Camorra voyage au bout des ténèbres

Roberto Saviano, écrivain

Roberto Saviano est un écrivain et journaliste italien. Il s’est rendu célèbre pour avoir décrit précisément les milieux mafieux dans ses écrits et articles, en particulier dans son œuvre Gomorra, dans laquelle il décrit celui de la Camorra napolitaine en mettant ainsi au jour ses structures économiques et territoriales. En raison de l’immense succès dans son pays et à l’étranger de son œuvre Gomorra, il vit maintenant sous protection policière permanente. Par sa position, il est considéré comme un héros national par nombre de ses contemporains, notamment son compatriote Umberto Eco.

Par Roberto Saviano, 14/03/2011

La mafia est encore omniprésente à Naples. Roberto Saviano, l’auteur de Gomorra, a rencontré l’un des parrains repentis de la mafia napolitaine. En exclusivité, il livre au Figaro Magazine le récit de son ascension criminelle et de sa chute. Plus qu’un reportage. Une confession hallucinante.

A Scampia, sous terre, il y a un trésor. Un trésor composé de pierres précieuses: émeraudes, topazes, rubis, lapis-lazulis. Et diamants. Surtout des diamants. Toutes les pierres sont cachées dans des bouteilles en plastique, des petites et des grandes bouteilles de Coca-Cola. La vérité, je déconne pas.»

Face à cette révélation, je reste de marbre. Puis je demande au parrain: «Et il est caché où, ce trésor? -Si je le savais, je le dirais aux magistrats. Mais faut chercher: il y est, au fond d’un trou, quelque part. Parce que moi, je les voyais, de mes yeux vus, les DiLauro, quand ils allaient dans le coin et qu’ils revenaient avec des pierres. Certaines étaient si grosses qu’elles passaient pas par le goulot. Avec les diamants de Paolo DiLauro, on aurait pu recouvrir l’autoroute Naples-Rome.»

L’auteur de ce récit s’appelle Maurizio Prestieri, un parrain de la camorra du quartier Monterosa à Secondigliano, au nord de Naples, un des lieux à plus haute densité crimi nelle du pays et une énorme place de deal. Prestieri était l’un des membres du «directoire», la structure qui gouvernait l’Alliance de Secondigliano, une des alliances criminelles les plus puissantes d’Italie.

«Désormais, les narcotrafiquants italiens achètent surtout des pierres précieuses pour recycler l’argent. Les maisons, les voitures, les villas risquent toujours d’être saisies par la justice. Les billets de banque, on peut les glisser dans une fente, mais au bout d’un moment ils moisissent. Mais les diamants sont éternels.»

Bras droit de Paolo Di Lauro, un autre parrain parmi les plus puissants, en prison lui aussi, Maurizio Prestieri est accusé d’avoir commandité environ 30 meurtres. Mais surtout il est entré dans l’histoire de la criminalité organisée italienne, car il a fait partie des premiers clans à investir massivement le marché de la cocaïne, ayant compris que c’était l’avenir, qu’il suffisait de transformer une drogue d’élite en drogue de masse. Lorsqu’il est arrêté, en juin 2003, Prestieri est un homme riche. Il vit à Marbella avec sa famille, dans un pays qui est la seconde patrie de toutes les organisations criminelles européennes, sinon la première : l’Espagne. Après quatre ans de prison, il décide de façon inattendue de collaborer avec la justice et, à ce jour, ses déclarations se révèlent fiables et véridiques, procès après procès. Son histoire est celle d’une ascension rapide et d’une chute aussi lente que douloureuse. Une histoire dont beaucoup aimeraient qu’elle soit fausse, inventée, tirée d’un roman. Car savoir que tout est vrai a de quoi vous empêcher de dormir la nuit, si l’on respire encore et qu’on est capable d’indignation.

Les assassinats sont le lot quotidien des Napolitains

Maurizio Prestieri fait partie d’une des familles qui ont perdu la guerre de Secondigliano, un affrontement entre clans criminels qui a duré des mois, a fait d’innombrables victimes et a définitivement attiré la lumière des projecteurs sur la camorra napolitaine. Mais quand il commence à parler, les Prestieri sont encore puissants et leur structure économique solide. Après les premières révélations, le clan lui offre 1 million d’euros pour chaque aveu sur lequel il sera prêt à revenir. Une montagne d’argent en échange de son silence. Mais il ne s’interrompt pas. Il va même jusqu’à dénoncer cette tentative de corruption.

Nous nous rencontrons plusieurs fois dans une caserne. Un lieu secret. Horaire indicatif. Je peux arriver bien avant ou bien après lui. A chaque rencontre, Maurizio Prestieri est toujours très élégant, bronzé. Costume rayé gris ou noir, Clarks, montre de marque. Aucun signe de laisser-aller, comme c’est généralement le cas de ceux qui ont perdu leur pouvoir et vivent enfouis comme des rats.

La brutalité des clans augmente avec leurs profits

Il est de ces parrains venus de nulle part : «Avec le premier argent gagné en vendant un peu de drogue, j’ai décidé de faire ce que personne dans mon quartier n’avait jamais fait: voler. Je me fichais de la destination, je voulais juste que ce soit aussi loin de Naples que possible. Et l’endroit le plus loin, pour nous, à Naples, c’est Turin. Quand je suis rentré, tous les habitants du quartier applaudissaient, on aurait dit que j’étais Gagarine, le premier homme dans l’espace. J’étais le premier habitant de Secondigliano à avoir pris l’avion.»

La misère des banlieues devient le moteur, aveugle et emballé, qui fait décoller un clan structuré autour du commerce de la cocaïne. «L’Etat aurait pu nous arrêter tout de suite, mais on est devenus riches et puissants en un rien de temps. L’économie légale a besoin de notre argent sale.» Ces gamins pour qui le vol Naples-Turin a un parfum d’exploit aéronautique ont faim, très faim de reconnaissance.

La brutalité quasi militaire des clans de Secondigliano augmente en même temps que leur habileté à faire des profits. Durant une guerre entre clans, avoir beaucoup d’hommes pour tirer n’est pas qu’une démonstration de force ou un motif de fierté, c’est surtout une question de sécurité. C’est dans ce but qu’a été créée ce qu’on appelle l’Ecole du meurtre, et tous doivent y aller, y compris et surtout les fils des chefs.

Cosimo Di Lauro, fils de Paolo, le chef du cartel criminel de Secondigliano, et prince héritier du clan responsable de la guerre interne, ne savait pas tirer. «Pour en faire un chef, il fallait qu’ils lui fassent commettre au moins un meurtre, explique Prestieri. Et, un jour, ils lui ont fait faire du tir aux pigeons.» Le tir aux pigeons, c’est une cible facile. Désarmée, ignorant qu’elle est dans le viseur. «Picardi était le dealer que les DiLauro avaient choisi d’offrir comme cible à Cosimino. Celui-ci s’approche du dealer qui s’attend à un bonjour, un mot, quelque chose. Et, au lieu de ça, Cosimo sort son pistolet et tire, tire, tire. Mais il l’effleure seulement et l’autre se barre.» A Secondigliano, il était interdit de rappeler cette scène peu glorieuse.

Mais la brutalité va plus loin. Aujourd’hui, explique Prestieri, pour les anciens affiliés du clan Di Lauro qui veulent passer du côté des vainqueurs, les sécessionnistes, il existe une règle simple: «Tu dois tuer quelqu’un de ta famille. Tu en choisis un et tu le butes. C’est le seul moyen pour qu’ils t’acceptent, savoir que tu bluffes pas.» Lorsqu’il parle, Maurizio Prestieri se montre précis, rigoureux. Il vous regarde droit dans les yeux, mais pas en signe de défi. Au contraire. En face de lui, on ressent comme une impression de tristesse. Un tel homme aurait pu aller loin, il a choisi de devenir parrain comme on devient homme d’affaires. Pour la camorra, parrain et homme d’affaires, c’est la même chose.

La Scampia est un sinistre quartier populaire de la banlieue de Naples. La Camorra profite de la misère régnant à Naples pour enroler des hommes de main, notamment des enfants.

En dix ans, Maurizio Prestieri devient l’un des hommes les plus riches du coin et l’un des parrains les plus respectés. Au sommet de son expansion, sa famille gère jusqu’à 5 millions d’euros par mois.

Les juges anti-mafia ont confisqué des dizaines de livres comptables. Des cahiers dans lesquels sont notées les rentrées et les sorties d’argent correspondant aux diverses places de deal. Des carnets où les affiliés inscrivent chaque jour ce qu’ils dépensent. Comme un épicier, qui ouvre son livre, y note le nom des débiteurs, ce qu’il dépense et ce qu’il gagne, voilà ce que font les hommes de Prestieri. Dans ces centaines de pages, on trouve des listes inquiétantes. Et ce qui est troublant, c’est leur absolue normalité. On y trouve le montant des factures, les dépenses liées aux véhicules, à l’entretien des planques et à celui des appartements. Et puis les dépenses notées «Coups», c’est-à-dire les coups de feu, «Enterrement Federico», les funérailles des affiliés tués, jusqu’aux achats de survêtements: lorsqu’un tueur a fait son travail, il doit se débarrasser de sa tenue. Les abréviations curieuses ne manquent pas, tels ME ou FU, respectivement pour MERDE et FUMIER: il s’agit de l’argent versé chaque mois à des policiers pour éviter contrôles et arrestations.

Pour l’exemple, ils en viennent jusqu’à tuer la mère d’un rival

Adolescent, Maurizio n’était pas destiné à devenir parrain. Compte tenu de ses talents d’entrepreneur, peut-être aurait-il pu être l’investisseur du clan. Les chefs de sa famille étaient son frère Rosario, mais surtout l’aîné, Raffaele. Charismatique et flegmatique, il jouissait de davantage de confiance qu’un parent, de la part de Paolo Di Lauro, dit «Ciruzzo ‘o milionario». Mais, un jour, les Prestieri se retrouvent entraînés dans une guerre contre un chef de zone, Antonio Ruocco dit «Capaceccia». Une des guerres entre clans les plus féroces qu’on ait vues sur le territoire italien. Au cours d’une série d’exécutions, des dizaines d’hommes des deux camps meurent, jusqu’au 18 mai 1992, quand Ruocco se présente avec un commando de huit hommes au café Fulmine de Secondigliano: armés de mitraillettes, de pistolets, de fusils à pompe et d’une grenade, ils tuent cinq hommes. Parmi eux se trouve Raffaele, le frère aîné de Maurizio, le chef. Il y a aussi Rosario, l’autre frère. Ciruzzo ‘o milionnario perd son sang-froid et ordonne une exécution que les règles mafieuses interdisent: tuer la mère de Ruocco. «Les clans de toute l’Italie ont fait savoir qu’ils n’étaient pas d’accord, mais Paolo Di Lauro leur a répondu: « C’est comme ça que je fais la guerre. »»

Prestieri devient alors chef. «On mettait la main sur tout. Restaurants, cafés, hôtels, appartements un peu partout dans le monde. Usines, commerces, coke, marchés publics, politique, c’est ainsi qu’on gouverne la vie des gens.» La politique ? Je pose la question. «Bien sûr. Ces histoires peuvent sembler incroyables, mais c’est juste la réalité de tous les jours…»

Prestieri revient au présent et se dit fier d’avoir tenu ses enfants hors de ce monde fait de menaces et de peur.

Je pose une dernière question, celle qu’on pose toujours aux anciens criminels à la télévision. En riant, j’imite les journalistes de la télé: «Que diriez-vous à un jeune qui veut devenir camorriste?» Prestieri rit lui aussi, mais jaune: «Je n’ai rien à enseigner à personne. Il y a tellement de raisons pour lesquelles on devient camorriste et, parmi elles, la misère n’est souvent qu’un alibi. J’ai ma vie, ma tragédie, mes désastres, ma famille à défendre, mes fautes à expier. Je suis juste heureux d’une chose, que mes enfants fassent des études, loin de ce monde. Des gens bien. La seule chose propre de ma vie.»

Traduit de l’italien par Vincent Raynaud.