Giovanni Falcone et le respect des procédures

Un exemple de la réputation de rigoureuse honnêteté et de respect des procédures du juge Falcone.

Giovanni Falcone

Giovanni Falcone fut à bien des égards la figure de proue des minorités vertueuses d’Italie, et il n’est pas excessif de dire qu’il exerça ces vertus sous leur forme la plus pure : il brillait certes par son courage, mais aussi par sa dévotion à sa tâche et par sa légendaire capacité de travail. Falcone était, en outre, d’une honnêteté et d’une correction rigoureuses dans ses rapports avec les gens. Cet aspect de son caractère pouvait parfois lui donner un air froid et distant, mais, plus que d’un trait de comportement, il s’agissait d’un mécanisme de défense calculé pour sa protection et celle de son entourage. Quiconque le voyait régulièrement, même parmi ses amis les plus proches, représentait pour Cosa Nostra un canal potentiel par lequel l’approcher. Francesco La Licata, un journaliste qui interviewait souvent Falcone, eut l’occasion d’en faire personnellement l’expérience.

Son étrange rencontre avec la Mafia commença un matin alors qu’il prenait son café dans un bar. Il entendit soudain une voix lui demander : « Tu te souviens de moi? » C’était Gregorio, un homme du quartier où La Licata avait grandi, qui vivait depuis toujours à la frange du crime organisé. « Allons faire un tour, proposa-t-il, nous pourrons parler du bon vieux temps, quand nous étions des gamins. » Non sans réticence, La Licata accepta de monter dans sa Volkswagen rouge, mais, à peine assis, il remarqua la crosse d’un pistolet qui dépassait du vide-poches. « Il y a des gens qui veulent te parler, mais ne t’inquiète pas. Tout se passera bien », le rassura Gregorio avec un sourire.

La Licata passa l’essentiel du trajet à supputer ses chances de revenir vivant de l’aventure. Après un changement de véhicule, il fut conduit au plus profond d’un verger de citronniers dans ce qui restait de la Conca d’Oro. Là, il fut amené devant un capofamiglia qu’il reconnut d’après les portraits de l’identité judiciaire. « Veuillez nous excuser pour ce mode d’invitation, commença le chef, mais comme vous le savez, je suis en délicatesse avec la loi. Nous avons étudié votre cas. Nous savons que vous êtes un type fiable qui fait son travail honnêtement. » Le mafioso se lança alors dans un discours geignard et alambiqué d’autojustification. La Licata s’efforçait d’écouter sans pouvoir s’empêcher de jeter des coups d’oeil nerveux à l’eau profonde d’une citerne située à quelques mètres d’eux.

Enfin, le capo en vint au fait : « Nous savons que vous êtes écouté du juge Falcone. Vous devez lui dire la vérité, à savoir que nous sommes de bons pères de famille victimes d’une honteuse campagne de diffamation. Tout ce que vous avez à faire, c’est lui répéter ce que je viens de vous dire. » C’était une ouverture des plus classiques. Etablir avec un juge ce type de relation compromettante, même de la façon la plus vague, pouvait ouvrir la voie à un échange de faveurs, de chantage et à l’intimidation.

Francesco La Licata

La Licata savait qu’un refus pur et simple de servir de messager pouvait se révéler fatal. Il réfléchit à toute allure et expliqua au chef, en des termes d’une politesse mesurée, que quiconque prenait contact avec le juge Falcone au nom d’un mafioso risquait de devenir l’objet d’une enquête ; en conséquence, il lui suggérait plutôt de lui transmettre son message par voie de presse. « Je n’en ai pas le droit, répondit l’intéressé. Nous ne faisons pas ce genre de choses. » La seconde suggestion de La Licata – envoyer un courrier à Falcone à la presse par l’entremise d’un avocat – reçut un meilleur accueil.

«Très bien ! Excellente idée ! Comme ça, Falcone ne le prendra pas mal. C’est qu’il a un fichu caractère. »

Le temps d’un bref échange, La Licata venait de jouer sa vie sur la réputation de rigoureuse honnêteté et de respect des procédures de Falcone – ce que le chef mafieux appelait son « fichu caractère ».

Avec l’impression d’être l’unique rescapé d’une catastrophe aérienne, le journaliste fut ramené sain et sauf au bar qu’il avait quitté quelques heures plus tôt. Il ne raconta l’histoire de son enlèvement à Falcone que plusieurs années plus tard. En guise de réponse, celui-ci lui confirma d’un ton détaché qu’il aurait en effet demandé une enquête sur son compte. Cela scella leur amitié.

Source : Cosa Nostra, l’histoire de la mafia sicilienne (John Dickie)