La mafia extrapole les effets de l’acide pour dissoudre un cadavre.

La science est bien utile pour résoudre des énigmes criminelle, surtout si l’on est face a des déclarations de mafieux à l’égo surdimensionné.

Contrairement aux affirmations faites par des informateurs au sein de la mafia sicilienne, l’acide sulfurique ne dissoudrait pas un cadavre en quelques minutes, révèle une nouvelle étude. La recherche, dont les conclusions ont été rapportées le 23 février 2011 à la réunion annuelle de l’American Academy of Forensic Sciences (la grande fête des scientifiques), faisait partie d’un effort plus large pour évaluer les interrogations au sujet de la mafia.

En Italie, on parle d’un cas de lupara bianca pour désigner un assassinat commis par la mafia, mais sans découverte du cadavre (souvent dissous dans de l’acide, coulé dans le béton de grandes constructions, jeté en haute mer, etc.).

Des expérimentations menées sur des carcasses de porcs, qui ont la même consistance que le corps humain, ont montré qu’il faut des jours pour faire fondre de la chair dans de l’acide sulfurique. L’ajout d’eau à l’acide, accélère le processus, la dissolution des muscles et du cartilage prend 12 heures et transformer les os en poussière en deux jours, ce qui suggère que la technique pourrait rendre un cadavre complètement méconnaissable.

« Mais il est impossible qu’ils aient complètement détruit un cadavre avec de l’acide», à déclarer Massimo Grillo  coauteur de l’étude à l’Université de Palerme en Italie.

La police a découvert des réservoirs d’acide dans une planque de Palerme connu sous le nom de la «chambre de la mort», où le patron du crime, Filippo Marchese avait prétendu avoir dissous ses victimes après les avoir torturé dans le début des années 1980.

Les informateurs ont décrit la méthode d’élimination, avec des déclarations comme : «Nous avons mis les gens dans l’acide. En 15, 20 minutes, ils n’étaient plus, ils sont devenus  liquide».

La recherche suggère que les membres du clan du crime n’étaient pas aussi bons à faire une estimation du temps qu’à effectuer leur rituel d’assassinat.

Il n’est pas évident de savoir si la nouvelle recherche se traduira par quelque chose d’utilisable pour de futures recherches …

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Protection refusée pour un eurodéputé italien menacé de mort

L’eurodéputé italien Rosario Crocetta vit sous haute protection depuis 2003, lorsque la mafia a tenté de l’éliminer.

A l‘époque, il était maire de Gela, une petite ville de Sicile. Fort de la confiance de la population, il avait créé avec des entrepreneurs une association anti-racket qui entravait les affaires de Cosa Nostra. Depuis, menacé de mort, il est protégé par quatre policiers de jour comme de nuit et se déplace dans des voitures blindées. En juin 2009, sa carrière a pris un nouveau tournant. Il a été élu au Parlement européen. Or faire son travail d’eurodéputé pourrait lui coûter la vie car la Belgique lui refuse une escorte. Les négociations se poursuivent mais Rosario Crocetta n’est pas homme à abandonner et il a bien l’intention d’aller jusqu’au bout de son mandat.

Rosario Crocetta, eurodéputé italien antimafia (Sicile)

Cecilia Cacciotto, euronews : “Rosario Crocetta, vous vivez sous protection en Italie. En Europe, en tant qu’eurodéputé, cette protection vous est refusée. Avez-vous l’impression que l’Europe se moque de votre sort ou est-ce que votre cas est emblématique des anomalies de cette Europe unie?”

Rosario Crocetta : “Je ne pense pas que l’Europe se moque de moi. Sincèrement, non. Je ne veux pas non plus polémiquer avec les autorités belges. Je suis une personne loyale envers les institutions et je ne me le permettrais jamais. Je peux comprendre qu’elles aient un point de vue différent du mien. Néanmoins, le problème de fond est que j’ai été condamné à mort par Cosa Nostra, qui est une organisation criminelle internationale existant depuis 1860 et qui n’a jamais été démantelée. Je ne suis pas la cible d’une petite association criminelle locale, mais d’une organisation avec une structure pyramidale qui est très puissante en Sicile et qui a des liens avec les autres mafias en Italie et à l‘étranger. Elle dispose d’un réseau international et peut donc frapper en Belgique ou en Colombie comme elle peut frapper n’importe où ailleurs.”

Cecilia Cacciotto, euronews : “Pourquoi cette condamnation à mort ?”

Rosario Crocetta : “Pourquoi j’ai été condamné à mort par la mafia ? Pour plusieurs raisons. J’ai commencé à m’attaquer aux intérêts de la mafia qui pèse le plus lourd, celle qui fait des affaires illicites dans le cadre d’un système illégal, mais aussi celle qui fait des affaires légales dans un cadre illégal.”

Rosario Crocetta avec son escorte

Cecilia Cacciotto, euronews : “Comment avez-vous fait ?”

Rosario Crocetta : “Ça a été dur. A Gela, en 1993, un entrepreneur, Gaetano Giordano – qui a donné son nom à l’association anti-racket de la ville – a été abattu simplement parce qu’il avait été tiré au sort par les boss de la mafia qui voulaient donner une leçon à un groupe d’entrepreneurs ayant dénoncé les pratiques de la mafia. Il a été tué.
Il était évidemment difficile d’amener ces entrepreneurs à parler après un tel choc. J’ai d’abord commencé avec cinq personnes. On s’est réunis au commissariat pendant des mois. Et au bout d’un an, 15 entrepreneurs ont porté plainte. La révolte a démarré comme ça. Mais tout a été possible parce que les citoyens ont vu que j‘étais quelqu’un de sérieux, que je n‘étais pas un politicien qui fait du blabla.”

Cecilia Cacciotto, euronews : “Vous avez licencié une employée municipale parce qu’elle était la femme d’un boss de la mafia. A ce moment-là, est-ce que vous avez pensé aux conséquences de votre acte ?”

Rosario Crocetta : “Il n‘était pas qu’un boss de la mafia. C‘était un des chefs les plus importants de Cosa Nostra en Sicile, le troisième homme le plus recherché et le plus dangereux d’Italie. Bien sûr que j’ai eu peur et que j’ai eu une période de réflexion. Je savais que cette décision me vaudrait une condamnation à mort, mais je devais la prendre parce que c‘était la bonne décision.”

Cecilia Cacciotto, euronews : “La mafia n’est pas seulement un phénomène italien. L’Europe a-t-elle conscience du rôle international de la mafia ?”

Rosario Crocetta : “L’Europe sous-estime totalement le problème de la mafia. Un exemple : en décembre 2003, on a intercepté une conversation téléphonique qui a permis de découvrir qu’on préparait un attentat contre moi. Une conversation entre un entrepreneur proche de la mafia locale et un entrepreneur lituanien.Dans leur conversation, ils parlaient d’une réunion qui allait avoir lieu en décembre 2003. Il s’agissait du sommet européen, et ils disaient que cela leur permettrait de faire des affaires importantes. J’ai vérifié, et en effet, lors de ce sommet, les dirigeants européens ont décidé de faire adhérer la Lituanie à l’Union.”

Cecilia Cacciotto, euronews : “En tant qu’eurodéputé, que proposez-vous ?”

Rosario Crocetta : “Dès le premier jour, j’ai proposé que l’on crée une commission anti-mafia. Je crois aussi qu’il faut lancer une enquête sur le blanchiment d’argent et soutenir toutes les associations qui se battent dans chaque pays pour les droits civils, pour la liberté, et contre les mafias.”

Cecilia Cacciotto, euronews : “Aujourd’hui, on sait que l’Etat italien a négocié avec la mafia dans les années 90 pour obtenir une trêve. Qu’en pensez-vous ? Est-il légitime d’en arriver à négocier avec Cosa Nostra ?”

Rosario Crocetta : “Absolument pas. Cette phase pendant laquelle l’Etat, une partie de l’Etat a négocié, a été dramatique dans l’histoire de notre pays. Il y a eu aussi des phases, tout aussi graves, pendant lesquelles l’Etat a cohabité avec Cosa Nostra. Pourquoi est-ce que Cosa Nostra est l’unique organisation d’ampleur mondiale qui n’a pas été éliminée jusqu’ici ? La réponse est simple : c’est bien parce qu’il y a une partie des institutions qui l’a reconnue et même défendue.
L’Europe est en train d’avoir le même type d’attitude. Je ne dis pas qu’elle négocie avec Cosa Nostra, mais qu’elle l’ignore et donc qu’elle cohabite avec elle. Et ça, c’est une erreur très grave, la même qu’a commise l’Italie. Par exemple, l’Europe n’a pas introduit de lois spécifiques contre les phénomènes mafieux.”

Cecilia Cacciotto, euronews : “En 2003, quand la police vous a annoncé qu’elle venait d’empêcher un attentat contre vous, votre première pensée est allée à votre mère…”

Rosario Crocetta : “Ma mère m’a toujours dit : il vaut mieux être pauvre mais honnête. Ma mère partage mon choix. Elle est âgée mais elle n’habite pas avec moi, sinon je mettrais sa vie en danger.”

Cecilia Cacciotto, euronews : “A la fin, qui va l’emporter, Rosario Crocetta – la Sicile honnête – ou la mafia ?”

Rosario Crocetta : “J’espère que la Sicile honnête va l’emporter. Mais ce n’est plus seulement un combat sicilien parce que l’argent de la mafia se trouve au Luxembourg, il se trouve en Belgique, et si nous n’arrivons pas à intercepter ces capitaux, nous n‘éliminerons pas la mafia.”

© 2011 euronews pour les Hommes de l’antimafia

En Italie, un prêtre anti-mafia visé par des coups de feu

Un prêtre de Calabre (sud de l’Italie), curé à l’église de San Rocco, à Gioiosa Jonica, connu pour vouloir combattre la mafia locale « par l’Évangile », a été visé par des coups de feu, alors qu’il était en voiture, dans la nuit du 29 au 30 août.

Le P. Giuseppe Campisano raconte à Radio Vatican que ce geste d’intimidation est lié à la fête de Saint-Roch, jusqu’ici « enseigne d’un paganisme absolu », à laquelle il a redonné un « visage religieux ». L’organisation par le prêtre de « journées de la légalité », avait également fortement agacé la mafia.

Le P. Giuseppe Campisano avait déjà reçu des menaces téléphoniques, ainsi que des lettres contenant des balles. Il explique qu’il a appris à « vivre avec » la peur.

« Prêtre dévoué à sa mission religieuse et sociale »

« J’essaye d’évangéliser. Un autre instrument, que je suis en train d’adopter, c’est d’aller à la rencontre des familles victimes de l’usure, qui est une autre plaie terrible. Je suis très optimiste, autrement cela ne vaudrait pas la peine. Sinon, quel sens cela aurait-il, 30 ans après, de rester là à combattre et à lutter ? », explique le prêtre à la radio romaine.

Son évêque, Mgr Giuseppe Fiorini Morosini, l’a publiquement soutenu, et l’a encouragé à poursuivre son « ministère précieux et apprécié de prêtre dévoué à sa mission religieuse et sociale ».

Il a condamné « le geste intimidateur, fruit de la lâcheté de personnes qui savent et ne veulent pas affronter les problèmes par la confrontation et le dialogue ».

Voiture incendiée en juin

Il a appelé à « réaffirmer notre engagement pour la nouvelle évangélisation de notre territoire et nous rappelons donc tous les fidèles à une plus grande cohérence entre leur foi et leur vie, en rappelant que la foi ne peut pas être réduite à une dévotion extérieure, mais doit accueillir l’invitation du Christ à mettre sa parole en pratique ».

En juin, la voiture d’un prêtre « anti-mafia » avait déjà été incendiée dans la région. La Ndrangheta calabraise, particulièrement active dans le Sud de l’Italie, a pour activité principale le trafic de cocaïne.

La voiture d’un prêtre italien opposé à la mafia incendiée

Le véhicule d’un prêtre italien, ouvertement opposé à la mafia, a été incendié, dans la nuit du 18 au 19 juin, dans la ville de Cessaniti (Calabre). Le P. Tonino Vattiata, 34 ans, avait pris position, à plusieurs reprises, contre la mafia locale, la Ndrangheta calabraise. Il est membre d’une association anti-mafia Libera Vibo.

Le prêtre a reçu de nombreux soutiens, dont celui du maire de Cassaniti, qui a souligné que cet incident ne touchait pas seulement « un membre de l’Église, mais une communauté tout entière ». « Toute la Calabre est à ses côtés », a pour sa part déclaré le président de la région, Giuseppe Scopelliti.

Selon le journal La Stampa , qui rapporte l’incident, cet incendie est sans doute une tentative d’intimidation du P. Vattiata. Il a déjà été menacé à de multiples reprises pour ses positions anti-mafia.

Messe annulée

Le P. Vattiata a dû annuler la messe du dimanche à la dernière minute, pour aller porter plainte et s’entretenir avec l’évêque de son diocèse. Cet incident est intervenu quelques heures après l’incendie de la voiture de Joseph Vita, conseiller municipal de la ville voisine de Parghelia, également opposé à la mafia.

Le 19 juin, Libera Vibo a découragé l’équipe nationale de football de s’entraîner sur un terrain de la Ndrangheta, situé dans la région.

La Ndrangheta calabraise est une mafia du Sud de l’Italie, dont l’une des activités principales et le trafic de cocaïne.

Camorra voyage au bout des ténèbres

Roberto Saviano, écrivain

Roberto Saviano est un écrivain et journaliste italien. Il s’est rendu célèbre pour avoir décrit précisément les milieux mafieux dans ses écrits et articles, en particulier dans son œuvre Gomorra, dans laquelle il décrit celui de la Camorra napolitaine en mettant ainsi au jour ses structures économiques et territoriales. En raison de l’immense succès dans son pays et à l’étranger de son œuvre Gomorra, il vit maintenant sous protection policière permanente. Par sa position, il est considéré comme un héros national par nombre de ses contemporains, notamment son compatriote Umberto Eco.

Par Roberto Saviano, 14/03/2011

La mafia est encore omniprésente à Naples. Roberto Saviano, l’auteur de Gomorra, a rencontré l’un des parrains repentis de la mafia napolitaine. En exclusivité, il livre au Figaro Magazine le récit de son ascension criminelle et de sa chute. Plus qu’un reportage. Une confession hallucinante.

A Scampia, sous terre, il y a un trésor. Un trésor composé de pierres précieuses: émeraudes, topazes, rubis, lapis-lazulis. Et diamants. Surtout des diamants. Toutes les pierres sont cachées dans des bouteilles en plastique, des petites et des grandes bouteilles de Coca-Cola. La vérité, je déconne pas.»

Face à cette révélation, je reste de marbre. Puis je demande au parrain: «Et il est caché où, ce trésor? -Si je le savais, je le dirais aux magistrats. Mais faut chercher: il y est, au fond d’un trou, quelque part. Parce que moi, je les voyais, de mes yeux vus, les DiLauro, quand ils allaient dans le coin et qu’ils revenaient avec des pierres. Certaines étaient si grosses qu’elles passaient pas par le goulot. Avec les diamants de Paolo DiLauro, on aurait pu recouvrir l’autoroute Naples-Rome.»

L’auteur de ce récit s’appelle Maurizio Prestieri, un parrain de la camorra du quartier Monterosa à Secondigliano, au nord de Naples, un des lieux à plus haute densité crimi nelle du pays et une énorme place de deal. Prestieri était l’un des membres du «directoire», la structure qui gouvernait l’Alliance de Secondigliano, une des alliances criminelles les plus puissantes d’Italie.

«Désormais, les narcotrafiquants italiens achètent surtout des pierres précieuses pour recycler l’argent. Les maisons, les voitures, les villas risquent toujours d’être saisies par la justice. Les billets de banque, on peut les glisser dans une fente, mais au bout d’un moment ils moisissent. Mais les diamants sont éternels.»

Bras droit de Paolo Di Lauro, un autre parrain parmi les plus puissants, en prison lui aussi, Maurizio Prestieri est accusé d’avoir commandité environ 30 meurtres. Mais surtout il est entré dans l’histoire de la criminalité organisée italienne, car il a fait partie des premiers clans à investir massivement le marché de la cocaïne, ayant compris que c’était l’avenir, qu’il suffisait de transformer une drogue d’élite en drogue de masse. Lorsqu’il est arrêté, en juin 2003, Prestieri est un homme riche. Il vit à Marbella avec sa famille, dans un pays qui est la seconde patrie de toutes les organisations criminelles européennes, sinon la première : l’Espagne. Après quatre ans de prison, il décide de façon inattendue de collaborer avec la justice et, à ce jour, ses déclarations se révèlent fiables et véridiques, procès après procès. Son histoire est celle d’une ascension rapide et d’une chute aussi lente que douloureuse. Une histoire dont beaucoup aimeraient qu’elle soit fausse, inventée, tirée d’un roman. Car savoir que tout est vrai a de quoi vous empêcher de dormir la nuit, si l’on respire encore et qu’on est capable d’indignation.

Les assassinats sont le lot quotidien des Napolitains

Maurizio Prestieri fait partie d’une des familles qui ont perdu la guerre de Secondigliano, un affrontement entre clans criminels qui a duré des mois, a fait d’innombrables victimes et a définitivement attiré la lumière des projecteurs sur la camorra napolitaine. Mais quand il commence à parler, les Prestieri sont encore puissants et leur structure économique solide. Après les premières révélations, le clan lui offre 1 million d’euros pour chaque aveu sur lequel il sera prêt à revenir. Une montagne d’argent en échange de son silence. Mais il ne s’interrompt pas. Il va même jusqu’à dénoncer cette tentative de corruption.

Nous nous rencontrons plusieurs fois dans une caserne. Un lieu secret. Horaire indicatif. Je peux arriver bien avant ou bien après lui. A chaque rencontre, Maurizio Prestieri est toujours très élégant, bronzé. Costume rayé gris ou noir, Clarks, montre de marque. Aucun signe de laisser-aller, comme c’est généralement le cas de ceux qui ont perdu leur pouvoir et vivent enfouis comme des rats.

La brutalité des clans augmente avec leurs profits

Il est de ces parrains venus de nulle part : «Avec le premier argent gagné en vendant un peu de drogue, j’ai décidé de faire ce que personne dans mon quartier n’avait jamais fait: voler. Je me fichais de la destination, je voulais juste que ce soit aussi loin de Naples que possible. Et l’endroit le plus loin, pour nous, à Naples, c’est Turin. Quand je suis rentré, tous les habitants du quartier applaudissaient, on aurait dit que j’étais Gagarine, le premier homme dans l’espace. J’étais le premier habitant de Secondigliano à avoir pris l’avion.»

La misère des banlieues devient le moteur, aveugle et emballé, qui fait décoller un clan structuré autour du commerce de la cocaïne. «L’Etat aurait pu nous arrêter tout de suite, mais on est devenus riches et puissants en un rien de temps. L’économie légale a besoin de notre argent sale.» Ces gamins pour qui le vol Naples-Turin a un parfum d’exploit aéronautique ont faim, très faim de reconnaissance.

La brutalité quasi militaire des clans de Secondigliano augmente en même temps que leur habileté à faire des profits. Durant une guerre entre clans, avoir beaucoup d’hommes pour tirer n’est pas qu’une démonstration de force ou un motif de fierté, c’est surtout une question de sécurité. C’est dans ce but qu’a été créée ce qu’on appelle l’Ecole du meurtre, et tous doivent y aller, y compris et surtout les fils des chefs.

Cosimo Di Lauro, fils de Paolo, le chef du cartel criminel de Secondigliano, et prince héritier du clan responsable de la guerre interne, ne savait pas tirer. «Pour en faire un chef, il fallait qu’ils lui fassent commettre au moins un meurtre, explique Prestieri. Et, un jour, ils lui ont fait faire du tir aux pigeons.» Le tir aux pigeons, c’est une cible facile. Désarmée, ignorant qu’elle est dans le viseur. «Picardi était le dealer que les DiLauro avaient choisi d’offrir comme cible à Cosimino. Celui-ci s’approche du dealer qui s’attend à un bonjour, un mot, quelque chose. Et, au lieu de ça, Cosimo sort son pistolet et tire, tire, tire. Mais il l’effleure seulement et l’autre se barre.» A Secondigliano, il était interdit de rappeler cette scène peu glorieuse.

Mais la brutalité va plus loin. Aujourd’hui, explique Prestieri, pour les anciens affiliés du clan Di Lauro qui veulent passer du côté des vainqueurs, les sécessionnistes, il existe une règle simple: «Tu dois tuer quelqu’un de ta famille. Tu en choisis un et tu le butes. C’est le seul moyen pour qu’ils t’acceptent, savoir que tu bluffes pas.» Lorsqu’il parle, Maurizio Prestieri se montre précis, rigoureux. Il vous regarde droit dans les yeux, mais pas en signe de défi. Au contraire. En face de lui, on ressent comme une impression de tristesse. Un tel homme aurait pu aller loin, il a choisi de devenir parrain comme on devient homme d’affaires. Pour la camorra, parrain et homme d’affaires, c’est la même chose.

La Scampia est un sinistre quartier populaire de la banlieue de Naples. La Camorra profite de la misère régnant à Naples pour enroler des hommes de main, notamment des enfants.

En dix ans, Maurizio Prestieri devient l’un des hommes les plus riches du coin et l’un des parrains les plus respectés. Au sommet de son expansion, sa famille gère jusqu’à 5 millions d’euros par mois.

Les juges anti-mafia ont confisqué des dizaines de livres comptables. Des cahiers dans lesquels sont notées les rentrées et les sorties d’argent correspondant aux diverses places de deal. Des carnets où les affiliés inscrivent chaque jour ce qu’ils dépensent. Comme un épicier, qui ouvre son livre, y note le nom des débiteurs, ce qu’il dépense et ce qu’il gagne, voilà ce que font les hommes de Prestieri. Dans ces centaines de pages, on trouve des listes inquiétantes. Et ce qui est troublant, c’est leur absolue normalité. On y trouve le montant des factures, les dépenses liées aux véhicules, à l’entretien des planques et à celui des appartements. Et puis les dépenses notées «Coups», c’est-à-dire les coups de feu, «Enterrement Federico», les funérailles des affiliés tués, jusqu’aux achats de survêtements: lorsqu’un tueur a fait son travail, il doit se débarrasser de sa tenue. Les abréviations curieuses ne manquent pas, tels ME ou FU, respectivement pour MERDE et FUMIER: il s’agit de l’argent versé chaque mois à des policiers pour éviter contrôles et arrestations.

Pour l’exemple, ils en viennent jusqu’à tuer la mère d’un rival

Adolescent, Maurizio n’était pas destiné à devenir parrain. Compte tenu de ses talents d’entrepreneur, peut-être aurait-il pu être l’investisseur du clan. Les chefs de sa famille étaient son frère Rosario, mais surtout l’aîné, Raffaele. Charismatique et flegmatique, il jouissait de davantage de confiance qu’un parent, de la part de Paolo Di Lauro, dit «Ciruzzo ‘o milionario». Mais, un jour, les Prestieri se retrouvent entraînés dans une guerre contre un chef de zone, Antonio Ruocco dit «Capaceccia». Une des guerres entre clans les plus féroces qu’on ait vues sur le territoire italien. Au cours d’une série d’exécutions, des dizaines d’hommes des deux camps meurent, jusqu’au 18 mai 1992, quand Ruocco se présente avec un commando de huit hommes au café Fulmine de Secondigliano: armés de mitraillettes, de pistolets, de fusils à pompe et d’une grenade, ils tuent cinq hommes. Parmi eux se trouve Raffaele, le frère aîné de Maurizio, le chef. Il y a aussi Rosario, l’autre frère. Ciruzzo ‘o milionnario perd son sang-froid et ordonne une exécution que les règles mafieuses interdisent: tuer la mère de Ruocco. «Les clans de toute l’Italie ont fait savoir qu’ils n’étaient pas d’accord, mais Paolo Di Lauro leur a répondu: « C’est comme ça que je fais la guerre. »»

Prestieri devient alors chef. «On mettait la main sur tout. Restaurants, cafés, hôtels, appartements un peu partout dans le monde. Usines, commerces, coke, marchés publics, politique, c’est ainsi qu’on gouverne la vie des gens.» La politique ? Je pose la question. «Bien sûr. Ces histoires peuvent sembler incroyables, mais c’est juste la réalité de tous les jours…»

Prestieri revient au présent et se dit fier d’avoir tenu ses enfants hors de ce monde fait de menaces et de peur.

Je pose une dernière question, celle qu’on pose toujours aux anciens criminels à la télévision. En riant, j’imite les journalistes de la télé: «Que diriez-vous à un jeune qui veut devenir camorriste?» Prestieri rit lui aussi, mais jaune: «Je n’ai rien à enseigner à personne. Il y a tellement de raisons pour lesquelles on devient camorriste et, parmi elles, la misère n’est souvent qu’un alibi. J’ai ma vie, ma tragédie, mes désastres, ma famille à défendre, mes fautes à expier. Je suis juste heureux d’une chose, que mes enfants fassent des études, loin de ce monde. Des gens bien. La seule chose propre de ma vie.»

Traduit de l’italien par Vincent Raynaud.

Lirio Abbate: « Berlusconi est entre les mains de la mafia »

Lirio Abbate, journaliste spécialisé dans les enquêtes sur le crime organisé

Lirio Abbate, journaliste au magazine italien L’Espresso, enquête depuis plusieurs années sur la mafia et ses liens avec les politiques. Il a échappé de peu à un attentat à Palerme. Alors que Silvio Berlusconi veut faire voter une « loi bâillon » pour la protection de la vie privée pour sa propre impunité judiciaire, il estime que cette loi bénéficiera aussi au crime organisé.

05.10.2011, par Camille Vigogne Le Coat (Turin)

MyEurop : Le projet de loi sur les « interceptions », ou loi sur les écoutes, est en cours de discussion au Parlement. L’opposition et les médias dénoncent une atteinte à la liberté d’expression. En tant que journaliste, que pensez-vous de cette loi également dite « du bâillon »?

Lirio Abbate : Quand la justice est en passe de pouvoir inculper Silvio Berlusconi, les politiques de sa majorité pondent à chaque fois une nouvelle loi, pour empêcher le jugement ou la poursuite de l’enquête en lui assurant une nouvelle immunité. C’est le cas de cette loi sur les écoutes. Les alliés du chef du gouvernement dénoncent une violation de la vie privée de la part des journalistes.
Or c’est grâce à ces écoutes que les journalistes peuvent avancer sur des enquêtes concernant les organisations secrètes et les scandales politiques. Officiellement, cette loi ne concerne pas à la mafia. Pourtant, elle nous empêche d’avoir accès à des dossiers en cours et de publier certains éléments. Les uniques bénéficiaires de cette loi seront les mafieux en cols blancs en quête d’immunité.

MyEurop : Silvio Berlusconi et ses proches sont régulièrement inquiétés pour association mafieuse, comme son ex-bras droit, Marcello Dell’Utri, ou le président du Sénat, Renato Schifani. Cela concerne-t-il uniquement le Parti de la Liberté de Berlusconi ou tous les partis politiques ?

Silvio Berlusconi a un passé particulièrement obscur. Il a toujours refusé de s’expliquer sur l’origine des fonds, dès le départ très importants, dont il a bénéficié pour créer ses entreprises. Quelle est la nature de ses rapports avec la mafia de Palerme et quels secrets partage-t-il avec Dell’Utri ? En réalité, le Premier ministre est dans les mains de la mafia depuis les années 1970. Silvio Berlusconi est un modèle, l’idéal type des « cols blancs », ces entrepreneurs mafieux qui ont fait carrière en politique.

Mais presque tous les partis ont des liens avec la mafia, que cela soit à droite, à gauche ou au centre. Le seul parti qui échappe à la criminalité organisée est la Ligue du Nord. Certes, il y a un peu de corruption et ce parti est amené à voter l’immunité de politiciens corrompus dans le cadre de son alliance avec le Parti de la Liberté (La Ligue du Nord gouverne aux côtés du PdL). Néanmoins l’implication de la mafia reste faible dans le Nord de l’Italie.

MyEurop : Pourquoi la mafia a gangréné, avant tout, le sud de l’Italie?

Si la Cosa Nostra en Sicile, la Camorra à Naples, la ’Ndrangheta en Calabre, et la Sacra Corona Unita dans les Pouilles sont devenues si fortes, c’est du fait d’un manque total d’Etat dans le sud de l’Italie. Celle-ci a connu un fort développement entre les années 1950 et 1970 à une époque où seuls les mafieux faisaient respecter des règles et une certaine forme de justice. Face à la pieuvre, les structures judiciaires et policières étaient très faibles. Les organisations du crime organisé ont pris la place de l’Etat défaillant.

MyEurop : Et aujourd’hui ?

Il y a un consensus social fort qui existe dans le Mezzogiorno à l’égard de la mafia. Et pour cause : les mafieux sont les seuls qui donnent un travail aux jeunes. Par mafieux il faut entendre « entrepreneurs mafieux ». Ce sont eux qui ouvrent de grands centres commerciaux et des centres d’activité. Cette popularité explique pourquoi la population les aide, que ce soit pour se cacher ou pour obtenir de faux-papiers. C’est ici toute la force de la mafia et aussi toute sa dangerosité: elle a, dans le sud, l’appui informel du plus grand nombre. Elle est chez elle.
Un mafieux repenti m’a expliqué comment son organisation se sert de la force de l’exemple pour asseoir son pouvoir. Dans les années 1980, à Palerme, une femme se fait voler son sac. Au cours du vol, l’agresseur lui entaille profondément le visage. La police arrête un homme le lendemain, qu’elle met en prison. La mafia conduit parallèlement sa propre enquête. Deux jours plus tard, elle découvre que le vrai voleur est un palermitain. Elle l’interroge, le tue et lui coupe la tête qu’elle met dans un coffre de voiture avec un écriteau sur lequel est écrit « Ceci est la fin destinée aux personnes qui déshonorent Palerme ». Les mafieux appellent alors la police pour lui indiquer où se trouve le vrai coupable. Ainsi elle démontre publiquement que c’est elle qui « gère » la justice.

Silvio Berlusconi, chef du gouvernement italien, a un passé particulièrement obscur

MyEurop : Vous avez été victime en 2007, d’un attentat à la bombe devant votre domicile. Depuis vous vivez sous protection policière permanente. Comment faites-vous pour trouver des sources et enquêter dans ces conditions ?

Peut-être devrais-je venir vivre en France ! (rires) C’est effectivement très difficile de travailler dans ces conditions. Mes sources ne peuvent plus rester incognito comme avant et je n’ai aucune idée de la date à laquelle je pourrai me passer de protection.
Ces quatre années m’ont permis d’affiner mes techniques d’investigation. Grâce à elles j’ai pu rester sur le territoire et continuer à mener de grandes enquêtes, comme celles que je publie dans l’Espresso.

MyEurop : Après l’attentat, vous n’avez jamais pensé à fuir à l’étranger?

A une époque j’étais anéanti. Les menaces et intimidations étaient devenues permanentes. Je me suis alors éloigné de Palerme et je suis allé vivre à Rome pour continuer mes enquêtes sur la mafia. Dans le même temps, il y avait des chefs d’entreprises qui commençaient à dénoncer la Mafia. En brisant l’omerta, ces entrepreneurs risquaient non seulement leurs vies mais celles de leurs entreprises. Ils prenaient un risque majeur et je me suis dit que je devais, comme eux, refuser de céder à la peur panique.
En m’expatriant à Rome, en renonçant, je les laissais gagner. Je suis donc revenu à Palerme et trois jours après mon retour ils ont placé une bombe devant mon domicile. Heureusement j’étais déjà sous protection policière et la police a alors pu désamorcer la bombe avant son explosion. C’était néanmoins un signal fort. A partir de ce moment j’ai décidé de rester à Palerme et de ne pas fuir. Et la police m’assure, dans une certaine mesure, une sécurité. Tant que l’Etat m’assurera une protection, je resterai en Sicile.

MyEurop : Quelles formes prennent les pressions qui s’exercent sur vous ?

Mis à part la bombe et quelques tentatives d’intimidation classiques, lettre anonymes notamment, les pressions les plus graves sont en majorité indirectes.

Lors d’une série d’écoutes téléphoniques, la police a découvert que certains planifiaient mon élimination. Ils ont réussi à déjouer leur projet, mais apprendre par autrui que quelqu’un se prépare à vous tuer, même si ce n’est pas une surprise, est une information… très marquante. Certains politiques m’ont aussi poursuivi en justice pour diffamation.

C’est une forme d’intimidation car il est difficile pour un journaliste de supporter les coûts judiciaires et les longs procès. Mais la plupart des politiques ne vont pas jusque-là, car ils ont peur que le procès prouve, au contraire, leur culpabilité. Cependant je n’exclus pas que ce soit des politiques qui aient fait passer le message aux mafieux qui veulent ma disparition …

MyEurop : Avez-vous déjà été victime de la censure dans votre carrière journalistique ?

Jamais à l’Espresso…. Nous avons toujours donné les informations et cela de manière approfondie. Dans le passé, cela est arrivé.

MyEurop : Au sein de quel journal ?

(Silence)…

Encore une petite phrase de trop pour Silvio Berlusconi

Le «Cavaliere» aurait conseillé à un témoin gênant impliqué dans l’une des affaires le concernant de rester à l’étranger.

Cerné par les magistrats, affaibli par la crise économique qui a contraint son exécutif à une austérité sans précédent, Silvio Berlusconi va-t-il devoir jeter l’éponge? Après la publication hier matin de nouvelles écoutes téléphoniques embarrassantes pour le chef du gouvernement italien, cette question est sur toutes les lèvres.

Les nouvelles révélations sont liées à l’arrestation de Giampaolo Tarantini impliqué dans un scandale de prostitution touchant Silvio Berlusconi, selon les magistrats italiens. L’ex-entrepreneur est accusé d’avoir extorqué 600 000 francs suisses au Cavaliere pour éviter un déballage public. Ce dossier met aussi en cause l’éditeur du quotidien socialiste L’Avanti. Soupçonné d’avoir servi d’intermédiaire dans ce paiement, Valer Lavitola s’est enfui au Pérou pour échapper au mandat d’arrêt lancé par les magistrats. Durant une conversation enregistrée par les enquêteurs, Silvio Berlusconi lui aurait conseillé de «rester à l’étranger tant que durera l’enquête». Mardi matin d’ailleurs, le chef du gouvernement italien sera entendu à titre de témoin par les magistrats. Mais entre-temps, de nouvelles écoutes pourraient être publiées et accélérer la tournure des événements.

Du coup, la marge de manœuvre de Silvio Berlusconi est étroite. D’autant que ses anciens proches et aussi une partie de son entourage selon une source anonyme, multiplient les pressions pour obtenir sa démission. Durant un entretien publié jeudi matin par le quotidien La Repubblica, le président de la commission antimafia Giuseppe Pisanu a réclamé son retrait immédiat de la scène politique. En parallèle, une pétition d’une teneur identique circulait parmi les sénateurs. Un document qui a déjà obtenu l’adhésion de nombreux hommes politiques et d’une partie de la classe industrielle interpellée par les auteurs du texte.

Tractations

Du coup, l’étau se resserre. Hier matin, Rocco Buttiglione, centriste et ancien ministre de Silvio Berlusconi en 2001 a proposé «un échange» au président du Conseil. L’idée, évoquée en coulisses il y a quelques mois par des politiciens de droite comme de gauche, est celle d’un sauf-conduit lui garantissant l’immunité sur le plan pénal.

Tandis que la classe politique sort finalement du bois, les industriels expriment eux aussi leur malaise en posant carrément un ultimatum au chef du gouvernement italien. Hier soir, la patronne des patrons (Confindustria) a réclamé la mise en place d’un plan pour relancer la croissance en pleine déprime. «Le gouvernement doit soit mettre rapidement en place une opération de grande envergure garantissant des effets sur le long terme, soit tirer les conséquences de son échec», a déclaré Emma Marcegaglia.

Le jugement des marchés

Dans cette difficile partie d’échecs qui vient tout juste de commencer, les marchés vont jouer un rôle important. Ils vont devoir en effet juger les effets du plan de rigueur de 55 milliards de francs suisses qui sera approuvé par le Parlement d’ici jeudi prochain pour permettre à la péninsule de cibler le déficit zéro d’ici 2013. Et en cas de mauvaise note, l’avenir du gouvernement Berlusconi donc du Cavaliere sera immédiatement remis en question.

par Alexandra Bakchine Rome | 10.09.2011