse à la criminalité. Avec la crise, la menace progresse, il suffit d’aller dans n’importe quel pays d’Europe de l’Est. La Grèce est rongée parles cartels russes, macédoniens, turcs. Comment fait-on à ne pas voir ce processus, à ne rien dire ? Cela me paraît incroyable.