Une efficacité qui dérange

Giovanni Falcone

[…] Dès cet instant, les critiques insidieuses et les indiscrétions contre les juges les plus en vue du pool antimafia s’intensifièrent. On les accusa même de mener le combat contre Cosa Nostra par simple intérêt personnel dans le but d’accéder à des fonctions supérieures à la chambre de la magistrature ou au syndicat des magistrats. Falcone et Borsellino démentirent systématiquement et parfois publiquement ces allégations pour éviter d’être avalés par l’ignoble suspicion. Et pourtant, la vie des magistrats de l’antimafia n’avait rien d’enivrant. Leur existence blindée, sous escorte permanente les privait fatalement de l’une des principales liberté individuelle qui est celle d’aller et de venir quand bon nous semble. Un simple repas au restaurant, la moindre balade le long d’une plage leur était interdite sans anticipation, ni préparation et sans la présence de gardes du corps armés. Or, les spécialistes de la sécurité ont toujours eu une aversion marquée pour les imprévus de dernière minute. Ce que les policiers ont coutume d’appeler dans leur jargon les décisions réservées, permettant de s’attendre à l’imprévisible, le danger de se rendre sans préparatif dans un lieu public était fortement multiplié. Inexorablement, la cote de popularité importante dont bénéficiaient les juges antimafia à l’intérieur comme à l’extérieur du Palais de justice créa des convoitises. Des politiciens tentèrent même de racoler ces héros des temps modernes en s’attirant leur sympathie pour embellir leur image de marque, mais aucun des magistrats ne se montra assez crédule pour s’engouffrer dans ce jeu dangereux. C’est sans doute cette indépendance qui leur valut parfois les critiques acerbes et injustifiées évoquées tantôt.

Certains magistrats du palais de justice étaient envieux de l’attention portée par les médias aux juges antimafia et particulièrement à la popularité de Giovanni Falcone. Certaines mauvaises langues iront jusqu’à l’accuser de vouloir se réapproprier tous les procès importants d’Italie. Sournoisement, un haut fonctionnaire déclara un jour au Procureur Rocco Chinnici :

« Je te suggère de le bourrer de petits procès, au moins il nous fichera la paix. »

Il répondit par un silence assourdissant suivi d’un signe de tête agacé l’invitant à quitter son bureau.

Le juge vécut ainsi une série de microséismes personnels qui faisaient de plus en plus intenses au fur et à mesure que le temps passait. La jalousie s’était transformée en acide nauséabond parce qu’en l’espace de quatre ans, Falcone et son équipe en apprirent plus sur Cosa Nostra que personne d’autre avant eux.

Extrait du livre :

les Hommes de l’antimafia, par Christian Lovis

Le monde a besoin de héros

La crise européenne et le retour de la mafia

Le Vieux Continent est en feu, les mafiosi rebâtissent et s’enrichissent

Bienvenue à Florence, dans le Nord de l’Italie. Nous sommes dans un colloque organisé par la Fondation antimafia Antonino Caponnetto, du nom d’un magistrat qui s’est distingué dans la lutte contre la mafia.

Pietro Grasso
Pietro Grasso, procureur national antimafia

Plus d’une centaine de policiers sont sur les dents. La salle a été passée au peigne fin par le service de déminage et les chiens spécialisés dans la détection des explosifs restent à proximité, au cas où. Une douzaine de personnalités sont attendues pour répondre à la question: l’Europe colonisée par la mafia? Plusieurs des invités bénéficient en permanence d’une protection rapprochée, comme le procureur national antimafia Pietro Grasso et l’eurodéputé italien Rosario Crocetta. Leurs gardes du corps passent leur temps à observer la salle – pleine de 450 personnes – et les alentours, en contact permanent via leur oreillette.

Une mafia est une organisation criminelle qui repose sur un engagement réciproque de ses membres et sur des règles internes particulièrement strictes. La violence est un moyen utilisé aussi bien pour acquérir des richesses que pour protéger l’organisation par l’intimidation. La mafia profite de la faiblesse de l’État pour s’imposer en jouant un rôle social, politique et économique. Elle développe des liens avec la classe politique régionale et nationale, notamment pour obtenir un accès privilégié aux marchés publics, voire bénéficier de l’impunité judiciaire. En soutenant financièrement certains hommes politiques durant leur campagne électorale, la mafia se place dans l’ombre du pouvoir – au plus près de la prise de décision, mais derrière un rideau de fumée. Les ressources de l’organisation mélangent des activités illégales et légales afin de blanchir l’argent du crime.

Comment a-t-il été possible que des secteurs entiers de l'économie mondiale et de la finance deviennent aussi perméables aux capitaux mafieux ? A qui profite cet état de choses ? Analyse captivante et salutaire - déjà saluée par la critique en Italie - d'un univers encore méconnu, "Mafia Export" est un acte de courage et d'intelligence qui fera date.

Le procureur antimafia Pietro Grasso ouvre le colloque: «En fragilisant les entreprises et en multipliant les faillites, la crise économique qui frappe l’Europe depuis 2008 offre de multiples opportunités aux mafias. En effet, il leur devient plus facile que jamais d’acquérir à bas prix des entreprises pour blanchir l’argent du crime et s’insérer dans l’économie légale. Lorsque leur affaire bat de l’aile, les entrepreneurs sont tentés de ne pas se poser trop de questions sur l’origine de l’argent et les conditions induites par cet investissement tombé du ciel. D’autant que les moyens financiers de la mafia sont tellement importants qu’ils permettent à l’entreprise investie par la criminalité organisée de procéder à d’importants investissements qui assèchent la concurrence. Les sociétés contrôlées par la mafia deviennent les plus compétitives pour remporter les appels d’offres. Résultat: l’entreprise dans laquelle la mafia a investi se retrouve rapidement en situation de quasi-monopole».

Une mafia dispose toujours d’un ancrage territorial d’origine, mais cela ne l’empêche pas d’agir bien au-delà de ce territoire. Par exemple, la France est depuis longtemps investie par des groupes mafieux étrangers, notamment italiens, russes, arméniens, géorgiens, roumains, bulgares… Les policiers ont récemment mis la main sur une équipe de trafiquants de cocaïne missionnée par la mafia calabraise pour faire passer le produit entre l’Espagne et l’Italie en passant par le sud de la France. La mafia russe s’installe depuis longtemps sur le littoral méditerranéen français et y achète de l’immobilier avec des valises de cash, sans que l’on sache d’où vient l’argent. La gendarmerie française a récemment démantelé un réseau roumain qui s’était donné une spécialité de voler le fret dans les camions de l’autoroute A1. L’Hexagone est aussi devenu une sorte de zone de stockage rapide et de transit pour la cocaïne et les drogues de synthèse venues de Pologne ou des Pays-Bas. La France se trouve également à la croisée des filières d’immigration clandestines tenues par les mafias. Les mafias chinoises et la mafia napolitaine collaborent pour fabriquer et écouler des produits de contrefaçon du luxe français.

Pour autant, les services de police italienne ne restent pas les bras croisés. Le 19 novembre dernier, 110 personnes ont été condamnées à des peines allant jusqu’à 16 ans de prison dans le cadre d’un maxi-procès antimafia à Milan. Elles appartenaient à la mafia calabraise, la ’Ndrangheta. Originaire des régions pauvres du sud de l’Italie, la ’Ndrangheta a fait des régions prospères du nord du pays «le poumon économique» de ses activités criminelles.

Il faut sans doute aussi noter l’arrestation, le 7 décembre dernier, de Michele Zagaria, chef du clan Casalesi – le plus redouté de la Camorra napolitaine – recherché depuis plus de 15 ans. Le chiffre d’affaires de la Camorra napolitaine avoisinerait 30 milliards d’euros par an. Spécialisées dans le secteur du bâtiment et des travaux publics, ses entreprises obtenaient des marchés dans toute l’Italie. Et puis, une semaine plus tard, les carabiniers de Palerme ont arrêté 22 personnes accusées d’association mafieuse, d’extorsion via l’impôt mafieux connu sous le nom de «pizzo», de trafic de drogue et de vol.

Il reste cependant du chemin. Le procureur Grasso considère qu’il est possible de faire plus et mieux: «Nous avons une partie du diagnostic et quelques moyens, mais on ne s’en sert pas suffisamment parce que nombre d’accords importants pour mettre en œuvre une lutte contre la mafia à l’échelle européenne n’ont pas été ratifiés par tous les États membres. En Italie, l’auto-blanchiment n’est pas sanctionné par la loi. Face à une organisation criminelle très structurée, nous n’arrivons pas à mettre en place une organisation antimafia aussi structurée et cohérente. L’Italie ne fait toujours pas partie de l’Office européen de police (Europol), l’organisme chargé de la coopération en matière répressive entre les États membres de l’UE. Certes, le procureur antimafia italien que je suis obtient au cas par cas des arrestations de criminels par d’autres polices européennes, mais cela repose sur la bonne volonté. Nous avons une marge de progression».

Rosario Crocetta, député engagé

L’eurodéputé italien Rosario Crocetta prend la parole après Grasso: «Il faut désormais penser à la lutte contre les mafias en termes globaux. Par exemple, il importe de se pencher sur les liens entre les mafias européennes et chinoises. En outre, cessons d’envisager de faire rentrer dans l’UE des pays des Balkans comme le Monténégro, qui restent incapables de lutter contre leur crime organisé. Ils sont particulièrement actifs dans le trafic d’héroïne. La criminalité organisée nous oblige à réfléchir à une riposte globalisée. Il faut frapper les organisations criminelles au portefeuille, en confisquant leurs avoirs criminels. Soit nous pensons désormais en termes globaux et internationaux, soit nous laissons tomber, et basta»!

Au nombre des progrès souhaitables, il est possible d’envisager que la loi italienne sur la séquestration des biens mafieux devienne une norme européenne. Cela permettrait d’attaquer la mafia au portefeuille et en conséquence de l’affaiblir considérablement. Il importe aussi de lutter plus fermement contre la corruption, une pratique qui fait le jeu de la mafia et nuit à la démocratie. Pays fondateur de l’UE, l’Italie reste un des plus corrompus. Et l’UE a été rejointe par des pays qui pour certains sont particulièrement inquiétants en la matière: la Grèce, la Roumanie, la Bulgarie… Ces deux derniers pays sont particulièrement actifs dans les activités criminelles des Balkans.

Il manque encore à ce jour un projet européen pour lutter contre la criminalité organisée. Dans ce contexte de crise économique, lutter contre les mafias servira non seulement à ressouder le tissu social, mais aussi à réduire un des freins qui ralentissent la croissance.

Source : Pierre Verluise, Global Brief, 6 février 2012

Signature chez Payot Libraire, à Vevey

Signature : Christian Lovis

«Les hommes de l’Antimafia»

Payot Libraire

Samedi 18 février 2012 [14h-15h30]

À : Vevey

Lui-même actif dans le domaine de la sécurité publique et de la justice, le Vaudois Christian Lovis aborde le sujet de la mafia sous un angle peu courant : la compassion et l’admiration. Frappé, au cours de ses recherches sur la mafia en Sicile, de découvrir la sentence d’exécution qui a sanctionné l’engagement de la plupart de ceux qui ont lutté contre la « pieuvre », il a souhaité retracer non seulement leur combat au service de la démocratie, mais leur courage face à la violence et à la corruption politique qu’il dénonce

Christian Lovis, Publibook/Société des écrivains, Broché, 2011, 212 pages

Prix : CHF 41.70

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VIDEO DU LIVRE

La mafia serait la première banque d’Italie

Avec 65 milliards d’euros en liquidités,

la mafia serait la première banque d’Italie, selon le rapport annuel d’une ONG qui lutte contre le racket.

Pendant la crise, les banques serrent de trop près les cordons de la bourse ? Ça tombe bien : la mafia les délie. Les organisations criminelles italiennes représentent parfois désormais la seule possibilité de prêts pour les petits commerçants. Une aubaine pour la Pieuvre.

En effet, avec 65 milliards d’euros en liquidités, la mafia serait devenue la première banque d’Italie, selon le rapport annuel de l’association italienne SOS Impresa, une ONG installée en Sicile qui lutte contre le racket dont sont victimes les petits commerçants. Tout cela à cause de la restriction du crédit par les banques. Ayant besoin de liquidités pour sauver leur entreprise, les commerçants se tournent de plus en plus vers l’organisation, qui prête à des taux exorbitants.

« Alors que la crise a miné la confiance des banques, les mafias arrivent avec leurs liquidités, issues d’activités criminelles et sont les seules prêteuses à prendre des risques. Pour les commerçants et les artisans, elles représentent leur seule possibilité de prêts et l’unique moyen de sauver leur entreprise et les emplois » explique Eric Vernier, spécialiste du blanchiment de capitaux, interrogé par le Figaro.

7% du PIB

Selon le rapport, la fonction d’usurier que joue maintenant la mafia rapporte d’énormes profits, qui sont venus s’ajouter aux sources de financement plus « classique » du crime organisé, comme le trafic de drogue, le trafic d’armes, la prostitution, le jeu ou le racket. SOS Impresa évoque une «urgence nationale».

« Selon nos estimations, l’usure a provoqué la fermeture d’environ 1800 entreprises et a provoqué la disparition de milliers d’emplois », peut-on lire dans le rapport.

200 000 personnes seraient ainsi victimes d’usuriers. Pour l’Italie, les conséquences sont désastreuses. Selon les estimations de SOS Impresa, les commerçants sont victimes de «1300 crimes chaque jour, soit quasiment 50 par heure, et donc presque un par minute».

L’ONG résume la situation : «C’est de l’extorsion en col blanc. Via leurs métiers, ils connaissent les mécanismes de marché du crédit légal et ils connaissent souvent parfaitement la situation financière de leurs victimes».

Le crime organisé génère un chiffre d’affaires annuel de 140 milliards d’euros, et ses profits dépassent les 100 milliards d’euros. La mafia – ou plutôt les mafias, si l’on prend en compte les organisations comme la Cosa Nostra sicilienne, la Camorra napolitaine ou la Ndranghetta calabraise – gangrène l’économie italienne, réalisant des profits correspondant à 7 % du PIB.

 Durant la crise, la mafia ne connaît pas la crise.

Source : Matthieu Suc, France Soir