Ferdinando Imposimato reconnaît être un survivant

Il traîne toujours un gros cartable noir plein de notes envoyées par d’anciens collègues, de dépêches d’agence soigneusement classées sur les triades, les cartels et les mafias en tous genres. Dans des chemises en carton, il range des coupures de presse abondamment soulignées venant d’un peu partout.

«Avec le temps, le loup perd le poil mais pas le vice», dit le proverbe italien. Le juge Ferdinando Imposimato, né en 1936, fut longtemps à Rome chargé des dossiers les plus chauds. Il combattit les Brigades rouges après l’assassinat d’Aldo Moro, enquêta sur l’attentat contre le pape, mais surtout il joua un rôle de tout premier plan dans la lutte contre la mafia. En Italie, des policiers lui assurent toujours une discrète protection rapprochée. Et, dans la poche de son veston, sa caricature croquée par son ami Fellini ne le quitte pas: «C’est mon porte-bonheur.»

«Un mort qui marche»

Ferdinando Imposimato

Définitivement retiré de la magistrature depuis 1999, après avoir animé pendant deux législatures la commission d’enquête parlementaire antimafia, il est sans illusion: «Cosa Nostra n’oublie rien.»

Courtois, volontiers ironique, toujours élégant comme un gentiluomo du Sud, l’ancien magistrat de choc abandonne son apparente nonchalance pour dénoncer la démobilisation grandissante de l’Etat italien face à la Pieuvre. Quand, dans les rues des villes siciliennes, les morts se comptaient par centaines dans les années 80, le pouvoir a été contraint de faire mine d’agir. Aujourd’hui, la mafia est moins visible mais n’en est pas moins nuisible. «La mafia a vaincu, constate Imposimato. Elle a réussi à infiltrer les principaux rouages économiques, notamment dans les grands travaux publics qui, pour elle, représentent aujourd’hui un pactole au moins aussi important que le trafic de drogue. Elle a tissé de nouveaux liens avec les forces politiques et continue ses affaires sans être gênée. La pax mafiosa règne, car Cosa Nostra n’a plus besoin de la violence pour assurer sa domination. Elle a réussi à éliminer en les tuant ou les mettant hors jeu la plupart des juges ou des policiers qui la menaçaient.»

Ferdinando Imposimato reconnaît lui-même «être un survivant», l’un des ultimes dépositaires d’une mémoire vive de trente ans de lutte implacable contre le crime organisé et ses ramifications dans la politique comme dans la finance. Il a ainsi mené les instructions sur les gigantesques faillites frauduleuses de Michele Sindona puis de Roberto Calvi qui furent, l’un après l’autre, dans les années 70-80, banquiers de la mafia et du Vatican » Ses amis les plus proches sont tombés sous les coups de Cosa Nostra: le superpréfet de Palerme, le général Carlo Alberto Dalla Chiesa, les magistrats Paolo Borsellino, Rocco Chinnicci et bien sûr, Giovanni Falcone, l’âme du pool antimafia de la capitale sicilienne, mort avec sa femme, juge elle aussi, et les policiers d’escorte dans leurs voitures pulvérisées par une charge d’une tonne de tolite commandée à distance. C’est à eux, comme à tant d’autres, qu’il consacre un livre de souvenirs publié en France, avant de l’être en Italie.

«Après leur mort, l’Etat en a fait des héros. Mais, auparavant, tous avaient été comme crucifiés, victimes de campagnes de calomnie, délégitimés et laissés toujours plus isolés dans leur combat jusqu’au moment d’un assassinat longuement annoncé. Les magistrats italiens ont combattu la mafia malgré l’Etat», dit Ferdinando Imposimato. Dans l’argot de mafia, le magistrat ou le policier ainsi marqué, qui sent inexorablement se resserrer l’étau, s’appelle «un mort qui marche».

Il a échappé aux balles, mais Cosa Nostra l’a mis hors jeu de façon tout aussi radicale en assassinant son frère cadet. Franco, après avoir travaillé en Afrique du Sud pour compléter les revenus de la famille, était rentré à Maddaloni, la petite ville natale des Imposimato dans l’arrière-pays napolitain. Il y gagnait sa vie comme ingénieur et ne prenait aucune mesure de protection particulière. Les sicaires l’ont criblé de balles dans sa voiture un après-midi d’octobre 1983. Ferdinando Imposimato n’avait aucun doute sur les commanditaires du crime, encore fallait-il trouver les preuves. Les rumeurs et les calomnies ont commencé peu après. «On murmurait que je devenais obsessionnel, un peu fou et intéressé seulement à venger la mort de mon frère», raconte le juge. Peu à peu, il est déchargé de tous ses dossiers sur Cosa Nostra. Ses supérieurs lui font gentiment comprendre qu’il prend les choses de façon trop personnelle et que les avocats des mafieux pourraient en profiter. Trois ans plus tard, il demande une mise en congé de la magistrature et part à Vienne comme expert de l’ONU pour la lutte contre le trafic de drogue.

Le nouvel équilibre de la pieuvre Les assassins de son frère ont été condamnés le mois dernier. Parmi eux: le chef mafieux Pippo Calo, commanditaire du crime, déjà condamné pour de nombreux assassinats dont celui du juge Falcone. Profondément catholique, Ferdinando Imposimato revient souvent à Maddaloni se recueillir sur la tombe de son frère «pour lui parler comme s’il était encore vivant». Avec l’amertume de devoir reconnaître que toutes ces morts n’ont pas servi à grand-chose. «Aujourd’hui, affirme-t-il, à l’intérieur de l’organisation ­ beaucoup plus compartimentée qu’avant ­, un nouvel équilibre s’est mis en place avec le règne sans partage de Bernardo Provenzano.» Clandestin à Palerme depuis trente-sept ans, ce boss du clan des Corleonais est devenu le parrain des parrains, succédant à Toto Riina, arrêté en 1993 après une traque longue d’un quart de siècle. Cette opération exemplaire a été menée par un officier des ROS (les forces spéciales des carabiniers), «le capitaine Ultimo», devenu célèbre sous ce seul pseudonyme pour raisons de sécurité. Ultimo estimait maintenant pouvoir coincer Provenzano, avec la même ténacité. Il avait demandé soixante-dix hommes sélectionnés et bien entraînés pour une chasse qui s’annonçait pour le moins difficile. Les autorités lui en concédaient la moitié. Alors, il a jeté l’éponge et demandé une autre affectation. Dans une lettre ouverte en date du 25 mai, l’officier des carabiniers dresse le même constat que l’ancien magistrat: «La mafia a vaincu.»

Toute une vie pour ça. Fernando Imposimato a 38 ans quand il croise pour la première fois Cosa Nostra. Il enquête à l’époque sur Frank Coppola, dit «three fingers», célèbre boss italo-américain. Le jeune juge est convoqué par le procureur général Carmelo Spagnuolo qui lui conseille, menaçant, d’abandonner l’affaire » Comme il s’acharne, on essaie de l’acheter: une grosse somme proposée par un intermédiaire (un journaliste italo-américain) en échange du classement de l’enquête. Il continue puis découvre d’étranges liens entre le parrain et le haut magistrat qui sera finalement contraint à la démission. «Il a dû partir, mais, sur le fond, rien n’a changé. Depuis, la mafia a davantage infiltré le pouvoir politique et l’Etat. La frontière entre légalité et illégalité est devenue plus subtile et d’autant plus difficile à combattre.» En outre, le climat politique a changé. Les Italiens qui applaudissaient les enquêtes Mains propres (qui ont balayé entre 1992 et 1996 une bonne partie de la vieille classe politique) s’inquiètent désormais du trop grand pouvoir des juges. En octobre dernier, l’interminable procès contre Giulio Andreotti s’est achevé, après quatre années et demie, sur l’absolution du grand prince d’un demi-siècle de politique italienne accusé de complicité avec Cosa Nostra. Les débats ont montré qu’il avait eu, au cours de sa longue carrière, des liens avec des représentants de la mafia, mais les juges ont finalement estimé que ces contacts ne suffisaient pas à prouver par eux-mêmes des activités criminelles. Ce verdict a symbolisé un tournant.

«Repentis: la faute des juges»

Les déclarations des «repentis», même celles des plus fameux dont les témoignages avaient nourri les premiers maxiprocès contre Cosa Nostra, sont accueillies avec une suspicion croissante. Trop de fois ces mafieux devenus accusateurs de leurs anciens complices en échange de remises de peine se sont contredits ou ont réglé leurs comptes par juges interposés. «Les repentis peuvent certes mentir, mais la faute est d’abord celle de certains juges qui ne vérifient pas leurs dires et ne cherchent pas des preuves concrètes», souligne Imposimato qui, aux côtés de Giovanni Falcone, recueillit en 1984 les dépositions de Tommaso Buscetta, le premier des grands repentis. Il estime que ceux-ci ont joué un rôle essentiel dans la connaissance de cette organisation très centralisée et de ses modes de fonctionnement: «Les enquêtes sur Cosa Nostra ne repartent pas de zéro, même si nous ne savons presque rien concrètement sur ses nouvelles connections politiques et ses nouveaux circuits de recyclage.» Le coeur de la mafia reste en Sicile, mais ses activités se sont toujours plus diversifiées au-delà des frontières, vers l’Est mais aussi en France, notamment en Corse et sur la Côte d’Azur. «Même au sein de l’Union européenne, les juges restent prisonniers des frontières. Il faudrait créer un parquet européen pour ce type d’enquêtes, affirme Imposimato, il faudrait d’ores et déjà définir comme aux Etats-Unis un certain nombre de délits fédéraux.»

La mafia l’a vaincu mais ne le voit pas renoncer. C’est maintenant comme avocat, que, depuis un an, l’ancien magistrat a relevé le gant. Il représente volontiers des victimes de la Pieuvre qui se portent parties civiles et sélectionne soigneusement ses clients: «J’ai besoin d’être convaincu de leur innocence, même si je reconnais qu’il faut aussi des avocats pour les autres.» C’est chez lui une vocation que de jouer les redresseurs de torts. De prendre sa part dans la recherche de l’insaisissable vérité, différente pour la victime, le témoin, le juge, le journaliste. Federico Fellini, son ami, voulait écrire avec lui un scénario sur ce thème. Ferdinando Imposimato reconnaît s’être quelquefois trompé et s’être obstiné, pensant avoir tout compris d’une affaire pour plus tard s’apercevoir qu’il avait fait totalement fausse route » Il explique avec ironie: «L’erreur est souvent le fait du présomptueux.» Et il en faut parfois un, pour croire que l’on peut couper la tête de la Pieuvre.

Source : Le Monde (Marc Semo – 2000)